SUR XAVIER DE MAISTRE. XLVII
vie », écrivait à M™'' de Marcellus Xavier de Maistre, quelques mois avant sa mort. Il faisait la sa confession générale. C'est le dernier mot de sa correspondance et peut-être bien de son caractère.
b^S^^nSp^ u F. l q^u e charme que nous éprou- I^tJ/T'aV-' vions aux souvenirs d'une corresul- ^ly^l ' j pondance qui nous a introduit dans loV^i^^ l'intimité d'un bon, aimable et spi- L^^^^*^ rituel vieillard, elle ne sauraitnous faire oublier les premiers, les véritables titres littéraires de l'écrivain, ceux auxquels l'auteur doit sa popularité. Ecrivain ! auteur ! termes impropres et déplaisants, appliques à celui qui fut écrivain presque à son insu, et qui, soit par modestie, soit pour tout autre motif, ne voulait pas être auteur. « C'est écrit comme nous », disait Joseph à propos du Voyage ex du Lépreux. Il ne fait là que rapporter le mot incorrect d'un admirateur, car il fut toujours très-puriste ; mais l'expression peint assez bien je ne sais quel dédain secret pour le métier d'écrivain proprement dit, quelle désinvolture de gentilhomme qui ne dissimule pas ses lectures et ses études, mais se pique d'écrire toujours un peu « la bride sur le cou ».
Joseph, le premier iditeur du Voyage autour Je ma chambre, appelle cette œuvre
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M une bluette » et telle paraît bien réellement l'opinion des deux treres. Cinq hluettes dont la plus longue n'a pas quatre-vuigts pages, en voila assez pour assurer a Xavier un nom et un souvenir à côté de l'illustre auteur du Pdfe. Des hardis paradoxes, des spéculations politiques, des prophéties éloquentes de l'intlexible théoricien, qu'a retenu le public? Une invective contre Voltaire, une étrange apologie du bourreau. L'illustre aîné, malgré tout son génie, après un demi-siècle est un astre pâlissant; la petite étoile du jeune frère, du modeste conteur n'a rien perdu de son doux éclat. Xavier, nous le verrons, ne fût-ce que par esprit de famille et pieté fraternelle, partage toutes les opinions de Joseph, mais il se garde bien de disserter, de dogmatiser, de foudroyer comme lui ; ce ne sont pas la ses affaires. Les problèmes ardus de morale, de philosophie, de politique, il les effleure parfois dans ses récits, mais pour tourner court et rompre brusquement le propos par une boutade humoristique a la Sterne. Ce n'est pas qu'il repousse l'inspiration sérieuse d'un beau mouvement, quand son âme est vivement émue. Il est trop sincère, trop lui-même, trop ndif, pour rougir d'un noble sentiment eloquemment exprime. Personne n'a écrit une page plus touchante sur l'immortahte de l'ame a propos de la mort d'un ami, presque digne du souvenir de Montaigne
à son a.ni la Boëtie. On connaît moins ce beau passage de l'Expédition nocturne sur le tnême sujet : « J'aime à penser que ce n'est point le hasard qui conduit jusqu'à mes yeux cette émanation des mondes éloignés, et chaque étoile verse avec sa lumière un ra voa d'espérance dans mon cœur. Eh quoi! ces merveilles n'auraient-elles d'autre rapport avec moi que celui de briller à mes yeux? et ma pensée qui s'eléve jusqu'à elles, mon cœur qui s'émeut à leur aspect leur seraient-ils étrangers?... Spectateur éphémère d'un spectacle éternel, l'homme levé un instant les yei'x vers le ciel et les referme pour toujours; mais pendant cet instant rapide qui lui est accordé, de tous les points du ciel et depuis les bornes de l'univers, un rayon consolateur part de chaque monde et vient frapper ses regards pour lui annoncer qu'il existe un rapport entre l'immensité et lui et qu'il est associe à l'éternité. » La note est rarement aussi élevée. Ces échappées vers le ciel et les étoiles cèdent ordinairement la place a une pieté moins lyrique, plu^ terrestre. Disciple d'Horace plutôt que de Pascal, il terminera par ces mots une vaine tentative de trancher la question de prééminence entre la raison et le sentiment : « Je me consolai, pensant que le résultat de mes spéculations ne ferait au moins de mal à per- Honne, je laissai la question nidecisc et je re-
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solus pour le reste de mes jours de suivre alternativement ma tète et mon cœur, suivant que l'un des deux l'emporterait sur l'autre... Je vais descendant le rapide sentier de la vie, sans crainte et sans projets, en riant et en pleurant tour à tour et souvent à la fois, ou bien en sifflant quelque vieil air pour me désennuyer le long du chemin. D'autres fois, je cueille une marguerite dans le coin d'une haie, j'en arrache les feuilles les unes après les autres en disant : Elle m'aime, un peu, beaucoup, passionnément, pas du tout... en effet, Élisa ne m'aime plus. » Voila le vrai Xavier, le capitaine Pococurante. La dissertation à peine entamée se termine par une pointe de badinage. Sa philosophie est sans prétention, a son usage personnel, tirée non des hvres, mais de son cœur, de sa propre vie, des émotions de l'heure présente, du fond de ses entrailles. Eclectique, il sert à sa fantaisie l'àme ou « la bête », Vautre, comme il dit; mais a dire vrai, bien plus la première. « Je pense, écrit-il, qu'il faut se permettre de rire, ou du moins de sourire, toutes les fois que l'occasion innocente s'en présente.» Epicurien plus emu,plus humain qu'Horace, il laisse parfois entrevoir une larme sous le sourire.
