‹ Œuvres inéditesChapitre 50 sur 57 · A LA VICOMTESSE DE MARCELLUS · texte numérisé non relu

A LA VICOMTESSE DE MARCELLUS

Rome, 25 novembre 1S29.

Je vais vous parler de nous et de

Rome, où nous sommes assez bien établis depuis le 10 du courant, dans un joli petit logement sur la place Barberini, au milieu des sculpteurs et des artistes. Je vois de ma fenêtre celle de l'atelier de Granct. Aussi lui ai-je porté votre lettre aussitôt qu'elle m'est parvenue; il a été enchanté de la recevoir et m'en a paru si touché, il m'a dit tant de bonnes choses de vous, qu'il a tout à fait gagné mon cœur. J'espère le voir souvent.

Ma femme n'a point encore pu se résoudre à voir le monde et n'a d'autre connaissance que M""^ de Mcnou qui est fort aimable pour elle ; j'y vais de ma personne quelquefois d.mc ses jours de réception ; elle a des lundis très-agréables, où toute la ville abonde, y compris les artistes les plu» distingués, Schnctz, les Vcrnet, etc.

Nous vivons tranquillement : la matinée est employée à peindre avec Natalie, ma femme veille au ménage, ou bien nous faisons quelque course de curiosité dans les galeries et aux antiquités. La journée passe, mais nos soirées sont un peu tristes, nous n'avons plus la ressource consolante de la villa Luchesini, qui était comme un port aux jours de l'orage. De temps en temps de tristes souvenirs reviennent tout à coup, et alors ma pauvre femme pleure comme aux premiers jours, mais sans verser de larmes, car elle n'en a plus; lorsqu'elles doivent couler, une violente douleur de tête les remplace

Votre portrait fait nos délices; il est encadré de manière à être transporté facilement ; tout le monde le reconnaît, mais je ne vous cache pas que mon amour-propre de peintre est bien souvent blessé lorsque je le montre sans m'en avouer l'auteur, car alors j'entends toujours dire « cela ressemble, mais elle est mieux. » Bruloff l'a gardé une demiheure dans ses mains, sans pouvoir en détacher ses yeux ; il désapprouve la coitlure qui dérange ses souvenirs, ne vous ayant jamais vue coiffée ainsi. Son enthousiasme nous a beaucoup amusés. Il a tant de choses commandées par la Cour de Russie, qu'il a renoncé aux portraits et refuse tout le monde, mais aussitôt que vous paraîtrez à Rome, il laissera tout pour entreprendre le vôtre, certain de faire un chef-d'œuvre. C'est un original très-amusant et qui a vraiment du génie.

Que vous dirai-je de Rome? Vous le connaissez, c'est un séjour enchanteur; je conçois comment

l66 CORRESPONDANCE.

tant de personnes s'y oublient. J'en aurais mieux joui dans d'autres circonstances et dans un âge moins avancé. Je fais quelquefois des promenades solitaires au Colisée, Ces jours passés, j'ai visité l'église des Chartreux (qui est tout près ds chez moi) dédiée à Notre-Dame des Anges et bâtie sur les vastes ruines des Thermes de Dioclétien, J'ai passé une heure à rêver autour de ces restes intéressants, et si les ombres des anciens Romains reviennent quelquefois visiter leurs demeures dégradées, ils éprouvent sans doute quelque chose d'analogue à ce que je s.;ntais, de tristes souvenirs du passé, des regrets, sans présent et sans avenir, car les jouissances sont toutes empoisonnées par une pensée toujours présente et que l'avenir n'effacera pas!

A LA M î. M E .

Rome, 19 décembre 1820.

J'espère que ma dernière lettre adressée ;\ Adour vons sera parvenue et aura commencé à vous donner une idée de la vie que mènent à Rome vos amis les émigrés de Saint-Pancrazio. Autant qu'il m'en souvient, cette lettre était assez longue et contenait des détails que peut-être je vous répéterai dans celle-ci. Si je rabâche, j'ai de bonnes raiHons par devers moi, car outre que je suis d'âge

CORRESPONDANCE. Ifî/

compétent pour cela, j'ai tant de plaisir à vous écrire qu'il me semble que je jase, ce qui fait que je n'ai pas le temps de mettre de l'ordre dans mes idées ....

Votre recommandation à Granet a fort bien réussi, il vient souvent rompre notre trio du soir et paraît se plaire avec nous; il a enrichi l'album de Natalie d'un dessin charmant, dans une de nos soirées. Un sculpteur, M. Trantanove, vient aussi souvent, il a une voix charmante et extraordinaire en ce qu'il chante la basse-taille et le soprano. Vous l'avez peut-être entendu, c'est un véritable phénomène dans ce Renre; il a laissé chez nous une guitare pour chanter quand on l'en prie

Vous nous laissez encore dans l'inquiétude sur voire destinée future; je lis attentivement les journaux pour tâcher d'y trouver l'avenir, et je n'y vois que des contradictions qui me laissent plus incertain qu'auparavant. Le résultat définitif de mes spéculations est une mer de regrets, de désirs de vous revoir, sans la moindre espérance.

