‹ Œuvres inéditesChapitre 49 sur 57 · A MADAME LA VICOMTESSE DE MARCELLUS, NÉE DE PORBIN, A ROME · texte numérisé non relu

A MADAME LA VICOMTESSE DE MARCELLUS, NÉE DE PORBIN, A ROME

Pise, décembre 1828.

QUOIQ.UE je sois moins coupable que ma femme, je dois cependant commencer par un aveu bien sincère de mes torts envers vous, Madame. L'aimable intention que vous aviez énoncée dans votre lettre de Ravenne, et que vous avez exécutée en m'adressant une lettre charmante devait sans doute m'engagera vous prévenir. Buttabam ! buttabam! Faites-vous expliquer ces paroles expressives de repentir, si votre russe ne va pas jusquelà! j'ai cru n'avoir pas de moyen plus efficace pour obtenir mon pardon, qu'en le demandant avec les caractères d'une langue qui vous est si chère ! mais ce qui aurait sans aucun doute chassé toute espèce de rancune de votre cœur, c'est l'expression de la physionomie de ma femme, et notre attitude coupable à tous deux pendant que nous lisons ensemble votre si bonne et si touchante lettre, dans laquelle, au lieu des reproches que nous méritions, nous n'avons trouvé que des témoignages d'amitié. Sophie souriait avec des yeux humides qui vous auraient bien vite réconciliée avec elle, si vous les aviez vus. Cette lettre est si expressive, elle est si je ne sais trouver. le mot, elle est

si jolie, que j'ai cru vous voir et vous entendre. C'était une véritable apparition, et puisque vous avez le pouvoir de vous transporter ainsi momentanément à volonté, j'aurai soin dorénavant de vous évoquer de temps en temps, si vous me le permettez. Depuis votre départ et celui de M"'" de Ribeaupierre, nous sommes restés tristement à Pugnano jusqu'au 2 de novembre. Pendant cet intervalle, nous avons cependant fait une course dans le duché de Lucques sous la protection de M. Tenta, pour examiner les campagnes où nous pourrions nous établir le printemps prochain. Nous avons commencé par la magnifique villa Garçoni, où je ne voudrais pas loger, même en peinture, et de là nous sommes revenus visiter l'une après l'autre toutes les maisons à louer ou non, sans exception. L'une d'elles, la villa Manzi, nous a charmés et nous a paru préférable même à Jataïola; aussi nous vous l'avons destinée. De là, après un bon déjeuner que nous a donné le marquis Massarossa qui est tout près, nous avons continué nos visites domiciliaires et nous sommes arrivés jusqu'au bas de la grande allée de Sattochio, dont les arbres ont perdu leurs fouilles, mais ont conservé votre souvenir. Nous avons jeté notre dévolu sur quelques villas qui pourront nous convenir, si les propriétaires se trouvent raisonnables.

Voilà, madame, tout ce qui nous est arrivé de plus marquant depuis que vous êtes à Rome; nous n'avons plus rencontré de voleurs, ni rtçu d'amis chez nous, circonstances qui forment les dcu.\

extrémilcs de l'échelle malheureuse ou heureuse de la vie.

Nous avons retrouvé à Pise le même logement que nous avions habité l'année passée, avec une chambre de plus qui nous met fort à l'aise, grâce à la bonté d'une dame voisine qui nous a permis de faire un trou à la muraille qui nous sépare et de nous établir chez elle. Notre hiver sera triste, du moins pour Natalie; la mort de notre bonne Impératrice nous met en deuil pour un an, et les six premiers mois nous excluent en rigueur des bals. Ce qui est le plus triste, c'est que ce deuil n'est pas seulement de convenance, mais de cœur; c'est une de ces pertes qu'on appelle ordinairement générales , mais qui, dans ce cas, devient particulière pour tous les bons Russes. Elle est morte à la lettre sans reproche ; son éloge serait trop long, nous l'avons pleurée de bon cœur.

Je me fais une grande joie de voir vos études romaines et j'envie d'avance vos succès. J'ai abandonné crayons et pinceaux depuis notre retour en ville. Il faut nécessairement être encouragé par de bons exemples. Je vous attends donc pour me remettre à l'ouvrage ; je dirai peut-être, en voyant les vôtres, Anch'io son pittore , et peut-être sous votre inspiration ferai-je quelque chose de bien, mais il faut pour cela plus qu'une apparition imaginaire; je veux vous voiren corps et en âme. Je n'ose pas vous dire : « venez vite, » au contraire restez, jouissez à loisir des merveilles des arts et des antiquités qui vous entourent. Soyez contente et heureuse, les amis ne doivent pas former d'autres

Ij8 CORRESPONDANCE.

souhaits ; c'est celui que je forme pour vous bien sincèrement, jusqu'à ce que les vagues de l'inconstance ramènent votre duc dans son empire, en vous entraînant, bon gré mal gré, après lui, alors je deviendrai égoïste et je ne penserai plus qu'à ma propre satisfaction.

A L A M EM E

Pise, 1829.

