‹ Œuvres inéditesChapitre 51 sur 57 · A LA M K M E · texte numérisé non relu

A LA M K M E

luin (ou juillet) 1850.

SI j'avais pu courir après ma lettre à Granet, lorsque j'ai reçu la vôtre, chJre vicomt.'sse, je l'aurais fait de bon cœur. Je vous y reprochais de ne nous avoir rien dit au sujet de votre retour en Italie, et voilà que j'apprends de vous que Natalie aurait dîi recevoir une lettre de Milan, qui sans doute est restée à Rome avec beaucoup d'autres, car nous sommes sans lettres de Russie depuis trois semaines. Ma femme est dans des

transes mortelles au sujet de sa sœur; c'est la première fois depuis quatre ans qu'un semblable retard a lieu, car dans cet intervalle de temps, nous n'avons pas perdu une seule lettre et lorsqu'une semaine se passait sans en recevoir, nous en avions deux la semaine suivante; ajoutez à ce qu'il peut y avoir de fondé dans ces inquiétudes, tout ce que l'imagination de ma pauvre Sophie sait créer de fantômes, et vous aurez une idée de ses alarmes.

Je devrais recommencer ma lettre déjà barbouillée, car on nous apporte les lettres désirées : elles étaient depuis huit jours à la poste sous la lettre X. Maislre, née Zagrieskj'. C'est notre chère Natalie qui, à la pointe de son esprit, a deviné ce quiproquo et nous a tirés de peine.

J'ai toujours avoué que les dames ont plus d'esprit que les messieurs, et les demoiselles plus que les dames, parce qu'elles sont souvent dans le cas de deviner ce que les autres apprennent tout naturellement. Or donc, puisque nous voilà tranquilles, je commence ma lettre. Sans doute vous viendrez ! Comment pouvez-vous en douter un seul instant, l'occasion de venir avec M. de la Ferronnays est si belle ! Je vous dirai même que vous ne logerez pas à la Vittoria, mais à la grande Bretagne, voici pourquoi. En plaçant une planche sur un des balcons de l'auberge au troisième étage, on arrive sur le toit de l'hôtel Théodore où nous logeons, à la troisième maison sur la Chiaïa. Je veux seulement vous faire comprendre combien il me sera facile d'aller vous faire ma cour en passant par

la porte pour ne pas vous compromettre. Ce serait cliarmant si vous logiez là, c'est comme si nous Otions dans la même maison, vous pourriez venir dîner chez nous sans toilette obligée, lorsque vous auriez un bon mouvement d'amitié, c'est-àdire tous les jours et à pied.

Ma femme a si bien expliqué la manière de préparer les petits pois avec de la laitue comme chez vous, que notre cuisinière les fait à ravir, et nous vous attendons pour nous apprendre à faire ce bon petit plat de douceur à la glace composé de liUlifruti qui nous rappellera vivement la villa Luchezini. Une autre raison pour préférer la grande Bretagne à la Vittoria, c'est que la première est au midi : les Napolitains m'ont fait comprendre pourquoi cette situation est préférable au couchant. Comme le soleil en é:é est presque perpendiculaire à midi, il n'entre jamais dans les chambres qu'à un pied de la fenêtre, en sorte qu'au moyen des jalousies on ne l'aperçoit pas du tout et il n'échautîe pas ks murs qu'il frappe en rasant; au lieu qu'au couchant, depuis midi il devient de plus en plus incommode et finit par arriver jusqu'au fond des chambres; il échaull'e tellement les murs que les nuits deviennent brûlantes. Le fait est que nous ne sentons point la chaleur; notre appartement est toujours rafraîchi par une brise de mer, et vous jouirez du même avantage à la grande Bretagne. C'est un grand hôtel où le comte de la lerronna\s peut loger aussi. Voilà donc qui est décidé, v<)iisvicndrc\ cl vous h)gcrc\ à la ^raiiJc Bretagne.

Nous n'avons encore fait aucune course, je vous attends pour dessiner le temple de Sérapis. En allant chez M. de Ribeaupierre, à Capo di Monte, il V a un paysage sublime et tout fait, il n'y a qu'à le coucher sur une toile. Nous irons passer deux jours à Sorrento; le duc de Serra Capriola nous oflfre sa maison, il n'y a que les quatre murs, mais que faut-il de plus à des artistes? l'enthousiasme y sera plus au large. Nous avions le projet d'y aller avec Natalie qui est toute de feu pour la peinture, mais nous vous attendons. Nous pourrons aller à Ischia par le bateau à vapeur qui va et vient dans la journée, ou bien enfin nous ne ferons rien de tout cela, et nous serons heureux de vous voir, de vous regarder et de vous entendre. Je ne dirai pas le mot de peur d'intercepter une de vos syllabes, et je ne vous perdrai pas de vue, crainte qu'un de vos mouvements, une de vos mines ne m'écliap ent.

