SUR XAVIER DE MAISTRE. XVII
mais ces rigoureuses exécutions n'avaient dû en épargner que la fleur. Nous regrettons d'autant plus de n'avoir pas eu ce choix entre les mains, que nous ne pouvons offrir a nos lecteurs que quelques pièces qui ont déjà vu le jour.
M. J. Troubat, secrétaire de Sainte-Beuve et héritier de ses papiers et manuscrits, a bien voulu chercher de nouveau dans ses papiers une ode de Xavier (1817), que le critique avait promise à M. J. Philippe pour son Anthologie des Poètes de la Savoie ^1865). A défaut de cette ode décidément perdue, nous avons tiré de ce dernier volume deux fables traduites, ou plutôt, croj'ons-nous, très-librement imitées par notre auteur du poëte russe Kriloff. Nous reproduisons aussi, après un journal parisien, une pièce adressée à la princesse H. G. <( Elle n'est pas la seule, dit l'auteur de l'article : M. de Maistre a fait beaucoup de vers et laissé de nombreux manuscrits, entre autres une traduction du poète russe Pouchlcine, précieusement conservée par ses amis. » La parenté de M'"^ de Maistre et des dames Pouchkine , leur cohabitation à Rome attestée par une lettre de l'auteur, l'imitation des deux fables que nous venons de signaler rendent vraisemblable le fait de quelques traductions du poëte russe. Si Xavier comprenait le russe un peu mieux que Joseph, il ne le
parlait guère; il a pu occupar ainsi quelques heures de son long exil dans le Nord, mais nous doutons qu'il ait jamais songé à une traduction de longue haleine des œuvres de Pouchkine. Nous n'en trouvons aucune trace dans ses lettres à M""^ la comtesse de Marcellus, qu'il tient si exactement au courant de ses travaux artistiques comme de ses moindres lectures. En tout cas, le témoignage de M. de FriesenhofF, cite plus haut, ne permet pas de supposer qu'un grand nombre de ces pièces ait échappé à la destruction.
Des deux autres pièces données par nous, l'une, le Prisonnier et le Papillon, avait déjà été reproduite par Sainte-Beuve, l'autre, l'Lpitaphe du chat Pantalone. est tirée de l'étude du comte de Marcellus, Chuteaubriand et son temps. Quelques personnes, dit Sainte-Beuve, ont copie de son epitaphe, qui rappelle un peu celle de La Fontaine. Il n'en cite que les quatre premiers vers :
Ci-git sous cette pierre grise Xavier qui de tout s'étonnait, Dcm.indant d'où venait la bise Kt pourquoi Jupiter tonnait !
Verrons-nous dans ce badinage la preuve d'une orgueilleuse modestie? Sans insister sur la valeur de notre explication, n'est-ce pas plutôt une allusion plaisante à son goût pas-
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sionné pour les problèmes de physique, de chimie et de météorologie?
Nous avons exactement reproduit les manuscrits, ne nous permettant jamais sous aucun prétexte de rien ajouter au texte. Lorsqu'un mot manquait par suite d'une inadvertance évidente, nous l'avons rétabli entre crochets. Là toutefois se sont arrêtés nos scrupules. Nous aurions craint d'encourir le reproche d'un pédantisme ridicule, d'une véritable trahison envers notre aimable conteur qui ne s'est jamais piqué d'érudition et de philologie, en affectant de conserver certaines irrégularités d'orthographe. Xavier de Maistre néglige l'accord du participe aussi bien que la règle de concordance des temps subordonnés ; il supprime volontiers les j", met ou retranche les lettres doubles un peu au hasard et sans souci de l'étymologie, emploie tantôt la forme oit, tantôt la forme ait, etc. Nous souvenant que Xavier de Maistre est un homme de {'ancien régime, nous avons pu respecter quelques archaïsmes caractéristiques, non les anomalies orthographiques qui échappent à la plume distraite d'un vieillard.
En 1852, M. de Friesenhoff engageant le comte de Marcellus à persévérer, malgré quelques difficultés, dans son projet de publication, lui écrivait ces lignes : « Vous ferez certainement quelque chose d'agréable à la famille, à ses
amis et au public qui aime les jolies lectures, si vous augmente^ le nombre pur trop restreint des œuvres de Xavier de c\[aistre, et si vous vous servez, pour raconter sa belle vie, de cette plume que vous savez si bien manier. » Un quart de siècle s'est écoulé et la mort a poursuivi son œuvre dans le cercle chaque jour plus restreint de la famille et des amis; elle a prématurément glacé cette main qui tenait la plume la plus capable de faire revivre Xavier de Maistre. Et nous qui avons recueilli ce vœu deux fois exprimé a vingtcinq ans de distance par son neveu, par le frère de son meilleur ami, puissions-nous l'avoir rempli de manière à satisfaire à la fois famille amis et public!
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E ne connais rien de plus fâcheux pour la renommée d'un écrivain que d'être surfait par un enthousiasme maladroit; les grands hommes eux-mêmes y perdent quelque chose. Laissons donc Xavier de Maistre a sa place, ni plus haut, ni plus bas ; elle est assez honorable pour contenter ses plus fervents admirateurs.
Heureux l'écrivain qui n'a livré au public, sous la forme d'un ou deux volumes, que la quintessence de son esprit et de son cœur, ou qui, dans le naufrage inévitable d'une œuvre trop lourde, a su du moins sauver quelques pages à l'adresse de la postérité! Les Carac. teres de La Bruyère, Gil Blas, Manon Lescaut, Paul et Virginie, Colomba, Picciola, le Voyage autour de ma chambre. Le Lépreux sont du petit nombre de ces livres privilégiés.
D'où vient l'heureuse fortune de ces chefsd'œuvre, quel est le secret de leur popularité incontestée et de bon aloi? C'est, outre des mérites divers et inégaux, qu'on s'y garde des
controverses et des polémiques passionnées. Le fond en est tantôt une histoire vraie, tantôt la mise en action d'un lieu commun, rayon de bon sens, type frappant d'un sentiment éternel. Quoi de plus simple que l'invention? Ici de petits portraits, médaillons merveilleusement frappés, galerie de caractères variés, toujours vrais, toujours vivants; là, dans une sorte d'odyssée à travers toutes les conditions sociales, un aventurier aux prises avec la vie, fils de Panurge et père de Figaro; ailleurs c'est un amant de vingt ans affolé d'une folle et misérable maîtresse, ou bien encore deux enfants qui s'aiment, sans le savoir, au milieu des splendeurs d'un paysage nouveau : cœurs vierges sous les forêts vierges. Enfin, que le conteur mette en scène une sœur armce pour la vengeance d'un frère, un prisonnier amoureux d'une tleur, un officier aux arrêts trompant la consigne par un yoyage autour de su chambre, un pauvre paria, dévoré de lèpre, qui refuse courageusement la main tendue d'un ami, quel que soit le cadre, la fiction ou le personnage, peu d'incidents romanesques, point de coups de théâtre, jamais de lourdes dissertations. Ces tableaux, ces petits récits, simples parfois jusqu'à la naïveté, survivront, par le mérite de la brièveté, du naturel, de la candeur et de la simplicité, à de hautes spéculations, à de brillants