Qu E faites-vous. Madame, à Rome oîi vous voilà établie jusqu'aux calendes grecques, si la nouvelle qu'on a donnée hier est véritable : on nous a assuré que le duc de Lucques ne reviendra pas cet hiver, et tandis qu'on nous l'annonçait, j'ai cru voir sur votre visage une expression de plaisir qui m'a fait de la peine. Il est certain que dans ce cas vous resterez à Rome jusqu'à votre départ pour Paris... Quoi qu'il en soit, si vous devez rester si longtemps hors de votre résidence officielle, c'est une raison de plus pour nous de solliciter quelques lettres de votre part. Vos lettres éclaireront un peu le sombre nuage qui enveloppe Pise. La jeune grande-duchesse Auguste est trèsmalade, le grand-duc a l'air de l'être aussi, tant il est pâle et défait. On dit cependant que sa fille va mieux aujourd'hui. Ces circonstances, jointes

CORRESPONDANCE. Ijp

au deuil russe, nous présagent un hiver mélancolique. Pour nous consoler, dites-nous que vous reviendrez, ou au moins dites-nous que vous vous amusez, que vous êtes heureuse et tranquille à Rome, et veuillez aussi pour moi en particulier me donner quelques détails sur vos travaux. Peignez-vous d'après nature ? avez-vous pris un directeur en peinture et quel est-il ? Je voudrais aussi savoir ce que M. de Forbin a entrepris ; il me semble qu'il voulait peindre le péristyle de la cathédrale de Lucques. Je prévois avec chagrin que son tableau passera incognito en Toscane pour aller chercher les Parisiens, et que je n'aurai pas le plaisir de le voir. Pour toute consolation des mécomptes que j'attends de toute part, je passe mon temps à voir des étrangers qui viennent ici chercher la santé. Nous avons une dame russe intéressante qui probablement ne reverra pas sa patrie. Cela ôte tout le plaisir de se bien porter. J'en étais ici de ma lettre, lorsqu'on m'a apporté la chère vôtre. J'y vois avec grand plaisir que la nouvelle concernant le duc de Lucques est controuvée, ainsi vous nous reviendrez, mais en passant seulement. Vous nous annoncerez deux ou trois bonnes journées, ensuite vous passerez la frontière, qui n'est pas à la vérité très-éloignée, mais nous n'y gagnerons pas beaucoup : quatre heures pour aller et venir ne laissent pas d'être un voyage, et entre les affaires et la paresse, les malaises et le mauvais temps, les jours s'écouleront sans pouvoir vous rencontrer ; autant vaudrait que vous restassiez à Rome.

Lorsque VOUS donnerez des dîners et des fêtes, nous en entendrons le bruit sans pouvoir en profiter, comme les âmes qui sont aux limbes entendent les joies du paradis.

La jeune arcliiduchesse Auguste a été dangereusement malade d'une fièvre gastrique ; l'alarme a été générale, mais j'oublie que je vous l'ai déjà marqué hier, elle est sans fièvre et tout le monde est heureux. Ce dont je ne vous ai pas parlé, c'est le danger qu'a couru une princesse d'une autre espèce, M'"" Athénaïde (fille du roi Christofo.) Le médecin l'a tirée d'affaire par un heureux hasard. Il faut vous dire que cette jeune personne est très-violente de son naturel. Elle jetait les médecines au nez de tout le monde. On était cependant parvenu à lui appliquer un vésicatoire sur l'aine, je ne sais pas bien où cela se trouve. Le docteur étant revenu, trouva la malade souffrante et furieuse. « Otez, ôtez-moi ce vésicatoire, disait-elle : malheureusement il avait glissé, le docteur ciiercha longtemps, il mit ses lunettes, mais inutilement : la chambre était obscure, tout était si noir, si sombre !

Ahi quanto a dir quai era è cosa dura Qucsta selva sclvaggla cd aspra e forte, Chc ncl pcnsicr rinuov.i la paura!

(Dante, dill' Inftrno.')

Tant vaque le vésicatoire ne s'est plus retrouvé, mais l'effet en a été si heureux que la princesse est guérie.

Remerciez de grâce Monsieur le comte de son bon souvenir auquel je suis bien sensible. Si je passais seulement six mois avec lui et avec vous, je suis sûr que je peindrais jour et nuit et il me semble même que je ferais de bonnes choses. Je vous dirai même que je retouche souvent un paysage que j'avais cru fini en me disant : <( Si M. de Forbin le voyait ! » Alors j'y trouve toujours quelque chose à refaire et il m'arrive aussi quelquefois de le fermer sous clef en me promettant de ne le pas montrer. Ma femme veut achever cette page, elle me demande l'explication des vers italiens, mais qui peut expliquer le Dante ? Moimême je n'y comprends rien. Si donc vous y trouviez quelque chose à redire, ce sera la faute du Dante ou de l'interprétation que vous en ferez.

Voici encore une lettre de M""^de Ribeaupierre qui nous donne comme certaine la nouvelle que le duc de Lucques passe l'hiver à Vienne. Ma femme m'avertit que je radote, c'est elle qui avait donné la nouvelle à M""* de Ribeaupierre.

A LA MEME

Pise. 1829.

VOTRE toute aimable lettre, Madame, contient tant de bonnes choses que je ne sais comment mettre quelque ordre dans ma réponse. Nous sommes très-disposés d'accepter tout, le bal, l'il-

