SUR XAVIER DE MAIS IRE. VII
et les plus délicats n'avait pu se faire pardonner une ligne malencontreuse, une insinuation innocente à ses veux, mais jugée indiscrète et de mauvais goût. L'ombrageuse susceptibilité du vieillard n'avait plus desarmé et il léguait à son ami, le comte de Marcellus, le soin de « venger » après lui sa mémoire d'un soupçon de « ridicule fatuité ». Tout en recueillant pieusement ce vœu, le second biographe eût, croyons-nous, plaidé pour Sainte- Beuve les circonstances atténuantes en faveur de l'intention.
Cependant le comte de Marcellus, qui n'avait vécu dans l'intiniite de Xavier de Maistre que depuis 1828, écrivait en 1852 à la famille, a quelques amis, pour recueillir les matériaux d'une étude biographique ou il voulait, non pas défendre une délicatesse inattaquee, mais donner pour cadre à des fragments de correspondance ses informations et ses souvenirs personnels. Nous supposons qu'il se proposait, avec moins d'enthousiasme pour un plus modeste talent, mais avec une sympathie plus profonde, d'élever à son ami un monument semblable à celui qu'il érigeait quelques années après à la mémoire de son maître Chateaubriand. L'empressement ne répondit pas a l'attente de M. de Marcellus. Il recevait avec quelques indications biographiques le manuscrit de trois ou quatre nouvelles inachevées,
mais son enquête venait se heurter à des scrupules respectables ou à des réserves inattendues. Xavier était mort depuis quelques mois seulement, et si son légataire littéraire estimait faire acte de piété en remplissant immédiatement une dernière volonté, les possesseurs de sa correspondance hésitaient à livrer sitôt des lettres tout intimes. On se rappelait que leur auteur redoutait le bruit et la vive lumière, que nul n'avait semble plus étonné que lui-même de ses succès et de sa célébrité. Nous ne contestons pas la valeur de pareils motifs à cette époque ; mais aujourd'hui la popularité persistante et consacrée de l'aimable conteur l'a fait entrer forcément tout entier dans le domaine public et dans la postérité. Ce n'est plus l'ami discret et quelque peu ombrageux, l'hôte aimé de Naples et de Castellamare, c'est l'auteur du l'^oyage autour de ma. chambre et du Lépreux. Depuis un quart de siècle tous les contemporains de sa jeunesse ont disparu, — ciixonstance favorable a la publication des correspondances. — D'ailleurs, disons-le tout de suite, pour qu'on ne s'attende point ici à des médisances posthumes, à de piquantes révélations : la bonté, l'innocente malice de Xavier n'a jamais blessé profondement, elle effleurait à peine les plus maltraites. Le goût des lecteurs, même des lecteurs .sérieux, a change, ils trouvent une saveur
SUR XAVIER DE MAISTRE. IX
particulière au style négligé d'une plume qui court librement sur le papier pour un intime, saveur qui manque à tant de pages composées et apprêtées. Aux mémoires posthumes, comme aux plus consciencieuses études sur un auteur aimé, ils préfèrent ses épanchements et ses causeries et se plaisent, moins par indiscrète curiosité que par passion du naturel, à ces correspondances qui révèlent l'homme dans ses habitudes, ses goûts, sa familiarité. On désire enfin qu'il se produise lui-même, que son introducteur ou son interprète sache rester dans l'ombre et se retirer à temps. La critique, c'est son défaut^ tire toujours a soi un écrivain et le tourmente pour le faire déposer dans le sens de ses opinions; un auteur dans ses lettres, alors même qu'il se compose ou se contraint, se manifeste par quelque endroit, il est toujours lui. Blàmerons-nous le public de préférer le corps à l'ombre, Xavier de Maistre au plus exact biographe?D'ailleurs, dans une vie si simple, toute en dehors de la scène du monde, toute remplie par les affections intimes et domestiques, quelle meilleure biographie qu'une correspondance suivie de vingt-cinq années? La correspondance avec la famille Marcèllus, « ces pieuses reliques du passé », confiée à nos mains, nous en avons tout d'abord, sans plan arrêté et comme sous le charme, transcrit des lettres entières, de longs fragments. Puis
nous nous sommes avise qu'ayant cueilli le meilleur, nous gâterions cette gerbe en la brisant, en l'éparpillant pour la plier à un travail artiticiel. Fallait-il imiter ces amateurs maladroits qui écrasent sous la lourdeur d'un cadre énorme quelques fines et délicates aquarelles? Nous avions parfois moins glane que moissonne largement. Quelques sacrifices nous étaient donc nécessairement imposes. Quoique la correspondance d'un homme tel que Xavier de Maistre ne réclamât point de coupures, nous en avons souvent use, sans jamais modifier le texte, pour soulager le lecteur de répétitions, de détails domestiques trop intimes ou dénues d'intérêt, quelquefois aussi pour ménager la modestie d'amis loues avec la passion qu'il mettait a les aimer. Le plaisir de nos lecteurs n'eût certes pas racheté pour nous le déplaisir causé à celle qui s'en est remise à notre discernement et a notre discrétion, et n'a fait taire ses scrupules que dans la pensée d'un public hommage rendu a une chère mémoire. Si la liberté même qui nous était octroyée nous a parfois entraîné, l'hommage n'en sera que plus complet, et ce sera notre excuse auprès de celle qui eut le privilège et l'honneur d'inspirer une si constante amitié a de Maistre, aussi bien qu'a sa femme et a sa iiiece, de consoler les deuils du pcre, de ranimer jusqu'au dernier jour les défaillances