B0S.<I;ET. — TOME IV
que ce dernier genre est une chimère , et cent raisons le démontrent. Ce ne sont ni les impies déclarés, ni les hypocrites, qu'on veut sauver; ce sont donc les catholiques de bonne foi , consentant à un culte impie et idolâtre, et croyant ce que croyait Rome. Voilà où l'on est poussé par cette seule demande : Où était la vérité, où le vrai culte, où la vraie Église, où les vrais saints, quand Luther a commencé son Église ? Cette demande a confondu la réforme dès son commencement, comme il a été démontré dans l'Histoire des Variations ». Mais peut-être qu'à force d'y penser on se sera rassuré depuis? Point du tout : il y a des difûcultés auxquelles plus on pense, plus on se confond; et c'est pourquoi M. Claude et M. Jurieu , qui y ont pensé les derniers, et qui ont pu profiter des découvertes de tous les autres , ont été , comme on a vu , ceux qui se sont le plus confondus eux-mêmes. M. Jurieu fait enfin un dernier effort dans ses Lettres pour se tirer de cet embarras : mais vous avez vu que tous ses efforts ne servent qu'à l'embarrasser da\-antage, et à serrer de plus près le nœud où il est pris. Que reste-t-il donc , mes frères , sinon que vous donniez gloire à la vérité, qui seule peut vous délivrer de ces lacets ?
Voilà de très-bonne foi toutes les plaintes de votre ministre sur le livre xv des Variations. On a démontré dans ce livre trente autres absurdités de la doctrine des protestants sur l'unité de l'Église : je le dis sans exagérer; et vous pouvez vous en convaincre par une lecture de demi-heure. De toutes ces absurdités qu'on démontre à M. Jurieu, il n'a relevé que celle que vous venez d'entendre, où il succombe manifestement, comme vous voyez. Un de ces messieurs de Hollande , qui entretiennent le public des ouvrages des gens de lettres, remarque ici , en parlant de ce xV livre des Variations, que sans doute, en l'écrivant, je n'avais pas lu le livre de l'Unité, où M. Jurieu répond à M. Nicole. Je n'avais garde de l'avoir vu, puisqu'à peine était-il imprimé lorsque mon Histoire a paru. Je l'ai vu depuis; et je m'assure que M. Jurieu ne dira pas qu'il y ait seulement touché, ou prévu la moindre des observations qui me sont particulières. Chacun a les siennes ; et outre la diversité qui se trouve dans les esprits , on prend diverses vues, selon la matière qu'on se propose. Concluons donc que toutes mes remarques sont en leur entier ; mais concluons encore plus certainement, après toutes les raisons qu'on vient de voir, que j'ai très-bien démontré que, de l'aveu du ministre, on peut se sauver dans l'Église romaine; qu'elle n'est donc ni idolâtre ni anti-chrétienne ; qu'il y faudrait revenir pour assurer son salut, comme à celle à qui ses ennemis mêm.?s rendent témoignage ; puisque les ministres , qui l'attaquent avec tant de haine , qui osent même donner la préférence sur elle à une Église arienne, sont forcés par la vérité à la reconnaître; qu'ils sont encore obliges a reconnaître dans certains points l'autorité infaillible de l'Église universelle, et les pro- ' Lit: XV.
AVERTISSEMENT
messes sur lesquelles elle est fondée; qu'ils n'ont aucune raison de les limiter, et qu'ils n'y apportent que des restrictions arbitraires ; que soumettre son jugement à l'Église universelle, ce n'est pas se soumettre à l'homme, mais à Dieu; que cette soumission est le plus sûr fondement du repos et des savants et des simples; que, faute de se soumettre à une autorité si inviolable, on se contredit sans cesse, on renverse tous les principes qu'on a établis, on renverse la réforme même et tout ce que jusqu'ici on y avait trouvé de plus certain , et qu'enfin on se jette dans le fanatisme et dans les erreurs des quakers : au reste , qu'après avoir posé des principes par lesquels on est forcé de recevoir les sociniens dans l'Eglise, jusqu'à mettre des prédestinés parmi eux; lorsqu'on songe à les exclure du nombre des communions chrétiennes, on ne peut le faire que par des moyens par où on s'exclut soimême; en sorte que, d'un côté, on rend témoignage à l'Église; de l'autre, on tend la main aux sociniens; et de l'autre, on ne se laisse à soi-même aucune ressource.
AVERTISSEMENT
AUX PROTESTÂlNTS
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
ET suK L'i;nuEuu ni;s païens.
Où la calomnie des minisires est refutée par eux-mêmes.
Mes chers Frèees,
Le reproche d'idolâtrie est celui qu'on a toujours le plus employé pour iillumer votre haine, et donner quelque prétexte aux schismes de vos Églises prétendues. « Si l'Église romaine est idolâtre, notre « séparation ne peut être un schisme. >> C'est ce que dit M. Jurieu, dans le livre de l'Unité' ; mais il ne le dit pas plus dans ce livre que dans tous les autres, surtout dans toutes les Lettres de la dernière année*; et sans cette accusationd'idolàtrie, ce ministre serait muet. Il la pousse à un tel excès, que dans des esprits moins prévenus elle se détruirait par ellemême; puisqu'il veut, et qu'il le répète cent fois, que nous sommes des idolâtres aussi grossiers et aussi charnels que les païens, qui ne soupçonnaient seulement pas qu'il y eût une création ; et qu'il prétend que nous égalons avec Dieu connu comme créateur, sa créature, qu'il a tirée et qu'il tire continuellement du néant, à laquelle il ne cesse de donner tout ce qu'elle a, et dans l'ordre de la nature, et dans l'ordre de la grâce , et dans celui de la gloire. Il n'en faudrait pas davantage pour vous convaincre qu'il n'y eut jamais de calomnie plus grossière. Car qui jamais s'a visa d'égaler, par son culte, des choses *ù il reconnaîtune différence infinie par leur nature;
' Traité de F Unité de r Église contre M. Nicole, en IG8I. — ' J688.
OU de rendre les honneurs divins à ce qu'il necroH pas Dieu ? Nous serions les seuls dans l'univers , et dans toute l'étendue des siècles , capables d'une semblable extravagance, de ne croire qu'un seul Dieu , et d'en adorer plusieurs, comme Dieu même, et du même honneur que lui. Et néanmoins , sans cela , il n'y aurait rien , ou presque rien à nous dire. Sans cela premièrement, il n'y aurait plus pour M. .lurieu d'Église antichrctienne, comme on a vu dans les précédents discours : on aurait ôté le plus grand , ou pour mieux dire, le seul obstacle que ce ministre tâche de mettre à notre salut. C'est l'endroit oii il triomphe le plus. Car ayant bientôt laissé là les Variations, trop ennuyantes pour lui, après les avoir tâtées par cinq ou six Lettres, de peur qu'on ne croie qu'il n'a plus rien à me reprocher, il s'avise, après trois ans d'interruption, de retomber tout de nouveau sur ma Lettre pastorale ' , et s'attache presque uniquement à cette accusation d'idolâtrie. Je veux donc bien aussi interrompre un peu la matière des Variations, pour entrer dans celle-ci; et quoique j'aie fait voir dans le dernier Avertissement ' qu'assurément il n'y eut jamais d'idolâtrie plus innocente et plus pieuse que la nôtre , puisque, de l'aveu de M. .lurieu , loin de damner ceux qui la pratiquent , elle leur est commune avec les saints; de peur qu'on ne s'imagine que nous ne pouvons nous sauver que par des exemples, je démontrerai, par des principes avoués des ministres mêmes, que l'accusation d'idolâtrie formée contre nous ne peut subsister.
Je pose pour fondement la définition de l'idolâtrie. Idolâtrer, c'est rendre les honneurs divins à la créature : c'est, dis-je, transporter à la créature le culte qu'on doit à Dieu. Or est-il qu'il est manifeste que nous ne le faisons pas , et ne le pouvons pas faire, selon nos principes ; ce que je prouve premièrement dans l'invocation des saints , pour de là successivement passer aux autres matières. La chose est aisée à faire, puisqu'il n'y a qu'à définir cette invocation pour la justifier.
Qu'on ne chicane point sur le mot. L'invocation dont il s'agit, aux termes du concile de Trente, est inviter les saints à prier pour nous, afin d'obtenir la grâce de Dieu, par notre Seigneur Jésus-Christ '. Or est-il que c'est là si peu un honneur divin , qu'au contraire il n'est pas possible de l'attribuer à autre qu'à la créature, n'y ayant visiblement que la créature qui puisse prier, demander, obtenir les grâces, etencoreparunautre; c'est-à-dire par Jésus-Christ , comme on vient de voir que font les saints. C'est donc si peu un honneur divin, que c'est chose, dans les propres termes, absolument répugnante à la nature divine; d'où se forme ce raisonnement : Tout honneur qui renferme dans sa notion la condition essentielle à la créature , ne peut par sa nature être un honneur divin; or la prière par laquelle on demande aux saints qu'ils nous aident auprès de Dieu, par leurs prières, pour nous obtenir ses grâces , enferme dans sa notion la condition de la créa-
' ^ux nouveaux catholiques, imprimée dès IC86. — * lîii Jvert. — 3 Becr. de invoc. Sancl'.-rum , etc. $css. X\v.
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
US
liire, c'est-à-dire, sa dépendance : ce ne peut donc pas être un lionneur divin.
Cette preuve est si convaincante , que pour la détruire il faut nier que nous nous bornions à demander aux saints le secours de leurs prières. Car, diton, l'Église les prie non-seulement de prier, mais de donner, mais de faire, mais de protéger» mais (le défendre : donc on les regarde non-seulement comme intercesseurs, mais comme auteurs de la grâce. Mais cela visiblement est moins que rien.