lumination , la ville et la campagne, tout ce que vous proposerez et qui pourra nous rapprocher de vous. Pour les arrangements à prendre, et comme il s'agit de toilettes, une entrevue préliminaire de consultation paraît de toute nécessité, et pour cet effet nous avons pensé qu'il serait à propos de nous en tenir à notre premier projet et d'aller dîner chez vous après-demain jeudi, après avoir fait notre visite à la villa Fatinelli. J'espère que M. Frenta aura reçu mon billet et qu'il voudra bien nous y accompagner. Nous serons près du palais à onze heures très-précises. Ayez donc l'extrême bonté de le faire prévenir; ma femme ne peut pas s'en passer et compte sur lui. C'est bien par un sentiment d'angoisse et de malaise de n'avoir plus de nouvelles de Lucques que nous avions formé le projet d'y aller jeudi. Nous sommes charmés que cela vous arrange et si la partie de Pcscia et du bal a lieu, ce sera du sucre sur les macarons. Avez-vous fait quelque chose de la petite marine? Je pense que non, puisque vous étiez occupée d'une autre entreprise. Pendant que ma femme était à Livourne, j'ai été voir les grottes de Monte Olivetto, à une heure et demie de Pise. Je n'ai jamais rien vu d'égal depuis que j'ai des yeux, ce sont les plus beaux rochers, c'est du grand, du pittoresque; il faut que vous alliez voir cela un jour avec moi, et surtout avec M. votre père. Il y a un intérieur de caverne gigantesque, un temple pour y mettre une sibylle avec trois ouvertures, où quatre éléphants passeraient de front avec leurs tours sur le dos. Le nom

de la caverne seul ne répond pas à la beauté du site, elle s'appelle la grotta del Pipi, du nom du paysan qui y a placé sa maison ; il était absent, mais M""' Pipi m'a reçu avec beaucoup de cordialité.

A LA MEME

Rome, le 22 de janvier 1S29.

LE bon Granet vient de m'annoncer que vous partez de Paris incessamment pour l'Italie où M. de Marcellus est envoyé, mais où, comment, et pourquoi, c'est ce qu'il ignore. Vous croirez peut-être que cette nouvelle m'a fort étonné, vous vous tromperiez, elle ne m'a fait qu'un très-grand plaisir et point de surprise. Je ne vois que trop que vous êtes, depuis votre départ de Saint-Pancrazio sous l'inHuence de quelque fée maligne qui vous transporte, bon gré mal gré, et à rinsu de vos amis, d'une contrée à l'autre. Vous êtes à Milan quand on vous croit à Lucques; à peine a-t-on écrit votre adresse en Lombardie, qu'il faut l'effacer et y substituer Genève; pas du tout, c'est que vous êtes à Matour; pure mystification encore, vous datez de Paris ! On ne peut douter que vous ne soyez sous un charme qui vous donne la faculté de parcourir les airs.

m CORRESPONDANCE,

Oh! pourquoi, lorsque je montais avec vous sur les montagnes de Lucques, lorsque j'étendais les bras en vous suivant dans les passages difficiles de crainte de vous voir tomber, pourquoi ne vous ai-je point alors saisie par un de vos petits pieds? vous m'auriez emporté avec vous dans l'espace à travers les nuages; j'aurais vu Milan, Genève, Matour et Paris, et je serais maintenant en chemin pour revenir en Italie, en passant tout près des satellites de Jupiter, ou en traversant l'anneau de Saturne, pour prendre le plus court. Peut-être même dans ma course aurais-je rencontré un ange; Quella ch'io cerco e non ritrovo in terra. Les folies que je vous écris, chère vicomtesse, vous donneront une juste idée de ma situation ; à Rome, nous sommes maintenant dans le monde où le bruit m'inspire le silence, et les plaisirs la tristesse.

J'oublie souvent mon chagrin, je dis des folies, mais si une jeune fille de quatorze à quinze ans se présente, il s'empare de moi comme le premier jour Ma femme me lisait un jour l'évangile où il est dit que N. -S. ressuscita une jeunefillede ii: ans, ma pauvre femme pleurait à chaudes larmes. Le soir nous avons été passer la soirée clicz M. le comte de LutzofT, il y avait plus de cent personnes, presque toutes avec des visages inconnus, comme le mien l'était pour eux ; cela s'appelle vivre et voir le monde! Ah! si vous étiez ici, chère et bonne Valentinc, c'est alors qu'une sourcede joie jaillirait de notre cœur, plus abondante que la fontaine du Trévisc.

Je ne sais où cette lettre vous trouvera, ni même si vous la recevrez ; dès que je vous saurai arrivée et établie quelque part, je vous l'adresserai aussitôt, ou bien je vous la remcitrai moi-mîme, si vous venez-ici ; en attendant j'ai le plaisir de l'écrire, plaisir que la fée maligne ne peut m'ôter. Rome promet d'être brillante cet hiver et commence à tenir parole. Il y a comédie de société chez la princesse Zénéide Wolkovvsky, où l'on a joué à merveille. Une autre beaucoup plus nombreuse en spectateurs a eu lieu vendredi passé chez votre ami le prince Gagarin ; son énorme salon était plein comme un œuf. M"'" de *** est du nombre des acteurs avec le prince et la princesse Sangouschka, jeune Polonaise fort belle, MM. Bugnot et 'Gané. Si vous venez ici, je suis bien sûr qu'on tâchera de vous enrôler. Ce soir, il y a un bal de 800 personnes, chez l'ambassadeur d'Autriche. Que dirai-je ou que ne dirai-je pas des Tortonia? Il y a 1$ jours que leurs invitations pour le mois de février sont faites. J'ai au reste des choses bien plus intéressantes à vous dire: trois chevalets sont en activité dans mon atelier, un pour Natalie, l'autre pour un capitaine de dragons qui se trouve être mon neveu, l'autre pour moi. Ce sont là les vraies, les paisibles jouissances. Lorsque le temps sera beau, M. Mils nous permettra d'établir notre atelier chez lui par la protection de M""' de M***, vous en serez aussi, si vous venez, voilà de quoi vous allécher.

