A LA M K M Ë
Komc, 2 1 décembre 1850.
. . . Lorsque vous recevrez ma lettre, les
papiers publics vous auront appris la révolution de Varsovie. Nous ne savons encore aucun détail. Il y a eu beaucoup de monde de tué : le général, gendre favori du grand-duc, c'était un homme détesté; le général Fencliow, brave homme, et d'autres assez marquants. On a nommé un gouvernement provisoire qui a été changé et remplacé par le prince Czariorisky, le prince Lobinski, et un autre dont le nom m'échappe. Ce sont de braves gens qui n'ont aucun mauvais antécédent. Comment cela finira-t-il? Nous voilà avec le choléra-morbus et la guerre civile. Quel régne orageux que celui de notre cher Kinpcreur! Ma femme n'en ferme pas les yeux. En attendant, la maladie diminue visiblement, elle n'a pas heureusement touché nos terres; les subsides arrivent et Home
CORRESPONDANCE. ipi
est tranquille et le sera longtemps, à moins d'une attaque extérieure. Quelques mauvais garnements ont bien voulu faire du bruit, mais ils ne sont pas même parvenus à alarmer nos vieux cardinaux ; on savait tout et on a fait arrêter quelques polissons, à la tête desquels étaient le jeune comte de Saint-Leu, qui a été enlevé et conduit chez son père à Florence, et le jeune prince de Montfort, âgé de dix-sept ans. Voilà les puissantes têtes qui conduisirent la conspiration. Gargarin a pris le petit de Montfort sous son égide et on l'a laissé chez ses parents. On n'en parle plus. Le peuple est affectionné au gouvernement et ne vit que de ses secours. Il n'est pas cent individus qui ne perdissent quelque chose au changement; il n'est aucun pays où l'on craigne moins de l'intérieur. Le projet des conjurés était, dit-on, de s'emparer du château Saint-Ange en y conduisant des prisonniers supposés pour faire ouvrir le guichet. On a trouvé les habits de la garde préparés, etc.
A LA MEME
Rome, le 8 février 183 1.
CHÈRE vicomtesse, je ne vous ai pas écrit depuis longtemps, parce que je n'avais rien de bon à vous dire, nous étions toujours au moment de nous embar-quer sans trop savoir où nous irions, les
nouvelles les plus alarmantes et les plus contradictoires nous faisaient changer de projets à chaque joufj enfin nous commençons à être tranquilles, une notification imprimée du gouvernement nous apprend que les Autrichiens ont rompu la glace et sont entrés à Modcne et sur les États du pape à Ponte Lago oscuro, près de Ferrare, et qu'ils marcheront rapidement en avant ; Rome est dans la joie. Je vous avoue cependant qu'on nous a trompés si souvent par des nouvelles favorables que, malgré cette note officielle et signée Bernetti, je n'en suis pas encore bien sûr; quoi qu'il en soit, la ville est parfaitement tranquille, le peuple n'a pas voulu se joindre aux agitateurs en petit nombre qui voulaient l'émeuter, ils ont eu un pied de nez, et on en a arrêté un grand nombre à la satisfaction universelle. La plupart des artistes français qui étaient ici sont partis, il n'y a aucun doute que plusieurs d'entre eux étaient complices. J'en ai eu la preuve pour l'un d'eux que vous connaissez et que je voyais souvent. Je vous conterai cela un jour. Cela jette une grande défaveur sur les autres qui sont restés et qui n'y ont aucune part. Robert a fait un tableau magnifique, vous le verrez, car il se rend à l'aris. Il a été exposé au Capitole. Je ne me lassais pas de le regarder : il représente une soirée de la moisson dans les marais Pontins. Madame de Menou en a un dessin par l'auteur lui-même, qu'elle a payé 17 napoléons, et qui en vaut 100 à mon avis. Vous comprendrez bien que nous n'avons pas touché de pinceau pendant nos tribulations.