Car celui qui prie et qui obtient, protège, défend , assiste, donne et fait à sa manière. Lorsqu'on attribue aux saints des effets qu'on sait très-bien dans le fond qu'il faut attribuer à Dieu, on ne fait qu'exprimer par là l'efDcace de la prière : qu'elle peut tout , qu'elle pénètre le ciel , qu'elle y va forcer Dieu jusque dans son trône; il ne lui peut résister; elle emporte tout sur sa bonté; il/ait la volonté de ceux qui le craignent' ; il obéit à la voix de l homme ». Pressée! comme forcé par Moïse, il lui dit : Laissez-moi, que je punisse ce peuple; mais Aloîse l'emporte contre lui, et lui arrache, pour ainsi dire, des mains la grâce qu'il lui demande ^ : en un mot, la foi peut tout , jusqu'à transporter tes montagnes •< ; et si cela est vrai de la prière qui se fait parmi les ténèbres de la foi, combien plus le sera-t-il de celle qui est formée au milieu des lumières des saints, et qui, partant de la sainte ardeur de la charité consommée , porte en elle-même le caractère de Dieu dont elle jouit ! Ainsi les saints peuvent tout : assis sur le trône de Jésus-Christ^ , selon sa promesse; revêtus de sa puissance péir l'union où ils sont avec lui : comme lui, ils gouvernent les Gentils , et les brisent avec un sceptre de/er^. Kn un mot , il n'y a rien qu'ils ne puissent ; et l'Écriture n'hésite point à leur attribuer, en ce sens, ce qu'ailleurs elle attribue à Jésus-Christ même.
Quand on attribue à la prière les effets de la toutepuissance de Dieu, ce n'est pas là seulement un langage hutnain : c'est le langage du Saint-Esprit et de l'Écriture. Racontez-moi les miracles qu'a/ait ï:lisée, disait un roi d'Israël à Giezi7. Un protestant lui dirait ici : Vous parlez mal. Ce n'est pas lui qui les a faits; c'est Dieu par lui et à sa prière.
Mais le texte sacré poursuit : Et Giezi lui raconta comment il avait ressu.^cité un mort. Dites toujours : ce n'était pas lui , c'était Dieu. Mais le Saint- Esprit continue : £t comme Giezi racontait ces choses , la femme dont il avait ressuscité le fils vint tout à coup devaiit le roi, et Giezi s'écria : Seigneur, voila la femme , et voilà le fils qu'ÉUsée a ressuscité. Tout le peuple de Dieu parlait ainsi , et l'on appelait cette fenuue la femme dont Elisée avait fait vicre le fils *. Il ne l'avait pourtant fait que par ses prières, et je ne crois pas qu'il fût plus puissantque le Fils de Dieu, qui voulant ressusciter Lazare : Mon Père, dit-il 9, je vous rends grâces de ce que vous m'avez exaucé.
Il y a donc toujours une prière secrète dans tous
• Ps. cxuv, 19. — » Jos. X, 14. — 3 Exod. xxxn, 9 etseq. — • Cor. xiil, 2. — * Apiic. II, 26. ni, 21. — * Ihid. xix, 15. — ' Jurum.ir. Rcg. viil,4 etscq. —^Ibid. I. -- ^ Joan. xi, 41.
les miracles; et, quoiqu'elle ne soit pas toujours exprimée, il la fautsous-entendre, même dans tous ceux qui se font par une espèce de commandement ; puisque c'est toujours la foi et l'invocation du nom de Dieu qui fait tout. C'est pourquoi le roi de SjTie écrivait au roi d'Israël : Je vous ai envoyé Naaman, afin que vous le guérissiez de sa lèpre ' ; il voulait dire qu'il le fît guérir par Elisée. Ils entendaient pourtant bien qu'il ne le ferait que par sa prière; puisque Naaman dit ces paroles : Je pensais qu'il viendrait à moi, et que s' approchant, il invoquerait le nom de son Dieu, et me toucherait de sa main, et me guérirait*. Ainsi l'effet est attribué à celui qui prie et qui obtient ; et si l'on n'exprime pas toujours la prière , c'est que la chose est si claire, qu'on la regarde comme toujours sous-entendue. L'Église dit tant de fois, dans ses oraisons , que ce qu'elle espère des saints, elle l'espère par leur intercession et par leurs prié* res, qu'elle sait qu'il n'est pas possible qu'on l'entende jamais autrement, ni qu'on attende autre chose du secours des saints qu'une puissante intercession auprès de Dieu , par Jésus-Christ. Il n'est pas toujours nécessaire d'exprimer dans les prières ce qu'on sait déjà. Je vous prie , disait Elisée au prophète Elie ', que votre double esprit soit en moi, ou que votre esprit soit en moi avec abondance; et Elie lui répondit : Fous demandez une chose difficile : toutefois , si vous me voijcz lorsque je serai élevé, cela sera; et il avait dit auparavant à Elisée : Que voulez-vous que je vous fasse J comme tout étant en sa main , parce qu'il est en celle de Dieu , qui ne refuse rien à ses amis. Ils ne parlent de Dieu ni l'un ni l'autre. En savaient-ils moins que c'était Dieu seul qui pouvait donner son esprit? A Dieu ne plaise! Il ne faut point abuser de ces façons de parler; mais aussi ne faut-il pas tomber dans la petitesse de croire qu'on déplaise à Dieu en sous-entendant une chose claire , comme s'il ne voyait pas les intentions , ou qu'à l'exemple des ministres , il fût toujours attentif à épiloguer sur les paroles. L'Église ne manque point de bien instruire le peuple que la puissance des saints est dans leurs prières. Écoutez le concile 4 : « H faut « enseigner avec soin que les saints prient; qu'il est « bon de les appeler à son secours , pour nous obte- « nir les grâces de Dieu par Jésus-Christ; qu'il est « bon d'avoir recours à leurs prières; qu'il ne fauw « point assurer qu'ils ne prient pas pour nous, ni a que ce soit une idolâtrie de leur demander qu'ils « prient en particulier pour chacun de nous. » Voilà leur prière répétée cinq ou six fois en dix lignes, aflnque nous entendions que les saints , encore un coup, ne sont puissants qu'en priant pour nous.
Il n'y a aucun de nos catéchismes où il ne soit exprimé soigneusement que Dieu donne, et que les saints demandent. Si nous leur attribuons du pouvoir auprès de Dieu , c'est que Dieu, qui leur inspire tout ce qu'ils demandent, ne leur peut rien refuser. Kous imputer une autre pensée et nous
' ir. Eeg. T, C. — ' Ibid. 11.-3 ma, j,^ 9. « Decr. de Invoc. SS. sess. xxv.
sso
AVERTISSEMENT
chicjner sur les mots, c'est faire le procès à PÉcriture, où il est écrit tant de fois : que laumône éteint le péché " ; que la prière de la foi sauve le malade*^ et cent autres choses semblables; et reprochera Jésus-Christ même qu'il n'a pas parlé correctement quand il a dit : « Guérissez les malades, « purifiez les lépreux, ressuscitez les morts, chassez « les démons; vous avez reçu gratuitement, don- « nez de -même ^. »
C'est en c«tte confiance que saint Auguslin, un si sublime docteur, un théologien si exact, loue la prière d'une mère qui disait à saint Etienne : « Saint « martyr, rendez-moi mon fils; vous savez pour- <i quoi je le pleure, et vous voyez qu'il ne me reste « aucune consolation 4. » C'est qu'il était mort sans baptême. Saint Augustin ne s'avisa pas de chicaner cette femme sur ce qu'elle disait au martyr : Rendez-moi mon fils. Il savait bien qu'elle n'ignorait pas à qui c'était à le rendre, et à donner l'efficacité au:, prières du saint martyr. Saint Basile demandent les prières des saints quarante martyrs , les appelle « notre défense et notre refuge, les « protecteurs et les gardiens de tout le genre hu- « main *. » Saint Grégoire, évêque de Nysse, son frère, prie saint Théodore « de regarder d'en haut ^ ia fête qui se célébrait en son honneur *>. Nous ^» croyons, lui disait-il, vous devoir le repos dont « nous jouissons à présent; mais nous demandons « la tranquillité de l'avenir. » Saint Astère, évêque -d'Amase , contemporain et digne disciple de saint Chrysostôme , introduit dans son discours un fidèle qui prie ainsi saint Phocas : « Vous qui avez « souffert pour Jésus-Christ, priez pour nos souf- « frances et nos maladies; vous avez vous-même « prié les martyrs avant que de l'être ; alors vous
* avez trouvé en cherchant : maintenant que vous «possédez, donnez-nous 7. » Saint Grégoire de Naziarize a prié saint Cyprien et saint Athanase « de le regarder d'en haut, de gouverner ses dis- « cours et sa vie, de paître avec lui son troupeau, « de lui donner une connaissance plus parfaite de « la Trinité, et enfin de le tirer où ils étaient, « de le mettre avec eux et avec leurs semblables 8. » I>es autres Pères ont parlé de même. Si ces grands saints ignoraient que Dieu donnait toutes choses , et croyaient les recevoir des saintes âmes autrement que par leurs prières , ils ne sont pas seulement, comme le veut le ministre, des antechrits commencés , mais des antechrists consommés , ou quelque chose de pire.
Revenons donc, et disons : Idolâtrer est rendre à la créature les honneurs divins. Or prier les saints de prier, c'est si peu un honneur divin , que c'est chose qu'il n'est pas possible d'attribuer à d'autres qu'à la créature : ce n'est donc pas un honneur divin, ni enfin rien au-dessus de la créature, puisqu'au contraire son apanage naturel est qu'on lui demande de prier.
• Toh. XII, 9, et in S. Script, pnssim. — » Jac. v, 15.—
* Matth. \,elc. - 4 Aug.Scrm. cccxxiv, m nat.Mar. alias XXXIII. de divers, tom. \,col. 1279. — ' Orat. iniO Mart. —
* Oral, in Theod. — ' Hom. in Plioc. - • * Orat. xviii, etc.
Et cela n'est pas seulement constant par la raison naturelle; c'est une chose expressément révélée de Dieu, puisque saint Paul a dit à la créature, et qu'il a répété souvent : Mes Frères, priez pour moi. C'est donc chose révélée de Dieu , en termes formels, que demander des prières ne peut être un honneur divin, ni au-dessus de la créature. Il n'eu faudrait pas davantage pour confondre M. Jurieu et tous les ministres. Car voilà, en termes précis, cette demande , Priez pour nous, déclarée par un apôtre un honneur humain et convenable à la créature : or cet honneur, qui est humain en le faisant aux fidèles qui sont sur la terre, ne peut pas devenir divin en le faisant aux esprits bienheureux, puisqu'on fait l'un et l'autre dans le même esprit de demander la société des prières de nos frères.