Je ne connais cependant pas encore ce bon anglais qui s'est établi dans le palais des Césars,

mais je serai bien reçu chez lui avec deux Jeunes dames.

30 janvier.

Ma lettre est commencée depuis longtemps, je reçois la vôtre du 10, J'avais appris avant-hier par la légation française que vous ne venez plus, mais il y avait tant de contradictions et d'invraisemblance dans tout ce qu'on disait, que je conservais un reste d'espoir, lorsque votre triste lettre m'a été remise. Il faut bien se résigner, mais c'est un grand désappointement que nous éprouvons. Quelqu'un écrit qu'en partant de Paris, il a rencontré sur son clieniin M. et M'"'^ de Marcellus qui y revenaient.

Votre Babylone est la vraie capitale des bavardages européens : on dit tout, on imprime tout, mensonges et vérités, tellement que la vérité en si mauvaise compagnie devient suspecte. Cependant il n'est que trop vrai que vous ne venez plus, seulement, je veux mettre sur le compte de vos chagrins du moment cette ligne où vous semblez avoir perdu tout espoir de revoir l'Italie; nous y passerons encore l'hiver prochain, et d'ici là il passera bien de l'eau sous le pont, laissez-moi donc au moins un peu d'espoir.

Je ne vous ai jamais fait encore de déclaration dans les formes, il faut que je vous dise comment et pourquoi je vous aime... Ce n'est pas même votre esprit ni vos talents, je vous ai reconnu tous ces avantages avant de désirer votre amitié, mais

lorsque nos malhcLirs vous ont intéressde, lorsque votre cœur s'est ouvert devant nous comme un trésor plein qui regorge de richesses et de bonté, a'ors le mien vous a voué un attachement sans bornes et un souvenir éternel. Ce n'est pas que les avantages personnels y gâtent rien, c'est un beau cadre à un tableau sublime, mais pour nous autres vieux amateurs, qui avons renoncé de bonne foi aux joies de ce monde, il faut que le tableau soit bon et sans tache, alors nous nous livrons sans crainte à une tendre admiration pour les chefs-d'œuvre de la création, et ce sentiment réveille en nous tout ce qu'il y a de vraiment bon et de réel dans les jouissances de la vie. Trouvezvous maintenant que cette analyse de mes affections faite en toute conscience convienne à votre doublure. Hélas! le cadre même n'existe plus et c'est le moindre inconvénient; on croit voir un de ces tableaux dégradés qui ont disparu sous les nombreuses retouches et qu'on rencontre quelquefois accrochés obliquement dans les auberges. —

Je deviens méchant; pour ne pas l'être davantage, je ne continuerai pas le parallèle, quoique je pourrais dire des merveilles sur ce sujet, j'ajouterai seulement que dans la pièce où elle a joué, un des acteurs lui disait : « Quoi, M'"'^ vous êtes cette dame si sévère, si respectable! n Cinq cents spectateurs ont applaudi à tout rompre ; vous voyez que les grands succès sont souvent accompagnés de déboire.

Avant le jour de la représentation, nous étions dans une maison où nous avions dîne. MM. de

Gané et de Bugnot vinrent faire visite, on demanda lu dernier \h nom des acteurs qui devaient jouer avec lui, il les nomma tous excepté un : Et qui joue le rôle du poiite dans le prov»;rbe ? — C'est Monsieur de *'*. — Non, non, ajouta-t-il aussitôt, c'est M. de R., il garda son sérieux malgré les éclats de rire et continua gravement la conversation, en sorte que je ne sais pas s'il était

coupable de malice ou de distraction

Granet continue à faire nos délices, il peint de petites choses en attendant que le temps froid change, et lui permette d'aller finir son grand tableau du cloître des Chartreux. Il est toujours à la recherche des souterrains et de tous les endroits obscurs et qui sent.-nt le moisi ; il a fait un joli tableau: la jeune Cenci devant ses juges et quelques aquarelles.

A t A MÊME.

Home, 6 m.\i 1829.

COMMF. NT? vous n'avez point de lettre de moi : et vous pensez que nous n'avons point «icrit ; je vous ai adressé une énorme lettre à /l Jour far Matotir, comme vous me l'avez indiqué. J'ai ajouté Sadiie-el-Loire, peut-être nie suis-jc trompé de gouvernement ou de département. Si mon ignorance géographique m'a joué ce mauvais tour, je

ne m'en consolerai pas, car je vous disais mille choses. Granet vous a écrit à la même adresse, avez-vous reçu sa lettre ? Vos projets de peinture m'ont fait grand plaisir, on ne peut rien faire de mieux à la campagne, surtout lorsqu'on a des inquiétudes ; le temps qu'on y emploie est autant de pris sur l'ennemi. Vous n'aurez pas lieu d'être jalouse des succès de Natalie, elle travaille peu, et tout se passe en projets et en bonne volonté; cependant elle a copié un joli intérieur et en a commencé un de Granet que vous avez aussi copié, quoiqu'il ne soit pas terminé. Je n'ai rien fait moi-même que deux ou trois abominables aquarelles pour des albums, à quoi je n'entends rien. Nous verrons à Naples, oii nous comptons aller vers la fin du mois, si les projets se réaliseront mieux qu'à Rome...

