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cette infernale guerre que le soldat russe va faire cependant en dansant ». C'est un douloureux spectacle, mais qui ne surprend pas, de voir dans cette correspondance l'Europe entière je ruer sur la France avec c9tte furie pour venger vingt ans d'affronts et de revers, et deux écrivaias, Français par la langue comme par tant de côtes de leur esprit, malgré leurs secrètes et involontaires sympathies, applaudir alors à ces terribles représailles.
Après la guerre, Xavier fut envoyé a Abo, en Finlande ; il s'y trouvait, et sans sa femme, en 1816, comme nous l'apprend une lettre de Joseph. Nous perdons, ensuite la trace de Xavier; nous savons seulement qu'après un séjour à Moscou, il vint habiter définitivement Saint-Pétersbourg. La, retiré pendant dix ans dans sa tranquille demeure du quai de la Moïka, il ne la quitta qu'une fois pour un voyage d'affaires dans les terres de sa femme. La perte de deux enfants, attribuée à l'inclémence du climat, le détermina sans doute, après un court séjour en 1825 dans son pays natal, à venir habiter douze années en Italie (1826-1838), dans respoir,helas déçu, d'y sauver ses deux derniers enfants. A partir de 1828, à Pise, à Lucques, à Livourne, à Rome, à Napies, a Castellamare, sa vie est si bien unie par une affectueuse intimité à celle de la famille de Marcellus que nous suivons dans une corres-
pondance mensuelle, parfois hebdomadaire, je ne dirai pas les événements d'une existence uniforme et brisée, mais les mouvements de son cœur, sa vie morale et les progrés continus d'une affection qui allégea le poids de ses douleurs. Quand la mort lui eut tout ravi, lorsque le père eut éprouvé le midi aussi inclément que le nord, il dit adieu a l'Italie; mais avant le départ, un dernier et douloureux pèlerinage lui reste à accomplir : il veut repasser par Livourne « qui demande un autre tribut de larmes ». Xavier laissait en Italie deux tombes, la moitié de son cœur, et pourtant, invincible séduction de cette adorable contrée, les doux souvenirs qu'il emporte sont presque aussi vivaces, aussi puissants sur son àme que ses douleurs paternelles.
Apres ces deuils, jusqu'à son retour déiinitif en Russie, plus d'incidents, sauf des changements de stations, des aménagements dont le soin incombe à M""' de Maistre, une visite à Audour, domaine de la famille Marcellus, et un séjour de quelques mois à Paris (i8j8-i8j9) si'' lequel notre correspondance fournit d'intéressants détails. Xavier voyait Paris pour la première fois, âgé de soixante-seize ans. Cette année même, il retourne à Saint-Pctersbourg, qu'il ne quittait plus qu'à la belle saison pour qutique campagne voisine. » M"'' J.., écrivait a cette époque son neveu, a assiste aux dcr-
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niers jours de sa vie, lorsque, quittant la ville, il partait pour la campagne et se trouvait tout à coup eu face de ce golfe qu'il revoyait après une longue absence et qu'il se rappelait les jours où, amoureux de Sophie, son sort fut fixé à jamais. » Xavier de Maistre meurt à Saint-Pétersbourg, le 12 juin 1852.
Xavier devait atteindre les limites d'une extrême vieillesse, voir disparaître tous les contemporains de sa jeunesse, et enfin sa chère Sophie (30 septembre 1851). Des lors il ne vivra plus, il attendra la mort. M'""-' de Maistre morte, il brûla tous ses papiers, comme si, sa vie terminée, il eût voulu anéantir jusqu'aux derniers confidents de ses joies et de ses deuils. Mais avant ce dernier coup, malgré les infirmités qui enchaînaient ses membres, malgré « la léthargie » qui envahissait parfois son esprit, il s'obstine à vivre par le cœur, par le regret de la patrie, par l'affection des siens. .( Si je pouvais être jalouse de mon mari, disait M""= de Maistre, je le serais de sa famille. » S'absente-t-elle quelques jours, Xavier est tout déconcerte. « Je ne suis bon a rien, écrivaitil, quand je suis dépareillé. ,> Et quand il a perdu sa femme, c'est vers cette famille et un ou deux amis qu'il se retourne tout entier. Au lendemain de son veuvage, il dictait une lettre pour son neveu M. de Buttel et depuis lui en envoyait une par la poste chaque jour.
