XL IX
A LA M ï. M E .
Castellamare, 2 juin iS-, |.
Lorsque j'ai lu dans votre lettre que
.riiez de votre retour en octobre comme d'une chose décidée, j'ai vu se dissiper un QUage de tristesse qui, depuis votre déport, cuivrait mon
cœur c e celui qui couvre le Vésuve lorsqu'il
HMC-t.
N'allez pas lire de la comparaison qui est
plus juste que vous ne pense/, quoique les feux
qui brûlent mon pauvre vieux cœur ne soient pas toujours visibles et que j'en aie retenu auprès de vous d'innombrables explosions! — tant y a que ce peu de mots de votre aimable épître m'ont comblé de joie.
Vous nous dites de penser à vous ;
croyez-vous que je puisse jeter les yeux sur la campagne de Castellamare, sans que votre bon souvenir ne se mêle à tous les objets que j'aperçois, qui se sont peints si souvent dans vos yeux, et qui le sont peut-être dans votre imagination au moment où je les examine.
Oh! sublime contrée, seconde patrie de tous les étrangers qui ont une âme! Chaque jour je l'aime davantage et je ne prévois pas comment je pourrai m'en séparer. Venez, chère enfant, venez l'embellir encore par votre douce amitié et répandre sur mes vieux jours ce charme de bienveillance et de bonté, véritable atmosphère de bonheur qui enveloppe tout ce qui vous approche. Voilà qui est fait maintenant, je ne vous dirai plus de tendresses, je ne ferais que me répéter: c'est une petite explosion qui est sortie de mon cœur, et dans laquelle j'ai trempé le bout de ma plume. .
Vous savez déjà une partie de l'histoire des saint-simoniens qui s'étaient adressés à Fernand pour avoir des secours. Un d'eux est venu à Castellamare avec une lettre de celui qui s'était présenté le premier, et qui recommandait le porteur pour lui faire obtenir une place quelconque, fût-ce
ifi CORRESPONDANCE.
de domestique, disant que pour lui, il n'avait plus besoin de secours , étant décidé à se donner la mort avec ses autres camarades. Fernand ayant consulté son père , il fut décidé qu'il ( Fernand ) irait à Naples donner avis de tout à M. Biling. Celui-ci était au Vésuve. Fernand se décida d'aller lui-même à l'auberge de la Speranzella, où logeaient ces messieurs , mais ils étaient partis le matin pour un autre logement. A force d'informa^ tions et de recherches, il apprit qu'ils étaient à la Vittoria, au rez-de-chaussée où logeait Th. Galitzin. Il vient et frappe à la porte; on ne répond pas. Il entend des voix, un hymne mélancolique; il frappe à plusieurs reprises inutilement, il menace enlin de faire abattre la porte. L'hymne cesse , on ouvre : le salon était éclairé de vingt bougies et orné d'orangers en fleurs , de roses et de Heurs odoriférantes de toutes espèces. Peux jeunes gens en gilet et pantalon blanc, chemise à collet rabattu avec une cravate en dentelle noire, une jeune femme en blanc, les cheveux détachés et flottants, tenaient chacun un verre de Champagne plein d'opium; une bouteille d'opium était sur la table. Au milieu de la chambre, un grand ré< uaud rempli de charbon qui devait les asphyxier et qui
i pandail déjà son influence délétère. Fernand leur arrache leurs verres, jette la bouteille et fait emporter le réchaud. J'oubliais de vous dire que l'un
I lit le nom de la dame écrit en
rate noire.
il a ont vu faire tome cette op ni iuvi -H , disant que l 'était sans doute par la
CORRESPONDANCE. .j 7
volonté de Dieu que Fernand était venu , et n'ont témoigné ni joie, ni reconnaissance; seulement la dame, qui était probablement la femme libre, lui a serré la main. Martin est arrivé, Fernani a voulu payer pour eux afin qu'on ne les chasse pas; Martin a refusé, disant qu'il était trop heureux qu'on lui eût épargné l'embarras et le chagrin de trouver trois corps morts chez lui.
Pendant que ces insensés- chantaient leur hymne de mort, deux de leurs compagnons , dont l'un était celui venu à Castellamare , se promenaient tranquillement sur la place de la Vittoria, en al-. tendant la fin de la tragédie. Fernand a fait une collecte en leur faveur, et ils partent incessamment pour l'Egypte, persuadés que la Providence, dont Fernand a été l'instrument, veut qu'ils continuent à vivre. On n'appelle plus Fernand en famiiie que l'instrument.
Le fait est que le jeune homme s'est conduit avec beaucoup d'esprit et de bonté en toute cette affaire, et qu'il a sauvé la vie à trois personnes, si les saint-simoniens sont des personnes!
.. . . « . Il faut que vous sachiez encore que les garçons de la Vittoria ont profité de l'occasion pour mettre à la loterie, d'après l'almanach de Barbanera qui enseigne la manière de gagner à l'occasion des suicides. Ils ont joué le numéro de la chambre, le jour du mois, le nombre des bougies , etc., etc...., et, ce qui vous étonnera, c'est qu'ils ont tous gagné quelque chose, et sont au regret de n'avoir pas joué plus gros jeu
A LA. MÊME