Ainsi, Xavier de Maistre possède tous les tons, toutes les cordes depuis les plus graves jusqu'aux plus gracieusement légères. Dans ses
deux voyages, où « l'immensité et l'éternité sont à ses ordres )>, il effleure en se jouant et sans se piquer d'aucune solution, mais avec un bon sens précis et linement railleur, une foule de questions sociales et philosophiques. Un duel, « une affaire », l'a fait mettre aux arrêts et forcé de voyager quarante-deux jours autour de sa chambre. Jeune et militaire, il est forcément l'esclave du préjuge, mais sa raison y échappe. Nul mieux que lui ne sent la contradiction de sa conduite et de sa théorie, il ne s'écriera pas avec l'emphase du philosophe genevois : « Celui qui va se battre de gaieté de cœur n'est à mes yeux qu'une bête féroce qui s'eff'orce d'en déchirer une autre ! » Ecoutez-le vous demander avec son fin sourire : « Est-il rien de plus naturel et de plus juste que de se couper la gorge avec quelqu'un qui vous marche sur le pied par inadvertance?» Charmante boutade qui en dit plus qu'une longue dissertation !
Voulez-vous l'interroger sur la guerre ? il ne se fait pas plus d'illusion sur la gloire des conquérants, et avec une pointe d'amcre raillerie qui rappelle une belle page de La Bruyère, il vous répondra : « Comme si l'orage de la vie n'était pas assez impétueux, comme s'il nous poussait trop lentement aux barrières de l'existence, les nations en masse s'égorgent en courant et préviennent le terme (ixe par la nature.
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Des conquérants, entraînés eux-mêmes par le rapide tourbillon du temps, s'amusent à jeter des milliers d'hommes sur le carreau. Eh ! messieurs, à quoi songez-vous? Attendez! ces bonnes gens allaient mourir de leur belle mort... Attendez, au nom du ciel! Encore un instant, et vous, et vos ennemis, et moi et les marguerites, tout cela va finir! Peut-on s'étonner assez d'une semblable démence? » Quelle conscience, quelle expression de l'insanité et du néant des hommes ! Et dans le chapitre suivantj notre sage fait remonter à qui de droit la responsabilité morale de ces massacres. « La Providence fait agir les plus grands hommes comme des mai-ionnettes, tandis qu'ils s'imaginent conduire le monde; un petit mouvement d'orgueil qu'elle leur souffle dans le cœur suffit pour faire périr des armées entières et pour retourner une nation sens dessus dessous. » En 1812, Xavier, nous l'avons vu, bien qu'attaché au service de la Russie, en présence de nos soldats gisant sur toutes les routes, ne pouvait retenir un cri du cœur, une parole d'indignation contre la criminelle folie d'un de ces conquérants.
