‹ Œuvres inéditesChapitre 28 sur 57 · PREMIER · texte numérisé non relu

PREMIER

ballon ne put se soutenir en l'air au delà de vingtcinq minutes, et il alla tomber à la tête des marais de Challes, à une demi-lieue en droite ligne de l'endroit du départ, mais après avoir éprouvé dans son cours deux ou trois déviations assez considérables. M. Brun ne manquera pas de donner les détails les plus circonstanciés sur le poids total de la machine et sur sa force ascensionnelle: ces détails établiront probablement qu'il y a beaucoup à rabattre de l'hypothèse qui suppose la raréfaction de l'air dans la proportion de i à 2. Mais je me tais sur tout ceci, ne voulant point fourrager une province qui lui appartient à si juste titre.

Telle est, Monsieur, l'histoire fidèle de notre ballon, intéressant, peut-être, parce qu'il était supérieurement construit, parce qu'il s'est élevé avec une rapidité surprenante, parce qu'il ne portait que 44 ans ; parce qu'il a été conduit avec assez de sang-froid et d'intelligence, et qu'il n'a pas souffert la plus légère altération. Vous comprenez cependant, mon cher ami, que tout cecj est écrit sans la moindre prétention. Je parle de ce qui nous intéresse, et je n'en parle qu'à nos concitoyens; et si quelque coup de vent (que je suis loin d'invoquer) portait ces feuilles au delà de la frontière, qu'elles attestent au moins que nous avons répété avec plaisir une expérience intéressante, mais que nous n'attachons aucune espèce de gloire à faire aussi bien que d'autres.

A l'instant où le ballon toucha terre, un carrosse, conduit à toute bride, s'empara des vojageurs, et

fut bientôt suivi de tous les autres. On revint à Buissoi2-Rond: on fit monter les deux jeunes gens sur l'estrade où ils furent présentés au public, fêtés, couronnés par madame la comtesse de Cevin, par madame la baronne de Montailleur, et par madame de Morand, dont les charmants visages payèrent de la meilleure grâce la dette contractée dans le Prospectus. On remonta en carrosse : nos jeunes militaires trouvèrent plaisant de débusquer les cochers, et de se mettre à leur place. Il fallait voir surtout le chevalier Galatei , avec une énorme moustache postiche, conduisant le carrosse des voyageurs : c'était une gaieté, un enthousiasme, une aimable folie dont on ne se forme pas d'idée ; c'est dans ce bel équipage qu'on entra en ville couronné de rubans et de feuillage, au bruit des tambours et des instruments : on parla beaucoup de lauriers; mais j'observai que les voj'ageurs y répugnaient (ils en trouveront ailleurs). Un grand nombre de personnes de tout rang, parmi lesquelles se trouvaient tous les souscripteurs, précédaient les carrosses. Tout le cortège reconduisit d'abord le chevalier Maistre; deux vieillards de vingt-cinq ans le tirèrent du carrosse et le portèrent sur leurs bras au Président, son père : il n'est pas nécessaire de vous dire que ce bon papa était déjà averti du départ et de l'heureuse arrivée du ballon. On se rendit ensuite chez M. lirun ; malheureusement, son père était absent ; mais que manquc-t-il à la tendresse quand on pos- Rèdc une mère? Celle de M. lirun triompha du triomphe de son (Ils : elle reçut les complinienls

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ei les embrassades de tout le monde, et surtout des dames qui ne pouvaient se lasser de contempler sa joie :

O s;rand Dieu ! le coeur d'une mère Est un bel ouvrage du tien.

De chez M. Brun, on se rendit chez S. E. monsieur le Gouverneur : les dames lui présentèrent les voyageurs ; il les reçut avec bonté, et même il fit la grâce au chevalier Maistre de lui accorder un délai de deux jours pour se reposer et rejoindre à l'aise son régiment.

