‹ Œuvres inéditesChapitre 32 sur 57 · DUN PRISONNIER FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DUN PRISONNIER FRANÇAIS

On raconte en Russie qu'un homme voyageant de cette manière était transporté par ses chevaux avec une telle vitesse que les poteaux des verstes lui semblaient une balustrade. Sans vouloir contraindre mes lecteurs à croire ce récit, il pourra servir, avec une légère restriction, à leur faire comprendre la rapidité et le plaisir de cette manière de voyager.

Le temps était superbe, le ciel serein et brillant sans être bleu ; des particules de glace, de petits cristaux de neige suspendus dans l'air tranquille semblaient indécis de tomber sur la terre ou de remonter au ciel et brillaient comme des étincelles ; la plaine était éblouissante de clarté. M™* ArdeniefF avait enveloppé sa tête avec un châle, autant pour se préserver du froid que pour se mettre à l'abri des pelottes de neige que lançaient de temps en temps les pieds des chevaux en galoppant; mais la jeune Olga bravait le froid et la neige et livrait son joli visage aux frimats. Malgré ses longues paupières qui couvraient ses yeux à demi fermés, le courant d'air glacial, causé par le mouvement rapide de la voiture, les remplissait de larmes, et lui laissait voir confusément les arbres qui semblaient fuir à côté d'elle sur les bords du chemin.

« Maman, disait-elle, comme c'est gai de voyager si vite! Ah! si c'était pour aller à Pétersbourg, cela serait bien plus amusant encore!

— Si tout est tranquille, répondit M"'® Ardeuietf, et si nos affaires nous le permettent, nous pourrons y aller par le dernier traînage. »

Cette espérance fit éprouver à sa fille un frisson de plaisir, elle se serra dans sa pelisse, il lui semblait être plus légère et que la course du kibik était devenue plus rapide. Mais son imagination et son cœur allaient bien plus vite que les chevaux ; un désir ardent, quoique sans but encore, le rêve confus d'un bonheur à venir, un de ces rêves brillants qu'on ne fait qu'à seize ans, qui durent si peu et ne se réalisent jamais, occupait toutes ses pensées.

Lorsque les voyageurs traversaient le village de Znamensky, leur attention fut attirée par les cris et les vociférations d'une foule de paysans dont elles étaient séparées par une cloison de planches qui bordait la rue. Le bruit leur parut si extraordinaire que M"'* Ardenieff fit arrêter les voitures. Philémon qui l'accompagnait monta sur une pierre pour regarder par dessus la cloison.

«Que font ces gens-là? lui demanda M"" Ardenieff.

— C'est un Français qu'ils ont attrapé, réponditil en riant, et qui passe un mauvais quart d'heure.

— Grand Dieu ! on va le tuer, s'écria la jeune personne; courez monsieur Bonard, tâchez delesauvcr!»

Les deux dames, le jeune Alexandre et l'intendant sortirent aussi de leurs kibiks pour se rendre au lieu de la scène cruelle qui avait lieu.

Lorsque M. Bonard entra dans la cour, il vit un malheureux prisonnier, à demi mort de misère et de froid, que les paysans voulaient jeter dans un puits abandonné ; quelques hommes travaillaient avec des pieux de fer à soulever des planches gelées qui couvraient le puits.

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Leur cruelle intention aurait peut-être eu déjà son exécution, malgré les représentations d'un jeune prêtre du village, dont l'autorité n'aurait cependant pas suffi pour sauver la victime, si le puits avait été ouvert. L'arrivée de M. Bonard suspendit un instant les cris de ces furieux, mais lorsqu'il commença sa harangue en mauvais russe, le bruit recommença de plus belle.

« Voyez, s'écrièrent quelques-uns des plus animés, voyez cet autre bousourman (homme qui n'est pas chrétien; ce mot, qui est étranger, vient probablement par corruption du mot musulman) qui vient nous prêcher ; c'est un espion, il faut le mettre dans le puits avec son camarade. »

Heureusement pour lui, il se trouvait dans la foule quelques paysans réfugiés du village de Barkoff qui appartenaient à la famille Ardenieff et qui connaissaient M. Bonard; ils firent observer à leurs amis que ce n'était pas un Français, mais un Allemand.

Pendant cette bagarre, le pauvre homme était fort embarrassé, le plus grand nombre se déclarait contre lui ; un jeune paysan le saivit, et comme il se retirait, il lui asséna un vigoureux coup de poing sur la nuque en disant :

« Français ou niemetz , tiens, voilà pour toi ! »

M™* Ardenieff entrait dans la cour, lorsqu'elle rencontra son gouverneur pâle comme la mort, poursuivi par quelques hommes qui voulaient l'arrêter. Au moment oîi elle parut, suivie de ses enfants et de ses domestiques, le tumulte cessai

les paysans, dont quelques-uns la connaissaient, l'environnèrent, le bonnet à la main :

« Mère, disaient-ils tous à la fois, c'est un Français, c'est un ennemi. »

Elle vit le malheureux prisonnier étendu sur la neige, à demi-nu. :utaché par un pied à une corde avec laquelle on l'aurait traîné dans le puits, s'il avait été ouvert, malgré la courageuse résistance du diacre, qui, voyant ses remontrances inutiles, avait saisi la corde et s'était laissé traîner luimême avec le prisonnier, l'espace de quelques toises. Ce fut le bruit de cette vive altercation qui parvint heureusement jusqu'à M°"= Ardenicff lorsqu'elle traversait le village.

« Mes enfants, dit-elle à la foule qui l'entourait, je vous en conjure, ne commettez pas une mauvaise action en tuant un homme désarmé; nos braves soldats qui l'ont fait prisonnier, auraient bien pu le tuer sans crime, ils ne l'ont pas fait, et maintenant vous voulez ôter la vie à un pauvre chrétien, qui ne peut plus vous faire de mal!

— C'est votre volonté, répondit un vieux paysan en obéissant à l'ordre qu'elle avait donné de délier la corde ; c'est votre volonté, cependant réfléchissez, mère, c'est un Français, un ennemi ! »

Ces mots étaient prononcés du ton d'un homme qui obéit à regret à un ordre injuste. Quelques jeunes hommes murmurèrent entre eux :

« Nos seigneurs sont étranges, disaient-ils, de vouloir nous faire croire que c'est un chrétien; elle cKt la maîtresse, à la bonne heure... Nous devons obéir, cependant c'csi un iMançais ! n

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M"'" Ardenieff s'approcha de lui:

« Mon ami, dit-elle , prenez courage, on ne vous fera plus aucun mal, nous aurons bien soin de vous; on vous fera donner à manger, et nous tâcherons de vous trouver des habits. »

Lorsque le prisonnier entendit ces paroles consolantes prononcées en bon français par une voix si douce, il ouvrit les yeux et fit un effort pour se soulever.

« Madame, dit-il d'une voix éteinte, je n'ai plus besoin de nourriture, ni d'habits; — il montra une de ses mains dont Us doigts gelés étaient de la couleur de l'ivoire. — Si j'ai pu vous inspirer de la pitié, défendez seulement qu'on me maltraite, et laissez-moi mourir en paix. «

Après avoir dit ces mots , ses yeux se refermèrent et sa tête retomba pesamment sur la neige. m"* Ardenieff poussa un cri d'effroi, croyant qu'il était mort ; il était, en effet, tellement pâle et défiguré par la souffrance, qu'il ressemblait plutôt à un cadavre qu'à un homme vivant; ses lèvres noires et livides exprimaient cet affreux sourire des morts qui ont l'air de se moquer amèrement des chimères de la vie.

On le transporta dans la maison, mais avant de le faire entrer dans la chambre chaude, on plongea sa main gelée dans un baquet d'eau dans laquelle on mit un peu de neige. M""= Ardenieff fit tirer du traîneau d'équipage une des pelisses préparées pour ses paysans de Barkoff, et l'en revêtit. Le diacre se chargea de soigner la main gelée en la frottant doucement dans l'eau. Pendant

qu'on s'occupait ainsi de le ramener à la vie, les voyageurs entrèrent dans l'isback et firent préparer du thé pour le prisonnier, en attendant une meilleure nourriture qu'il n'était pas à même de supporter.

M. Bonard, le dos appuyé contre le poêle, tâchait de se remettre de la secousse qu'il avait éprouvée; croyant parler parfaitement le russe, il était surtout piqué d'avoir été reconnu pour un étranger. En conversant avec la maîtresse de la maison, M""* Ardenieff lui demandait comment ce malheureux avait pu venir jusqu'au village sans habits, par un froid aussi vif.