« Sans le souvenir de mes amis absents et les témoignages d'amitié que j'en recois, je cesserais bien vite d'exister et, comme la lampe des vierges folles, je m'éteindrais faute d'huile. » (jo avril 184^.) A qui adresse-t-il cette charmante pensée? aux Marcellus, 011 le pense bien, a cette seconde famille de son cœur. La lampe, avant de s'éteindre, doit jeter encore quelques douces lueurs ; nous le voyons ainsi pendant huit années, cet homme du Midi, cet amant du soleil et de l'Italie, transplante par le hasard sur les bords de la Neva, lutter bravement contre les glaces de l'âge et de sa patrie d'adoption. « Toutes les fois, écrit-il, qu'une pensée agréable, gaie, ou même un peu folle, se présente, je lui ouvre a deux battants toutes les portes de mon imagination, et au lieu dappeler cette faculté précieuse la folle de lu maison, je me jette à corps perdu dans ses bras et je m'en trouve bien. » Xavier a quatre-vingts ans! N'est-ce pas comme un de ces derniers rajons d'iiiver qui colorent encore sous le ciel du Nord un sombre paysage de sapins et de bouleaux? Bien que M'"" de Maistre ait entouré la vie de son mari d'une affection passionnée, bien qu'elle ait assaisonne des plus exquises douceurs « ce pain amer de l'étranger qui a tant de graviers sous les dents », jamais, nous le croyons, il ne s'est acclimate sous ce ciel si avare de huiiicre pour les yeux et le pinceau
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de l'artiste. Lamartine a dit avec plus d'esprit que de justesse : « Les glaces de la Russie semblaient l'avoir conservé. » En réalité son cœur aimant s'y morfondait; il soupire après « sa pauvre petite Savoie ». La note du regret vibre sincère et continue chez de Maistre. si sa pensée s'envole parfois à Rome, « cette seconde patrie de tout homme qui a une âme », il écrira : « Je vous avoue que je regrette vivement mon pays, mes parents et la France, qui est bien aussi mon pays. » Xavier a regardé comme un devoir, n'ayant plus rien à défendre contre la mort, de ramener dans sa patrie celle qui lui av^ait apporté toute félicité, mais il ne peut s'empêcher à chaque lettre de s'écrier: «Ah! quelle différence avec ma vie d'Itahe, de Nice, de Savoie et de Paris! »
Et puis, le dirons-nous, Xavier semble un peu perdu et comme délaissé dans ce froid et brillant désert de Saint-Pétersbourg. Sa femme a bien des parents haut placés, mais la vie officielle et les devoirs de leurs charges les absorbent ; à peine rend-on de loin en loin quelques visites à ce vieillard infirme, deux fois étranger pour cette famille. Quelle différence avec sa petite cour de Castellamare !
La France et Paris même il les aime, ou croit les aimer, ne fut-ce que par contraste. «A Paris, écrit-il, on est quelque chose par soi-même, sans avoir besoin de faveurs et de décora-
tions ! » Curieux et involontaire hommage rendu à l'esprit d'égalité et de liberté dont, en toute autre circonstance, Xavier faisait assez bon marché. Illusion flatteuse en somme pour ses amitiés, car ce qu'il aime de Paris, ce n'est ni le bruit, ni la pluie, ni la boue, ni le ciel, ni le mouvement, ni le quai Voltaire^ ni les Chambres surtout, ni rien enlin de ce qui fait la physionomie, la vie et le mouvement de la grande ville ; il aime deux ou trois hôtels que nous pourrions citer, le culte discret rendu à son talent et quelques rares amis qui lui rappellent les plus douces années de sa longue vie. Si la mort n'eût devance l'empressement des siens, sa famille, croyons-nous, s'apprêtait a rapatrier le pauvre veuf exilé, pour lui donner la consolation de mourir et de reposer à l'ombre de ses montagnes savoisiennes. En résumé, comme l'atteste le surnom de « bien bon » qu'on lui donnait dans sa famille, le trait dominant de ce caractère est la bonté. M""^^ de Maistre appelait un jour son mari « notre adorable maUide ». Quel éloge en deux mots! Pour un malade, il est déjà si beau d'être seulement supportable! M. le comte Georges de Caraman, dans une lettre àson ami le comte de Marcellus, relevé aussi ce mérite particulier . » M. de Maistre, vénérable et aimable vieillard, flein d'indulgence et de honte, si intéressant par les malheurs dont il a