Vous savez donc que M. de Ribeaupierre est fixé à Constantinople. M"" se flatie qu'il reviendra en octobre, mais il est probable qu'elle espère en vain. On dit qu'il est décidément nommé à demeure; vous savez aussi qu'il a été avancé dans sa carrière, il est Conseiller privé actuel, ce qui en Russie correspond au grade de général en chef dans le militaire. L'Empereur avec toute sa puissance ne peut plus l'élever que d'un gradin. C'est pour lui dorer la pilule, car sa mission n'a rien d'agréable dans ce moment, et je suis siir qu'il préférerait à son nouveau grade la mission de Rome ou de Naplcs où il pourrait vivre en famille. Je le dé-

siierais aussi pour nous, c'est un des plus aimables hommes que je connaisse, et j'aime de jour en jour davantage M"»"^ de Ribeaupierre; c'est une femme qu'il faut étudier et bien connaître, mais lorsqu'on y est parvenu, on n'a pas perdu son temps. Elle paraît affectionner beaucoup ma femme, ce qui fait que je lui serais éternellement attaché pour cela seul, et c'est aussi pour cela que je vous aime de toute la force de mon cœur, chère Valentine, parce que vous avez su apprécier ma Sophie, et que vous lui portez une véritable affection. Par ce que je viens de vous marquer, vous pourrez écrire à M. de Ribeaupierre à Constantinople et être bien sûre qu'il y attendra et recevra votre lettre. Je pense souvent à ce destin qui contrarie tout le monde ici-bas et qui fait que M. de Ribeaupierre ne sera nullement charmé de son avancerhent qui fera crier de jalousie ses collègues. Votre lettre ne nous explique point votre retour en Italie. Pauline a écrit vaguement à Natalie que vous retournerez àLucques, mais pourquoi et comment? c'est ce que je voudrais savoir. A-t-on rétabli la mission de Lucques, ou M. de Marcellus ne revient-il que pour prendre congé définitivement, comme vous me l'aviez marqué une fois ? Votre mystérieuse existence poliiiquc qui peut être ne vous convient pas en tout, sourit assez à mon imagination. Cela vous donne quelque chose d'aérien. Vos rapides voyages me font penser que vous ne touchez pas à la terre et me donnent l'espoir de vous voir entrer par ma fenêtre avec la brise de mer qui soulève les rideaux de ma chain-

CORRESPONDANCn. 179

bre. Vous nous dites q'ue S. A. R. court encore les champs; on nous écrit des bains de Lacques qu'on l'y attend Une de vos compatriotes russes à laquelle il faisait deux doigts de cour l'an passé y est déjà et s'ennuie mortellement ; pour se distraire, elle a adopté huit enfants, c'est bien huit que je veux dire, elle les habille et déshabille, et les nourrit. Pour tuer le temps, ce qui lui en restj (du temps), elle le consacre à ses chiens. Ma femme m'arrache la plume malgré sa main malade

11 faut cependant finir ce volume : Natalie

me dit : « écrivez-lui encore quelque tendresse. » mais il faut être discret, toutes vérités ne sont pas bonnes à dire. Je veux cependant vous parler encore du bon Granet : il avait le projet de finir son tableau dans son atelier, a-t-il changé d'idée? Le Pape vous permettra facilement de visiter les Chartreux, surtout si vous le lui demandez vousmême : cela serait utile à ces bons religieux, car un chartreux peut-il être sîir de sa vocation avant de vous avoir vue ? — faites demander Bruloff ; il a fait le portrait de ma femme et le mien, tous deux très-ressemblants ; il a encore chez lui celui de Natalie qu'il vous montrera; nous vous avons écrit combien il est désireux de faire le vôtre.

Donnez-nous des nouvelles de M. de Forbin. Je finis enfin en me mettant à vos pieds et en me rappelant au bon souvenir de M. de Marcellus.

jSo CORRESPONDANCE.

A LA MÊME

Naples, août 1850.