Si modeste et inconscient de son mérite que fiit Xavier de Maistre, il avait ete bien aise de voir le Voyag'e autour de ma chambre imprimé à son insu (Turin, 1794) P-^'' '^^ soins de son frère, et il s'était mis à écrire les
premières pages fie l'Expédition nocturne. Joseph, son parrain littéraire, comme son parrain devant l'église, l'en détourna, se merinnt, disait-il, des suites et des secondes parties. Xavier néanmoins acheva à Saint-Pétersbourg le second voyage, et bien lui en prit d'avoir uiie fois par hasard désobéi a son mentor. Si l'o.i peut critiquer quelque monotonie résultant de l'emploi réitéré d'un artifice et d'un cadre fournis par l'humoriste anglais, l'inspiration est différente dans les deux voyages. L'œuvre du jeune odicier cherchant à tromper l'ennui de ses loisirs forcés peut être plus légère, plus variée, plus originale; VExpédition. nocturne, qm)ique moins lue et moins vantée, accuse plus de profondeur, de mélancolie, de sensibilité. L'auteur a plus relléchi, plus vé;u. Le Lépreux de la cité d'Aoste, « ce Job moderne », fut encore imprimé par Joseph a Saint- Pétersbourg et parut avec le premier voyage en i8ij. Ce serait une tâche aussi fastidieuse qu'inutile de résumer, en les analysant, ces simples hist.)i res auxquelles le talent du narrateur prête tout leur charme. Comme l'a dit excellemment Sainte-Beuve : Xavier <i copie la réalité dans l'anecdote; l'idéal est dans le choix, dans la délicatesse du trait et dans un cer(ain ton humain et pieux qui s'y répand doucement ». La est tout le talent du conteur. Aussi ceux qui ont aboi\le les mêmes récits
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lui ont-ils, par la comparaison, préparé un trop facile triomphe. Le critique que nous citions raconte que M""' Olympe Cottu, sur les conseils de Lamennais, entreprit « une édition revue, corrigée et augmentée » du Lépreux. A ce mélange si humain de résignation et de desespoir elle voulut substituer une piété chrétienne et raisonneuse, c'est-à-dire que le récit le plus touchant, le plus pathétique disparaît sous une froide dissertation. Où le narrateur excelle, c'est dans l'émotion subitement provoquée par un mot, un sentiment tirés de la situation même. Qui ne se rappelle les dernières lignes du Lepreu^. au moment du départ de son interlocuteur? « Vous n'avez jamais serré la main rie personne, accordez-moi la faveur de serrer la mienne, c'est celle d'un ami... Le lépreux recula de quelques pas avec une sorte d'effroi. » Voila les coups de théâtre de ce charmant esprit, de cette àme délicate. En lisant ces mots, sans savoir pourquoi, l'on se sent les yeux humides. Aussi Joseph, qui s'y connaissait et ne gâtait point son frère, écrivait-il au marquis de Costa (avril 1816). « Je suis charmé que vous ayez goûté le Lépreux dont je suis grand partisan. » Ne quittons pas ce récit sans rapporter à ce propos un mot plaisant que je trouve dans une lettre du frère aîné au marquis de Maisonfort (9 mai 1817). On présentait le Lépreux au censeur charge
de délivrer le permis d'impression : u Hum! lit-il avec une grimace, on a déjà bien écrit sur cette maladie ! » mais un censeur littéraire, surtout à Saint-Pétersbourg, n'était pas tenu de lire, encore moins de comprendre.
Nous ne recommencerons pas le parallèle si bien fait par Patin et Sainte-Beuve entre l'Elisabeth de M"*® Cottin et là Prascoine de la jeune Sibérienne. Les femmes ont l'àme sensible; mais, quand elles écrivent, la plupart veulent donner trop d'esprit à leur émotion; leurs larmes n'oublient pas le miroir. M""-' Cottin n'a pas compris combien la réalité est plus intéressante que la tiction, l'histoire que le roman, et elle a gâte, comme M""' Cottu, un drame tout fait par un drame romanesque et sentimental. Quelle bévue de faciliter à son héroïne l'invraiscinblable voyage accompli pour obtenir la grâce de son père, par de hautes et puissantes protections qui, veillant de près et de loin sur elle , la conduisent par la main jusqu'au pied du trône impérial! Quelle niaiserie de substituer des ressorts romanesques a la piete, a la foi qui, transportant les montagnes, peut bien. Dieu seul aidant, traverser les steppes désertes de la Russie ! « Prascovie, nous dit l'auteur, raconta les aventures pénibles de son voyage avec tant du sim|)liciie et une éloquence si naturelle, qu'elle lit répandre des l.inncs aux dames qui
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recouraient et leur inspira le plus vif intérêt. » L'écrivain et son héroïne sont évidemment de la même école. Xavier donne chemin faisant le précepte de vie pratique que La Bruyère avait déjà applique à la théorie du st)Ie : « L'étude approfondie du monde ramené toujours ceux qui l'ont faite avec fruit à paraître simples et sans prétentions, en sorte que l'on travaille quelquefois longtemps pour arriver au point par où l'on devrait commencer » ; ajoutons que cette simplicité est le comble de l'art et du talent et que, pour la sentir seulement, il faut un esprit sain et un goût éprouve. Cette trame simple et unie) en repoussant les enjolivements du style comme les inventions romanesques, n'en admet pas moins les traits rapides d'une tine observation, d'une raillerie demi-voilée. Prascovie a langui un mois dans les antichambres; le jour où elle a enfin parle a l'Impératrice, chacun s'intéresse à elle, chacun la veut protéger : « On observa même qu'elle avait une jolie tournure et de beaux yeux. » Que c'est bien la le ton de fade galanterie propre a certains courtisans ! Prascovie vient enfin d'obtenir la grâce de son père, il lui reste à accomplir un dernier vœu, celui d'achever ses jours dans un couvent, ou plutôt d'y aller mourir; mais le couvent qu'elle a choisi, battu par les vents, aggrave encore le mal qui la consume. « L'abbesse, que des affaires
appelaient à Saint-Pétersbourg, résolut d "emmener avec elle Prascovie. Outre l'espoir de favoriser par ce voyage le rétablissement de sa santé, la bonne daine pensait avec raison que la réputation de sa novice et l'affection que tout le monde lui portait dans la capitale seraient utiles aux intérêts du couvent. Prascovie devint une solliciteuse aussi active que désintéressée. » Quelle expérience des mobiles humains, quelle touche légère pour peindre d'un mot l'entraînement de ce zèle pieux qui parfois confond à son insu les intérêts spirituels et temporels !