Votre portrait est là, sur une table, nous le regardons souvent, et après dîner je place devant lui un peu de raisin, ou bien des châtaignes, une poire, qu'il regarde d'un air dédaigneux ; l'ingrate Natalie a mangé une des châtaignes, ce qui nous a brouillés pendant dix minutes....

l68 CORRESPONDANCE.

A LA MÊME

Rome, i8 février 1S50.

MONSIEUR de Belloc vient d'envoyer à ma femme la belle cassette ornée de la vue de la villa Fatinelli. Vous ne vous ferez jamais une idée juste du plaisir que vous avez fait à toute la famille; c'est un véritable portrait des plus ressemblants. En attendant que Sophie vous remercie, je veux vous en témoigner pour ma part toute ma reconnaissance. J'ai tout de suite fait appeler notre voisin, le bon Granet, qui a été enchanté comme nous de l'ouvrage, mais il n'a pu éprouver le même sentiment, il n'a pas été paroissien de Saint-Pancrace. Combien de souvenirs, de regrets et de plaisirs ce petit tableau n'a-t-il pas réveillés dans le cœur de vos amis, chère vicomtesse; il faut convenir que vous savez obliger, et je connais si bien votre cœur, que je suis sûr du véritable plaisir que vous avez éprouvé lorsque vous avez vu votre paysage bien encadré sur la jolie boîte, et que vous avez pensé à toute la joie que nous aurions de le recevoir

Je deviens triste en réfléchissant que nous ne vous attendons pas. Voulez-vous savoir ce que nous faisons à Kome? Depuis quelques jours nous somme» lancés dans le monde : il y a tous les jours de» bals; nous avons profité de trois seule-

Correspondance. 169

ment, mais ils étaient superbes. Celui d'avant-hier, chez milord Sbursbiiri, était d'une magniliceiice sans pareille; la maîtresse de la maison avait plus de diamants que Notre-Dame-de-Lorette. Il a eu lieu dans les grands appartements du palais Colonna; des quadrilles représontaicnt toutes les nations : M""* de Lutzoff, M"'^ di Menou, M"'* de Neuville et Natalie en composaient un du siècle de Louis XIV; M""' de Menou croyait de figurer M'"" de Sévignc. Les personnes qui n'étaient pas en costume de caprice étaient en uniforme ou en habit habillé. Un grand souper a suivi ; tout était en profusion, élégant et bien ordonné; c'est la plus belle fête de particulier que j'aie jamais vue. J'attends avec impatience le mercredi des Cendres, car je n'ai pas d'autre plaisir dans ces fêtes que celui de voir danser ma chère Natalie, et quoique ce plaisir soit très-réel, le repos vaudra mieux.

Pendant l'heure de la course des chevaux, où j'ai laissé aller mes dames avec Arthur, nous avons été avec Granet dessiner sur les ruines du mont Palatin. C'était une paix, un charme répandu autour de nous, une solitude parfaite! Je suis sîir que vous auriez balancé entre le Corso et les Orti- Farnesiani, si vous aviez été à Rome. Quand je dis que j'en suis sûr, c'est-à-dire que j'en doute un peu, en songeant qu'au Corso on vous aurait lancé des confitures et des bouquets ; vous auriez passé triomphante à travers un murmure d'applaudissements et d'envie. Hélas! le mont Palatin serait resté désert, et ce qui me porte à le croire, c'est qu'en me représentant ce tableau, j'ai moi-même

envie de me promener au Corso, mais ma femme s'y oppose et veut vous remercier elle-même.

A LA MÊME

Rome, 23 mars 1830.

JE ne sais si ma femme pourra vous écrire aujourd'hui , clière Valentine, en réponse à votre toute aimable épître. C'est un jour de courrier pour la Russie et le temps manque, mais j'ai à cœur que vous trouviez une lettre de vos amis en arrivant à Adour, ou que du moins elle ne tarde pas à vous y rejoindre, pour entretenir dans votre coeur cette précieusj chaleur d'amitié dont les expressions nous rendent tous si heureux. Vos aimables épîtrcs sont lues et relues et retournées de tous les côtés, pour ne rien laisser échapper de ce qui est écrit sur les marges, à peu prés comme les enfants lèchent le plat après avoir mangé la crème qu'il contenait. Les lettres de nos amis ont le double avantage de les rappeler plus vivement à notre imagination, et de nous faire oublier pour le moment les tristes réalités qui nous entourent. Si vous pouviez 'm'écrire une lettre assez longue pour être lue jusqu'au moment de vous revoir! Que dites-vous do ce souhait impertinent? C'est que mes châteaux en Espagne sont toujours dans le grandioso, et ceux que mon cœur bâtit sont si

beaux que jamais aucun architecte n'en a rêvé de semblables.

