DUN PRISON N' 1ER FRANÇAIS
— Puissent-ils être écrasés tous avant d'y arriver, dit tout bas Pracof Andrewich ; et le domestique qui emportait le déjeuner répondit plus bas encore : « que le diable les emporte ! »
M"*^ Ardenieff s'était approchée de la fenêtre pour examiner le thermomètre ; il ne marquait pas au-dessous de 7 degrés, mais il ventait fort ; on voyait une neige fine passer horizontalement devant les fenêtres ; les arbres en étaient couverts sur toutes leurs branches défeuillées, et le vent gémissait sourdement par intervalles dans la cheminée du poêle. La barbe des paysans qui passaient était à la lettre poudrée à frimas. Tout le monde ne connaît pas le plaisir qu'on trouve à voir ainsi l'hiver sans le sentir, bien à l'abri dans de vastes appartements dont toutes les portes intérieures sont ouvertes, et avec 15 ou 16 degrés de chaleur constante. — Le souvenir des souffrances de tant de malheureux qui se mouraient à quelques lieues de là rendait plus sensible à Mm'' Ardenieff cette jouissance à laquelle on est accoutume en Russie. « Remercions Dieu, dit-elle, de nous avoir épargnés et prions-le d'adoucir le sort des pauvres soldats! »
En regardant à travers les vitres, la jeune personne aperçut un paysan qui arrivait; il paraissait venir de loin, et ressemblait à une masse de neige, tant il en était couvert.
« Maman, s'écria-t-elle, c'est mon ami Philcmon , le brave Starost de Barcoff, qui vient nous donner des nouvelles ! »
Monsieur Bonard, précepteur du jeune Arde-
nieft", lisait un livre auprès du poêle lorsqu'il entendit nommer Phiiémon: — voilà encore un nom grec, dit- il, nous avons déjà le cuisinier Platon, le chauffeur du poêle Chariton ; il ne nous manquait plus que le Starost Phiiémon! — Aimeriez-vous mieux, répondit son jeune élève, qu'il s'appelât Bonard ?
M""- Ardenieff ordonna qu'on fît entrer le voyageur dans le salon, et l'aimable Olga alla lui ouvrir la porte. Il se fit attendre quelque temps pour secouer la neige qui couvrait ses habits et SCS souliers d'écorce ; il frappa quelques coups de son bonnet contre la muraille dans le même but et entra dans la chambre. Lorsqu'il eut franchi le seuil, au lieu de saluer sa maîtresse, il se tourna vers l'angle du salon où était suspendue une image dorée et fit trois signes de la croix en baissant à chaque fois sa tète jusqu'à la hauteur de ses genoux et la relevant ensuite vivement pour regarder l'image. Pendant que ce mouvement avait lieu, le bout de ses cheveux qui n'avait pas été préservé par le bonnet jetait des flocons de neige et des petits glaçons autour de lui. Après cet acte religieux, il s'avança auprès de sa maîtresse et se prosterna devant elle en touchant la terre de son front et, se relevant à l'ordre qu'il en reçut, il attendit qu'on l'interrogeât. — » Bonjour, l-"rère, lui dit la dame, tu nous apportes, je crois, de mauvaises nouvelles? — C'est l.a volonté de Dieu! — Vous avez eu un incendie, combien do maidons ont brûlé? — «Mère, douze liaisons Ruuicmunt ont brûlé, les cosaques du comte Platotl'