(( Il était fort bien habillé, répondit la paysanne, lorsque nos frères l'ont rencontré à une demiverste d'ici; il avait un beau manteau ouaté de satin rose garni en édredon, et par-dessous il était couvert d'une grande nappe fine damassée à plusieurs doubles dont il s'était emmailloté; il avait en outre un mouchoir de soie autour du cou, et ses jambes étaient enveloppées avec une quantité de serviettes dont il s'était fait des bottes, enfin il avait sur la tête un chapeau de paille attaché sous le menton avec des rubans. La femme du Starost a eu le manteau pour un rouble et demi des paysans qui l'ontpris; j'en aurais volontiers donné un billet bleu, mais je l'ai su trop tard. »

M"" ArdcnielV eut de la peine à croire à cette sing'ulièrc description, mais son étonnement fut plus yrand encore, lorsque la femme lui remit le livret de service trouvé sur le prisonnier, dans lequel, en le feuilletant, elle vil deux cartes de

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visite avec son propre nom : Madame Ardenieff, en toutes lettres. Elle ne pouvait en croire ses yeux; Olga les examina à son tour, et les reconnut pour être celles qu'on avait fait graver l'année précédente à Moscou.

Le costume du prisonnier, dont elle venait d'ouïr la description et les cartes de visite, étaient deux énigmes que nos voyageurs étaient fort empressés de comprendre, mais il leur fut impossible de tirer aucune explication du Français avant leur départ de Znamensky. Lorsqu'on le fit entrer dans l'isback, il ne put répondre à aucune des questions qu'on lui adressa; à mesure que la chaleur le pénétrait et rétablissait la circulation du sang dans ses membres engourdis, il éprouvait des douleurs inexprimables dans les mains et les pieds, et il s'évanouit plusieurs fois pendant le temps que M""' Ardenieff passa à Znamensky ; elle fut en conséquence obligée de continuer son voyage, sans pouvoir apprendre les aventures du malheureux qu'elle avait protégé; mais elle ne partit qu'après l'avoir vivement recommandé aux paysans du lieu, et surtout au diacre qu'elle chargea spécialement de veiller à ce qu'on ne lui donnât pas à manger sans précaution, lorsqu'il reprendrait des forces, après le jeiine long et forcé auquel il avait été condamné par les circonstances. Pour assurer l'accomplissement de ses ordres, elle laissa quelque argent au maître de la maison, promettant en outre une récompense, si elle trouvait le prisonnier en bon état à son retour de Barkoff.

HISTOI RE

Pour donner une juste idée des affaires qui attendaient M""= Ardenieff à Barkoff, il ne sera pas inutile de faire connaître avec quelques détails ce qu'on doit entendre par une terre à l'abrok.

Les grandes terres en Russie sont ordinairement composées de plusieurs villages séparés, à portée du terrain qu'ils doivent cultiver; le vilage central dans lequel se trouvent la maison du propriétaire ou de l'intendant et l'église, porte le nom de lalo ou lelo. Le propriétaire habite rarement sa terre, et presque jamais lorsqu'elle est à l'abrok. Dans ce dernier état de choses, les paysans choisissant eux-mêmes leur starost ou chef, et déterminent à leur gré le mode de perception de la rente qu'ils sont convenus de payer au propriétaire, ainsi que la capitation due à la couronne. Le maître approuve la nomination du siarost et ne se mêle plus de leurs affaires, tant qu'ils payent exactement. Les paysans les plus riches et les plus expérimentés s'assemblent à l'occasion, sur la place du Icio, pour la décision des affaires qui se traitent sur deux pieds, sans papiers ni plumes. Le starost jouit d'une assez grande autorité pour tout ce qui regarde la police et peut indiger le châtiment de la bastonnade, mais il n'use de ce droit que pour les voleurs et les mauvais sujets reconnus. Comme il est élu par le choix de ses camarades, et qu'ils peuvent le révoquer et en choisir un autre, son indulgence est plus souvent préjudiciable que sa sévérité.

On voit par ce court exposé qu'une terre à l'a-

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brok est une véritable république d'esclaves libres. Ces deux mots qui n'ont peut-être jamais été accouplés jusqu'ici, rendent cependant assez bien l'existence des paysans russes à i'abrok.

Souvent à de grandes distances des tribunaux, ils ne dépendent que d'eux-mêmes et ne ressentent l'influence du gouvernement, que lorsqu'il se commet des meurtres dans la terre, crime fort rare. Leur esclavage consiste seulement à ne pouvoir changer de maître, que la plus grande partie ne connaît pas, et à ne pouvoir abandonner leur pays; en quoi ils diffèrent des Anglais dont la liberté consiste principalement à pouvoir quitter l'Angleterre, privilège dont ils usent largement. Les paysans peuvent au surplus quitter leur village et se répandre dans toutes les villes de la Russie, où ils espèrent trouver quelque avantage, pourvu qu'ils payent leur quote-part des contributions, avec un simple passeport du propriétaire qui ne le refuse point. Ils peuvent s'engager au service d'autres particuliers; ils sont cochers, chauffeurs de poêles, ouvriers de tous genres et, sans quitter le village, ils peuvent aussi s'adonner à quelque commerce.

Dans ces petits états on voit aussi le parti ministériel et celui de l'opposition. Le premier est composé des amis du starost, et le second de ses envieux ; mais il n'y a ni libéraux, ni ultra. Tout le monde est d'accord sur un point essentiel : celui de payer le plus tard et le moins possible les revenus du seigneur et d'en soustraire une partie sous un prétexte quelconque, pour l'invention du-

quel ils sont fort ingénieux. Cette pensée mère réunit étroitement entre eux les sujets de ce petit souverain qui n'est pas absolu, parce qu'il a luimême un plus grand souverain au-dessus de lui. En considérant cet état de choses, les personnes qui comparent le sort des paysans russes à celui des serfs du moyen âge, ou, comme quelques autres l'ont fait, à celui des Ilotes, en auraient une bien fausse idée.

Lorsque M"'* Ardenieff arriva à Barkofî, elle fut accueillie avec des pleurs et des gémissements; il eût été impossible de distinguer les pauvres et les malheureux de ceux qui ne l'étaient pas, et les paysans qui n'avaient rien perdu n'étaient pas ceux qui criaient et se plaignaient le moins. M"" Ardenieff ne fut point déconcertée par ces clameurs auxquelles elle s'attendait. Pendant les deux jours qu'elle passa au village, elle écouta tout le monde et prit toutes les informations nécessaires. Les paysans avaient fait le projet entre eux de profiter de l'occasion pour obliger leur maîtresse à leur remettre une année de rentes qu'ils devaient payer; la demande n'était ni juste ni proportionnée à la perte qu'ils avaient faite. Elle interrogea les plus raisonnables en particulier, elle alla voir dans leurs maisons quelques vieilles femmes, qui, après avoir exprimé leurs plaintes et obtenu quelques faveurs personnelles, dirent la vérité sur tout le reste; d'ailleurs le starost Philémon avait des jaloux et des ennemis, quoiqu'il fût, sans contredit, un des hommes les plus honnêlcs de la terre de Barkotf. Quelques

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mauvais sujets qu'il avait fait châtier dévoilèrent le secret dont il était le promoteur; les délateurs étaient pauvres et n'avaient rien à payer. M"" Ardenieff put aisément démêler ce qu'il y avait de Vrai parmi les calomnies dont ils cherchaient à noircir le bon starost qui n'avait d'autre but que l'avantage de ses administrés aux dépens du propriétaire. Elle consentit à remettre un tiers des revenus de l'année et permit que l'on tirât de ses forêts le bois nécessaire à la reconstruction des maisons briïlées, qui serait faite aux frais de la communauté.

Cette proposition raisonnable fut reçue avec toutes les marques du désespoir, et comme une mesure impossible à exécuter; les gémissements et les plaintes recommencèrent, les paysans rassemblés en différents groupes entourèrent pendant toute la journée la maison oti s'était établie leur maîtresse qui refusa jusqu'au soir, veille de son départ, de les entendre. Malgré leur chagrin, ils ne manquèrent pas d'apporter à M"'" Ardenieff des volailles, cochons de lait, œufs et autres provisions de bouche.

