SUR XAVIER DE MAISTRE. XLIII
été accablé et qui, dans la simplicité et la douceur de ses manières, semble ne pas se douter de sa réputation ».
La seule lecture des œuvres de Xavier de Maistre fait déjà deviner la nature de son esprit simple et loyal, sa sensibilité vraie, relevée d'un grain de sel gaulois, sa bonhomie finement railleuse. Les lettres des deux frères écrites à leur famille, à leurs amis nous permettent de compléter la physionomie morale de notre aimable conteur.
L'esprit pratique semble faire un peu défaut à toute la famille. Le troisième frère, André, l'évêque d'Aoste, celui qu'on appelle assez plaisamment dans rmtimite « le frère Pope », enjoué et sérieux, pieux et badin, ne paraît pas échapper lui-même à ce trait de caractère. Joseph, en dépit de la rigidité de ses doctrines, répète souvent de lui-même que « Dieu le fit pour penser et non pour vouloir ». « Je souffre ridiculement de me voir penser X mes affaires, j'aimerais mieux couper du bois » ; et ailleurs : « Je prévois que je ne prévoirai jamais. » L'inflexible théoricien disparaît dans les détails de la vie pratique. Heureusement que, comme son frère, il a une femme dévouée, vigilante, « Madame Prudence)^, qui sait vouloir pour lui. Xavier est coupable au premier chef d'inconséquences et de distractions « souvent incommodes pour ses amis » , bref,
c'est un rêveur. « Molière, dit-il dans 'Expédition nocturne, a fort mal à propos tourné en ridicule un homme qui s'amuse à faire des ronds dans les puits. » L'auteur ici plaide un peu sa cause, car il ne dédaigne pas cette faculté de détendre un instant le ressort de l'intelligence pour le reposer. La distraction, qui prouve le désintéressement des intérêts matériels, est, sinon la fin, du moins le commencement de la sagesse ; tous les philosophes ont été distraits. A propos d'une ode commencée depuis huit ans et dont le début ne répondait plus à la lin : « Tu sais, disait aussi Xavier à son aîné, que je ne fais jamais ce que je veux. » Joseph, écrivant à sa fille Adèle, lui peint ainsi son oncle : « Il se moque de lui-même sur ses lubies de la meilleure grâce du monde. C'est un excellent homme qu'il faut prendre comme il est. Chez lui tout dépend de l'inspiration. Tu penses bien, ma chère Adèle, que je voudrais fort t'envoyer le portrait de ton vieux papa fait de cette main habile, mais, jusqu'à présent, il n'y a pas mojen; ce n'est pas qu'il ne dise souvent : « A propos, il faut que je fasse ton portrait, mais bientôt une idée vient à la traverse et les jours se passent ainsi. » Ce que Xavier tarde tant a faire avec son pinceau, Joseph, lui, d'un trait de plume l'achevé; ces lignes ne sont-elles pas un portrait? Trois ans ai?rcs, voulant ranimer le goût de sa fille qui se
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plaint d'être découragée de peindre^ il écrit encore : « Ton oncle est sujet plus que personne à cette maladie, mais dans les intervalles des paroxysmes, il enfante de jolies choses. » Rien de plus profond que l'affection des deux frères, avec une nuance marquée de respectueuse déférence du cadet pour l'aîné. Joseph séparé de son frère emprunte à Horace son expresfion si touchante : « Il a emporté avec lui la moitié de ma vie ; cette plaie est incurable. » Joseph a donc les meilleures raisons pour n'admonester qu'avec une affectueuse indulgence les distractions du cher capitaine Pococurante, il sait et confesse tout 1^ premier que ]a.pocûcuranza est un mal de famille.
Apres tout, ce défaut est inhérent, dit-on, à l'esprit français et rien n'est plus français que la famille des Maistre. Joseph s'indignait d'être né à Chambéry; c'était, disait-il, une erreur de la nature qui l'avait fait Savoisien. « Je vous ai trouvé excessivement Français dans quelques-unes de vos pensées, écrit -il un jour à M. de Bonald, on vous en blâmera, je vous pardonne ; je le suis bien, moi qui ne le suis pas. La nature a naturalisé ma famille che^ vous, en faisant entrer la langue française
jusque dans la moelle de nos os Il ne me
vient pas seulement en tète qu'on puisse être éloquent dans une autre langue qu'en français, n Et qu'on ne voie pas là un simple
échange de politesses internationales avec le vicomte <ie Bonald. Ce n'est pas la France que les Maistre ont haie, mais son gouvernement fie conquêtes et d'oppression. Le jour où disparut de la scène celui que Joseph appelait « le mauvais génie de la France » et Xavier « l'homme infernal », tout en restant de l'opposition, ils se reprirent à aimer la France, qui n'avait jamais cessé d'exercer sur leur esprit une irrésistible attraction. En somme, ce n'est ni pour Chambery, ni pour Turin, ni pour Saint-Pétersbourg qu'ils ont écrit, c'est pour Paris.
Qu'on nous pardonne, comme Xavier de Maistre l'eût fait lui-même, de nous être laissé un instant entraîner sur la trace du » glorieux aîné ». Aussi bien ne pouvionsnous achever le portrait moral de notre auteur sans rappeler sa respectueuse tendresse pour son frère et l'esprit de famille qui l'animait. Sans doute, il eut des défauts, une vive susceptibilité, tout cœur aimant y est sujet, une grande faiblesse, bien naturelle chez un artiste di-^trait et rêveur. M'"" de FriesenhofF appelait spirituellement sa tante « le nuri ». « Le bien bon » avait dû, croyons-nous, abdiquer de bonne heure à son grand profit. En siimme, ce fut, disait son neveu, « un cœur 'i'or ». N'est-ce pas là le tout de l'homme? « J'ai toujours été un peu enfant toute ma