CORRESPONDANCK. IpJ
Si, comme je l'espère, tout se tranquillise, nous réparerons le temps perdu à Naples, l'été prochain. Nous sommes toujours décidés à y aller, et d'autant plus que M. de la Ferronnays y sera aussi. J'apprends qu'il est allé à Castellamare pour y chercher une maison de campagne. Si vous pouvez y venir aussi et arracher à la destinée quelques mois de bonheur, je pense que vous n'hésiterez pas. Dieu veuille vous en donner la possibilité, autant pour vous que pour votre pays! Au reste, les tribulations dont je vous parle n'ont été qu'imaginaires, car la ville est dans une paix profonde, les troupes sont toutes parties pour Civiia-Castellana, la garde de la ville est confiée à la garde nationale ; on voit à chaque coin de rue un tailleur ou un apothicaire avec une bandoulière et un fusil qui vous donne le qui-vive.
Les échos répètent au loin leurs voix formidables; tout cela est inutile, car la population est tout entière pour le Pape. Ces jours passés, on a dételé sa voiture et les Transteverins l'ont traîné en triomphe ; les chambellans et la livrée ont été remplacés par les Zclanti, qui ont envahi jusqu'à l'impériale; des disputes s'élevaient à chaque quartier, qui ambitionnait l'honneur de s'atteler à la voiture et la presse devenait si grande, que le Saint-Père jugea à propos de revenir au Vatican. Il fut obéi tout de suite, et déposé à la porte de son palais, d'où il donna sa bénédiction à dix ou douze mille hommes à genoux. Cette bagarre ne ressemble pas beaucoup à celle de Saint-Germainl'Auxerrois, mais aussi les Romains ne sont pas
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encore parvenus à ce haut degré de civilisation qui honore Paris.
L'arrivée des Autrichiens n'amuse pas beaucoup Je pays. Pasquin demande : « Comment guérit-on de la peste?)) et Marforio répond : u Par le clioléra-morbtis. ji Pour moi, je regarde leur arrivée, s'ils arrivent, comme un grand bonheur. Je voudrais pouvoir couler en paix quelques années qui me sont peut-être encore dévolues, et surtout en employer une bonne partie à courtiser la chère, l'excellente Valentine sous le c\i\ riant de l'Italie.
Madame de la Ferté mère est fort aimable ; aux politesses affectueuses que nous en avons reçues nous avons reconnu l'influence de votre amitié, mais celle que nous avons pour vous ne saurait augmenter. Une autre famille française nous a été recommandée, une comtesse Dupont et sa bellefille veuve. Elles sont parentes de ma nièce Azélie née Lyées; or, ne voilà-t-il pas que cette veuve a trouvé ici par hasard un baron de Bressieux, son ancien adorateur, qui profitant de l'occasion l'a épousée sonica. On nous a avertis le matin, le soir nous avons assisté au mariage, à Saint-Louis des Français et signé comme témoins dans un gros livre; c'a été l'affaire d'une demi-heure; la cérémonie faite, chacun s'en fut coucher; le lendemain je les rencontrai à la villa Borghèse, très-satisfaits de l'événement...
Nous gommes dans l'attente des nouvelles de Pologne; on dit que les Polonais ont eu un avantage ; c'est à vérifier, et si cela est, ils n'en seront que plus malheureux, malgré les cent francs qu'a
donnés l'abbé de Lamennais pour les aider. Écriveznous, de grâce, dites-nous quelque chose de consolant au sujet de votre avenir; y a-t-il quelque espoir de vous voir cet été? Mille choses tendres de la part de toute la famille au vicomte. Je suis à vos pieds.
A LA MEME
Rome, 23 mars 1831.