Le jour commençant à baisser, elle fit entrer le starost et une douzaine des notables et leur tint le discours suivant :

« Depuis quelques années, mes enfants, je suis très-mécontente de vous. Je n'entends que des plaintes et des murmures, et j'ai moi-même à me plaindre avec justice de votre inexactitude; tous vos payements sont retardés et j'attends encore celui du déficit de l'année passée que vous aviez promis

ûa HISTOIRE

de rembourser à la dernière récolte. Maintenant pour vous ôter, à vous et à moi, l'embarras où nous sommes, j'ai résolu de prendre la terre à mon compte et de la faire diriger par mon intendant. Voici PrakoffAndrewich que vous connaissez, auquel je confie mes intérêts et les vôtres ; vous savez qu'il est honnête homme. Vous, Philémon, vous lui céderez votre maison jusqu'à ce que celle-ci soit réparée et arrangée pour lui et sa famille, et vous lui obéirez ainsi que tous les habitants de Barkoff, comme à moi-même. J'enverrai au premier jour l'arpenteur pour la nouvelle division de la terre à raison de quinze arpents par famille; vous travaillerez trois jours de la semaine pour vous et trois jours pour le maître, tout sera mis sur le pied de mes autres terres de labour. Quant aux maisons brûlées, les choses étant sur un nouveau pied, je me charge moi-même de leur reconstruction. >>

Après cette déclaration, M""-' Ardenieff passa dans une autre chambre pour éviter toute réclamation.

Comme cette menace avait déjà été faite plusieurs fois sans être exécutée, les paysans espéraient encore qu'il en serait de même en cette occasion; mais lorsque l'intendant remit au starost une somme de mille roubles, avec ordre de se rendre à Salouga le lendemain, pour acheter du fer, ils ne doutèrent plus du malheur qui les menaçait. Ils auraient préféré de voir brûler le reste du village plutôt que d'avoir un intendant ; la consternation fut générale et on se décida bientôt

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à consentir à la première proposition de la maîtresse. Deux iieures après, un vieux paysan qui passait pour le plus habile orateur du village, demanda audience et apporta le consentement de la population à l'offre qui avait été faite, avec la promesse de payer le déficit dans le courant du mois.

L'orateur obtint cependant que l'argent donné pour le fer resterait à la communauté pour le rétablissement des maisons brûlées, ce qui lui fit grandement honneur parmi ses camarades. Pour célébrer la nouvelle convention et témoigner leur contentement, les paysans allumèrent un grand feu sur la place de l'église et burent à la santé de leur maîtresse l'eau-de-vie qu'elle leur avait apportée et toute celle qu'on put trouver au lelo. Le lendemain matin, la population de tous les villages se rassembla pour assister au départ de M""' Ardenietf. Trois mille personnes, y compris les femmes et les enfants, étaient rangées sur deux lignes le long des maisons du lelo. Le starost et quelques notables furent admis à lui baiser la main et à prendre congé d'elle.

En traversant le village, elle fut saluée par de nombreux et bruyants hourras. A mesure que son kibik avançait, on voyait les deux lignes de paysans s'incliner profondément, et ce mouvement qui suivait la course rapide du kibik ressemblait aux ondes que le vent forme sur les moissons. Les habitants de Barkoff, en donnant mille bénédictions à leur maîtresse, la virent cependant partir avec le regret de n'avoir pas réussi à la

tromper comme ils le désiraient, et celle-ci les quitta fort contente de n'avoir été trompée qu'à demi.

Aussitôt que les deux voyageuses se trouvèrent en rase campagne, la première idée qui leur vint à l'esprit fut le pauvre prisonnier qu'elles allaient revoir; le trouveraient-elles vivant? L'enverrontelles au grand dépôt des prisonniers, ou en prendront-elles soin? Ôlga penchait pour ce dernier parti, elle soutenait aussi, contre l'avis de sa mère, que ce n'était point un simple soldat, mais un officier; elle en aurait fait un sous-licutcnant, si l'âge de trente ans qu'il paraissait avoir ne l'avait déterminée à lui accorder le grade de capitaine.

« Cette noble résignation avec laquelle il attendait la mort et refusait les secours que vous lui offriez, n'annonce-t-elle pas, disait-elle, une âme élevée ? »

M"" Ardenieff, moins prévenue en faveur du prisonnier, observait qu'elle n'avait rien vu dans cet homme qui annonçât le rang que sa fille lui supposait.

« Mais, maman, reprit cette dernière, comment peut-on reconnaître si un homme en chemise est capitaine ou soldat? ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il a des cheveux châtains, des yeux bleus et le front très-blanc.

— Je n'y avais pas pris garde, répliqua sa mère en souriant, et je n'ai rien à objecter à de semblables preuves.

— J'en ai bien une meilleure, n disait Olga,

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lorsque tout à coup le kibik chassé de côté sur le chemin glacé versa complètement.

Le cocher roula au loin sur la neige, les domestiques accoururent aussitôt et relevèrent la voiture; le cocher remonta lestement et fouetta ses chevaux ; ce fut l'affaire d'une demi-minute. Olga qui s'était trouvée un instant jetée sur sa mère avec tous ses coussins et la pelisse, fut rejetée à sa place et tout se trouva dans le même ordre qu'auparavant. Lorsque le traînage est mauvais, ces accidents qui ne sont jamais dangereux arrivent ordinairement une dizaine de fois par jour, et souvent le voyageur, lorsqu'il est bon dormeur, n'en est point réveillé, et ses gens lui racontent, en arrivant à la poste, combien de fois il a versé depuis le dernier relai.

(( Je ne vous ai pas trop pressée, maman ? » dit Olga, riant de tout son cœur.

— Pas mal, répondit sa mère; mais, dites-moi, je vous prie, la nouvelle preuve de la dignité de votre capitaine, dont notre accident vient d'interrompre l'explication.

— Je pense, bonne maman, que s'il n'était pas un homme très-distingué, vous ne lui auriez pas envoyé des cartes de visite ! »

Il ne fut question pendant le reste du voyage que de cette singulière circonstance; on s'épuisa inutilement en conjectures à ce sujet, jusqu'au moment où les traîneaux s'arrêtèrent à Znamensky devant la maison où se trouvait le prisonnier.

Olga fut la première à y entrer; sa mère, M. Bonard et son disciple la suivirent de près,

également animés d'un vif sentiment de curiosité. Lorsqu'il aperçut ses libératrices, il se leva péniblement et s'avança près d'elles, appuyé sur un bâton. Ses pieds avaient souffert et ne le supportaient qu'à peine; il était d'une pâleur extrême; une profonde tristesse paraissait dans tous les traits de son visage et plus encore dans l'expression de sa reconnaissance.

« En me sauvant d'une mort certaine, dit-il à M'"" Ardenieff, vous avez suivi l'impulsion d'un cœur généreux, mais je ne sais trop si vous m'avez rendu un service ; que Dieu cependant vous récompense de cette bonne action ! La vie m'était depuis longtemps à charge ; j'ai fait ce que j'ai pu pour m'en délivrer honorablement, mais je suis heureux de vous la devoir. »

Olga, s'adressant alors à sa mère, lui dit en langue russe :

(( Vous voyez à cette manière de s'exprimer que ce n'est pas un simple soldat. i>

Le prisonnier sourit :

« Il serait malhonnête à moi, madame, dit-il, de vous cacher que je comprends votre langue, je la parle même un peu et je ne veux pas surprendre votre confiance ; je voudrais encore moins vous laisser dans l'erreur sur le grade que j'ai dans l'armée française pour obtenir des égards auxquels je n'ai aucune prétention. »

Olga rougit jusqu'au blanc des yeux en voyant qu'elle avait été comprise.

Sa inùrc demanda au prisonnier quel emploi il avait dans l'armée.

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« Le dernier de tous, répondit-il, ou peut-être le premier ; Je suis un bon soldat. »

La curiosité des voyageuses ne put être satisfaite pour le moment; elles savaient que la conscription atteignait en France toutes les classes de la société; un simple soldat pouvait être un homme bien né, et tout ce que leur protégé avait dit dans un langage très-pur n'annonçait pas un homme du commun. La paysanne, maîtresse de la maison, était du même avis. Si Olga avait observé qu'il avait le front blanc, la première, celle-ci remarqua aussi qu'il avait les mains plus blanches que ne les ont ordinairement les soldats, mais ce qui lui prouvait jusqu'à l'évidence qu'il était un seigneur, c'est qu'il avait refusé un rouble en argent que lui avait offert le prêtre, sur la somme consignée par M™e Ardenieff pour son usage. Il avait seulement accepté le linge et le mouchoir de soie qu'on lui avait rendu et dont ces dames le trouvèrent paré à leur arrivée; mais il n'avait d'autre habit que sa grossière pelisse de mouton et ses jambes malades étaient encore enveloppées d'une étoffe noire donnée par le prêtre; cet accoutrement n'était pas fait pour soutenir l'idée avantageuse qu'Olga s'était formée de lui. D'ailleurs il restait toujours dans l'esprit de M'"* Ardenieff un soupçon au sujet des cartes de visite qu'elle croyait avoir été prises dans le pillage de sa maison de Moscou auquel, il avait dû participer. Elle était surtout curieuse de voir le manteau de satin avec lequel on l'avait trouvé.

