SUR XAVIER DE MAI!!TRE. LXIX
OU moins parfaite. J'étais si persuadé de ce système consolant pour les prosateurs, que j'essayai un jour d'écrire des vers avec la main gauche, dans l'espoir d'y trouver cet heureux mécanisme, mais ma main gauche ne fut pas plus heureuse que ma droite, et je fus convaincu à jamais que je ne suis pas une filière à vers, j'avoue même que ce mauvais succès me laissa quelques doutes sur la vérité de mon système. »
Le poème en 34 chants dont Xavier parle quelque part sans en avoir jamais écrit un vers est encore une plaisanterie. Il a pu méditer toute entreprise, sauf celle-là ; de tous les rêves, c'est le seul qu'il n'eût pas tente de réaliser.
« Que la peinture est un art sublime ! » s'écrie l'auteur du Voyage. Ici nous sommes forcé de prendre très au sérieux cet enthousiasme. Sa correspondance avec M"'* la comtesse de Marcellus est toute remplie de passion pour les belles toiles, de jugements souvent tres-délicats sur les œuvres des artistes ; il y parle sans cesse des Vernet, de Gudin, de Schnetz, de Leopold Robert, de Calame, de Granet et autres peintres qui brillèrent à Rome, à Paris, à Saint-Pétersbourg pendantle premier tiers du siècle. Nousy voyohs tous les paysages qu'il achève, tous ceux, bien plus nombreux, qu'il commence ou projette :
Ce n'est pas qu'il parle de ses œuvres avec vanité; sur ce point, comme toujours, Xavier est modeste et ne s'en fait point accroire. Il écrira, sans fausse modestie : « Le marquis de Lagrua qui peint des croûtes comme moi. » — Un juge, sévère peut-être, mais plus compétent que nous, M. Edouard Aubert, nous écrivait à ce propos : « J'ai retrouvé à Aoste même le souvenir tres-vivant de X. de Maistre. Ce charmant conteur vint à Aoste en 1793 et y resta environ cinq ans. Il reçut l'hospitalité dans la maison du comte de Latour où j'ai vu ornant le salon deux dessins au lavis de Xavier. Ces dessins sont des paysages conçus dans ce style du co.Tiinencement de l'Empire, qui est si loin de valoir ce que valent aujourd'hui les sépias et les aquarelles même de nos amateurs. La nature est arrangée, les arbres ont des papillotes, il n'y a rien de naif dans cet art apprêté. L'autjur du Lépreux laissa en partant un ou deux dessiiis à son hôte, et la comtesse de Latour, qui me les a fait voir, en était trésliere. » Nous avons vu nous-mème quelquesunes de ses œuvres qui nous ont paru emprunter leur plus grande valeur au souvenir et a la notoriété de l'cjrivain. L'air manque à ces paysages sans relief et, quel qu'en soit le site, il semble plutôt é-lairé par le ciel de la Hussie que par celui de Rome. Un jour, Xavier regrettait de n'avoir pas acheté un certain nombre
sua XAVIER DE MAIjlRE. LXXI
d'esquisses, vendues à bon compte, pour les achever de son pinceau. Est-ce la le regret et le travail d'un artiste ou d'un amateur? Xavier de Maistre a un sens critique exact et délicat; impossible, par exemple, de mieux juger qu'il le fait les qualités et les dét'auts de la Judith d'Horace Vernet : mais son talent d'amateur ne l'abuse pas et c'est de la nieilleure grâce du monde qu'il avouera que dans la copie d'un pa^'sage « le vieux artiste a eu le déboire d'être évidemment surpassé par Natalie. » Lamartine parle avec enthousiasme d'une aquarelle représentant le château de Bissj' et la vallée de Savoie où Xavier était né. « C'est le dernier de ses ouvrages envoyé de Pctersbourg, à la veille de sa mort. » Songeons que ce don est le legs d'un nonagénaire, que ce paysage est sa vallée natale si bien chantée par le poète, et nous ne serons point tentés de sourire en entendant l'ami reconnaissant appeler l'artiste « un Correge du paysage ».
Xavier n'aimait pas seulement la peinture,, il en poursuivait avec une sorte de passion les procédés, la chimie et toute la partie technique et scientifique. Dans une lettre adressée de Pise au comte de Marcellus (1B28), nous voyons que Xavier charge son ami de retirer des mains d'un correspondant un ouvrage sur la physique des couleurs et sur le mécanisme de lu peinture, qu'il avait adresse à son neveu
Vignet. Les libraires refusaient de s'embarrasser d'un ouvrage sur la peinture et ne demandaient que des lépreux. « J'ai vu, dit M. de Marcellus, la théorie de la lumière et la décomposition de la couleur préoccuper sans cesse le comte Xavier de Maistre. Il destinait dans ses vieux jours au public un long traité sur cette savante matière, peut-être celui-là même que lui avaient refusé les libraires, tandis qu'il parlait fort dédaigneusement du Voyage autour de ma chambre. » Nous regrettons d'être forcé de résumer l'agréable récit qui suit ces lignes. Le savant helléniste se promenait avec son ami dans les bois de grenadiisrs et d'orangers qui descendent de Mola di Gaeta à la mer, quand, après l'avoir quitté deux heures, il le vit revenir tout tier et préoccupé de la découverte d'une petite fontaine sans nom, cachée dans une grotte, si près de la mer, que la réverbération de l'eau y jetait une teinte azurée. Ce phénomène, croyait Xavier, k lui donnerait beaucoup a penser et à écrire ». La fontaine découverte par notre promeneur était la fontaine Arracie d'Homère !
Certain mémoire sav lu couleur de l'air et des eaux profondes (iSja) ne serait-il pas l'explication du problème entrevu au cours de cette proni'jnadc? Ce qui est certain, c'est que l'Académie des sciences de Turin avait déjà reçu de notre savant en 1H18 deux mémoires, l'un