‹ Œuvres inéditesChapitre 29 sur 57 · PRISONNIER FRANÇAIS · texte numérisé non relu

PRISONNIER FRANÇAIS

A D A M E Ardenieff déjeunait dans son salon avec sa famille, lorsque son intendant, quelques papiers à la main, s'avança pour lui parler d'affaires.

•(Bonjour, Pracot Andrewich, quelles nouvelles des Français, lui demanda-t-elle, n'est-il venu personne de notre village de BarcofF?

— Les Français sont en pleine retraite, répondit l'intendant; pas un ne passera la Béiésina; les chemins sont encombrés de cadavres d'hommes et de chevaux; les chevaux meurent les premiers, faute de fourrages, et quand les soldats les ont mangés, ils meurent à leur tour de froid et de faim. Ou dit même que Bonaparte a été pris et

qu'on l'a envoyé à Pétersbourg avec un Feldiegre; mais ceci n'est pas- bien sûr.

— Je crois en effet que cela n'est pas sûr, dit M""' Ardenieff; l'essentiel est qu'il s'en aille, lui et les siens, et qu'il nous épargne sa visite ici.

— Oh ! pour cela, Madame, vous pouvez être bien tranquille ; non-seulement les Français ne viendront jamais jusqu'ici, mais je sais de bonne part qu'un détachement de cavalerie russe, envoyé de ce côté pour chercher de l'avoine et du fourrage, n'a pas été plus loin que Znameasky, à 1 3 verst«s d'ici ; j'espère donc que nous n'aurons la visite de personne, pas même de nos amis, car on dit qu'ils manquent de tout eux-mêmes en poursuivant les Français et qu'ils achèvent d'enlever tout ce qu'ont épargné ces derniers.

— Ah! qu'ils viennent nos amis, s'écria M""^ Ardenieff, qu'ils viennent, qu'ils prennent tout ce qu'ils voudront, pourvu que la Russie soit libre de ses cruels ennemis! »

L'intendant raconta fort au long les désastres de l'armée française, qu'il était malheureusement impossible d'exagérer ; on en savait les détails par quelques paysans qui avaient vu les fourrageurs russes; des milliers d'hommes tombaient chaque jour de froid, de misère et de fatigue. — « Pauvres gens, s'écria la bonne dame, et tout cela par le délire d'un homme ! Fait-il froid aujourd'hui ? Olga, voyez le thermomètre; pauvres gens! répétait-elle, si je pouvais les transporter tous en France, je le ferais bien volontiers, pourvu qu'ils nous laissent tranquilles.

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