CX II
A LA MÊME
Pctcrsbourg, 30 août 1849.
C'est bien certainement une journée heureuse que celle qui m'apporte deux lettres, l'une de Valentine, l'autre d' "**. Ma femme est aujourd'hui en ville, pour l'arrangement de notre
11. nivelle maison, qui est, dit-on, très-confortable. Je ne la verrai que lorsque m, us irons l'habiter, niais je suis sur J'avance que ma honn le. unie a pense à tout ce qui peut la rendre agréa-
ble. Je regrette cependant l'autre que j'ai habitue si longtemps, et où je croyais finir ma longue vie.
Je m'affectionne aux murs et aux chambres qui m'ont si longtemps mis à l'abri de nos longs hivers, et déjà elle n'existe plus. Les nouveaux propriétaires riches ont commencé par la démolir jusqu'aux fondements pour en faire un palais.
... La chère Eulalie m'a écrit et paraît assez contente des événements politiques dans lesquels son mari joue un si beau rôle, mais qui nous ont bien alarmés pendant quelque temps. Les journaux ne lui étaient pas toujours favorables et nous ne pouvions avoir autrement de ses nouvelles.
Vous qui connaissez mes opinions, vous comprendrez combien j'ai été heureux, en apprenant le prochain retour du pape, qui devra à son excellent mari le rétablissement de l'ordre à Rome, et peut-être dans l'Europe entière.
Je vous prie d'écrire à la bonne duchesse et de lui dire tout le bonheur que nous a causé le succès de son mari. Si je savais son adresse, je lui aurais répondu aujourd'hui. Elle date de Le Coudray, sans autre indication. Est-ce en Californie ? Admirez mon ignorance en géographie
J'achève maintenant les Confidences de Lamartine. Je les ai lues avec beaucoup de plaisir, et je les préfère aux Mémoires d'outre-tombe.
Je reçois des nouvelles de Chambéry : la nièce de Lamartine, Mniu de Montfort, que vous avez entrevue un instant, a été nommée dame d'honneur de la reine, ou quelque chose de semblable. Elle
est fort bien établie dans son joli château de Servolex; elle ne fait son service que lors des voyages de la cour en Savoie. On parle beaucoup d'un grand voyage de Lamartine en Orient. Dites-lui mille choses aimables de ma part. Quoique je sois loin de partager la plupart de ses idées politiques, je ne puis pas ne pas l'aimer et l'admirer. . . .
Pétersbourg, 14 mai iS;o.
Je crois, chère bonne Valentine, que voyant mon silence obstiné et connaissant mon âge, vous avez pu croire que j'étais passé à une meilleure vie, mais il n'en est rien. Je suis toujours dans ce triste monde, où vous avez éprouvé tant de malheurs; nous les avons ressentis bien vivement, nia femme et moi.
L 'aspect de la verdure et de la campagne où nous
sommes depuis quelques jouis m'a rappelé Audour,
que vous fitea maintenant. Délivré des
habitudes et du mouvement de la ville, ainsi que
Hai re qui m'a longtemps 1 ais vous
donner de nos nouvelles, espérant que [vous | me
pardonnerez mon coupable et honteux silence. J'ai
eu de temps en temps de vos nouvelles par les
Ribeaupierrc et, depuis l'arrivée des Castel-Bajac,
j'en ai eu de plus fraîches et de plus détaillées. Une bonne lettre du cher général Oudinot m'apprend que vous êtes établie à Audour. Ce n'est qu'à Paris où l'on trouve des amis constants. Ce cher Victor vient de m'écrire encore une longue lettre, en me dispensant de lui répondre, de peur de me causer de la fatigue ; mais, quoique j'écrive avec quelques difficultés, les lettres que je reçois de semblables amis me donnent des forces et du courage, et j'espère que notre correspondance avec vous reprendra plus de régularité. Ce n'est point que je manque de force, car ma santé se soutient d'une manière inexplicable, mais il n'en est pas de même de la force morale. Les plus petites contrariétés me découragent, et, au lieu de demander des secours à mes amis par des lettres qui seules peuvent me rendre la vie supportable, j'appuie mon front sur la feuille blanche qui commence par ces mots écrits depuis plusieurs jours : « Chère Valentine, » et je passe en revue tous les souvenirs qui me retracent la vie de Naples et les paysages de Sorrente; puis viennent les anciens malheurs, la perte de tous mes amis et parents, contemporains de ma jeunesse, dont il n'existe plus un seul.
Ne me croyez pas cependant jtrès-malheureux ; en sortant de ces rêveries, dont je n'aurais pas dû vous parler, je vois devant moi ma bonne compagne qui me tient fidèle compagnie et qui, toute faible qu'elle soit, semble doubler de courage et de soins pour me soutenir dans la descente rapide de mes derniers jours, et nous trouvons encore quelques moments de douce jouissance dans la constance de
notre inaltérable tendresse. Malheusement la santé de ma bonne Sophie est souvent altérée. Chargée seule du soin de notre ménage, ainsi que des affaires bien plus difficiles de notre fortune qu'elle règle de loin avec ses intendants, sans que je puisse lui être d'aucun secours, elle est souvent près de tomber de fatigue. Sa vue devient faible et les remèdes qu'elle a entrepris jusqu'ici n'ont pas eu l'effet qu'elle désirait, en sorte que la crainte d'une cécité absolue l'effraye souvent, quoique rien jusqu'ici ne fasse croire aux oculistes qui la soignent la probabilité d'un semblable mallieu r; elle lit souvent les journaux, sans en être fatiguée, et je suis personnellement tranquille à ce sujet. Inutile de vous dire, chère amie, que nous ne vous oublions pas un instant, non plus que votre mari, qui a toujours été si bon et si indulgent pour moi. Vous êtes toujours le sujet de notre conversation ordinaire avec les Castel-Bajac que nous avons le plaisir de voir assez souvent, malgré les affaires Je convenance qui les obligent Je voir le grand monde et la cour. J'aime beaucoup la marquise, avec laquelle ma femme sympathise à merveille; ce qui me prouve que si l'on vent trouver des amis, il faut eu chercher a Paris. Mais en
rait-on beaucoup qui ressemblent à Valen*
tine, à Victor, à F.ulalie !
Nous venons de recevoir une lettre de Natalie
qui est malade d'une fluxion aux yeux tris-forte,
Sou mari, qui arrive de chez son frère, êcril pour
elle, car il lui serait impossible de tracer une seule
■ i fin de la lettre est plus consolante. Cela
CORRESPONDANCE. 2Ij
retardera de longtemps le plaisir de nous voir réunis.
Communiquée par la famille Ju.iinot.