Il ne reste à vos ministres que de nier, comme ils osent le faire , que nous prions les bienheureux esprits dans le même esprit que nous prions nos frères. Mais c'est là nous contredire dans la chose du monde la plus claire, puisqu'il est clair, et attesté par tous les actes de notre religion, que nous ne demandons aux plus grands saints et même à la sainte Vierge que des prières. C'est ce que démontrent tous nos conciles , tous nos catéchismes, tout notre service, tous nos rituels; et en un mot, tous les actes de notre religion ; et pour en venir à un exemple, c'est ce qui paraît dans le Confiteor, prière si familière à tous les fidèles, où, après avoir confessé nos péchés à Dieu, à ses anges, à ses saints et à nos frères présents, pour nous humilier non-seulement devant Dieu, mais encore devant toutes ses créatures, nous finissons en disant : Je prie la sainte Fierge, les saints anges, saint Jean-Baptiste, saint Pierre, saint Paul, tous les autressaints, etvous mes frères , de prier pour moi notre Dieu tout-puissant.
Vous le voyez , mes chers frères ; nous ne prions point les saints et la sainte Vierge elle-même de prier pour nous autrement que nous en prions nos frères , parmi lesquels nous vivons. Cette prière adressée à nos frères vivants avec nous , se trouve, en termes formels, dans l'Écriture : donc celle que nous adressons aux saints qui sont avec Dieu , étant de même nature , est clairement autO' risée dans l'équivalent.
Qui veut voir combien ce raisonnement embarrasse les ministres , n'a qu'à entendre les extravagances où il jette M. Jurieu. Il entreprend de prouver que la glorification des bienheureux est un obstacle à cette prière qu'on leur pourrait faire ; et la raison qu'il en apporte est, dit-il, « qu'il serait « moins criminel d'invoquer un homme sur la terre, « que de l'aller chercher dans les cieux. Sur la terre, « un homme est loin de Dieu : il est ou il paraît « être quelque chose étant seul; mais uni à Dieu, « réuni à sa source, comme un fleuve est réuni à l'O- « céan quand il s'y est jeté, il n'est plus rien, il « est englouti et abîmé, pour ainsi dire, dans les « rayons de la gloire de Dieu. » Quelle vision de s'imaginer qu'un bienheureux , uni à Dieu , n'est plus rien, auil n'agit plus et ne vit plus! C'est du
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
dieu des Siamois que le ministre veut sans doute parler. Que si l'on dit que c'est une exagération qui fait voir qu'à comparaison de la gloire immense de Dieu, celle de la créature doit être comptée pour rien , il faut donc avouer en même temps que le bienheureux, loin détre effectivement anéanti et
le roi n'est qu'un homme - »t l'honneur qu'on lui rend est un honneur fini, qu'un autre honneur peut partager et diminuer : mais l'honneur qu'on rend à Dieu n'ayant point de bornes, puisqu'on y regarde toujours la disproportion de créature à créateur , qui est infinie. Dieu ne peut rien perdre du sien ,
sans action dans ce glorieux état , est au contraire i quand on honore ses serviteurs , qu'on ne regarde
au contraire que comme un faible écoulement de sa grandeur infinie; et qu'on regarde toujours comme d'autant plus revêtus de ses bienfaits, qu'ils sont eux-mêmes plus grands. Il n'en est pas ainsi des rois. Les hommes n'en tiennent pas toutes les belles qualités d'esprit et de corps qui leur attirent du respect. IMais tous les avantages que nous révérons dans les saints leur viennent de Dieu; et dès qu'ils sont connus comme tels, s'ils provoquaient Dieu à jalousie , Dieu serait jaloux de lui-même.
Mais voici une autre raison de votre ministre : « Quand vous dites à un saint vivant : Priez, pour « nous, vousn'en faites point un intercesseur qui soit « médiateur auprès de Dieu ; car il n'est pas plus auft près de Dieu que vous ; il n'est point entre Dieu et « vous ; ce n'est qu'une jonction de prières que vous « demandez : mais quand vous dites à un saint qui « est au ciel plus près de Dieu que vous, et tout « près de Dieu : Priez pour nous , vous en faites un « intercesseur posé près de Dieu, un médiateur entre « Dieu et vous. » Dans quelles subtilités s'embarrasse l'esprit humain , et quel vain tourment il se donne , quand il ne veut pas ouvrir les yeux à la vérité.' Un bienheureux est uni à Dieu par la charité : unfîdèh; qui est sur la terre lui est uni par le même nœud , et c'estla mêmecharité partout ; puisque saint Paul a prononcé que la charité ne se perd jamais \ et par conséquent ne se perd pas même dans la gloire, comme la foi et l'espérance s'y perdent. Si c'est la mêmecharité, elle nous unit avec Dieu et entre nous, tant dans le ciel que sur la terre , en sorte que tous ensemble nous ne faisons qu'un même corps de Jésus-Christ. Les saints voient ce que nous croyons; mais toute la perfection de la gloire est renfermée dans la foi , comme le fruit dans son germe. Les saints ne sont donc pas entre Dieu et nous, à parler dans la précision d'une saine théologie ; mais ils sont nos membres et nos frères, qui ont arxès comme nous par le même médiateur, qui est Jésus- Christ. De là se forme ce raisonnement tiré des principes du ministre : Ce n'est point offenser Dieu ni Jésus-Christ CMC rfe demander aux saints une jonction de prière&{ce sont les paroles du ministre qu'on vient de voir). Or nous ne den>andons aux saints qu'une jonction de prières. Ce n'est poini mettre les saints entre Dieu et nous , que de les regai-der comme unis à nous. (c'est encore le principe du même ministre). Or nous ne regardons les saints» qui sontdans la gloire, que comme unis avec nous par h diaKté-en un même corps de Jésus- Christ ; nous ne les mettons donc pas entre Dieu et nous, comme nous y mettons Jésus-Christ; et a proprement parler, il n'y a que Jésus-Christ seul .à qui nous rendions cet honneur ; puisqu'il n'y a qus ' L CoK. juu^a..
d'autant plus, vit et agit d'autant plus, qu'il est plus intimement uni à la source de la vie et à la plénitude de l'être. S'imaginer maintenant qu'il n'est plus permis de l'honorer dans cet état, ce serait dire en même temps qu'on ne le peut plus honorer ni glorifier, à cause qu'il est arrivé au comble de la gloire; ce qui serait la plus grossière de toutes les absurdités.
Que veut donc dire ce vain discours de votre ministre : « On est obligé de s'abstenir de rendre tout « hommage à un sujet en présence de son souve- « rain , et l'on ne sera pas obligé de s'abstenir de « rendre un culte religieux à une créature devant o le Créateur ? » Quand on tient de pareils discours, où il n'y a qu'un son éclatant et des couleurs spécieuses, on montre bien qu'on ne veut qu'éblouir le monde. Car laissant à part l'équivoque du terme de religieux dont on parlera bientôt, demandez, mes frères, à votre ministre , s'il permet de louer et de glorifier les bienheureux esprits dans l'état de gloire où ils sont. Voilà donc cette espèce d'hommage , puisqu'il veut l'appeler ainsi; et pour parler plus correctement, voilà les justes louanges et la glorification rendue aUx saints, sous les yeux de Dieu, sans qu'il s'en offense. Niera-t-on que les louanges soient un culte, et les louanges de Dieu la principale partie du culte divin .' Donc les louanges des saints sont un honneur qu'on leur rend. On sait bien , et il ne faut pas se tourmenter à nous l'expliquer , qu'on ne les loue pas comme Dieu; mais enfin en les louant on les honore. Le ministre nous dira, quand il lui plaira, si cet honueur qu'on leur rend, pour l'amour de Dieu, est religieux ou profane. En attendant, il est constant qu'on ne les regarde pas devant Dieu comme des riens, puisqu'on les loue à ses yeux, et que c'est là proprement que nous les devons glorifier, puisque c'est là que Dieu le^glorifie.
La comparaison des rois de la terre montre bien encore qu'on ne s'entend pas. Car sans parler de certains honneurs qu'on rend tous les jours aux enfants des rois en présence de leur père, et qui rejaillissent sur les rois mêmes, ce qui montre qu'on peut honorer les enfants de Dieu devant leur Père céleste ( et où est-ce qu'on les honorera, si l'on ne les honore pas devant Dieu et sous ses yeux? où 'st-ce que Dieu n'est pas? où est-ce que la foi ne îous le représente pas dans sa majesté et dans sa ïloire ?), il ne faudrait donc jamais honorer nos frè- /.•es, ni les prier de prier pour nous. Car nous ne le pouvons faire qu'en les regardant sous les yeux de cette suprême Majesté. Et d'ailleurs peut-on ne pas voir que ce qui obKge à supprimer devant les fois certains honneurs qu'on pourrait rendre aux autres hommes en leur absence, c'est qiraprès. tout
AVERTISSEMENT
lui seul que nous regardions comme écouté par luimême; tous les autres, qui prient dans le ciel ou sur terre, ne l'étant uniquement que par lui , ainsi qu'on vient de le voir par le concile de Trente, et qu'on le verra encore plus évidemment dans la suite.
Il s'ensuit de là clairement que les prières qu'on adresse aux saints , loin de nous détourner de Dieu , nous y unissent; ce qui se démontre en celte sorte. La prière, dont Dieu est toujours le premier et le principal objet , ne nous peut détourner de Dieu ; or est-il que Dieu est toujours le premier et le prin cipal objet de la prière que les catholiques adressent aux saints, puisqu'ils ne les prient que de prier Dieu ; par conséquent la prière adressée aux saints ne peut jamais détourner de Dieu ceux qui la font dans l'esprit de l'Église catholique.