Elle se le fit apporter, mais il ne lui apparte-

nait pas, non plus que la nappe et les serviettes qui avaient un autre chiffre. Elle racheta le tout pour un billet de vingt-cinq roubles, à l'insu du prisonnier, et dit à ce dernier qu'elle trouvait le manteau fort de son goût et voulait en faire l'emplette ; en lui faisant cette proposition, elle lui présenta un billet de cent roubles qu'il accepta sans l'ouvrir.

« je ne sais, dit-il en riant, le prix que vous m'en donnez, mais je puis vous assurer sur mon honneur que vous me le payez plus qu'il ne m'a coûté; cependant, ajouta-t-il, si vous me permettez de vous raconter la manière dont je l'ai acquis, vous jugerez peut-être qu'il est de bonne prise. «

Les dames acceptèrent avec plaisir cette offre, dont on remit l'exécution après le repas.

La maîtresse de la maison avait couvert à demi la table d'une nappe à franges rouges; on y plaça quelques provisions rapportées du village de Barkoff et ce que la maîtresse de la maison put fournir. Le prêtre et sa femme qui avaient été invités au festin, offrirent la schalle, petit déjeuner que l'on prend un moment avant de se mettre à table, composé de quelques viandes salées ou de fromage et d'un verre d'cau-de-vie que l'on doit avaler d'une seule gorgée, en renversant la tête et en montrant le pied du verre a» plafond.

Le prisonnier se plaça de fort bonne grâce à table avec les dames en faisant des excuses sur sa toilette un peu négligée; il parut fort aimable et ne montra plus aucun reste de la tristesse avec laquelle il avait reçu ses libératrices. Il hasarda

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quelques phrases russes qui lui concilièrent la bienveillance de Prakoff et qui égayèrent le dîner. Mais lorsque M"'^ Ardenieff lui demanda s'il avait appris le russe en France, cette question si naturelle parut le surprendre et lui causer quelque trouble.

« J'ai demeuré, dit-il après un instant de silence et d'indécision, deux ans dans l'intérieur de la Russie et à Moscou; ne vous étonnez pas si votre demande a paru m'affliger, elle m'a rappelé de tristes souvenirs et des événements que je voudrais me cacher à moi-même et dont le récit ne sortira jamais de ma bouche. »

Craignant alors que cette déclaration ne produisît une impression fâcheuse dans l'esprit de ses bienfaitrices et ne piït le faire soupçonner de mauvaise conduite:

<i Cependant, ajouta-t-il, les événements de ma vie en Russie ont été le résultat de circonstances singulières et inévitables, et, Dieu merci, ma vie jusqu'ici est sans reproche. »

On fit desservir la table et le paysan maître de la maison ainsi que sa femme et leurs enfants ayant appris que le prisonnier allait raconter son histoire, s'avancèrent pour l'écouter et furent aussi attentifs que s'ils avaient pu le comprendre. Prakoff remplit le verre du prisonnier qui, après l'avoir bu à la santé des convives, commença son récit de la manière suivante :

« J'ai été fait prisonnier aux environs de Krasnoï. Je faisais partie d'une troupe de deux mille hommes environ, composée de différents corps et

nous marchions sans ordre en suivant la grande route et prévoyant le sort inévitable qui nous attendait. Déjà la veille nous avions vu l'armée russe sur notre gauche, sans pouvoir comprendre pourquoi nous n'étions pas attaqués; quelques-uns de nos officiers commençaient même à espérer qu'on voulait nous laisser échapper, lorsque nous vîmes venir sur nous deux escadrons de cavalerie, suivis d'un régiment de chasseurs. Un de nos colonels qui avait pris le commandement fit de vains efforts pour nous mettre en ordre et pour nous obliger de nous former en carrés ; la faible résistance que nous fîmes à l'attaque coûta la vie, bien inutilement, à bon nombre de nos braves camarades ; plusieurs d'entre eux manquaient de cartouches, nous fûmes bientôt contraints de mettre bas les armes et de nous rendre. Nous fûmes traités humainement; le commandant russe voyant quelques-uns de nos officiers dépouillés par les cosaques, leur fit rendre leurs pelisses qu'on leur avait arrachées et nous lit conduire au quartier général, où l'on nous fit distribuer une demi-ration de pain. C'était le premier que je mangeais depuis la bataille de Maloierastof ; je vous laisse à penser si nous le trouvâmes bon ! ce fut aussi le dernier, jusqu'au jour où vous m'avez si généreusement secouru.

— Mais que mangicz-vous donc , pauvres gens ? sécria la jeune Olga.

— De la viande de cheval, répondit le prisonnier, lorsque nous en trouvions qui ne fût pas encore corrompue ; on rencontrait dos chevaux

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gelés à chaque pas. Si la baïonnette pouvait entrer dans le corps, c'était une trouvaille, il n'était pas encore gelé; c'était la preuve qu'il était mort depuis quelques heures, et l'on s'arrêtait pour le repas; ou si le temps pressait, on en coupait des lambeaux pour les emporter.

— Grand Dieu ! disaient les deux dames, comment résister à tant de maux réunis.

— Il fallait supporter à la fois la faim, la rigueur du froid et la fatigue, ajoutez à cela le découragement et le chagrin»

« Oh! reprit le prisonnier, les Français connaissent peu le découragement et, quant au chagrin et à la tristesse, je ne pense pas qu'aucun de mes compatriotes soit jamais mort de cette maladie ; souvent même nos soldats trouvaient encore le mot pour rire au milieu de leur détresse. Lorsqu'ils voyaient arriver un ofBcier monté sur un cheval boiteux qui le supportait à peine : « Mon officier, lui disaient-ils, ne voulez-vous pas faire quelques pas à pied pour vous dégourdir, nous nous chargerons de conduire votre cheval. » On le suivait de près et lorsqu'enfin le pauvre animal venait à s'abattre sur la glace ou dans les mauvais chemins, il était aussitôt dépecé; on dit même que plusieurs cavaliers isolés ont été démontés par les soldats pressés par la faim, mais j'ai peine à le croire, et je ne l'ai jamais vu...

Il Nous passâmes la nuit au bivac, à quelques verstes de là, au milieu de l'armée russe et tout près d'un petit village brillé. Un général russe

s'était logé dans la seule maison qui restât debout ; le froid était excessif ; nous fîmes du feu avec quelques pièces de bois échappées à l'incendie et qui nous étaient à bon droit disputées par nos vainqueurs ; cette ressource venant à manquer, je m'approchai de la maison du général avec quelques-uns de mes camarades. Ses gens et quelques cosaques avaient allumé un grand feu du côté opposé et ne pouvaient nous apercevoir ; nous enlevâmes tout le bois que nous pûmes trouver dans la barrière d'un petit jardin ; puis, nous approchant de la maison, nous commençâmes à tirer le chaume qui la couvrait et nous y avions fait une assez grande brèche, lorsque le général éveillé par le bruit en demanda la raison. Les gens firent le tour de l'isback et nous surprirent en flagrant délit ; me trouvant sur le toit avec un camarade, nous ne piîmes pas échapper et je fus conduit avec lui au général. Nous le trouvâmes hors de la maison auprès du feu.

(1 Comment, nous dit-il sans la moindre marque « de colère, vous démolissez ma maison? Nous Il ignorions, lui répondis-je, qu'elle fût habitée, il « fait bien froid, et nous sommes sans manteau. » Le général avait une bonne pelisse bien chaude. '< Eh bien,chaufrcz-vous ici, nous dit-il, qu'on leur Il fasse place»; il nous fit donner à chacun un petit verre d'eau-dc-vic et nous demanda des informalions sur l'armée française, que nous n'étions guère à même de lui donner.

<i Pendant qu'il nous interrogeait, les soldats russes avaient découvert la maison, ils s'y je-

d'un PRISONNIEK FRANÇAIS. 7J

tarent en foule et, malgré les menaces du général, le toit fut enlevé en un instant.

« Un aide de camp envoyé pour faire cesser le désordre revint dire que tandis qu'on les chassait d'un côté ils revenaient de l'autre ; la nuit était obscure, le vent et la neige favorisaient et pouvaient excuser le larcin.