LES courriers nous manquent depuis une semaine, les insurgés ont intercepté la route de Sienne, un parti s'est avancé jusqu'à Santo-Laurenzo, entre Bolsena et Acquapendente, et la poste n'a pas pu passer. Maintenant on nous dit dans le Diario de Rome qu'ils ont été chassés, mais les courriers n'arrivent toujours point. Voilà où nous en sommes; une paix profonde règne ici, mais il est fort désagréable d'être entouré de feu, même lorsqu'on ne brûle pas. M. de la Ferronnays a écrit à ma femme pour nous engager à passer l'été avec eux à Castellamare. Nous comptons y aller au i*"" de mai, tâchez d'y venir aussi; tout est tranquille à Naples et, suivant les apparences, tout restera tranquille. Les Autrichiens n'avancent pas, ils sont à Cento, à Comacchio, sur le territoire du Pape, mais ils craignent la non-intervention. En attendant, nous sommes comme l'oiseau sur
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la branche; qui sait pour combien de temps?
Comme un manifeste du gouvernement avait annoncé l'arrivée des Autrichiens sur trois colonnes, un mauvais plaisant a affiché l'avis suivant : Il On a perdu trois colonnes depuis Modène à Bologne, ceux qui les retrouveront sont priés de les porter à l'architecte de l'église de Saint-Paul, ils recevront une bonne manda.... »
Le 34. Il n'y a plus de danger, tout s'arrange ; les Autrichiens sont maintenant à Bologne, ou doivent y être. M. de Frimont écrit qu'il y arriverait avec son avant-garde, le 21. Ceci est officiel, mais aujourd'hui 2+, la poste de Bologne n'est pas arrivée, en sorte que nous ignorons absolument le résultat de cette marche et mêine si elle a eu lieu. Tout est tranquille à Naples, on attend ici une grande et haute vague d'Anglais qui, dit-on, doivent venir pour la semaine sainte. Dès que j'aurai des nouvelles plus sûres, je vous les enverrai; je sens que vous devez être instruite de tout ce qui regarde voire Italie, et comme c'est de mon devoir et de mon plaisir de vous faire mon rapport, je serai aussi exact que l'aide-de-camp le plus scrupuleux.
Ainsi, chère vicomtesse, attendez-vous à recevoir pour quelque temps une lettre par chaque courrier. Le Saint-Père est fort aimé, il reçoit beaucoup de monde. Les Anglaises l'ont toutes visité, catholiques ou non. On assure qu'il veut faire beaucoup de réformes et de changcinents, et que les cardinaux n'en veulent pas, mais comme il est moine et indépendant, je pense qu'il fera ce qu'il voudra.
Nous voyons souvent M""' de la Ferlé, qui est excellente et bien bonne à connaître Je ne vous
• écris point de coq-à-l'âne aujourd'hui, parce que je travaille à mes Pâques, je veux même ne plus en dire, c'est cependant bien dommage .... Viendrez-vous? il me semble que vous ne pourriez rien faire de mieux, si cela n'est pas absolument impossible. Pendant l'été la fusée se briîlera en France et ne vous brillera pas. Écrivez-nous, de grâce, et parlez-nous au moins de votre espoir de
^ venir, afin que nous puissions aussi espérer. Nous n'avons point de nouvelles de Pologne, excepté qu'on se bat et qu'on se battra encore.
A LA MÊME
Rome, 29 mars 1831.
JE vous ai promis une seconde lettre par le premier courrier et je suis d'autant plus empressé de tenir ma parole, que j'ai su par le prince Gagarin lui-même qu'il vous a alarmée sur l'état présent et futur de l'Italie. Il nous a dit que vous lui aviez demandé s'il y avait siireté à venir en Italie et qu'il vous avait répondu qu'il ne savait pas luimême s'il pourrait y rester. Je crains donc, chère vicomtesse, que vous ne preniez à la lettre cette boutade du prince, qui restera à Rome fort paisiblement, à moins qu'il ne soit employé ailleurs.
lOH CORRESPONDANCE.
