‹ Œuvres inéditesChapitre 31 sur 57 · DU\' PRISONNIER FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DU\' PRISONNIER FRANÇAIS

sont arrivés à temps ; sans euK Tout était perdu, mais ils mouraient de faim, ils nous ont tout ôté, nous n'avons plus ni pain, ni bestiaux. Avant leur arrivée, plusieurs de nos frères ont été dépouillés de leurs pelisses et même de leurs habits et de leurs bottes par une troupe de maraudeurs français qui les surprirent pendant la nuit. Maintenant, Mère, c'est à toi à nous aider; tu sais qu'avant le malheur qui nous a frappés, nous avons touiours payé exactement VAbrok. Jamais peut-être Basilewich, ton mari, que Dieu ait son âme! n'a eu à se plaindre de nous; il était bon pour nous comme Vassili Ivanowich, son père et ses aïeux, et comme sera notre jeune maître Alexandre Basilewich — 1er l'orateur se tourna vers le jeune Ardenieff et lui fit une profonde inclinaison, ainsi qu'à M"" Ardenieff. en ajoutant — et notre belle Olga Basilewna. Ce n'est nonc pas à nous à demander ce qu'il nous faut, nous savons que tu feras ce qui est juste. Tu es notre mère et nous sommes tes enfants. »

En finissant cette harangue, il se prosterna de nouveau en touchant la terre de son front, et, s'étant relevé, il se retira jusqu'auprès de la porte, où il s'arrêta pour attendre la décision de sa maîtresse.

M'"" Ardenieff donna aussitôt l'ordre à son intendant de rassembler tout ce qu'on pourrait trouver de touloupes, de bottes et autres parties d'habillement; elle n'oublia pas surtout l'eaude-vie, sans laquelle les autres présents auraient perdu de leur prix. Malgré la confiance de Phi-

lémon dans la prévoyance et la générosité de ses maîtres, il ne laissa pas de suggérer peu à peu plusieurs articles nécessaires comme du blé, des pommes de terre et de l'argent, et finit par demander beaucoup plus qu'on ne pouvait donner. L'essentiel pour le moment était le blé, et sur ce point on pouvait le satisfaire et en envoyer pour la consommation d'un mois ; mais il observa prudemment qu'il ne fallait expédier premièrement que quelques sacs de farine ou de blé, jusqu'à ce que toute l'armée et les équipages aient défilé, « car, ajouta-t-il, si vous envoyez un convoi de plusieurs traîneaux, les employés aux vivres sentent le blé à cinquante verstes à la ronde et ils nous le prendront. Ils laissent bien, à la vérité, des papiers pour être payés ensuite, mais les papiers ne se mangent pas et souvent aussi ils ne se payent pas. » Après avoir donné ses ordres pour fournir à ses paysans les objets de la plus pressante nécessité, M'"^' Ardenieff annonça qu'elle se rendrait elle-même à Barkoff, pour voir de ses yeux l'état du village et résolut de partir le lendemain.

La crainte qu'elle avait eue pendant longtemps de voir arriver l'ennemi dans le lieu qu'elle habitait ne lui avait pas laissé négliger le soin des voitures, pour être à même de s'éloigner à la première alerte. Sa fille voulut l'accompagner, ce qui ne soullrit aucune difïïculté. Elle refusa d'abord cette faveur à son fils en raison de son jeune Ogc, enfin elle finit par y consentir. En conséquence on prépara trois kibik, chacun à trois

d'un prisonnier français. 49

chevaux — le premier destiné aux deux dames, le second au jeune homme et à son gouverneur, le troisième enfin pour Prakoff Andrewich ; d'autres traîneaux de transport devaient suivre, remplis des secours destinés aux paysans des villages brûlés. Olga fut chargée d'ordonner les provisions pour la subsistance de la caravane pendant le voyage.

Le lendemain, pendant le déjeuner, on entendit la sonnette des chevaux qui se placèrent sous les fenêtres. Les dames s'entourèrent de châles et de pelisses, chaussèrent leurs bottines chaudes et virent achever les derniers préparatifs du départ au travers des vitres.

Le fond des kibiks fut couvert d'une couche de foin sur lequel on plaça un épais matelas, plusieurs coussins d'édredon y trouvèrent leur place; les valises et les petites cassettes, bien recouvertes de foin et arrangées de manière à ne pas blesser les voyageurs, furent placées à la tête sous le matelas, pour l'élever dans cette partie, enfin le tout fut recouvert par d'épaisses couvertures de laine et par des pelisses sous lesquelles devaient se glisser les voyageurs. Le cuisinier apporta une boîte ronde en bois façonnée au tour, de la forme d'une grosse citrouille un peu aplatie, composée de deux hémisphères creux qui se fermaient exactement; dans cette boîte on avait mis un jambon excellent, une pièce de bœuf rôti; les intervalles étaient remplis de petits pâtés de volailles froides particuliers à la Russie et que le reste de l'Europe devrait connaître. On souleva un coin du matelas et l'on y fit entrer de force la

boîte ronde. Le second kibik portait la cassette du déjeuner et celle du thé ainsi que la boîte au sucre. L'intendant était le plus embarrassé; outre sa propre valise, il avait aussi la plus volumineuse de toutes, celle de la palaguera Polikarpovna, femme de chambre favorite de M'"^ Ardenieff; elle avait pris pour un voyage de trois jours toute sa garde-robe et son linge, malgré les représentations de sa maîtresse ; il portait aussi le samovar, ustensile des plus essentiels dans les circonstances qui avaient lieu, et toute la provision de pain.

Tout étant prêt pour le départ, les voyageuses se placèrent dans le kibik, ce qui n'eut pas lieu facilement ; les voitures étaient tellement encombrées par toutes les précautiins qu'on avait prises contre le froid, qu'il restait à peine un pied d'intervalle entre l'impériale et les coussins ; M'"" Ardenieff regretta au moment du départ de n'avoir pas préféré la grande voiture.

Les deux dames se glissèrent de leur mieu.\ sous les couvertures comme dans leur lit, les domestiques s'assirent sur le bord du kibik, les jambes pendantes, et leur maîtresse ayant prononcé l'ordre définitif, Pacliol, le cocher, éleva son fouet, sans cependant frapper les chevaux qui partirent C(jmmc un trait, aussi obéissants à sa voix qu"il l'avait été lui-mÊme à celle de sa maîtresse ; et les vieux dl^arovoï qui étaient venus assister au départ avoient à peine eu le temps de rcmctirc leurs bonnets fourrés, que déjà les traîneaux ne paraissaient plus que comme une tache dans un brouillard de neige, au bout de l'avenue de bouleaux.

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