Un repas de quatre-vingt-dix couverts suivit toutes ces présentations : il n'est pas possible de vous donner une idée de l'union et de la joie aimable et bruyante qui régnèrent dans ce banquet presque fraternel ; on y porta un grand nombre de santés à l'anglaise : autant qu'il m'en souvient, voici l'ordre des toasts :

Le chevalier de Chevelu, qui manquait seul pour rendre la fête complète ;

Les deux voyageurs ;

Le Président comte Maistre, et M. et M'"' Brun. qui avaient fourni incontestablement les premiers matériaux de !a fête;

S. E. monsieur le Gouverneur, qui avait bien voulu honorer de son nom la liste des souscripteurs, et nous accorder encore pour deux jours l'un des voyageurs ;

MM. Montgoljier, dont le génie nous avait procuré le magnifique spectacle du matin, et les plaisirs qui le suivaient';

jS PREMIERS ESSAIS.

L'auteur du Prospectus, sans doute à cause de sa bonne volonté ;

Les dames qui étaient accourues les premières au secours des voyageurs, et les avaient favorisés des premières accolades;

Le comte de Saint-Gilles, major du régiment des dragons de Piémont; pour lui et pour les officiers de son corps, qui avaient pris un intérêt vraiment patriotique au ballon de Chambéry, et que nous voyions à table avec tant de satisfaction ;

Le chevalier Galatei, cocher de bonne maison et maître des cérémonies : âme de la fête.

Enfin, le comte de Saint-Gilles ayant demandé silence, proposa une libation d'eau fraîche à l'honneur de VHermite de Nivotet, et cette proposition fut acceptée avec de grands éclats de rire.

Après le repas, on se rendit en ordre à la porte du faubourg de Montmélian, où le ballon attendait les convives : on le ramena pompeusement sur deux chariots, aussi bien portant qu'au moment du départ; et on alla le déposer, au bruit des fanfares, dans le jardin à'Yenne : nouvel hommage au chevalier de Chevelu, qu'on n'oubliait pas un seul instant.

Cette journée très-agréable fut tcniiiiicc trèsagréablement par un bal superbe, qui réunit tout ce que nous possédons d'aimable : assemblée charmante, où le plaisir si souvent banni par la triste étiquette, tint ses états jusqu'à six heures du malin. Au-dessus de l'orchestre, on voyait encore le chilTre du chevalier de Chevelu. Après les premières coniredauses, les voyageurs entrèrent cl

furent présentés par Mesdames da Cevin et de Montailleur, qui les avaient ramenés le matin : un nombre infini d'accolades leur prouvèrent que, même en descendant du ciel, on peut s'amuser sur la terre : le rire était sur toutes les lèvres, la joie dans tous- les cœurs; et chacun se retira pénétre de respect pour la physique et la folie.

Je ne me refuserai point, en finissant, le plaisir de vous dire que l'union, la joie et le bon ordre qui régnèrent dans nos fêtes, furent, en grande partie, l'ouvrage du comte de la Perroiise et du marquis de la Serra^, qui semblaient se multiplier pour montrer de tout côté la politesse la plus attentive et la plus ingénieu:!e.

J'aimerais fort laisser courir ma plume, et vous nommer tout le monde; mais il faut se contenter de vous assurer en général que les voyageurs viennent de contracter une grande dette à l'égard du public : le tendre intérêt qu'il a daigné leur accorder les pénétrera, sans doute, de la plus vive reconnaissance. M. Brun, qui va porter ses talents sous un ciel étranger, se rappellera souvent la journée du ballon; et quand la famille de l'un des voyageurs aurait encore deux patries, elle se hâterait de prêter serment de fidélité à celle qui a bien voulu l'honorer de tant de marques de bonté.

Adieu, mon très-cher comte : pardonnez-moi cette parlerie patriotique, et croyez-moi avec une estime et une tendresse que vous connaissez depuis longtemps,

Tout à vous et pour toujours.

Chambéry, S mai 1784. S...

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