AU MÊME, A HJCC).1;ES
Jeudi, à II heures 1/2.
•r-, N revenant hier de Jataïola. mon cher comte, h, il nous est arrivé une petite aventure que je dois vous raconter. Ma femme vous a dit, je crois, qu'en allant dîner, le douanier lucquois de la frontière l'avait arrêtée et avait menacé le cocher avec beaucoup de colère. Lorsque nous sommes passés à dix heures et demie, nous avons trouvé le douanier sur la porte de la maison de la douane avec une lanterne à la main, lequel nous a dit de passer; mais à un demi-mille de là, et tout près de la frontière, deux hommes armés de fusils se sont présentés, sortant l'un et l'autre des fossés, à droite et à gauche de la voiture, et ont couché en joue le cocher en lui disant : ferma, o ti bruccio. L'un d'eux a fait feu, mais l'amorce seule a brûlé. Le cocher a fouetté les chevaux, qui sont partis au grand galop, et nous avons laissé là ces deux hommes qui ne nous ont pas poursuivis. Nous n'avons su ce qui s'était passé qu'à Ripafratta, où. nous nous sommes arrêtés à la douane toscane. Maintenant qui sont ces deux hommes ? appartiennent-ils à l'ambulance de la douane de Lucques, ou sont-ils simplement des vagabonds? nous n'en savons rien; tout le monde croit ici que c'est une vengeance du douanier, mais de toute manière c'est une chose
•-i- CORRESPONDANCE.
désagréable et qu'il faudraitéviterà l'avenir. Ainsi, mon cher comte, je m'adresse à vous, pour vous prier d'im parler au marquis Manzi, ou à qui de droit, pour prévenir un semblable désagrément, confiant cela à votre prudence. Il est à noter que si cette algarade vient du douanier, elle ne regarde que le cocher et que, si on punit l'auteur, il peut en résulter une vengeance plus à craindre envers le pauvre cocher de la part de ces gens vindicatifs, ce qui m'affligerait beaucoup, car c'est un excellent homme. Il est inutile de vous dire combien ma femme a étéetlrayée, et que par conséquent vous ne la verrez pas ce soir, et je ne sais pas maintenant comment je l'engagirai à sortir de la maison, car elle prétend qu'il n'est pas même sijr d'ailer de nuit d'ici à Pise. Il faut espérer que tout redeviendra tranquille, et que nos relations n'en soutfrironi pas, malgré la discourtoisie des douaniers. Faites donc, cher voisin, tout ce que vous jugerez convenable pour les rendre plus polis, en partant de l'observation : i" que notre cocher a eu tort dans le principe en ne s'arrêtant pas, lors de l'intimation que lui a faite le douanier ; •2" qu'on ne nous a jamais arrêtés à cette douane, ce qui excuse un peu le cocher qui, se trouvant déjà loin lorsqu'on a crié, a fait semblant de ne pas entendre, mais quel que soit son tort, cela ne donne pas le droit d'insulter ainsi une voiture qu'ils connaissent fort bien, munie de deux lanternes allumées et qui par conséquent ne peut être soupçonnée de contrebande. Les gens qui nous ont urrèté.'i av.iieut tout l'aspect de brigands sans uni-
CORRESPONDANCE. IJJ
forme ni aucune marque distinctive de Jeur noble profession. Ma femme est au désespoir de ne pouvoir faire sa visite à la marquise Manzi, comme elle le projetait ce soir, mais il faut pour cela un soleil bien clair et bien reluisant. Natalie n'a pas fermé les yeux de toute la nuit, et ma femme a fait regarder sous le lit s'il n'y avait personne de la douane.
Pour moi, je ne me suis pas ressenti de ma [course] d'hier et j'ai très-bien dormi, quoiqu'un peu fatigué de la journée pittoresque et surtout du dîner, je pars pour les bains, et Sophie pour Pise, où elle va voir la mère de la défunte.
Bonjour, cher comte, mille hommages de la part de toute la famille à M""^ de Marceilus,