Nous avons revu avec plaisir la délicieuse Pauline, qui a eu le bon esprit de préférer la paix à la fortune; elle est fort bien portante et jolie comme un ange; sa joue veloutée, qu'elle a soustraite à la profanation d'un sot, a touché les rides de la mienne, et l'effet que cela a produit sur moi a été tel que je me suis cru jeune jusqu'au lendemain où la nécessité de me faire la barbe m'a fait regarder dans un miroir. Il y a là aussi de grands projets de peinture, on aura Katel pour maître; déjà la belle Emma court les champs avec un autre maître pour dessiner d'après nature. Je n'ai encore rien vu d'elle, nous allons aussi de temps en temps avec Natalie rôder autour des belles ruines que vous connaissez. Où êtes-vous,

aimable Grillon ? Nous avons dessiné et vous n'y ciiez pas! nous respirons l'air embaumé de la ville éternelle, et vous n'y êtes pas !

Le 10.

Je reviens de chez M™* de Menou qui a reçu une lettre de vous en ma présence, vous lui parlez de la mienne, me voilà tranquille; l'idée que vous pouviez croire que nous ne vous avions point écrit me tourmentait ; avant que j'oublie de vous écrire, de penser à vous, de parler de vous :

Puisse ma langue desséchée S'attacher pour toujours i mon palais hrCilant, Puisse mon hras flétri languir sans mouvement,

Ainsi qu'une pi. inte arrachée !

Voilà ce que dis.iiont les juifs à Babylone en pensant à la monta.qne d^ Sion, voilà comment vous êtes chérie et désirée par tous vos amis de Rome qui ne s;ra débabylonisée que lorsqvic vous y viendrez. Cj que vous dites à ce sujet à M'"" do Menou m'a semblé plus précis, et m'a donné plus d'espoir, à moins que le désir que vous avez et que nous avons tous ne nous trompe également. La princesse Aldubrnndini est arrivée hier, elle est venue chez nous, tandis que nous étions en Menou ; elle demeurera ici un mois encore, nous profiterons autant que possible de sa toute aimable société; clic vous aime et a une bonne opinion

de VOUS, ce qui joint à celle que j'ai d'elle, m'oblige en conscience de l'aimer doublement

. . Schnetz a fait le portrait en petit et en pied de M°"^ Emma ; c'est une perfection, ainsi que celui de M""= de Bellost en buste de grandeur naturelle. M""' de Menou a de lui un tableau de chevalet délicieux, représentant une paysanne de Sonino effrayée de l'arrivée d'un buffle, et se cachant derrière un tombeau avec son nourrisson ; c'est à mon avis le meilleur de ses tableaux de genre. Horace Vernet a aussi fait le portrait de la princesse Sangouchka à l'aquarelle; on dit que c'est fort bien, je ne l'ai pas vu. Il a exposé deux grands tableaux dont les gazettes ont parlé, le Pape en seggia gestaloria, dans Saint-Pierre et Judith. Ce dernier est un chef-d'œuvre de peinture, mais seulement comme peinture, car la manière dont il a traité le sujet a été justement critiquée. Holoferne endormi a l'air de faire un mauvais, ou plutôt un trop bon rêve, il rit en montrant les dents comme un satyre, et serre fortement un coussin qu'il prend apparemment pour Judith; celle-ci est représentée sortant du lit ; un grand tracas de draperies en désordre et fort bien peintes ne laisse aucun doute à ce sujet. L'expression de la haine et de la colère anime son regard fixé sur Holoferne dont le cou est bien découvert et qui semble s'être arrangé tout exprès pour se faire couper la tête; Judith lient un cimeterre de la main droite, il est encore baissé, mais en lui voyant retrousser la manche du bras qui doit frapper, on prévoit le terrible coup qui va tomber sur

le pauvre Holoferne. Cela ne vous rappelb-t-il pas l'épigramrne de Racine :

« Je pleure hélas ! pour ce pauvre Holoferne, Si méchamment mis à mort par Judith ! «

La scùnc est Oclairée par un raj'on qui part du ciel ; on ne s'attendait guère de voir le ciel en cette affaire; il résulte de là, à mon avis, eue ce grand artiste a rendu admirablement une mauvaise pensée. Ce tableau représentant un trait de l'histoire sacrée, ne pourra jamais être placé dans une église, mais il peut être un bel ornement pour une des salles de réception de la société biblique. Si j'avais plus de papier et plus de temps, et si je ne craignais pas d'abuser du vôtre, je continuerais la description de ce Salon, où il y avait de bien belles choses. Schnctz y avait exposé deux superbes tableaux. Je lui ai décerné de mon autorité privée le premier prix, le second à Vernet, le troisième à un peintre dont j'oublie le nom, qui a peint un petit Moïse présenté à Pharaon par sa fille, puis beaucoup de tableaux de genre, parmi lesquels Robert a fait ie meilleur.

Les Français ont fait les frais de cette exposition ; il y a parmi eux beaucoup de talents qui poussent.

Nous avons remis notre départ pour Naples à la fin du mois. Nous sommes si bien à Rome, et les bains de mer ne peuvent être prisavant la mijuin. Si vous venez à Rome pendant l'été sans venir à Naples, j'irai passer une nuit dans la grotte du Chien, ou bien je me jetterai dans le lac Avcrno...

CORRESPONDANCE. Ijj

Ma femme compte prendre les bains de mer qui lui ont fait du bien à Livourne; pour mon compte à moi, ja ne prendrai rien, excepté du vin de Lacrima Christi, si je puis m'en procurer. J'attendrai maintenant avec anxiété le retour du duc de Lucques; il est attendu aux bains de Lucques, où plusieurs belles dames de sa connaissance qui y ont passé l'été dernier se disposent à retourner. On assure qu'on va bientôt lui donner Parme et Plaisance; que S. M. Marie-Louise ira s'établir à Vienne avec un apanage équivalent, et que le grand-duc de Toscane prendra possession de Lucques ! Luchesini ! Citadella ! Fatinelli ! noms chéris et tristes, pays favorisés du ciel, mon cœur s'émeut en vous prononçant! adieu, chère bonne vicomtesse, parlez quelquefois de moi à M. de MarcelJus.