En effet , le but de cette prière n'est pas tant de s'adresser aux saints comme priés, que de nous unira eux comme priants; et c'est pourquoi saint Basile ne croyait pas détourner les peuples de prier Dieu, en les invitant à prier les saints; parce que les invitant à prier les saints, selon l'esprit du christianisme, c'était leur dire en d'autres paroles, comme il l'interprète lui-même : Que vos prières se répandent devant Dieu avec celles des juartyrsK I.e dessein de glorifier Jésus-Christ est toujours le principal et le plus intime motifqui anime ces prières; c'est aussi ce qui faisait dire à saint Chrysostôiïie*: ft Oii est le sépulcre d'Alexandre le Grand? Mais les « tombeaux des serviteurs de.Tésus-Christ sont illus- « très dans la ville maîtresse ; et personne n'ignore « les jours de leur mort , qui sont devenus des jours
« de fêtes par tout l'univers Les toinbeaux
« des serviteurs du Crucifié sont plus magnifiques « que les palais des rois , non tant par la beauté de « la structure , quoique cela ne leur manque pas , « que par le concours des peuples. Car celui qui « porte la pourpre y accourt lui-même pour embras- « ser ces tombeaux ; et ayant déposé sonfaste, il est «debout, priant les saints qu'ils l'aident parleurs « prières. Celui qui porte le diadème choisit un pê- « cheur et un faiseur de tentes , même après leur « mort, pour ses patrons. Direz-vous que Jésus- « Christ soit mort, lui dont les serviteurs, même « après leur mort , sont les patrons et les protecteurs « des rois de la terre? » C'est dans la gloire qu'il les regarde, comme vous voyez; et loin d'être rebuté <le les honorer, sous prétexte qu'il les regarde avec Jésus-Christ, c'est au contraire pour cette raison qu'il les juge dignes des plus grands honpeurs. C'est ainsi que ces grands hommes faisaient çervir la gloire des saints à celle de Jésus-Christ. X,e, même saint Chrysostome dit encore ailleurs^ : « Allons souvent visiter ces saints martyrs , touw chons leurs châsses , embrassons avec foi leurs « saintes reliques, afin d'en attirer quelques bénédic- V lions sur nous ; car comme de braves soldats « montrant aux rois les plaies qu'ils ont reçues pour « leur service leur parlent avec confiance , de « même ceux-ci , en montrant leurs têtes coupées,
' Orat. in 4o Mart. — * Hom. xxvi , I ^m- XL. de SS. Juvcnt. tt Max.
in II. ad Cor
« obtiennent tout ce qu'ils veulent dulloi du ciel. » Ce beau passage de saint Chrysostome a tellement touché OEcolampade, un des prétendus rét'orn)ateurs, qu'il l'oblige àparler ainsi dans les notes qu'il a faites sur cette Homélie : « Je ne voudrais pas «nier que les saints ne prient pour nous; je ne
« voudrais pas dire non plus qu'il fdt assuré que ce « filt une impiété et une idolâtrie d'implorer leur « protection. Les saints sont tout embrasés de chari- « té dans le ciel : ils ne cessent de prier pour nous. « Quel mal y a-t-il donc de leur demander qu'ils « fassent ce que nous croyons que Dieu a très-agréa- « ble, quoiqu'il ne nous ait pas commandé de le « faire? » Un ministre nous justifie contre les ministres; et malgré les préventions de la secte , lorsqu'il entend les Pères parler comme nous, il n'ose pas assurer que nos prières se ressentent de l'idolâtrie.
Mais, dit-on, et voici le fort des prétendus réformés, on présuppose, en priant les saints de tant d'endroits de la terre , qu'ils ont l'oreille partout , et qu'ils connaissent le secret des cœurs; ce qui est leur attribuer une prérogative divine. Qu'un autre ministre réponde pour nous. Les prétendus réformés n'ont pas dessein d'élever les anges, non plus que les autres saints, au-dessus de la créature. Cependant que nous disent-ils de ces créatures bienheureuses? « Les anges , dit M. Daillé ' , voient ce « qui touche chacun de nous en particulier. Ils voient « le péril de chacun de nous, ce que chaque fidèle « craint, ce qu'il désire, ce qu'il demande, parce « qu'ils sont présents sur la terre et mêlés au milieu «de nous.» Daillé en fait-il des dieux, en leur donnant tant de connaissance, et de nos besoins, et de nos désirs , et de tout ce qui nous touche en particulier? Mais c'est, dit-il , qu'ils sont sur la terre au milieu de Jious : comme si la connaissance de tant de secrets dépendait des lieux, et non d'une lumière céleste, que Dieu communique à qui il lui plaît. Quoi qu'il en soit, on peut dire, sans blesser la foi, que les anges connaissent ce qui se passe sur la terre, et même nos secrets désirs. Ce qui fait que cette opinion qu'on a de leurs connaissances ne nous empêche pas de les reconnaître pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire , pour d(» créatures , c'est que nous savons d'où leur viennent toutes leurs lumières, d'oii ils reçoivent leurs ordres, et où ils mettent leur félicité. Nous n'avons donc pas besoin d'égaler les saints à Dieu , pour leur faire entendre nos vœux. Il ne faut que les égaler aux anges, qui savent nos prières, qui les présentent à Dieu, qui les mettent sur l'autel céleste devant le trône de Dieu » , comme un présent agréable. Lisez le chapitre viii de l'Apocalypse ; et ne dites pas que l'ange qui y offre à Dieu les prières des saints soit Jésus-Christ; saint Jean ne l'appelle qu'ww, autre ange^, un ange comme les autres qui paraissent dans ce divin livre , un ange, comme les sept anges dont il venait de parler. Cet ange, qui n'est qu'une créature, entend nos vœux , puisqu'il les offre. Qu'on répète tant qu'on voudra que c'est une idolâtrie que d'égaler par quelque en-
' Lib. 3, c. xxiii, p. 48i. — * Jpoc. VUI, 3.-3 Ibid.
SUR LE REPROCHK DE L'IDOLATRIE
droit i|ue ce soit les saints à Dit'ii : j'en conviens; mais sera-ce encore une idolAlrie de les égaler aux niiges, à qui Jésus-Christ m^me nous apprend que sa grâce nous rendra semblables? /Is seront, dit-il ', comme les anges de Dieu. INÎais qui empêche qu'ils ne le soient dès à présent, puisqu'ils voient, comme les anges, lafacedu Pèie7 Un ange présente nos prières», et les flolcs qui sont pleines de ce céleste parfum. Mais les vingt-quatre vieillards , qui nous représentent l'universalité des saints, assis devant le trône de Jésus-Christ, revêtus de blanc, et couronnés, c'est-à-dire, avec la couleur et les ornements delà gloire', n'apportent-ils pas aussi dans leurs mains «es fioles pleines de parfums, qui sont les prières des saints? Si les anges sont appelés à la participation des secrets divins, et s'ils en font le sujet des louanges qu'ils doiment à Dieu , ne voiton pas les âmes des martyrs sous l'autel , où elles sonten Jcsus-Christ, dans lequel elles sont cachées, qui connaissent l'état de l'Église, en savent les persécutions dont elles demandent la fin, et apprennent qu'elle est différée pour peu de temps, et pourquoi < ? iN'est-ce donc pas blasphémer, que de les ranger parmi les morts qui ne saventrien de ce qui se passe sur la terre? et quand Babylone tombe , les apôtres et les martyrs ne sont-ils pas invités à louer Dieu de ses jugements , et n'entend-on pas en effet , aussitôt après, des cantiques d'admiration dans le ciel, sur ce sujet*? ne voit-on pas que l'exécution des justes jugements de Dieu fait une fête dans le ciel, pour tous les esprits bienheureux, et autant pour les âmes saintes que pour les saints anges? Pourquoi donc ces âmes saintes n'entreraient-elles pas dans les actions particulières et dans la fête qu'on fait dans le ciel, pour la conversion d'un pécheur? Qu'on ne nous dise donc plus que c'est en faire des dieux, que de leur faire connaître ce qui se passe ici-bas, et en particulier les prières que nous envoyons au ciel ? Suivonsde plus hauts principes, etapprenons àconnaître en quoi consiste la grandeur de Dieu. Il fait entendre à ses prophètes , aux âmes saintes , à ses anges, et à tel autre qu'il lui plaît de ses serviteurs, non-seulement les pensées, des hommes, mais encore ses propres pensées et ce qu'il a résolu des peuples et desnations dans son conseil éternel. Il les élève plus haut, lorsqu'il leur montre son essence à découvert. Et sans doute c'est quelque chose de plus de te voir lui-même face à face, que de connaître ses desseins, quelque hauts qu'ils soient ; à plus forte raison, que de connaître les desseinsetles pensées des hommes mortels. Dieu mène ses serviteurs autant qu'il lui plaît, ainsi qu'il lui plaît, par tous les degrés de connaissances; et à quelque perfection qu'il les élève, il se montre toujours leur Dieu, parce qu'ils ne sont éclairés que par sa lumière.
• C'est pourquoi les saints docteurs n'ont point hésité à attribuer la connaissance de nos prières aux âmes saintes. Nous avons ouï saint Grégoire de ISysse dire au martyr saint Théodore : O saint martyr, regardez-nous du plus haut des deux!
' Malth. XXII, 30. — » Apoc.yui, 3.-3 Jbid. iv, 4; T, 8; VI, I, |{. — * Ibid. VI, 9, 10, n. — s Jpoc. xvui, 20; XIX, L
Nous avons ouï saint Augu.stin louer la prière a'une mère chrétienne , qui avait perdu son fils sans être baptisé : O saint martyr, vous savez pourquoi je le pleure, disait cette mère ' ; et parce qu'elle avait dit, vous savez, « Dieu, continue le même Père, « voulut montrer quelle avait été sa pensée. Elle « porta l'enfant ressuscité aux prêtres; il fut bapn tisé, il fut sanctifié, il fut oint, on lui imposa « les mains. Tous les sacrements étant achevés, il « mourut. Sa mère accompagna son enterrement « avec un visage qui faisait paraître quelle ne « croyait pas tant mettre son fils dans le tombeau n que le mener dans le propre seindu martyr. » Que d'articles de la nouvelle réforme sont condamnés par ce récit, et qu'on doit être fâché , s'il reste quelque sentiment de piété véritable, d'être d'une religion qui oblige à rejeter des choses si saintes, et à la fois si bien attestées par de si grands hommes ! Mais quelque opinion qu'on en ait, j'ai toujours gagné ce que je voulais; et il est bien assuré que ni la femme qui fit cette prière à saint Etienne, ni saint Augustin qui la loue, ne voulaient pas faire un Dieu de ce saint martyr. Les autres Pki es ne voulaient pas non plus attribuer aux saints dont ils demandaient les prières, aucune perfection divine; puisque, quelque intelligence qu'ils y reconnussent de nos besoins, ou en général des choses du monde, ils savaient bien qu'ils ne voyaient rien que dans une lumière empruntée. « Vous savez tout, « disait saint Paulin à saint Félix» : vous voyez dans « la lumière de Jésus-Christ les choses les plus « secrètes et les plus éloignées, et vous comprenez. « tout en Dieu , où tout est renfermé. »
Il faut que le ministre succombe sous des vérités si constantes. Il en a senti le poids : il a, disje, bien senti que ni les saints Pères, qu'il accuse comme nous d'idolâtrie , ni nous , qui ne faisons que les suivre, n'attribuons rien de divin aux bienheureux esprits ; et vous le pouvez entendre par ces paroles : « Nous pouvons défier l'Église romaine a de nous montrer aucune différence entre le culte « qu'elle rend au Fils de Dieu, et celui qu'elle rend « aux saints. Ils en peuvent trouver quelqu'une « entre le culte du Père et celui des saints; mais « entre le culte des saints et du Fils, je les dé- « fie d'en montrer aucune'. " Tout cela se réduit à dire que Jésus-Christ homme fait tout le bien qu'il nous fait par voie d'intercession , comme les saints. Au nom de notre Seigneur, et par le soin que vous devez avoir de votre salut, arrêtez-vous ici, mes très-chers frères. Vous voyez à quoi votre ministre réduit principalement la difficulté. « Ils peuvent, dit-il^ trouver quelque diffé- « rence entre le culte du Père éternel et celui des « saints. « Il n'osedécouvrir tout ce qu'il sent. Nous pouvons trouver quelque différence ; c'est-à-dire, naturellement , quelque petite différence ; mais ou nous n'en pouvons trouver aucune, ou celle quft nous trouvons est infinie. Car, je vous prie, quelle différence avons-nous trouvée entre le secours dd
' Vide sup. — » Paul, de Nat. S. FeL — » Lett. rv, ». U4.