« Le général eut à peine le temps de faire enlever sa cassette et un coussin restés dans l'isback et prit le parti de chercher un autre gîte. L'espèce d'intérêt qu'il avait paru prendre à nous et l'expression bienveillante de sa physionomie nous avait inspiré tant de confiance, que nous osâmes lui demander quand il partit de nous emmener avec lui ; mais il monta à cheval sans nous répondre et partit avec sa suite. Je n'oublierai point l'heure que j'ai passée sous sa protection. Lorsque nous l'eiîmes perdu de vue, l'horreur de notre situation, que sa bonté nous avait fait oublier momentanément, se présenta de nouveau à nous avec plus de force. La maison auprès de laquelle nous étions fut enlevée jusqu'à la dernière poutre et disparut entièrement dans l'espace d'une heure. Nous fûmes contraints décéder notre place près du feu aux Russes qui s'en emparèrent et nous rejoignîmes nos camarades.

M Le lendemain, on rassembla les prisonniers pour les conduire à leur destination ; comme personne ne veillait à leur garde, une grande partie s'était dispersée pendant la nuit. Nous fûmes placés sous l'escorte d'un détachement de soldats commandés par un jeune officier. Nous fîmes

cinq ou six lieues pendant la journée, par le même chemin que nous venions de parcourir; nous marchions lentement, accablés de fatigue, sans être gourmandes ni pressés; mais les traîneurs n'étaient point attendus. Les plus faibles s'asseyaient et s'endormaient sur la route pour ne plus se réveiller. Nous bivouaquâmes de nouveau auprès d'un village incendié.

« Les maisons qui fumaient encore ou qui étaient encore debout étaient toutes désertes. On nous avait promis une distribution de pain qui n'eut pas lieu et la chair de cheval fut encore notre nourriture. Les soldats russes n'avaient que leur pain et n'étaient guère mieux partagés que nous. Quelque temps avant le jour, je m'endormis profondément près d'un grand feu dont le voisinage me préserva du sort de plusieurs autres prisonniers qui s'étaient retirés dans un hangar sans feu, pour êire à l'abri de la neige et qui, s'étant laissé gagner par le sommeil, périrent tous.

Il Notre premier soin, lorsque le jour parut, fut de chercher l'officier de notre escorte pour lui demander quelques secours; il avait passé la nuit chez un juif dont la maison était encore debout et qui, seul des habitants du village, s'y trouvait encore. En entrant chez lui, je le vis cherchant à faire comprendre quelque chose par signe à mes camarades. Comme je comprenais le russe, il m'annonça que l'oflicier ne trouvant rien à manger pour nous et pour les soldats, avait pris le parti de rejoindre l'armée et nous avait abandonnés à notre sort; nous pûmes alors pré-

d'un prisonnier français. 7S

voir celui qui nous menaçait. Nous étions e.xténués par la faim ; nous vîmes de loin quelque chosî de noir dans la neige, mais c'était un cheval mort et déjà corrompu; en l'approchant, une nuée Je corbeaux l'abandonna et vola en cercle sur notre tête pour nous disputer cette horrible proie.

« Le juif nous avait dit qu'en prenant un chemin sur la droite, nous trouverions à trente verstes environ un gros village dans lequel on devait établir un hôpital, et que peut-être là nous trouverions des secours ; mais je sentais l'impossibilité de parcourir cette distance sans prendre quelque nourriture. Quelques prisonniers rebroussèrent chemin pour suivre l'armée russe, d'autres prirent celui qu'avait indiqué le juif, d'autres enfin suivirent la grande route de Moscou.

« Je résolus d'attendre dans cet endroit le passage de quelque troupe ou des équipages de l'armée russe, qui devaient, à mon avis, ne pas tarder à la suivre. Nous étions auprès du feu de notre bivac de la nuit précédente une vingtaine d'hommes, reste des 2000 prisonniers, les autres étaient morts ou dispersés.

« En tenant conseil sur le parti à prendre, un prisonnier proposa de faire des recherches chez le juif: « Il a siîrement, disait-il, des provisions « cachées puisqu'il ne s'éloigne pas ; il faut le forcer « à nous les découvrir ; n'eût-ilqu'un peu de pain, « nous le partagerons entre nous et ce secours « nous donnera peut-être un jour de vie. » A peine cette proposition était-elle achevée, que tout le groupe affamé courut à la maison du juif.

« J'y courus avec les autres en les exhortant à ne lui faire aucun mal. J'obtins même d'eux de m'y laisser entrer seul avec un compagnon, promettant, par caresse ou par force, de faire livrer les provisions si elles existaient. « Vous serez toujours « à te.mps, leur dis-je, de les chercher vous-mêmes, « s'il les refuse. »

M Ils entourèrent la maison et j'entrai tout seul, mais je ne trouvai ni les provisions, ni le juif ; prévoyant, sans doute, l'algarade que nous voulions lui faire, il s'était évadé à petit bruit; toutes nos recherches furent inutiles ; nous ne trouvâmes autre chose qu'un pot de terre dans le poêle, qui avait encore l'odeur des choux qu'on y avait fait cuire et que mes camarades se passèrent tour à tour en riant pour le sentir. Cet accès de gaieté fut de courte durée ; nous achevâmes la journée comme des ombres errantes à chercher dans les décombres du village ce que nous n'espérions pas même rencontrer, quelque aliment pour soulager la faim qui nous dévorait. Nous vîmes passer plusieurs équipages, des chevaux de selle avec leurs palefreniers, des traîneurs qui rejoignaient l'armée sans obtenir aucun secours, et souvent même maltraités ; déjà même nous ne demandions plus rien à personne, chacun de nous, absorbé dans sa propre infortune, voyait, sans y prendre aucune part, les souffrances de ses camarades ; quelques-uns avaient perdu l'usage de la raison. Le prisonnier dont je vous ai parlé, avec lequel je m'étais trouvé chez le général russe, avait jusqu'alors paru l'un des plus robustes et des plus

d'un prisonnier français. 77

courageux d'entre nous ; je le vis passer près de moi, chancelant comme un homme ivre; il fixa les yeux sur moi sans me reconnaître en disant d'une voix enrouée : « Qui va là? — Miron, lui ré- « pondis-je, as-tu perdu l'esprit?» Il délirait en effet et prononçait des mots sans suite. Comme je tâchais de l'encourager et que je lui montrais un reste de fermeté que j'étais prêt à perdre moimême: « Ce n'est pas la mort que je crains, me « v''it-il, je supporterais tout sans me plaindre, mais (( comment voir de sang-froid ma pauvre mère « mourir de faim sans pouvoir la secourir? » En disant ces mots, il s'éloigna fondant en larmes!

« Le jour commençait à baisser, lorsque deux ofBciers russes passèrent près de moi. Chaque être vivant qui passait sans faire attention à moi me faisait éprouver une angoisse difficile à décrire ; le sentiment de la pitié à notre égard semblait éteint dans le cœur de tout le monde, comme l'espérance dans le nôtre. Je vis cependant avec une surprise mêlée de quelque plaisir les deux officiers descendre de cheval et s'approcher du feu auprès duquel était un groupe de nos malheureux soldats. Je les joignis aussitôt ; ils s'étaient arrêtés pour attendre leur équipage qui était resté en arrière ; ils nous demandèrent ce que nous faisions là et pourquoi nous ne suivions pas les autres prisonniers.

<c Je leur fis connaître notre cruelle situation (i et la faim qui nous dévorait. Mes amis, nous dit « l'un d'eux, je voudrais de tout mon cœur pouvoir <i vous soulager, mais je suis moi-même le plus

« gros mangeur de l'armée russe et je n'ai pas dîné « aujourd'hui !

Il — Depuis trois jours, lui répondis-je, nous K n'avons mangé qu'une demi-ration de pain;plui< sieurs ont déjà succombé et d'autres, comme vous » pouvez le voir, sont prêts à les suivre.

c( — Pauvres gc is! dit alors l'autre, lorsque mon « équipage arrivera, si mes gens ont du pain ou « quelque chose à manger, nous le partagerons.

« — Cette promesse quoique conditionnelle et l'humanité familière des deux braves officiers ranimèrent toute notre petite troupe; la conversation s'engagea, ils écoutèrent nos aventures avec intérêt et nous promirent de nous envoyer du secours.