Jamais l'Italie n'a été plus tranquille qu'à présent; les Autrichiens sont reçus partout à bras ouverts ; ils ont laissé i,$oo hommes à Bologne et continuent leur marche, qui n'est qu'une promenade de santé, sur Forli, etAncône. Tout ce qu'on vous dit de la résistance des insurgés dans les journaux est une fable. La fameuse émeute du la février a coiïté la vie au vieux portier du prince de Piombino, blessé à la cuisse lorsqu'il fermait la porte de l'hôtel, et qui est mort de sa blessure et de sa vieillesse ; voilà la victime la plus marquante de la révolution d'Italie. Naples est tout aussi sûr que Rome, vous pouvez compter là-dessus.
Quant à ce qui peut arriver en cas d'une guerre qui ne peut être que générale, si elle a lieu, personne ne peut en prévoir les suites. Je crois cependant que le théâtre en sera ailleurs qu'en Italie, c'est-à-dire que les grands efforts auront [lieu] en Belgique et sur le Rhin. Nous n'avons pas d'autres nouvelles de Pologne que celles qui nous viennent par les journaux français ; nos lettres de Pélersbourg nous donnent Prague prise d'assaut, ce que je ne crois pas. Le climat et la mauvaise saison sont contre les Russes, cela peut durer encore; les Polonais sont furieux de la collecte de M. de La Fayette, c'est une véritable mystification.
Vous aurez su que l'aîné des Saint-Lcu est mort à Aucune. Sa mère est là avec son second (ils; elle n'est pas arrivée à temps pour trouver son fils vivant; il est difficile d'imaginer une folie plus grande que celle de ces jeunes gsns, après •avoir été accueillis à Rome comme leur famille l'a
été. Nous attendons toujours la réponse de M*"" de la Ferronnays au sujet de notre établissement à Castellamare. Je crois vous avoir dit qu'elle nous a proposé de prendre la maison attenante à celle qu'ils ont louée, si elle n'est pas prise pendant notre correspondance.
Nous passerons un été charmant; je l'espère en tremblant, lorsque je pense à mes projets de bonheur à la villa Fatinelli ! mais l'espoir n'est-il pas ce qu'il y a de plus réel dans le bonheur?.... Nous avons fait la connaissance de M. de Saint-Aulaire, qui est un fort aimable homme ; son arrivée ici avait un peu alarmé, par l'idée qu'il venait pour s'opposera l'intervention des Autrichiens, d'autant plus qu'il restait à l'auberge et ne prenait pas d'hôtel. Enfin il a loué le palais Colonna, où il sera plus grandement que dans celui où logeaient jusqu'à présent les ambassadeurs de France. Il fait ses visites avec son ami le comte d'Eslourmel, qui, je crois, se fixera ici. Le comte et la comtesse de Gontaut sont à Rome, ils ont des dimanches où toute la société française assez nombreuse se réunit. La comtesse de La Ferté-Meun avec son fils et sa belle-fille a les jeudis, nous la voyons assez souvent, elle est fort aimable. Nous avons aussi une comtesse Dupont qui vient de marier sa belle-fille au baron de Bressieux ;
Tant d'autres dont les noms me sont même échappés, Trdp crédules esprits que la France a trompés !
Je VOUS écris tous ces détails insignifiants pour ne pas vous dire toujours la même chose, combien
•JOO CORRESPONDANCE.
je VOUS suis dévoué et sinccrement attaché, ce qui
pourrait à la longue vous ennuyer Je voudrais
bien vous dire aussi ce que je ne sais pas sur notre avenir, je n'y vois qu'un mélange confus d'espérances, de désirs qui couvrent de leur manteau transparent un faisceau d'inquiétudes. Nous sommes tous bien portants, Natalie engraisse, et ma femme aussi, et moi aussi. Nous avons beaucoup de peine à transporter nos personnes d'un lieu à un autre, et je plains d'avance les ânes de Castellamare,