AVERTISSEMENT
Dieu et celui des saints, entre la manière de prier Dieu et celle de prier les saints? C'est, avons-nous dit, que Dieu donne, et les saints obtiennent : on prie Dieu, comme la source de tout bien, de donner ses grâces quelles qu'elles soient, temporelles ou spirituelles; et on prie les saints de les demander. Or ce n'est pas là quelque différence, c'est une différence immense, iniinie; puisque c'est une différence qui d'un côté fait Dieu être parfait , et de l'autre la créature être indigent, tiré du néant, et le néant même; une différence, en un mot, qui met d'un côté l'indépendance absolue, et de l'autre la dépendance sans bornes. Ce n'est pas là quelque différence ; mais c'est toute là différence qu'on peut établir entre Dieu et la créature, et l'on ne peut en imaginer une plus grande ni une plus essentielle.
Ici votre ministre se tourmente en vain à prouver aux catholiques « qu'il n'y a point de biens « et de grâces pour le temps et pour l'éternité, qu'ils « ne demandent à leurs saints directement, et sans « détour. » Veut-il dire qu'on les leur demande, comme à ceux qui les donnent? Il n'y aurait donc aucime différence. Or est-il qu'il ne peut nier que nous n'y en mettions quelqu'une; et nous venons de lui prouver que nous n'en mettons aucune, ou que nous en mettons une aussi grande qu'on la puisse n>ettre, et en un mot une infinie. Qu'il enfle donc son discours de tant d'exagérations qu'il lui plaira , et qu'il raconte toutes les grâces qu'on demande à la sainte Vierge; il demeure lui-même d'accord qu'on ne les demande que par voie d'intercession; puisque même, selon lui, on n'en attend pas davantage de Jésus-Christ. La difGculté n'est donc plus que de l'intercession de Jésus-Chsist. Il s'agit de voir si celle des saints est de même nature que la sienne; et il est essentiel à cette cause que vous compreniez que c'est en cela précisément que votre ministre met le nœud de cette question. C'est ce qu'il déclare par ces paroles : « Pour moi , pour- « suit-il ', plus j'étudie le culte qu'on rend à Jésus- « Christ, plus je le trouve semblable à celui des « saints. Nous adressons à Jésus-Christ deux sortes « de prières : l'une indirecte, en lui disant. Priez « pour nous ; l'autre directe, en lui demandant di- V rectement la grâce, la rémission des péchés, la « vie éternelle. Dans l'Église romaine, on fait préci- « sèment la même chose à l'égard des saints. Cela « laisse une différence, je l'avoue, entre l'adoration «qu'on rend à Dieu le Père, et celle qu'on rend « aux saints. » La voilà donc encore une fois établie , de son aveu , cette différence, qui , comme on voit, est infinie. « Car, continue-t-il, jamais-on ne « dit au Père : Seigneur, priez pour nous, intercédez « pour nous auprès de votre Fils. Cela serait in- « sensé, et peut-être impie; et je crois que Rome ne « pratique pas cette impiété. » Il y a donc pour la troisième fois une difrerence essentielle entre la prière que l'Église romaine fait au Père, et celle qu'elle fait aux saints , de l'aveu de votre ministre. « Mais
« LvU. XV, />. 116.
« il n'y a, continue-t-il, aucune différence du culte « rendu à Jésus-Christ, et de celui qu'on rend aux « saints ; car, età celui-là et à celui-ci, onditindiffé- « remment. Priez pour nous, afin que Dieu nous « donne; ou bien. Donnez-nous vous-même, par « voied'intebcessionetd'impétbation de son « Père, » ox)mmeil l'explique lui-même et le répète dix fois. Il ne reste donc plus qu'à faire voir qu'il y a encore une différence infinie entre l'intercession de Jésus-Christ, et celle des saints; et c'est là, comme vous voyez, que votre ministre fait consister notre question. Mais elle est si aisée à résoudre, que je n'y veux employer que M. Daiilé. C'est un ministre que je prends pour juge entre M. Jurieu et moi.
Daiilé étant obligé, par une objection du cardinal du Perron, de parler de cette matière, et d'expliquer comment on peut croire que Jésus-CIu-ist prie pour nous, commence en cette sorte : « JN'i nous, « ni les anciens, ni aucun chrétien vraiment pieux , « n'avons jamais prié Jésus-Christ de prier son « Père pour nous'. » D'abord il apprend bien à M. Jurieu qu'il ne sait pas sa théologie, quand il dit qu'on prie .Tésus-Christ de prier pour nous : « Ni « nous, dit-il, ni les anciens, ni aucun chrétien vrai- « nwnt pieux, ne l'a jamais fait. » M. Jurieu n'est donc pas de ces pieux chrétiens, selon le ministre Daiilé. Il poursuit : « Du Perron pense-t-il que .lé- « sus-Christ ne fasse pour nous autre chose que de « se prosterner devant Dieu, afin de prier comme « ferait un des saints de ce cardinal? Assurément « il se trompe, s'il a une semblable pensée. » Tout en s'emportant contre nous, Daiilé nous accorde ce que nous voulons. Les saints du cardinal du Perron, c'est-à-dire, les saints des catholiques, sont prosternés devant Dieu comme d'humbles suppliants : Jésus-Christ n'agit pas de cette manière, et nous en convenons avec le ministre; l'intercession de Jésus-Christ n'est donc pas de même nature que celle des saints. Prenons encore la chose d'une autre manière. Daiilé dit , et il dit vrai , qu'on n'a jamais prié .Tésus-Christ dé prier pour nous. Il n'y en a aucun exemple, ni aucun précepte, ni aucun conseil, ni dans l'Écriture, ni dans la tradition. Quand donc on prie les saints, comme fait l'Église romaine, on ne leur demande rien de semblable à ce qu'on attend de Jésus-Christ. Voilà qui est clair, mais la suite lésera beaucoup davantage; et plus Daiilé s'étudie à nous expliquer la dignité de la médiation de Jésus-Christ, plus il justifie les catholiques. Car écoutons ce qu'il ajoute : « Jésus-Christ, Père de l'éternité, est sei- « gneur et dispensateur de toutes les grâces que « son sang nous a méritées. Ce puissant roi de l'u- « nivers nous les donne ainsi qu'il lui plaît : ses « sujets ne le tiennent pa< pour un simple interces- « seur, mais pour leur roi, pour leur Seigneur, « pour leur Dieu, et ils souhaitent que ce qu'ils de- « mandent leur soit accordé par sa volonté et par sa « puissance. «Notre cause se fortifie visiblement, par le discours de Daiilé. Il ne permet pas qu'on regar<ie
' Daill. de cuit. loir. l. ni, *. 19, p. 3&S.
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
î(^sus-Christ comme un simple intercesseur. Il est , dit-il , dispensateur et distributeur des grâces de Dieu; mais il les doime avec autorité, et comme Seigneur, parce qu'il les a méritées par son sang : elles sont à lui , il les a acquises; il les a achetées, et cela par un prix iiiûni , qui est celui de son sang : et si M. Daillé rapporte cela à la nature divine de Jésus-Christ, c'est que c'est là qu'est la source de la dignité et du mérite infini qui se trouve dans les actions de Jésus-Christ, et dans toute sa personne : ce qui est indubitable; mais en même temps il ne l'est pas moins que ceux qui, comme nous, regardent les saints, non comme distribufeta's delà grâce, mais comme de simples intercesseurs , ne les égalent en aucune sorte avec Jésus-Christ. Mais le ministre, en continuant de plaider sa cause, va donner comme un dernier trait à la bonté de la nôtre. « Que si on dit, poursuit-il, que Jésus-Christ «• prie pour nous, il faut entendre cela, non d'une « manière basse, mais d'une manière relevée, et -« convenable à la majesté d'un si grand roi. » Ce ^ n'estpoint en se prosternant, en tendant les mains, « ni en disant des paroles de suppliant, qu'il intercède r pour nous ; c'est qu'il apaise son Père , par le prix « et la bonne odeur toujours présente de la victime « qu'il a une fois offerte , et fait qu'il nous donne les « grâces que nous demandons, lui-même consentant 0 aussi et voulant que nous les ayons. Telles sont les « prières que Jésus-Christ fait pour nous. Elles sont « dignesde sa personne; et saintPaul nous le fait en- « tendre, lorsqu'il dit que l'épancliement du sang de « Jésus-Christ crie plus haut que le sang d'Abel. » Kous sommes d'accord avec les ministres de celte manière d'expliquer la médiation de Jésus-Christ. On la peut voir très bien expliquée dans saint Thomas, et l'on n'en connaît point d'autre dans nos écoles. On y enseigne constamment que Jésus- Christ intercède par son sang répandu pour nous , et par la vertu éternelle de son sacrifice. 11 n"a besoin ni de paroles ni de postures suppliantes; il suffit, comme dit Vapôtre^ qu'il paraisse pour nous devant Dieu, afin de nous obtenir tout ce qu'il lui plaît. Ce qu'on appelle prier, dans cet état glorieux de Jésus-Christ, c'est dans sa sainte âme une perpétuelle volonté de nous sanctifier, conformément à cette parole qu'il a prononcée : Je me sanctifie pour eux, afin qu'ils soient saints en vérité' ; et à celle-ci : O mon Père, Je veux que ceux que vous m'avez donnés soient avec moi*. Il a droit de dire, je veux, d'une façon particulière qui ne convient qu'à lui seul : il peut disposer de nous, et des grâces qu'il nous distribue, comme de choses qui sontsiennes, qu'il a achetées, qu'il s'est rendues propres. Nous ne donnons rien de semblable aux saints. Ce n'est point leur sang qui nous sauve , ni qui est une source de grâces pour nous : ils n'ont point offert le sacrifice , dont l'efficace infinie et toujours présente sanctifiera les pécheurs jusqu'à la fin des siècles : ils sont humbles suppliants devant la majesté divine, serviteurs agréables à leur maître;
" Joun. XVII, 19. — » Ibid. 24.
mais enfin simples serviteurs, non seigneurs, ni ré» dempteurs, ni dispensateurs des grâces, comme Jésus-Christ. Ainsi, ni nous ne faisons faire à Jésus- Christ ce que font les saints, ni nous ne faisons faire aux saints ce que fait Jésus-Christ Leur intercession laisse en son entier tout ce qui convient, selon les ministres, aussi bien que selon nous, à celle du Fils de Dieu , et nous ne leur en donnons aucune partie.