« — Nous voudrions, disaient-ils, qu'il passât « quelque convoi de provisionspourl'arméependant 11 que nous sommes ici, nous vous en ferions donner Il votre part. » Vous ne sauriez croire, madame, l'effet que firent sur moi et sur mes compagnons les bons procédés et l'humanité de ces deux oflicicrs ; que Dieu puisse les bénir!

« Il est cruel sans doute de mourir de froid et de faim dans un désert, mais de périr au milieu de ses semblables, sans en obtenir un seul regard de pitié, c'est un sentiment d'horreur qu'il faut avoir éprouvé pour le comprendre.

» Les promesses des officiers n'étaient encore que des paroles, mais elles étaient exprimées avec tant de bonté et prononcées dans notre langue avec tant de perfection, qu'il nous semblait être avec des compatriotes et des amis.

Il Les voitures qu'ils attendaient ne tardèrent

d'un prisonnier français. 79

pas à arriver; une calàche et un kibik à trois chevaux avec plusieurs domestiques nous donnèrent l'espoir de voir accomplir la promesse de nos protecteurs.

« — Voyez, dit l'un d'eux à ses gens, si vous « avez du pain ou quelque autre chose à manger. »

« Les domestiques et les cochers s'approchèrent du feu. « Voyez donc, leur dit l'un des deux « officiers, si vous avez encore du pain, ces mal- « heureux en ont plus besoin que nous et nous ne Il tarderons pas à rejoindre l'armée ».

(' Personne ne répondit à cette interpellation vague: « Peters, ajouta l'officier, en s'adressant à « celui de ses gens qui me paraissait le plus distin- « gué, voyez s'il y a du pain. — Nous n'en n'avons « plus, répondit Peters, il ne reste que deux petits « pains blancs que j'ai gardés pour votre thé et qui « seraient inutilement partagés entre tout ce monde; M il y a de l'eau-de-vie et un reste de salé qui ne i( pèse pas deux onces. — Pauvres gens! dit l'officier ! » Un profond silence suivit ce dialogue, mes camarades qui en attendaient le résultat sans le comprendre, voyant l'immobilité des domestiques me regardaient avec inquiétude pour en avoir l'explication.

<( — Eh bien! dit alors l'officier, apportez de <i l'eau-de-vie et qu'ils en boivent tous. »

u Peters s'achemina vers le kibik avec un des cochers qui répugnait fort à cette distribution ; une discussion très-vive eut lieu entre eux auprès du kibik.

« Eh bien ? s'écria l'officier. »

« Ils revinrent tous deux auprès de lui.

« Mon capitaine, dit le cocher, l'eau-de-vie ne « les empêchera pas de mourir de faim, mais si i( V^otre Noblesse y consent, on pourrait leur donner « le cheval boiteux qui nous a causé notre retard « hier et aujourd'hui; il ne mange rien et ne peut <i que nous donner de l'embarras, d'ailleurs il est « impossible qu'il fasse une autre marche dans Il l'état où il est. »

« Nous acceptâmes l'offre avec transport; le cheval nous fut livré et nous l'emmenâmes derrière la maison du juif où nous allumâmes un grand feu pour notre repas, tandis que les ofBciers firent préparer du thé et mangèrent le reste de leurs provisions avec leurs gens.

« Notre cheval fut dépecé en quelques minutes, chacun en fit griller sur la braise un petit morceau pour apaiser la première faim. Je m'aperçus alors que mon camarade Miron n'était plus avec nous. Je le cherchai dans la partie du village désert où je l'avais vu s'acheminer et je ne tardai pas à le trouver. Le mallieureu.\ était tombé sur des poutres et des décombres qui brûlaient encore, SCS habits étaient à moitié consumés, il était mort, j'eus de la peine à le reconnaître. C'était le seul liomme de notre troupe auquel j'eusse pris quelque intérêt. »

Le prisonnier garda quelques moments le silence.

« J'éprouve, ajouta-t-il, en vous racontant la mort de cet homme, une émotion que je ne ressentis pas en découvrant son cadavre. Je le retirai

d'un prison n I ek français. 8i

du feu et je rejoignis mes camarades parmi lesquels une rixe s'était élevée. Un soldat italien qui se trouvait parmi nous s'était emparé du foie du cheval et s'approchait du feu pour le faire rôtir, mais la pièce sanglante s'échappa de ses mains, tomba sur un homme étendu près du feu et couvrit de sang son uniforme ; nous étions si mal équipés que cet accident aurait dii lui être indifférent, mais il se leva furieux et se répandit en injures grossières contre le maladroit ; les officiers, au moment de leur départ, s'approchèrent à cheval, attirés par le bruit qu'ils entendaient; les autres prisonniers se moquaient de lui.

M — C'est dommage, disaient-ils, qu'on ait « gâté ta parure, tu étais si joli garçon ! »

« Cette dispute ridicule excita la gaieté de tous les convives, chacun voulut contribuer à persifler le furieux, et nos bons protecteurs, charmés de nous avoir rendu service et de nous laisser en belle humeur, allaient se retirer, lorsque le soldat italien auquel on avait enlevé son rôti pendant la dispute, et de plus, vivement piqué des injures qu'il venait de recevoir, s'approcha des officiers et leur dit en mauvais français :

« — Mon officier, ne vous étonnez pas de ce « que vous voyez, ce sont des gens sans édu- « cation. »

« Ce propos fut entendu et répété au reste de la troupe, le bruit recommença de plus belle.

<( — Ah! chien d'Italien, disaient tous à la fois M nos Français; attends, attends, nous allons faire M ton éducation, à toi! »

« Le pauvre homme aurait mal passé son temps, si les Russes n'avaient mis le holà dans la dispute. Ils nous souhaitèrent bon appétit, et s'éloignjrent en nous conseillant de manger en paix notre cheval.

« La nuit fut très-froide et nous commencions à manquer de bois pour entretenir le feu. Je pensai qu'il était temps d'aller chercher fortune ailleurs; l'incendie de la maison du juif à laquelle nos gens mirent le feu me décida.

« Je partis avant le jour, seul et sans les prévenir, emportant avec moi une bonne part de cheval. Après avoir suivi quelque temps la grande route de Moscou, je pris un chemin de traverse sur ma droite pour me rendre, s'il était possible, au village dont nous avait parlé le juif, mais la Providence en avait décidé autrement.

« Le jour qui commençait à poindre me fit apercevoir un homme qui marchait dans la même direction que moi ; c'était l'Italien qui, craignant le ressentiment de ses camarades, m'avait devancé dans la même direction. Je le rejoignis bientôt et nous fîmes route ensemble, dans la matinée; le temps s'était radouci, nous avions marché pendant deux heures environ, lorsque nous vîmes à notre ■

gauche, dans l'éloignement , un bivouac de fl

Cosaques ; on voyait leurs lances plantées en terre, quelques équipages et la fumée de leurs feux.

<i Nous prîmes le premier chemin qui pouvait nous en éloigner, au milieu d'un bois de sapins qui les dérobèrent à notre vue, mais celte pré-

d'un prisonnier français. 8j

caution nous devint funeste; en sortant du bois, nous rencontrâmes une dizaine de sol.-'ats russes qui coururent sjr nous; l'un d'eux nous coucha en joue, mais ses camarades l'empêchirent de tirer, de peur de gâter mon habit. Ils nous dépouillèrent en effet l'un et l'autre et nous laissèrent en chemise sur le chemin.

« Cependant ea examinant l'uniforme usé de mon camarade, ils le trouvèrent trop mauvais pour être emporté et le jetèrent dans un fossé en se retirant. L'Italien le reprit et nous continuâmes notre malheureux voyage.

« Quoique la journée fût belle et moins froide que k's jours précédents, elle était encore bien cruelle pour un voyageur en chemise. Le froid me gagnait insensiblement et me faisait sentir un besoin invincible de dormir. Je connaissais le danger du sommeil dans de semblables circonstances. D'après ma prière, mon compagnon me frappait de temps en temps du plat de la main dans le dos, exercice qui nous était utile à tous deux. Cependant, après une heure de marche, j'étais tellement engourdi par le froid, que je crus ma dernière heure venue. L'Italien ne m'encourageait plus de la main, je m'assis sur le bord du chemin et je lui dis adieu. Il continua sa route sans me répondre et sans me regarder.

M Lorsque je réfléchis maintenant à la situation où je me trouvais dans ce terrible moment, je ne peux qu'admirer la bonté de la Providence qui sait apaiser la souffrance et répandre quelque douceur sur la dernière heure du mourant.