Je vous écrirai avant de partir pour Naples.

A LA MÊME

Rome, 10 octobre 1S29,

NOUS avons passé ces trois jours en voiture à la recherche d'une maison qui devait être confortable et à bon marché ; enfin nous en avons trouvé une qui réunit à peu près ces deux conditions : elle est sur la place Barberini au second piano nobile, à ce que dit le maître de la maison.

mais, à mon avis, au troisième, parce qu'il y a des ine\\anini; tant y a qu'il faut grimper 60 degrés pour y arriver, mais elle est très-propre, avec quelques bronzes, des jolis tableaux, parmi lesquels un fort beau gravé, sur lequel Natalie a jeté son dévolu. Ne sera-t-il pas mieux ne rien vous dire de notre situation morale? hélas! nos regrets augmentent au lieu de diminuer. A Fatinelli, tout nous parlait encore de notre chère enfant, c'était une triste jouissance, mais c'en était une bien réelle, je m'en aperçois mainienant. Le temple de Saint- Pierre où nous avons été ne savait rien de ma douleur. Je pensais en le parcourant au plaisir qu'elle aurait eu, à son aimable curiosité, et qu'elle ne le verrait jamais ! voilà le fruit que je retire des distractions que devaient me donner les belles choses de Rome. L'amitié seule est une véritable consolatrice; lorsque vous étiez encore auprès de nous, et lors même que nous ne vous voyions pas, vous étiez un appui sur lequel nos cœurs se reposaient.

Nous reçûmes en pleurant votre dernier billet qui rompait la chaîne de voisinage et Natalie vit bientôt après passer deux fatales larilernes sur le chemin. Je n'aurais pour rien au monde voulu passer vingt-quatre heures de plus dans cette campagne qui devenait un vrai désert

Adieu, chère enfant, laissez-moi vous donner ce nom, je vous aime 'autant que celui qui a le droit de vous appeler ainsi; il n'y a de dill'èrcncc dans nos sentimenls que celle de l'orgueil qu'il doit avoir d'Otrc le pire de la bonne Valeniine.

22 octobre 1S29.

JE ne veux pas attendre le jour du courrier pour vous écrire, clière vicomtesse, parce que nous sommes si fort en mouvement avec notre société russe, que je ne puis compter sur ma liberté pour une journée quelconque. Nous avons été à la Cava, à Salerne et Pestum avec M"^ de Ribeaupierre. Je crois vous l'avoir déjà dit : nous étions douze personnes, mais il y manquait ma femme qu'un rhume retenait à Naples; cela faisait un grand vide, car elle est parfaite pour animer ces sortes de parties. Nous avions un artiste russe, un jeune homme de la même nation, blanc et rose, insignifiant et inconnu jusqu'alors, un officier aux gardes, aimable, un peu roué, mais bien pensant et plein d'esprit, qui nous tenait en belle humeur. Vous connaissez les autres individus. J'ai fait ensuite de mon côté une expédition particulière avec le jeune officier à Capri et à Sorrento; nous avons fait au retour la route des montagnes de Sorrento cà Castellamare. C'est à se casser le cou, mais les sites sont admirables; si vous venez l'été prochain à Naples (sans préjudice de l'hiver à Rome ) je vous conduirai à Capri. J'en suis revenu enthousiasmé, l'imagination pleine de rochers et de précipices; j'en ai rêvé la nuit! J'ai vu Tibère

i5<5 CORRESPONDANCE.

signant des arrêts de mort sur ce haut rocher sur lequel il a laissa de nombreuses traces de son horrible souvenir. Le ciceronj qui nous conduisait nous a montré un endroit, où, selon lui, Tibère faisait ranger ses nombreuses victimes et les faisait jeter de mille pieds de hauteur dans la mer. On prête volontiers aux gens riches : je n'ai pas cherché à le contredire. On a trouvé depuis peu une ciiambre de mosaïques, et un corridor pavé de la même manière ; le tout si parfaitement conservé, qi'on dirait l'ouvrage récemment fait. Le coriidor est en pente douce, évidemment construit pour épargner la fatigue d'un escalier au divin Empereur. Plus bas on a retrouvé le même corridor qui sort d'une montagne de débris et aboutit à la chambre dont je vous ai parlé, et où l'on trouve aussi deux colonnes de marbre Cipolino. Si l'on continuait les fouilles, on découvrirait certainement des objets intéressants. Je ne puis vous dire le charme que j'éprouve à visiter ces restes d'antiquité ; les temples de Pestum ne rappellent aucun homme célèbre, aucun événement, mais ils parlent des siècles sans nombre qu'ils ont bravés seuls au milieu d'un désert, ils restent debout au milieu d'une ville dont les ruines sont cachées sous l'herbe et gardent le silence sur leur origine.

En retournant à Salerne, je regardais encore de loin ces imposants squelettes des temps fabuleux et je leur promis de revenir les voir avec vous ; ne me faites pas manquer à ma promesse ; si j'ai le bonheur de pouvoir l'accomplir, je leur dirai

un éternel adieu. Depuis qu'ils existent, ils n'auront jamais reçu l'hommage d'une admiration plus sincère que la mienne, ni de visite plus aimable que la vôtre.