La jeune Sibérienne nous a montré cette sainte témérité de l'innocence qui déconcerte la perversité humaine en n'y croyant pas. Dans les Prisonniers du Caucase. l'auteur semble avoir voulu lui opposer cette hardiesse virile qui connaît la méchanceté, l'ose affronter et combattre des mêmes armes, par la ruse comme par l'audace et la violence. Mérimée n'a rien écrit de plus coloré, de plus énergique que cette scène où Kascambo, le tidcle serviteur, sauve maigre lui son maître prisonnier, en versant le sang de leurs ennemis et nous contraint d'admirer son féroce et sublime dévouement.
Prascovie et Kascambo, le dévouement dans la douceur résignée et dans la force intrépide, quel contraste et quelle souplesse de talent, quelle variété de tons et de couleurs! Xavier de Maistre, muis l'avons dit était peintre;
n'est-ce pas, comme l'ont prouvé quelques artistes contempoi-ains, une condition favorable pour la vérité des narrations? L'artiste écrivain voit mieux le tableau qu'il peut a son gre peindre ou décrire, évoquer sous son pinceau ou sous sa plume. Le récit prend un corps, les plans se dessinent, les traits s'accusent plus nettement sous la plume de l'artiste pour qui n'existe aucune création qu'a la condition d'être déterminée et en quelque sorte palpable.
Est-ce a dire que le talent du conteur soit absolument irréprochable, que la critique ne découvre aucune tache parmi tant de qualités? Sur quels préceptes juger\ l'esprit du l^oyage, ce léger tissu brodé de propos interrompus, de digressions, d'épisodes, de hors-d'œuvre et de parenthèses, cette « bluette », cette « agréable bagatelle » assaisonnée d'un grain de philosophie sentimentale? On n'analyse pas plus ['humour de Sterne que la fantaisie de Xavier de Maistre, son disciple. Disons seulement que si le premier a plus d'imprévu, de sève et d'excentrique originalité, le second a plus de grâce aimable, d'émotion et de netteté. La mC-me où les écrivains de notre langue sont tributaires vdes étrangers, ils leur ajoutent « le vernis des maîtres », la clarté. Les autres récits de l'auteur nous paraissent des modèles du genre. La note de sensibilité y est lOujours juste et pénétrante — tout ce qui vient du cœur chez
Xavier est irréprochable. A peine releverait-ou parfois un peu de recherche et d'afféterie, quelques expressions de galanterie légèrement surannée.
Il ne faut pas l'oublier, Xavier de Maistre, malgré sa simplicité, sa bonhomie, est homme de cour; écrivain des dernières années du xvm* siècle, par sa naissance, sbn éducation, son mariage, ses opinions, il appartient tout entier à cet « ancien régime » qui n'a pu voir dans la Révolution et l'Empire que des rteaux destructeurs et dont toutes les racines plongent encore, à travers le xviii'= siècle, dans la société aristocratique du siècle précèdent. Cette noblesse a vu tout à coup disparaître dans la tourmente trône, autel, foyers , chefs de famille ; elle a emporté dans ses divers exils, langue, mœurs, traditions, et, s'en étonner serait puéril, longs et amers ressentiments. Grâce à Dieu, il n'y a plus en France « d'émigrés )) ; aujourd'hui surtout les derniers revers de la patrie nous l'ont prouvé. On peut donc s'incliner devant ces fidélités qui ont tout sacrifié sans espoir de revendication. D'ailleurs, quelque opinion que l'on professe en France a. cette heure, quand on a vu, depuis tantôt cinquante ans, tant de chartes déchirées, tant de serments violés, la force triomphante fouler aux pieds le droit, juger, poursuivre et châtier ses rares défenseurs, quand on a vu la poli-