J'éprouvais un sentiment de pitié de moi-même qui n'était pas sans charme ; une espèce de rêve, un léger délire me représentait les campagnes riantes de ma patrie, et portait ma pensée sur mille objets disparates. Je n'avais ni crainte de la mort, ni regret de la vie ; je pensais sans trouble à l'éternité qui allait commencer pour moi; les sentiments religieux qui ne m'ont jamais abandonné venaient aussi à mon secours. Je ne priais pas, car je n'avais plus ni désir, ni volonté ; l'idée de paraître devant Dieu, cette idée qui, dans l'état de santé, m'a souvent fait réfléchir sur ma conduite, au lieu de me causer aucun effroi, devint dans mon cœur un mouvement de confiance et d'espoir dont le souvenir ne me quittera jamais.

n — Oh! madame, ajouta le prisonnier d'une n voix altérée par l'attendrissement. Dieu est bon, n n'en êtes-vous pas la preuve? C'est à des âmes u comme la vôtre qu'il donne le soin de faire n éclater toute sa bonté et ce sont des cœurs Il comme le mien qui peuvent la comprendre. )i

Ses regards exprimaient mieux encore que ses paroles sa profonde reconnaissance. M""* Ardenieff, vivement émue, lui tendit la main qu'il baisa respectueusement, en la mouillant de ses larmes.

L'aimable famille prenait un intérêt bien vif à l'histoire de leur hôte inconnu.

» Heureusement, dit la jeune Olga, c'est vousmême qui nous racontez vos aventures, et j'ai besoin de vous regarder, de vous entendre pour croire que vous ne mourîitcs pas sur le bord du

d'un prisonnier français. 85

triste chemin. Dites-nous comment vous fûtes tiré de ce mauvais pas?

— Le soldat italien revint sur ses pas pour me secourir, répondit le prisonnier, après avoir fait une demi-verste; il aperçut de loin une maison de bonne appars^nce et crut que je pourrais me traîner jusque-là.

— Oh! s'écria Olga, je regrette maintenant qu'on lui ait escamoté son rôti, ce bon Italien ; il revint donc?

— Il revint en effet, et n'eut pas peu de peine à me réveiller de mon assoupissement, en recommençant avec plus de force ses exhortations avec la main sur mes épaules transies de froid. Je repris un peu de courage et nous arrivâmes enfin auprès de la maison que nous trouvâmes déserte et vide; les portes et les fenêtres étaient ouvertes ; au midi était une cour où nous vîmes une trèsbelle berline jaune toute neuve; un cheval de trait avec ses harnais était étendu mort près de là. J'avais vu précédemment pendant notre retraite plus d'une voiture élégante abandonnée sur la grande route, faute de chevaux ; il est évident que celle-ci était aussi un butin délaissé par la même raison. J'eus d'abord l'idée d'en arracher l'étoffe intérieure pour me couvrir; je priai l'Italien de me rendre ce service, car je n'aurais pas même eu la force d'ouvrir la berline.

« Jugez, madame, de notre surprise et de notre joie, nous y trouvâmes une quantité de hardes enveloppées dans une couverture de laine. Le paquet contenait du linge de table, des chemises

d'homme et de femme, un manteau de salin rose, beaucoup d'autres objets qui nous intéressaient peu dans ce moment, comme une image grecque dont les figures étaient habillées en argent, les têtes seules étaient peintes à l'huile; un éventail de nacre de perles, enfin un chapeau de paille d'Italie écrasé dans le paquet. Il paraît que l'approche de l'ennemi avait fait abandonner brusquement ce butin; nous en fîmes notre profit. J'aurais bien désiré pour ma part la couverture de laine, mais mon camarade s'en était affublé aussitôt ; il était le plus fort et d'ailleurs j'aurais eu mauvaise grâce, après le service qu'il m'avait rendu, de disputer avec lui; en conséquence je pris le manteau ouaté qui n'était pas moins chaud que la couverture, mais qui convenait peu à un soldat. Nous transportâmes le tout dans la maison déserte, et là nous fîmes notre toilette.

tt En fouillant dans les poches de la voiture, 'y trouvai les cartes de visite qui ont causé votre surprise, et je les plaçai dans mon livve de service.

— Ah! maman, s'ccria Olga toute contristée, c'est notre pauvre voiture de Pétersbourg que vous aviez fait venir de chez Joachim.

— Won enfant, dit en souriant M""" Ardenieff, nous aurons bien d'autres mécomptes, lorsque nous retournerons à Moscou; remercions Dieu qui semble avoir pitié de nous, m

Olga, un peu honteuse de son exclamation, pria le prisonnier de continuer sa narration.

<i On vous a décrit le costume dans lequel vos

d'un prisonnier français. 87

paysans m'ont trouvé. Comme j'avais à ma disposition beaucoup de linge de table, j'enveloppai mes pieds et mes jambes avec des serviettes, et mon camarade m'emmaillota tout entier avec des nappes. Nous nous mîmes ainsi à l'abri du froid extérieur, mais j'en étais tellement pénétré que je me soutenais à peine; nous n'avions aucun moyen de nous procurer du feu, et je courais le risque de mourir de froid dans mes habillements chauds. Nous eiimes recours à un moyen bien connu des soldats, celui de battre la semelle. J'étais si faible que je tombai plusieurs fois en faisant cet exercice, car l'Italien ne me ménageait pas. »...

CATHERINE FREMINSKI

atherine commençait depuis quelque temps à s'accoutumer à son nouveau genre de vie; un travail assidu, les soins qu'elle donnait à sa mère, les devoirs du ménage remplissaient sa journée sans laisser de place aux regrets, lorsqu'une circonstance imprévue vint porter un coup sensible à sa résignation.

Elle avait envoyé chez un paysan menuisier qui demeurait à une verste du village, un métier à broder au canevas, pour le faire raccommoder; cet homme avait promis de le rapporter le lendemain et depuis plusieurs jours ne paraissait pas ; impatiente de terminer un ouvrage qu'elle avait commencé, Catherine résolut un matin, par le plus beau temps du monde, d'aller elle-même chez l'ouvrier. Elle se couvrit la tête d'un chapeau noir

9© CATHERINE FREMINjKY.

et s'achemina, dans l'instant même où cette idée lui vint à l'esprit, dans son costume de travail.

L'ouvrier était absent, sa femme lui montra le métier réparé, mais il ne se trouva personne pour le porter au village. La jeune personne, empressée de le mettre en œuvre, le prit elle-même quoique assez volumineux. Elle était à peine rentrée sur le grand chemin pour revenir à la maison, qu'elle rencontra une voiture à quatre places attelée de six chevaux; c'était un landau ouvert dans lequel étaient des dames.

Lorsqu'elle fut tout près, elle reconnut la princesse de P... avec ses filles dans le fond ; deux dames qu'elle ne reconnut pas étaient sur le devant. La princesse de P... partait pour l'étranger avec ses deux filles et une gouvernante. Le premier sentiment qu'éprouva M"'^ Freminsky en les reconnaissant fut de surprise et de joie, mais aussitôt un mouvement involontaire de fausse honte, aussi rapide que l'éclair, lui fit baisser les yeux et détourner la lête ; tout à la fois le souvenir des temps passés, de sa situation présente, de son costume, celui de la loterie oiganisée en sa faveur passèrent dans sa mémoire comme des traits de feu et firent battre ses artères. Elle se reprocha dans l'instant même son manque de confiance envers des personnes dont elle connaissait le cœur, mais tandis que ce combat intérieur avait lieu dans son âme, l'équipage passait; peut-être allaitelle courir pour le rattraper, lorsqu'elle entendit crier derrière elle : « Gare! gare! »

Elle n'eut que le temps d'éviter une calèche

CATHERINE FREMINSKY. pi

dans laquelle étaient les gens de la princesse. Les deux voitures s'éloignèrent rapidement. La jeune personne demeura longtemps immobile sur le bord du chemin, son métier à la main, mécontente d'elle-même, et ne sachant pas bien se rendre compte de ses sentiments. Cependant ses joues étaient brûlantes et son cœur palpitait avec violence ; elle s'assit sous les arbres avant de rentrer au village, pour se tranquilliser et pour cacher à sa mère l'émotion qui l'avait agitée. En réfléchissant à cette rencontre, elle se consola tristement de n'avoir pas renouvelé connaissance avec des personnes qu'elle ne reverrait peut être jamais et qu'il lui fallait lâcher d'oublier. Elle bénit de loin les voitures prêtes à disparaître, et s'armant de courage et de résignation, elle revint au village avec un visage serein.