Mais , après avoir fait voir au ministre que nous établissons parfaitement la médiation de Jésus- Christ, apprenons-lui à la mieux entendre qu'il ne fait, lui qui en fait consister la reconnaisance à dire à Jésus-Christ : Priez pour ncus. M. Daillé a eu raison de lui dire que ni les modernes ni les anciens n'ont jamais prié ainsi. Quand saint Etienne mourant invoqua Jésus-Christ pour ceux qui le lapidaient, il ne lui dit pas : O Seigneur, priez pour eux; mais, O Seigneur , ne leur imputez pas leur péché ' , le regardant comme juge, comme celui qui opère par lui-même la purification du péché*. Il ne lui dit pas. Priez votre Père de recevoir mon esprit ; mais il lui dit à lui-même : OSeigneur, l'ecevez mon esprit 3. Je ne sache aucun orthodoxe qui ait osé dire, comme fait M. Jurieu, qu'il faut dire à Jésus- Christ , même comme homme , Priez pour nous ; parce que l'homme, dons Jésus-Christ , étant élevé à être Dieu, ce qui lui a donné le moyen de nous acheter les grâces, et en particulier celle de la rémission des péchés, par un prix proportionné à leur valeur, il en est fait Seigneur même comme homme, mais comme homme élevé à être Dieu. C'est pourquoi on ne le prie pas de la demander, mais de la donner comme Seigneur; ce qui fait aussi que saint Etienne lui donne le nom de Seigneur dans cette prière, O Seigneur, n'imputez pas ce péché : et de même, O Seigneur, recevez mon esprit. Car c'est à vous de le recevoir, à la vérité, pour le présenter à votre Père; mais néanmoins comme Seigneur, à qui il appartient en propre, parce que vous l'avez acheté par votre sang.
Maisquand il serait i)erm\sdeprier Jésus-Christ dé prier, chose que la vraie piété a en horreur, toujours le ministre n'y gagnerait rien ; parce qu'il y aura toujours une différence infinie entre la prière du chef et celle des membres ; entre la prière de celui où réside la plénitude et la source de la grâce, et celle de ceux qui n'en reçoivent qu'un écoulement imparfait; enfin entre la prière d'une personne sainte par la propre sainteté substantielle de Dieu , et la prière de ceux qui ne le sont que par quelque participation de sa sainteté infinie; ce qui fait que la prier* de l'un est agréable et reçue par sa propre dignité, et celle des autres, au contraire, eu son nom, et par le mérite de la sienne; et c'est aussi ce qui met la différence la plus essentielle qu'on puisse jamais établir de prière à prière , et même une différence qui va jusqu'à l'infini, parce qu'elle est fondée sur la perfection de la nature divine.
Toute cette doctrine est renfermée dans cette
• Ml. VH, &0.- ' Uelr. 1 , 3. - J ML Tll, U.
AVERTISSEMENT
conclusion solennelle des prières ecclésiastiques, qui Unissent toutes en ces ternies : Per Dominum nostrumJeaum Christum : Par notre Seigneur Jésus- Christ, par où l'Église reconnaît que toutes ses prières tirenileur valeur etleur efficace de l'interposition du nom de Jésus-Christ, à quoi elle ajoute en même temps la confession de la divinité du même Sauveur, en adressant ces paroles à Dieu le Père : Par Jésus- Christvotre Fils unique, qui, étant Dieu, vitetrégne aux siècles des siècles avec vous et le Saint-Esprit; oh l'Église met clairement la médiation de Jésus- Christ, en ce qu'il est un Homme-Dieu, en qui s'unissent toutes choses; c'est-à-dire, tout ensemble, les hautes et les basses, les célestes et les terrestres , sans que ni nous ni les plus grands saints puissent impétrer aucune grâce, ni pour eux, ni pour leurs frères, en un autre nom.
Au reste , si l'on a vu la médiation de Jésus-Christ si parfaitement expliquée par le ministre Daillé, il faut se souvenir qu'on a vu aussi qu'il n'y a rien là de nouveau pour nous, puisque tous nos docteurs l'expliquent de même sur le fondement des Écritures et sur la doctrine de saint Paul. C'a été aussi la doctrine de tous les anciens Pères , et saint Grégoire de Nazianze l'a expliqué admirablement par ces paroles : « Le Verbe engendré de Dieu avant tous les « temps, et par là étant Fils de Dieu , est devenu « Fils de l'homme. Il est sorti sans impureté et « d'une manière miraculeuse du sein d'une vierge, « homme parfait aussi bien que Dieu parfait, pour « sauver en toutes ses parties l'homme qui était « blessé en elles toutes , et détruire la condamua- « tion du péché ' . »
C'est en cela que consiste sa médiation , et c'est aussi sur ce fondement que le même saint l'établit, en supposant premièrement qu'il ne faut point croire « que le Fils de Dieu se jette aux pieds « de son Père d'une manière servile. Loin de « nous, dit-il *, cette pensée basse et indigne de « l'esprit de Dieu ! Il ne convient ni au Père d'exi- « ger une telle chose, ni au Fils de la souffrir. » îl enseigne « qu'intercéder n'est autre chose au Fils fi de Dieu que d'agir pour nous auprès de son Père , « en qualité de médiateur de Dieu et des hom- « mes, Jésus-Christ honnne; et, ajoute ce grand « personnage, comme hoinme il intercède pour « mon salut, parce qu'il est toujours avec le corps « qu'il a pris, et qu'il me fait devenir un Dieu par <•- la force de l'humanité qu'il s'est unie. »
Voilà une manière d'intercéder digne de Jésus- Christ. Un Dieu , en se faisant homme , nous a fait des dieux par ressemblance : son humanité est le moyen par lequel la divinité nous est communiquée : gon corps, qui a été notre victime, nous attire continuellement les grâces du ciel, et Jésus-Christ ne cesse d'intercéder, parce qu'il ne quitte janiaisl'hupianité qu'il a prise.
Cette sublime médiation, qui ne convient qu'à Jésus-Christ seul , n'a pas empêché que le même père , en prenant la médiation en un autre sens in-
' Orat. XL. ■ ' Jbid. xxxvi.
Animent inférieur à celui-là, n'ait dit que les saints martyrs sont les médiateurs de cette élécalion qui nous divinise ' ; sans doute parce qu'ils nous en montrent le chemin par leur exemple, et qu'ils nous aident à y arriver par leurs prières.
Qu'on ne nous objecte donc plus ces mots de saint Paul : lly a un médiateur ». Sans disputer sur les mots , il n'y a pas plus un médiateur quily a un Dieu; et je dis que si nous pouvons par Jésus- Christ, selon saint Pierre, participer à la nature divine^ , nous pouvons aussi en quelque façon, quoique très- imparfaitement, participer par la charité fraternelle à la qualité de médiateur. Mais, à parler proprement, il n'y a que Jésus-Christ seul qui la porte et qui fasse cet office ; ce que saint Augustin a expliqué à fond en ce peu de mots : « Les « chrétiens, dit-il 4, se recommandent aux prières « les uns des autres; mais celui qui intercède pour « tous, sans avoir besoin que persoime intercède « pour lui, est le seul et véritable médiateur. »
Les prétendus réformés se servent de ce passa?:;e contre la prière des saints, au lieu qu'ils devraient comprendre que si un Père qui a si parfaite nient entendu la doctrine de la médiation de Jésus- Christ n'a pas laissé de les prier, comme les ministres l'avouent, il paraît qu'il n'a jamais seulement pensé que ces deux choses soient incompatibles. J'en dis autant de saint Grégoire de Kazianze, qui d'un côté constamment a prié les saints, comme nous, et qui aussi constamment n'en a pas moins bien entendu la doctrine de la médiation de Jésus- Christ, comme on vient de le voir; en sorte qu'en toutes manières il n'y a rien de plus faux que de confondre deux choses dont la différence est infinie.
Après cela , en reviendra-t-on à cette objection cent fois résolue, mais que M. Jurieu répète encore, comme si l'on n'y avait jamais répondu? Vous offrez à Dieu, dit-il*, les mérites des saints, comme vous lui offrez ceux de Jésus-Christ; vous priez Dieu par les mérites des saints, comme vous priez Dieu par les mérites de Jésus-Christ : c'est donc en tout et partout la même chose. Mais sans nous donner la peine de répondre, Bucer, un des chefs de la réforme, répondra pour nous. Le passage en est connu, et M. Jurieu l'a lu dans l'Histoire des Variations^. « Pour ce qui regarde ces prières «publiques qu'on appelle collectes, où l'on fait « mention des prières et des mérites des saints; « puisque , dans ces mêmes prières , tout ce qu'on « demande en cette sorte est demandé à Dieu, et « non pas aux saints, et encore qu'il est demaiidé « par Jésus-Christ; dès là tous ceux qui fout cette « prière, reconnaissent que tous les mérites des « saints sont des dons gratuitement accordés. » Et un peu après : « Car d"ailleurs nous confessons « et nous prêchons avec joie que Dieu récom- « pense les bonnes œuvres de ses serviteurs, non- « seulement en eux-mêmes, mais encore en ceux « pour qui ils prient ; puisqu'il a promis qu'il ferait
• Orat. vr. — ' Gai. ni, 20. — ^ IT. Pctr. i, 4. - * ^i»*-
Episl. Parmen. Itb. ii, n. 16, tovi. ix, col. 34. - » l.^it. VV* p. \\\ , 115, etc. — * Lit, m, p. 565.