Que vous dirai-je de notre visita à Baïa, à Cumes, au lac d'Averne, à celui de Fusaro, l'Achéron de Virgile, où nous avons mangé d'excellentes huîtres? Ces huîtres me ramènent terre à terre à vous dire que j'ai loué un vettiirino pour le 29 du courant, lequel doit nous transporter à Rome dans quatre jours. Je retourne à Rome avec plaisir, et je quitte Naples avec regret. Je m'abandonnerais avec plaisir à passer le peu d'hivers et d'étés que Dieu me réserve dans la première et la seconde de ces deux villes enciiantées, quoique je n'aie eu que bien peu de commerce avec leurs habitants.

Notre société russe était fort bien composée et nous a suffi à Naples ; cependant je dois avouer que les Napolitains des deux sexes sont plus affables et plus sociables que les Romains. Ce jugement tient peut-être à notre manière d'être à nous, et à des circonstances particulières ; dans l'une et l'autre ville les liaisons se sont bornées à quelques visites assez rares, mais je suis sincèrement et cordialement attaché au golfe de Naples et à tout ce qui l'entoure, et je pense avec plaisir que le Colisée me recevra à bras ouverts. Je reviens de chez M. de Blacas qui m'a reçu comme aurait pu faire le Colisie. Il faut que vous sachiez que le noble duc a toujours eu beaucoup de bienveillance pour moi ; c'est une connaissance de 2(3 ans, faite à Pétersbourg; quoique je ne sois pas

Î58 CORRE3PO>JDANCE,

totalement de son avis sur tout, il y a de l'analogie dans nos opinions. Il faut estimer par force les hommes qui sa dévouent comme lui et qui font de si grands sacrifices, sans pour cela jeter la pierre à ceux qui pensent autrement. Quel est l'insensé qui oserait juger les opinions et les consciences dans ce moment difficile? Mais il me semble qu'il y a bien d'honnêtes gens dans l'erreur au moment présent, je ne parla pas des coquins; ils font la fausse monnaie et les honnêtes i,'ens la débitent. Au moment de notre plus confiante conversation avec le duc, la porte s'est ouverte et j'ai vu entrer M. et M""= de La Ferronnais. — Nous mettrons un point ici, m'a dit le duc ; la suite cependant n'aura plus lieu, car il part demain pour rejoindre le Roi

Le comte de La Ferronnais a été au Vés'ive et a monté à pied le cône sans en souffrir. Il y retourne la nuit prochaine, pour voir le phénomène, devenu plus intéressant depuis quelques jours; il y a plusieurs irruptions de lave dans l'intérieur du cratère et le feu s'aperçoit souvent depuis Naples.

On nous écrit de Péiersbourg que l'EJnpereur Nicolas a reçu M. Attalin, non point comme Empereur, mais comme ancienne connaissance de Paris, et comme grand Duc; il l'a reçu, dit-on, dans son cabinet et en surtout. Je doute un peu, à vous dire le vrai, de cette nouvelle ; car d'après ses instructions qui sont connues, M. Attalin ne devait pas accepter ce mode de réception ; le temps expliquera bientôt la chose, car cet envoyé doit être de retour à Paris a l'heure qu'il est.

Natalie fait de l'aquarelle nuit et jour; vous serez très-contente de ses progrès, vous en aurez une idée quand vous saurez que nous avons copié avec elle le même paysage, et que le vieux artiste a eu le déboire d'èire évidemment surpassé, elle a une sîireté de main et une facilité rares. Pauline compte prendre le même maître qui est excellent; elle a fait de nombreuses esquisses au trait qui sont parfaites pour la netteté et l'exactitude, mais elle ne sait pas encore finir, je suis siîr qu'avec ce maître elle fera des merveilles. Je vous donne ces nouvelles pour exciter votre émulation, ne vous laissez passurpaser; je veux que vous soyez toujours notre premier peintre de société. Je n'oublierai pas votre clair de lune, vous \i trouverez prêt en arrivant à Rome, ce sera mon premier ouvrage romain, mais les yeux me manquent, ma main devient incertaine, il faut que je m'empresse à vous obéir.

J'ai bien fait de commencer ma lettre aujourd'hui, car demain jour de poste, M. de Ribeaupierre nous engage à aller dîner au bord du lac Fusaro, ma femme a accepté. Les artistes partiront de bonne heure pour dessiner le lac Averne et le Lucrin, depuis la hauteur où lechemm passe. Les deux demoiselles Ribeaupierre, Natalie et moi prendrons les devants avec M. Riprinsky, artiste russe, il n'y manquera que vous

Arthur est fort désireux de retourner à

Rome, parce qu'il y retrouvera son cheval de bois; mais, ainsi que son père, il regrette Naples, où il

laisse un âne charmant sur lequel il promène chaque jour depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse.

J'ai encore le temps de noircir cette page et je veux vous raconter une anecdote que je tiens d'un batelier de Sorrenlo : le brave homme reçut l'ordre, il y a quinze jours, de tenir son bateau prêt à quatre heures du matin. A quatre heures et quart il vit arriver une jeune Anglaise accompagnée d'un gentleman, le même qui avait loué le bateau. La demoiselle avait inutilement sollicite de ses parents leur consentement à son mariage avec le jeune lord, elle n'était pas majeure et se voyait forcée d'attendre : malheureusement la patience était la seule vertu qui lui manquait, ce qui explique suffisamment leparti qu'elle prit de décamper avec son amant. La nuit était affreuse, une pluie battante en augmentait l'horreur, le shiko soufflait avec violence.