NOUS sommes encore tout troubles d'un nouvel accident qui aurait pu nous être funeste, mais qui a fini heureusement. Hier à minuit, en revenant de la Floridia, notre voiture a heurté une pierre, le cocher est tombé avec les brides des chevaux qui ont pris le mors aux dents. Le domestique qui était à côté de lui n'a pas tardé à tomber aussi. Les chevaux, au lieu de prendre la route de Naples, ont pris celle de Pausilipe. Nous avons fait un bon quart de lieue sur un pavé à moitié rompu, au grand galop, nous attendant à chaque tournant et à chaque instant d'être mis en pièces, nous et la voiture. Ma pauvre femme criait fermât'?, fennalCj et ses cris me faisaient plus de mal que le danger que nous couiions. Nataiic avait pris le bon parti et priait Dieu. Enfin les chevaux, qui apparemment ne voulaient nous faire qu'une mystification, se sont arrêtés tout à coup à l'aniîle d'une maison contre lequel la roue a frappé. M. de Bontourlin ouvre la portière et descend aussitôt, puis Natalie qui tombe de son long cl se lait une bonne déchirure au bras, puis Sophie qui sort heureusement. Nous voilà donc à minuit et demi dans un désert, sans domestique ni cocher, ne sachant où donner de la tête, et croyant nos pauvres gens

CÛRRESPOXDANCK. iBl

morts ou estropiés. J'ai laissé M. de Bontourlin avec ma femme, et, accompagné de la chère Natalie, nous avons été à la recherche des blessés. Nous étions fermement persuadés d'être sur le chemin de Naples, et nous espérions voir arriver les voitures du bal, mais je reconnus bientôt notre erreur ; après une demi-heure de marche, nous trouvâmes deux jeunes ducs de Carminiano qui avaient un cabriolet à un cheval , un cocher du ministre d'Angleterre et nous retournâmes tous ensembls à la voiture. Sophie était déjà entourée de paysans à la face rébarbative qui l'effrajaient plus que la solitude. Bientôt la voiture de M. de Bontourlin qui avait rencontré Gaétano qu'on emportait à Naples revint sur ses pas et notre angoisse finit là. Gaëtano est blessé au pied assez grièvement et tout meurtri, Natalie a le coude et le bras écorchés et souffre beaucoup, mais il n'y a aucun danger.. .

Je continuerai de vous écrire à Rome, parce que je pens3 bien que lors même que vous n'y seriez plus, vos lettres vous suivront. Je ne vous parlerai jamais de politique, outre que cela fait trop de mal au cœur, il y aurait d'autres inconvénients. Pourvu que nous sachions que vous vous portez bien et que vous pensez à nous, cela vaudra mieux qu'un gros volume. Vous avez bien fait de prendre sur vous et d'aller dessiner; il ne faut pas se laisser déconcerter par le chagrin. Natalie a pris un maître d'aquarelle, M. Giganti, qui a beaucoup de talent. Je compte en profiter aussi pour apprendre ce joli genre. J'ai déjà copié un de ses

CORRESrONDANCF.

paysages. II me semble que dans ce genre on peut faire trùs-bien, mais qu'on ne faii jamais ce qu'on veut comme à l'huile, on profite du hasard et si on veut finir et copier exactement, on tombe dans la miniature.

Je me suis joliment ennuyé chez les Falconet où je n'ai trouve de connaissance que M. Fonton ; malgré tout son esprit et son amabilité, il devait la partager entre trop de monde pour que j'aie pu en jouir. 11 m'a donné à deviner pourquoi les révolutionnaires ont clioisi le coq pour emblème, je vous 1.; donne en quatre! — Ils ont, dit-il, choisi le coq en mémoire de celui qui chanta lorsque saint Pierre renia Jésus-Christ. Ce n'est pas si mal. J'espère que ce mot vous inclinera en sa faveur.

A LA M i; M E.

N.iplcs, 19 août 1850.

HiEa était un jour mauvais, chère vicomtesse, l'anniversaire de celui où vous vîntes la seconde fois à Livourne soutenir le courage de vos amis dans un grand malheur; c'en est un bien sensible pour nous de ne pouvoir être avec vous niaitiienant et d'essayer au moins do vous donner quelques consolations dans des maux qui paraissent sans reniide, mais que Dieu peut adoucir

CORRESPONDANCE. jSj

et même faire tourner à bien, car son bras n'est pas raccourci. J'ai l'air de vous faire un sermon, mais c'est que j'ai plus de foi et d'espérance en Dieu que de crainte du diable et de son lieutenantgénéral. Nous verrons qui aura raison. C'est un pas dangereux et difficile le long d'un précipice, il faut de la patience, du courage, et bien regarder oii l'on met le pied; personne ne saura s'en tirer mieux que vous

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