SUR XAVIF. R. DE MAISTRE. XXVII
moins de ses deux frères lettrés, par l'esprit, l'étrangeté et la sève locale; le colonel, la bonté par excellence, jouissant de tous ses frères comme un père aurait joui de la supériorité de ses fils, parlant du comte comme d'un prophète, de l'abbé comme d'un saint, de Xavier comme de l'ami, du Benjamin absent et regretté de la tribu.
Ce qu'il faut demander a un poète, ce sont des impressions plutôt que des renseignements précis. Lamartine ne nous dit pas , il l'ignorait assurément, en quelle année naquit Xavier. Notre auteur écrit dans une lettre qu'il est né à Chambéry, le 8 octobre 1760. Si nous ne connaissions les distractions de Xavier, quel témoignage semble plus probant que le sien? Une lettre du baron de FriesenhotF le fait naître en 1762; Sainte-Beuve et la plupart de ses biographes le font naître avec raison, croyons-nous, en octobre 1763. Une lettre de 1828, adressée à Elisa; dans laquelle Xavier se donne soixante-cinq ans, paraît confirmer cette assertion. Xav.er écrit à M'"" de Marcellus : (1 II n'est pas au pouvoir de Dieu lui-même de me faire mourir à soixante-dix ans, parce que j'en ai soixante et on^e. » Ce dernier témoignage semblerait péremptoire, la plaisanterie reposant précisément sur l'exactitude du chiffre ; malheureusement la lettre, par exception, n'est pas datée. Les actes offi-
ciels aux mains de la famille auraient seuls pu trancher la question.
Tandis que le comte Joseph, suivant l'usage traditionnel des gentilshommes savoisiens, embrassait la carrière parlementaire et sénatoriale, le comte Xavier, entré au service, fut fait officier dans l'infanterie de marine sarde. Un duel du jeune officier en garnison à Alexandrie qui valut, à lui quarante-deux jours d'arrêts, au public le Voyage autour de ma chambre, une tentative d'ascension en montgolfière (1784), dont nous reproduisons en tête de ce volume la piquante relation donnée par l'auteur lui-même, tels sont les seuls épisodes connus d'une jeunesse qui nous montre Xavier avide d'aventures de toutes sortes , curieux d'expériences scientifiques , plume déjà vive et alerte comme son épée.
« Je dois à la vérité d'avouer, disait-il un jour dans sa vieillesse, que, pendant cet espace de temps, j'ai fait consciencieusement la vie de garnison, sans songer à écrire et assez rarement à lire; il est probable que vous n'auriez jamais entendu parler de moi sans la circonstance indiquée dans mon Voyage autour de ma chambre et qui me fit garder les arrêts pendant quelque temps. » Xavier écrit dans une lettre (Naples, 1837), a. propos de ses projets d'éducation pour son jeune fils, qu'il a été le plus paresseux des enfants. Nous voulons bien
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l'en croire, mais il paraît que si les premières études furent un peu négligées, plus tard le « militaire », pour reparer autant que possible cette lacune, dans son séjour à Aoste (1793- 1797), entre la trentième et la trente-cinquième année, aurait pris des leçons de littérature et de philosophie du Père Frassy, professeur de rhétorique, du Père Alexandre et de quelques autres Barnabites au collège d'Aoste. M. de Saint-Réal, intendant à Aoste, son proche parent, homme trés-savant et bon littérateur, se faisait rendre compte toutes les semaines des leçons qu'il avait reçues de ces maîtres. Xavier cultivai^ aussi à la même époque le dessin et la peinture. S'il faut en croire ce témoignage, de Maistre se serait donc sur le tard et bien courageusement remis en quelque sorte sur les bancs, sous la haute surveillance de son parent. Cela nous étonne un peu de la part de l'ofScier ardent et chatouilleux, du hasardeux aéronaute qui risquait son ascension à linsu de sa famille. Il est vrai que l'un des professeurs barnabites était oncle de « la charmante Elisa ».
Lorsque la Savoie devint française, Xavier s'engagea dans l'armée de Souvaroff et pendant sa campagne d'Italie se lia avec son chef d'une amitié de frère d'armes. Nous ignorons s'il assistait aux journées de Cassano, de Trébie. de Novi et de Zurich; ce qui est certain,
c'est qu'il accompagna Souvaroft' disgracié par Paul I" et lui ferma les yeux à Moscou. La disgrâce et la mort de l'illustre feld-maréchal étaient un coup fâcheux pour la fortune du jeune officier, qui avait pris du service, le $ janvier 1800, dans l'armée russe avec son grade de capitaine. Alors conamence une période de difficultés pour l'exilé, qui dut au talent de son pinceau de pouvoir subvenir aux embarras d'une partie de sa famille. Pendant que Joseph , ministre plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg d'un roi dépossédé, s'efforçait d'y vivre à peu prés sans traitement, Xavier, lui, ouvrait un atelier et n'était sans doute pas le moins riche des deux frères. Plus tard, l'auteur semble n'avoir pas volontiers fait allusion à cette époque de sa vie où il déploya pourtant le plus d'activité et d'énergie; une fois seulement il écrit : « Heureux qui n'est pas obligé de faire des tableaux pour vivre! » C'est moins vanité, à notre avis, que rancune contre un régime si contraire à son tempérament; et de fait il aima toujours une vie douce, méditative et sans souci du lendemain. Promu au grade de major, le 32 janvier 1803, nommé par l'empereur Alexandre, le 4 avril 1805, membre honoraire du département de l'amirauté, puis, grâce a l'amiral TchitchagotFqui s'était pris d'amitié pour Joseph, appeli; a la dn-cction du musée de ce département, il reprend dans la société