Monkewich aimait sa cousine (Catherine) avec passion, mais il était peu sincère dans tout ce qu'il lui disait pour la tranquilliser; il venait de recevoir une réponse d'un ami de Saint-Pétersbourg auquel il avait écrit pour sonder le terrain au sujet des dispenses, et cette réponse était bien loin d'être favorable à ses projets de mariage.

Le jeune homme auquel il s'était confié pour avoir des renseignements était le plus mauvais conseiller qu'il pût choisir dans les circonstances oîi il se trouvait ; rempli d'esprit et de moyens, exact dans les affaires d'intérêt et délicat à l'excès dans tout ce qu'on appelle honneur dans le monde, M. Karcanoff était de ces hommes qui

92 CATHERINE FREMINSK Y.

mettent leur gloire à combattre toutes les idées reçues, à fronder le gouvernement, et à tourner en ridicule les bonnes mœurs. Persuadé que la perte d'une femme est aussi glorieuse que le gain d'une bataille, il était peu scrupuleux sur le secret de ses aventures et souvent même en exagérait le succès. Son caractère était d'autant plus dangereux pour la moralité de ses camarades, qu'ils lui reconnaissaient une supériorité incontestable sous le rapport des connaissances et qu'il méritait réellement leur estime pour sa conduite militaire et dans les relations qu'il avait avec eux ; les jeunes gens n'y regardent pas de si près pour accorder leur confiance et leur amitié ; ils sont disposés à trouver louable toute action que le succès couronne, et toute pensée leur semble juste lorsqu'elle est neuve et hardie.

Karcanoff parlait volontiers de morale et de religion et disputait avec avantage sur ces matières, parce qu'il s'était fait des principes invariables en morale d'après les romans de Voltaire et de Pigault-Lebrun, et qu'il s'était instruit à fond de la religion dans le compère Mathieu et dans la Guerre des dieux de Parny. Tel était le confident auquel Monkcwich avait confié ses projets, et dont il reçut la réponse suivante:

« J'ai quelque temps hésité si je répondrais à votre lettre, mon cher Monkewich, dans le doute où j'étais qu'elle fût réellement de vous. C'est bien votre écriture, votre signature ordinaire, mais vous ayant regardé jusqu'ici comme un homme de bon sens, vous devez concevoir quelle a été ma pcr-

CATHERINE FREMINSKY. 93

plexité en vous voyant dans l'intention de vous marier, et qui plus est d'épouser, sans avoir de fortune, une personne qui n'a pour tout bien que ses éminentes vertus ! Cependant le sérieux de votre lettre a dicté mon devoir; j'ai pris les informations que vous désirez avec tout le zèle et l'activité possibles ; vous savez que je ne fais jamais rien à demi et vous pouvez compter sur la vérité du résultat. J'ai commencé par consulter notre aumônier, c'est un homme d'esprit et un bon vivant auquel on peut se fier : il m'a déclaré que la loi est formelle, que tout mariage entre cousins germains est nul par ce fait et les enfants inhabiles à hériter; en outre, il ne sait pas luimême à qui l'on doit recourir. Il voulait me produire les décisions légales, les gros livres, je l'ai envoyé promener et j'ai pris un autre chemin. Tout a été consulté, la vieillesss et l'âge mûr, les gens de loi, les hommes d'esprit et les sots; j'ai disputé deux heures avec une dévote ; il n'y a qu'un avis : la chose est impossible.

« Il faudrait des raisons graves qui n'existent pas et des protections puissantes que vous êtes loin d'avoir ; ainsi, mon cher, vous pouvez en prendre votre parti. Mais de crainte que vous ne vous abandonniez au désespoir, mon amitié pour vous m'inspire de vous donner quelque consolation en vous apprenant que la rigueur même de la loi a de temps immémorial introduit l'usage entre cousins et cousines de se marier sans permission, ce que vous pouvez faire, comme les autres, sans beaucoup d'inconvénient, et dans le cas où vos

y^ CATHERINE FREMINSKY.

principes religieux s'y opposent, voici encore une autre ressource que je m'empresse de vous suggérer: vous n'avez qu'à vous faire quaker ; dans cette secte, non-seulement on peut épouser sa cousine, mais !a renvoyer quinze jours après, si la susdite vous ennuie et en épouser une autre. Voilà bien des facilités. Enfin le meilleur parti serait à mon avis de prendre la poste et de venir bien vite auprès de vos amis : la maladie qui vous trouble le cerveau et qui, en termes techniques, s'appelle la fièvre blanche, est une de celles qui demandent le changement d'air et de climat. Je me charge des remèdes : nous avons l'Opéra italien, la Comédie- Française ; vous y verrez le Désespoir de Jocrisse et l'Amoureux affamé, f5ièce nouvelle qu'on veut donner au public; l'été prochain, on vous administrera des manœuvres et des bivacs qui achèveront la cure. Adieu, mais avant de finir voici du sérieux, c'est ma conscience qui le dicte ; vous êtes un homme perdu, si vous prenez ma lettre pour une plaisanterie. »

Karcanoff.

Le jour même de son arrivée, les camarades de M.onke\vich l'entraînèrent au théâtre ; il y trouva plusieurs anciennes connaissances ; — on jouait \3. Femme jalouse. « Croircz-vous, lui disait tout bas Karcanofî, que cette femme cnra','ée était la plus douce et la meilleure petite personne du monde avant d'être mariée ; demandez à son mari.» Les pcrsidages continuels de ses caniar.idcs attriRtaiciil Monkcwich sans l'ébranler décidément

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et il ne se doutait pas lui-même du changement qui s'opérait, malgré lui, dans ses idées.

Le lendemain, les présentations et les visites ne lui laissèrent pas un moment pour réfléchir à sa situation. Sans renoncer à son amour et à ses projets, il se livrait à la dissipation et se laissait entraîner sans résistance au torrent qui l'éloignait du chemin de l'exacte probité. Aux plaisanteries de ses amis se joignaient encore les conseils des hommes les plus sensés, qui avaient sa confiance et qui, ne sachant pas les circonstances et la nature de ses engagements, désapprouvaient en général un mariage sans fortune. Un jour entre autres, se trouvant à dîner avec Karcanoff chez un vieux général dont il avait été l'aide de camp, il fut encore question des mariages d'amour que la fortune n'accompagne pas. Le général dit à ce sujet qu'un bon officier qui n'est pas riche, ne devait penser à se marier qu'après avoir fait sa réputation et sa fortune, et que d'ailleurs cette fureur de se marier avec le premier joli visage qu'on rencontre, lorsque le devoir et l'honneur vous appellent à d'autres soins, annonce peu de tête et de capacité, et surtout une faiblesse de caractère qui ne saurait être celui d'un vrai militaire. Monkewich rougit et fut vivement ému par cette observation qui semblait s'adresser directement à lui ; il eut cependant le courage d'observer qu'il serait injuste de faire une règle générale de cette opinion et qu'on pourrait facilement citer plusieurs bons officiers qui sont mariés et contents de leur sort, quoique sans fortune.

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Je leur en fais bien mon compliment, reprit le général.

— Mais sur quoi jugez-vous de leur bonheur ; vous ont-ils raconté tous les embarras du ménage, toutes les tracasseries qui se multiplient en raison directe de la pauvreté ? Mais en mettant de côté ces considérations, et si l'on a le courage de les braver pour soi, peut-on en conscience entraîner dans le piège une jeune malheureuse qui ne connaît pas le monde, et la sacrifier à son plaisir en inconsidéré ? Monkewicli, désirant détourner la conversation, fit une question à l'un des convives mais à peine avait-il articulé les premiers mots que le maître de la maison l'interrompit et con tinua de plus belle, m Lorsqu'on parle sur ce sujet dit-il, je me rappelle toujours le pauvre SoubicofF, vous en aurez peut-être oui parler; Ivan Ivanovich Soubicoff, frère de celui qui fut tué à la bataille de Zurik. Eh bien, ce Soubicoff était fort de mes amis, bon officier et boa vivant, quoique sans fortune ; il savait tirer parti de sa situation, il gardait toujours le petit rôti froid pour les bivacs et sa gourde bien garnie au service de ses camarades; nous étions jeunes alors et songions à nous amuser. Je n'étais guère plus riche que lui, mais il avait de plus que moi un cœur si inflammable qu'il voulait épouser toutes les femmes qu'il rencontrait ; combien de fois ne l'ai-je pas cmpSché de se casser le col ! Enfin au moment où je le croyais bien guéri de cotte manie, je reçois tout à coup en Moldavie, où je me trouvais, une kttrc de lui par laquelle il m'apprenait qu'il était

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