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
ÎOS
« du bien à ceux qui raiiuent jusqu'à mille géaé- « rations. » Voilà ce qu'un reste de boiuie foi fit avouer à Bucer en 1546, dans la conférence de Ratisbonne. Je ne demande pas au ministre dédaigneux qu'il cède à l'autorité de Bucer; mais qu'il imite sa bonne foi , en reconnaissant que le mérite que nous attribuons à Jésus-Christ est bien d'une autre nature que celui que nous attribuons aux saints-, puisque le mérite de Jésus-Christ est inlini, à cause qu'il est Dieu et homme ; et celui des saints fini , à c;iuse qu'ils sont des hommes purs : d'où suit une autre différence qui n'est pas moins essentielle , savoir, que le mérite de Jésus-Christ a sa valeur par lui-même auprès de Dieu , au lieu que les mérites des saints n'en ont que par celui de Jésus- Christ ; ce qui fait qu'en priant Dieu d'avoir agréables les mérites de ses saints, l'Église finit toujours en demandant que ce soit par Jésus Christ, per Dominum nostrum Jexum Christum; et que le concile de Trente, eu définissant qu'il est utile de prier les saints de nous obtenir les grâces de Dieu, ajoute par Jésus-Christ, et décide que c'est parla qu'ils nous les obtiennent.
Ainsi il no reste plus de difficulté dans la question que nous traitons. Il s'agit de savoir si nous sommes idolâtres en priant les saints, c'est-à-dire , en d'autres mots , si nous égalons les saints ou à Dieu ou à Jésus-Christ : et le ministre est déjà demeuré d'accord que nous mettons une différence très-essentielle du côté de la prière qu'on adresse à Dieu. Restait celle qu'on adressait à Jésus-Christ; et la différence n'est pas moins essentielle, de l'aveu même et par les principes de Daillé et de Bucer ; par conséquent la question est vidée. C'est en vain que le ministre triomphe, et qu'il provoque l'évéque de Meaux à lui répondre. Cet évèque lui a répondu ; mais s'il restait quelque bonne foi à votre ministre , il n'y avait rien de plus aisé pour lui que de prévenir cette réponse , puisqu'il l'aurait pu trouver dans ses propres théologiens, aussi claire et aussi distincte que l'aurait pu faire un des uûtres.
En effet , quoi qu'il puisse dire , il sait bien que le vrai Dieu que nous adorons n'est pas le Jupiter des païens. Les anges et les âmes bienheureuses dont nous demandons la société dans nos prières ne sont ni des dieux, ni des demi-dieux, ni des génies, ni des héros, ni rien enfin de semblable à ce que les Gentils imaginaient. INotre Dieu est le Dieu qui seul a fait toutes choses par sa parole , qui n'a pas commis à ses subalternes une partie de l'ouvrage, comme on disait dans le paganisme. Le monde nest pas un arrangement d'une matière que Dieu ait trouvée toute faite ; les âmes et les esprits ne sont pas une portion de son être et de sa substance. Il a tout également tiré du néant, et tout également par lui-même. Vos ministres n'oseraient nier que ce soit là constamment notre doctrine. Qu'ils entreprennent de nous montrer ce caractère dans le paganisme. Ne sait-on pas que Jupiter y ftait le père des dieux, à peu près dans le même sens qu'un père de famille l'est de ses enfants , et
qu'il en était le maître, à peu près comme un roi l'est de ses ministres , sans leur avoir donné le fond de l'être.' Mais Dieu, qui l'a donné à tous les esprits bienheureux , ou plutôt qui le leur donne sans cesse par une influence toujours nécessaire, leur donne en même temps toute leur puissance , inspire tous leurs désirs , ordonne toutes leurs actions , et il est lui seul toute leur félicité; choses que les païens, je dis même les philosophes, ne songeaient pas seulement à attribuer à leur Jupiter. Cette différence infime de leur théologie et de la nôtre en produit une qui n'est pas moins grande dans le culte. C'est qu'au fond, tout notre culte se renferme en Dieu. Nous n'honorons dans les saints que ce qu'il y met : en demandant la société de leurs prières, nous ne faisons qu'aller à Dieu dans une compagnie plus agréable; mais enfin c'est à lui que nous allous, et lui seul auime tout notre culte.
Votre ministre nous fait ici une horrible calomnie , mais qui seule devrait servir à vous désabuser de toutes les autres, o Les dieux supérieurs des « païens, dit-il • , étaient si célestes, si sublimes « et si purs, qu'ils ne pouvaient par eux-mêmes « avoir aucun conunerce avec les hommes , ni s'a- « baisser jusqu'aux soins des affaires, pour les « gouverner immédiatement et par eux-mêmes. « C'est pourquoi ils établirent les démons, comme « des médiateurs et des agents entre les dieux souo verains et les hommes mortels, disait Platon. » Il est vrai, c'est la doctrine de Platon; et c'est aussi ce qui met une différence infinie entre lui et nous. Car qui jamais a ouï dire dans l'Église qu'il fut indigne de Dieu de se mêler par lui-même des choses humaines, ou qu'il fallut mettre entre lui et nous cette nature mitoyenne ou médiatrice des démons.^ C'est pourtant ce qu'on nous impute. Car écoutons le ministre. « Or, dit-il » , une goutte » d'eau n'est pas plus semblable à une goutte d'eau « que cette théologie païenne à la théologie du pa- « pisme. Dieu et Jesus-Christ, disent-ils, qui sont « nos grands dieux , sont trop sublimes pour nous « adresser droit à eux. » Je ne sais comment ou ne rougit pas d'une si grossière calomnie. Car ce ministre sait bien, en sa conscience , qu'outre que Dieu et Jésus-Christ ne sont pas nos grands dieux, puisqu'ils ne sont pour nous qu'un seul et même Dieu, avec le Saint-Esprit, et que c'est une trop hardie imposture de nous faire parler ainsi, contre toute notre doctrine , ce n'en est pas une moindre de nous faire dire qu'on ne peut aller droit à eux; puisque constamment toutes les collectes , toutes les secrètes, toutes les postcommunions, toutes les prières du sacrifice, le Gloria in excehisy le Te Deum , toutes les autres prières du service ou du bréviaire s'adressent ou à Dieu par Jésus-Christ ^ ou à Jésus-Christ lui-même ; et que dans celles qu'oa adresse aux saints , dans les litanies et dans quelques autres endroits, dès là qu'on les prie de prier pour nous , on ne fait que s'unir à eux par la cha-
' Ace. des Luth. I. part. p. 1S3. — » Itil p. 184.
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AVERTISSEMENT
rite, pour aller h Dieu. On ne les regarde donc pas comme des natures mitoyennes et médiatrices; mais on entre en société avec eux , pour aller également à Dieu; puisque, si Dieu nous a donné un médiateur nécessaire en Jésus-Christ, il est pour eux comme pour nous, et qu'ils n'ont d'accès qu'en <'e seul nom et comme membres de ce même chef. Qu'on nous montre cecaractère dans le paganisme! Mais on vient de nous montrer un caractère tout contraire, en nous disant que les grands dieux du paganisme sont trop sublimes pour se mêler par eux-mêmes de nos affaires, ou avoir aucun commerce avec nous. Votre ministre sait bien que nous ne disons ni ne croyons rien de semblable Quand donc il ose avancer qu'une goutte d'eau n'est pas plus semblable à une autre goutte d'eau, que notre doctrine à celle des païens, il parle contre sa conscience et contre ses propres paroles , et i'miqiiité se dément visiblement elle-même.
Achevons : le culte est intérieur ou extérieur ; l'intérieur est le sentiment qu'on vient de voir. Pour donc montrer notre culte intérieur dans les païens, il y faut montrer nos sentiments : qu'on les y montre tels que nous venons de les exposer. Que si l'on prétend que ce n'est pas là notre doctrine, et qu'on répète les calomnies cent fois réfutées, qu'on nous attaque du moins une fois dans ce fort , et qu'on y découvre le moindre trait d'idolâtrie.
Mais si le culte intérieur des païens est si essentiellement différent du nôtre, donc le culte extérieur n'étant que le signe de l'intérieur, il s'ensuit qu'il y a la même différence. En effet, les païens , qui regardaient tous leurs dieux, et les plus grands, et les médiocres, et les plus petits, comme des natures à peu près semblables , leur offraient aussi à tous également le même culte du sacrifice, que nous réservons à Dieu seul , quoi qu'en dise le ministre. A lui seul appartient la souveraine louange , à lui seul la reconnaissance d'un empire absolu et tout-puissant, et l'hommage de l'être reçu, tant de celui qui nous fait hommes, que de celui qui nous fait saints et agréables à Dieu. Si l'on croit trouver tout cela dans le paganisme, on croit trouver la lumière dans les ténèbres ; et si l'on croit seulement y en voir quelque ombre , c'est qu'il faut bien trouver dans l'erreur le fond de la vérité qu'elle gâte; et dans le culte des démons , ce qu'ils imitent et ce qu'ils dérobent du culte de Dieu.
L'idolâtrie a eu plusieurs formes , et s'est accrue ou diminuée par divers degrés; mais parmi ces variétés, c'est une chose constante que tous ceux qu'on a jamais vus rendre sérieusement à la créature quelque partie des honneurs divins , ont erré dans la pensée qu'ils ont eue de Dieu. Les fausses idées qu'on a de Dieu, connue dit souvent saint Augustin, sont les premières idoles que les hommes se sont forgées, et c'est là le vrai principe de l'idolâtrie. Que si nous remontons jusqu'à la source de l'erreur, nous trouverons que Tidolàtrie vient au fond de n'avoir pas bien connu la création.
VM n'était connue que du peuple hébreu. Parmi
tous les autres peuples on croyait que la substance et le fond de l'être était indépendant de Dieu , et que tout au plus il n'était auteur que de l'ordre; ou que sans avoir fait l'univers, il n'en était que le moteur.
C'est de là qu'est venue l'erreur qui a fait adorer le monde, soit qu'on le regardât comme Dieu luimême, ou qu'on le considérât comme le corps dont Dieu était revêtu. On en adorait le tout , on en adorait toutes les parties , c'est-à-dire , le ciel, la terre, les astres, les éléments, les rivières et les fontaines ; et enfin on adorait toute la nature. Tout avait part à l'adoration , parce que tout en un certain sens avait part à l'indépendance : tout était coéternel à Dieu : tout était une partie de l»être divin : l'âme était dérivée de là, selon quelquesuns'. C'est pourquoi ils le regardaient comme étant ingénérable et incorruptible en sa substance. C'était une portion de la divinité. C'était un Dieu ellemême, disait cet empereur philosophe*, après plusieurs autres. C'est ce qui a donné lieu à l'erreur qui a consacré tant de mortels, et qui leur a faiî rendre les honneurs divins. Les biens qu'ils avaient procurés au monde ont fait regarder leur âme comme ayant quelque chose de plus divin que les autres; et tout cela enfin était fondé sur ce que rien n'était regardé comme absolument dépendant d'une volonté souveraine, ni comme tenant d'autre que de soi le fond de son être.