Vous avez raison, ah ! bien raison, de regretter Rome et l'Italie. Je regrette moi-même de ne l'avoir pas connue plus tôt, surtout Rome, car je ne compte pas la triste ville de Pise pour l'Italie. J"y ai perdu trois ans, pour y apprendre que la beauté du climat ne suffit pas pour embellir la vie. Rome est la patrie de mon choix, elle sera la patrie de mon imagination, lorsque je n'y serai plus. Sur les bords glacés de la Neva, je rêverai le Colisée, la villa Pamphili toute couverte de tulipes et d'anémones. Je croirai sentir l'odeur des violliers sauvages qui couronnent les ruines des Thermes de Titus et de Dioclétien. Mes nombreuses esquisses me rappelleront les beaux sites dont je serai séparé pour toujours, et de temps en temps je jetterai un triste regard sur le petit tableau de la villa Fatinelli.

Le 6 avril.

J'en étais là de ma lettre, et je croyais ne pas l'abandonner avant que les quatre pages ne fussent pleines, mais qui peut être à l'abri des ennuis et des ennuyeux? Ensuite une partie de plaisir improvisée m'a empêché de la repr>:ndre : le prince Gagarin me proposa de l'accompagnar à Grotta- Ferrata, où il allait passer quelques jours avec le bon général Wenspeare, que peut-être vous connaissez, le duc de Santa-Croce nous y a rejoints. Ma femme et M""' de Menou y sont venues dîner deux fois avec Natalie pendant le séjour que j'y

ai fait ; nous avons fatigué tous les ânes du voisinage, l'ai usé mes jambes et mes crayons, enfin mon temps s'est écoulé très-agréablement dans nos courses; M"'" de Menou m'a fait voir à Montalto, je crois, un endroit où vous avez dessiné avec elle. Je m'approchai du parapet contre lequel vous vous êtes sans doute appuyée, et je fermai les yeux pour évoquer plus vivement votre souvenir. Il me semble en effet vous voir auprès de M"'^ de Menou, mais vous aviez l'air de vous moquer de moi, et lorsque j'ouvris les yeux, toute la société était déjà bien loin, je ne vis plus que l'herbe qui verdoie et le soleil qui poudroie, et je me mis à courir pour rejoindre mon âne, en me moquant aussi de moi-même. Aujourd'hui toute la société russe dîne chez le prince Gagarin pour fêter l'arrivée de la princesse Sophie Woldonsky qui est arrivée hier et repart demain ; elle est parfaitement guérie et plus allante que jamais. Tout ce monde, excepté la princesse, se prépare pour les cérémonies di la semaine sainte, et cherche des protections contre les féroces Suisses. Les Anglaises, plus nombreuses cette année, brûlent de boxer avec ces redoutables gardiens de l'ordre. Je me dispenserai avec d'autant moins de regret d'y assister, que Sa Sainteté est indisposée et se contentera de donner la bénédiction au peuple le dernier jour.

Ma femme et N. Italie ont été aujourd'hui aux obsèques du cardinal de la Poinmaglia qui est mort à quatre-vingt-cinq ans, et ne sont pas encore revenues

On veut absolument qu'Arthur prenne les bains

de mer, quoiqu'il se porte à merveille. Ce dcplacement me coûte, je voudrais cesser cette vie ambulante qui me devient tous les jours plus à charge, mais ces désirs de repos, de jouissances paisibles sont de véritables chimères.

Celte masse d'événements qui composent la vie ressemble à un ballon volant qu'il est impossible de diriger et qui mène toujours où on ne veut pas.

Vous croirez peut-être que je vous écris toujours en date du 6 avril, mais non, c'est aujourd'hui le samedi saint, j'ai laissé aller mes dames à Saint- Pierre, où elles trouveront des protecteurs, et j'ai résolu pour cette fois de ne pas manquer le courrier d'aujourd'iiui. Natalie a promis de ne pas y retourner l'année prochaine, à cette condition ma femme se sacrifie cette année; elles sont partout et voient tout. Hier soir, je les ai accompagnées au Colysée par le plus beau clair de lune. Nous avons trouvé plus de vingt voilures à la porte et toutes nos connaissances dedans. Outre l'eflet mystérieux de la lune qui semble agrandir les objets, il faisait beau voir paraître et disparaître L's flambeaux des curieux dans ces ruines gigantesques. C'est selon moi un des beaux spectacles dont on puisse jouir à Rome : nous avons aussi vu les statues du Vatican aux flambeaux. On en jouit mieux qu'au jour, parce qu'on dispose de la lumière, et que d'ailleurs on ne vous montre que les plus belles choses, ce qui est un grand avantage pour moi, car en voyant successivement, et presque à la fois, ces marbres innombrables, mes yeux finissent

par se pétrifier aussi et je ne distingue plus le bon du mauvais.

On nous donne, ou du moins on nous laisse apercevoir uns bonne nouvelle, le mariage de l'excellente Pauline. Dieu veuille que cette affair© se termine! J'en aurais plus de joie que si je me mariais moi-même, et c.-la lui en fera bien davantage à elle-même.

Vous nous écrirez de la campagne; l'ami Granet médit que le pays n'en est pas très-beau, mais une bonne paysagiste comme vous peut arranger tout, en ajoutant quelques arbres par ci, par là.

Adieu, chcre bonne Valentine, je vous baise respectueusement les mains et suis ainsi que les miens tout vôtre.

Page 1