Et leur barque pouffèe p.ir le vent furieux, Tantôt jusqu'aux enfers et t.intôt jusqu'aux Cieux

menaçait de les engloutir.

Cette situation périlleuse, au lieu d'arrêter leur épanchement mutuel, ne fit que l'augmenter, au point qu'ils se mirent tous deux à dcgobiller, l'un à bâbord, l'autre à tribord, jusqu'au moment où ils débarquèrent auprès de la Vittoria à Naples, au même endroit où nous nous sommes embarqués un jour, Natalie et moi avec vous, sous de meilleurs auspices, pour aller à l'école de Virgile. Vous

CORRESPONDANCE. l6l

regretterez comme moi que !a narration du batelier finisse au moment où l'histoire pouvait devenir plus intéressante, mais vous y suppicrez facilement, puisque toutes les aventures de ce genre, ainsi que la plupart djs pièces de musique, finissent toujours d'une manière triviale et que tout le monde sait par cœur.

Commiiniqut'e par 31'^ le colonel Huber-Saladin.

A MONSIEUR HliBER-SALADlN, A MONTFIEURY, CANTON DE GENÈVE.

Naplas, 12 novembre 1S29.

JE ne veux pas laisser échapper la bonne occasion que veut bien me fournir M"'' Schaul, sans vous écrire quelques lignes, Monsieur, pour me rappeler à votre souvenir et vous demander de vos nouvelles. Je n'en ai plus aucune de Genève depuis bien longtemps, et j'ai à cœur de ne pas laisser rompre le fil qui me lie à quelques-uns de ses aimables habitants, quoique, parmi les rêves agréables que je fais souvent, celui d'un séjour à Genève occupe un des premiers rangs, et que je n'en perde pas l'espoir ; cependant le temps passe, l'âge avance et dans l'attente d'un douteux avenir, quelques lettres de temps en temps servent à en faire oublier l'incertitude. Parmi les aimables ha-

bitants de Genève dont je vous ai parle, il en est un que je vouJra's bien connaître, c'est l'auteur de la Bibliothèque de mon oncle, charmant opuscule, que j'ai lu avec le plus grand plaisir. Je l'ai reçu de Turin avec trois autres plus petits encore, et dont le troisième est maintenant en course dans Naples ; il a le plus grand succès. Je pense que les quatre opuscules sont du même auteur qui se déclare votre compatriote ; ils me sont parvenus sans lettre d'avis, en sorte que j'ignore si l'auteur anonyme a feint d'être Genevois pour se cacher, ou s'il est réellement de Genève. Vous voudrez bien m'en instruire, car dans la dernière supposition, vous le connaissez sans doute Je vous prie en ce cas de lui dire que, malgré sa supériorité en flânerie, j'ai quelques droits, en ma qualité de flâneur reconnu, de faire sa connaissance, et, pour le lui prouver, je lui apprendrai que j'ai un genre, une manière d^ flâner qui m'est particulière et que peut-être il ne connaît pas : elle consiste à m'appropricr les ouvrages qui me plaisent sans m'en apercevoir, et à m'imaginer que c'est moi qui les ai faits ; cett.; illusion va au point que, lorsque j'entends quelqu'un faire l'éloge d'un livre de quelque genre qu'il soit, pourvu qu'il me plaise souverainement, j'éprouve un mouvement d'amourpropre Satisfait qui me rend très-heuroux. En conséquence j'ai fait lire les opuscules à tous les Français distini^ués qui sont ici. M, de la Ferronays et sa famille, M. et M""'" de Marccllus les ont goiilés comme moi, et lorsqu'on en fait l'éloge, je souris modestement et je crois même que je

CORRESPONDANCE. Ifîj

rougiraiSj si mon sang n'était pas déjà un peu coagulé par l'âge.

C'est assez flâner, il faut vous parler de choses qui puissent vous intéresser : en premier lieu je vous dirai q;ie le prince Lancelloti a failli de mourir à Rome ; il vient d'arriver pour achever sa convalescence à Naples; il parait et l'on assure qu'il a grandi encore pendant sa maladie, ce qui fait que la princesse paraît encore plus petite à côté de lui. La Romagne et les Romains sont tranquilles, au moins en apparence, c'est une véritable léthargie; on ne parle pas plus d'eux que s'ils n'existaient pas. Rome est un désert; les étrangers craignant de nouveaux troubles ne font qu'y passer et se rabattent sur Naples où ils fourmillent aujourd'hui ; on en attend un grand nombre d'autres qui s'annoncent pour l'hiver, les uns fuyant le choléra, les autres fuyant le régime politique actuel; quant aux Anglais, ils se fuyent eux-mêmes, et se retrouvent à leur grand regret; à Naples, comme partout, ils s'amusent à faire renchérir les appartements en les payant le triple de leur valeur.

Je suis logé dans le palais Esterhazy, où je crois que vous avez habité ; nous y menons une vie assez douce. Les Napolitains sont plus sociables et en général plus affables que les Romains; s'ils l'étaient moins, le climat, la beauté du site feraient encore donner la préférence à Naples sur Rome; cependant cette dernière offre des plaisirs plus solides et plus raisonnables, on aime Rome comme on aime une femme belle et vertueuse, bonne mé-

nagère, et Naples comme une maîtresse joyeuse dont l'unique affaire est k plaisir. Il faudrait vivre à la fois à Rome et à Naples, si cette espèce de bigamie était possible.

Adieu, Monsieur, conservez-vous, donnez-moi de vos nouvelles, et croyez aux sentiments que vous avoués bien sincèrement...

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