Le ministre, qui nous parle tant de ces natures médiatrices, et de ces esprits médiateurs, introduits par le platonisme, ne sait pas, ou ne songe pas, ou ne veut pas avouer de bonne foi qu'on les y faisait médiateurs de la création de l'homme, comme ils l'étaient de sa réunion avec Dieu. Ainsi la nature divine était inaccessible pour les hommes, et ils n'en pouvaient approcher que par les demi-dieux qui les avaient faits, qu'on appelait aussi démons. Il est certain que ces démons ou ces demi-dieux de Platon^ furent adorés sous le nom des anges par un Simon le Magicien , par un Ménandre, par cent autres, qui dès l'origine du christianisme mêlaient les rêveries des philosophes avec une profession telle quelle du christianisme'!. Mais si ces hommes, aussi mauvais philosophes que mauvais chrétiens, avaient compris que Dieu tire également du néant toutes les natures intelligentes, et les anges comme les hommes, ils n'auraient jamais pensé que les uns eussent besoin d'aller à Dieu par les autres, nique , pour approcher de lui, il fallût mettre tant de différence entre ceux qu'il, avait formés de la même main. La religion chrétienne ne connaît point ces entremetteurs, qui empêchent Dieu de tout faire, de tout gouverner, de tout écouter par lui-même; et s'il a doiuié aux hommes un médiateur nécessaire, qui est Jésus- Christ, ce n'est pas qu'il dédaigne leur nature qu'il a faite; mais c'est que leur péché, qu'il n'a pas fait, a besoin d'être expié par le sang du juste. C'est
' Platon. — 2 Marc-Aurcle. — 3 Plat, in Tim. — * Terliill. (le Pricscr. n. 3:i. Ilieron. ndv. Luc//. Epiph. hier. 30. Thcod. Iiicr. l'ati. lib. Y, c. \ui.
SUR LE REPROCHE DE L'IDOLATRIE
par là que nous avons besoin de médiateur. Mais ilin que nous connussions que c'était notre péché, tl non pas notre nature, qui nous éloignait de Dieu, il a voulu que ce médiateur fût homme; et il a si peu dédaigné la nature humaine, qu'il Ta mt^me unie à la personne de son Fils.
Par ce mystère , l'idolâtrie devient comme impossible au chrétien, et il ne peut y tomber qu'en ouliliant jusqu'aux premiers principes de sa religion. Il ne peut plus, comme faisaient les païens , égaler les hommes à Dieu; puisqu'il voit que le genre humain était si éloigné de Dieu par son péché, qu'il avait besoin d'un médiateur pour en approcher. ÎNIais ce médiateur est homme; et quand il ne serait que cela , aux merveilles qu'il a faites et aux grâces qu'il répand sur nous, le genre humain, porté à diviniser ses bienfaiteurs , aurait tenté d'en faire un Dieu, et de lui rendre les honneurs divins. Pour prévenir cette erreur. Dieu, en incarnant son Fils unique, en le faisant homme comme nous, a su fiiire de ce médiateur, qu'il nous donne, nn Dieu égal à lui ; en sorte qu'on ne se trompe pas de l'adorer comme tel. Mais de peur qu'on n'étendît le même honneur à d'autres hommes excellents , on apprend que pour faire un Dieu de Jésus-Christ, il a fallu lui donner, outre la nature humaine, une nature plus haute , et qu'il ne fût rien moins qu'une Jes personnes divines à laquelle on rendît avec Dieu en unité un même culte suprême. Car si l'on avait attribué notre rédemption ou notre réconciliation à la nature angélique, l'on aurait pu adorer les anges; mais on ne le peut plus depuis qu'on adore en Jésus-Christ celui-là même qui a fait les anges, et que les anges adorent. Il n'y a donc plus moyen de lui rien égaler dans sa pensée, ni par conséquent de rien égaler à son Père et au Saint- Ksprit, auxquels seuls on le rend égal. Mais ne peut-il pas arriver qu'en le regardant en sa qualité de médiateur, qui l'approche si fort de nous, on lui donne des égaux par cet endroit-là, et des médiateurs à mênie titre? Point du tout, puisqu'on ne le fait médiateur qu'au titre d'un mérite et d'une dignité infinie ; ce qu'il ne pourrait avoir s'il n'était Dieu et fils unique de Dieu, de même nature que lui. Car s'il exerce sa médiation par une nature humaine et par des actions humaines, on reconnaît tout ensemble que tout cela serait mférieurà cet emploi , si tout cela n'était élevé par la divinité même de cette personne; et c'est ce qui nous est déclaré dans le mystère de l'eucharistie, où Jésus- Christ exerce très-parfaitement son office de médiateur, puisqu'il nous y consacre et nous y sanctifie par son corps et par son sang. Mais en même temps nous voyons qu'on ne nous sanctifie dans ce sacrement, ni par le corps d'un apôtre, ni par le corps d'un martyr, ni par le corps de la sainte Vierge, ni enfin par le corps d'aucun autre saint , si ce n'est par le corps de celui qui est reconnu pour le Saint des saints. Ainsi l'eucharistie même nous dévoue et nous consacre a Dieu seul; non-seulement parce que l'objet à qui nous nous dévouons est Dieu , mais encore parce que le moyen qui nous y unit ,
en même temps qu'il s'approche de nous en tant qu'homme, consomme notre unité en tant que Dieu. Cela est cru dans l'Église, et y est cru trèsdistinctement, et y est soigneusement enseigné à tous les fidèles, dès l'enfance jusqu'à la vicilles&e et jusqu'à la mort. Tous vos ministres le savent ; et si vous savez les presser, vous leur en arracherez l'aveu , niiilgré qu'ils en aient. Qu'on s'imagine, après cela, par quel endroit l'idolâtrie pourrait s'introduire dans un tel culte, et comment il serait possible de rien égaler ou à Dieu, ou à Jé^us-Chrisl, qui seul est un avec Dieu même. A cela qu'oppose-t-on ? Des chicanes que j'ai hontede rapporter, tant elles sont vaines, et qu'il faut néanmoins encore que je réfute, puisqu'on ne cesse de les objecter, quoique cent fois réfutées.
Vous égalez, dit-on, vos saints à Dieu , puisque vous leur érigez des temples, puisque vous leur consacrez des jours de fêtes. Quoi ! n'y aura-l-il point quelque ministre assez officieux pour nous décharger de l'ennui de répéter cent fois la même chose, sans qu'on veuille nous écouter.' Mais je n'ai pas besoin d'un ministre officieux. Toute l'Angleterre plaide notre cause, puisqu'elle célèbre comme nous les fêtes des saints; et pour ne manquer à aucun , même la fête de la Toussaint. Le calendrier où elles sont marquées , et l'office qu'on y fait, ne sont pas encore abolis. Ils pourront fétre avec le temps , et tout cela peut devenir une idolâtrie, s'il plaît au vainqueur* (car il faudra bien subir la loi) ; mais on ne fera jamais qu'on ne les ait célébrées, nique Burnet, qui, sans doute, n'eut jamais dessein de nous obliger, n'ait écrit qu'on devait les célébrer, même par principe de conscience; « parce que aucun de ces jours n'est proprement « dédié à un saint ; mais qu'on les consacre à Dieu, « en la mémoire des saints , dont on leur donne le « nom' ; » ce qui est de mot à mot notre doctrine, comme il paraît en tout et partout , par nos catéchismes ; et tout ce qu'on nous impute au-delà est une manifeste calomnie.
Venons aux temples; mais ici toute l'Angleterre nous justifie encore. Qui ne connaît à Londres l'église de Saint-Paul , et toutes les autres qui portent les noms des saints.' On nous dira que c'est pour en conserver la mémoire ; mais que les temples sont proprement dédiés à Dieu , comme les fêtes. C'est encore notre doctrine. Toutes les églises et toutes les fêtes sont également dédiées à Dieu. On leur donne les noms des saints pour les distinguer. Qu'on nous reproche après cela les égiiscs dédiées aux saints, et celle de Saint-Eustache ou de Notre-Dame, plus belle que celle du Saint- Esprit. Tout le synode de Thorn, de la religion de nos prétendus réformés, a inséré dans ses actes qu'il s'était assemblé dans le temple de la sainte Vierge , divx / irginis '. Le même synode
* Bossaet désigne ici le prince d'Orange , qui venait d'usurper la couronne d'Angleterre sur le roi Jacques II, soa beau-pére. [Édit. de Paris.)
' Burn. Tom. i. p. 19I. Far. liv. vn. — » Syn. Tor. Syatag. Conf.jldei. part. Il, p. 240, 2V2.
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parle encore du 25 août , comme d'un jour consacré à saint Barthélemi : divo Dartholorrixo sacra. Ces actes sont rapportés dans le recueil des Confessions orthodoxes de Genève; et en passant, voilà nonseulement le temple de la sainte Vierge , et la fête de saint Barlhélemi, mais encore le mot divm, dont Daillé nous fait un si grand crime. Car c'est, dit-il ', ériger les saints e?i dieux tout court. Sur cela il prend la peine de ramasser les passages oià les saints sont appelés de ce nom, dans un Paul .love, dans un Bembe, dans un Juste Lipse. Il est vrai , le zèle de l'ancien latin nous a introduit ce mot , et tant d'autres aussi ridicules , quand on les affecte. Tout est perdu, si en lisant Bembe, et les autres auteurs de ce goût, on trouve un seul mot queCicéron ou Virgile n'aient point prononcé; et Juste Lipse, qui s'est moqué de cette fade affectation, n'a pu s'empêcher d'y tomber. Qu'on s'en moque, nous y consentons; mais ceci devient une affaire de religion. N'importe que Bellarmin, plus régulier, ait blâmé ces expressions païennes : Daillé le trouve mauvais. Comme il voulait se servir de ce mot pour montrer que nous donnons de la divinité aux saints, en les appelant divi , il s'emporte contre Bellarmin, parce qu'il ne trouve pas dans ses écrits ce mot, dont il prétendait tirer avantage, lui reprochant avec amertume que sa modestie est fausse , ridicule et impertinente. EnOn il
fait tort aux saints ; et lorsqu'il ne
(Le reste manque.)