‹ ŒuvresChapitre 50 sur 148 · ARTICLE II · texte numérisé non relu

ARTICLE II

Erreur du ministre, qui ne veut voir la parfaite iminulabilité de Dieu ni dans les Pères ni dans l'Écriture même.

C'est bien là en vérité le discours d'un homme qui ne sait plus ce qu'il dit, et qui, en faisant le savant, n'a rien lu de l'antiquité qu'en courant, et dans un esprit de dispute. Car s'il avait lu posément le seul libre de Tertullien contre Praxéas, il y aurait trouvé ces paroles sur la personne du Fils de Dieu : « Étant Dieu, il faut le croire immuable, et incapa- « ble de recevoir une nouvelle forme, parce qu'il « est éternel '. « Mais qu'est-ce encore, selon cet auteur, que d'être immuable et éternel? « C'est ne « pouvoir être transfiguré ou changé en une autre « forme, parce que toute transfiguration est la mort « de ce qui était auparavant. Car, poursuit-il, tout « ce qui est transformé cesse d'être ce qu'il était, et « commence d'être ce qu'il n'était pas : mais Dieu « ne cesse point d'être, ni ne peut être autre chose « que ce qu'il était. » .Te voudrais bien demander à M. Jurieu sises métaphysiciensd'aMjo«r(/7i«i,dont il veut tenir cette belle idée de la parfaite immutabilité de Dieu, plutôt que de l'Écriture et de 1 anciennne et constante tradition de l'Église , lui en ont parlé plus précisément que ne vient de faire cet ancien auteur. Et si ce n'est pas assez, il ajoute encore que <' la parole qui est Dieu , et la parole de « Dieu, demeure éternellement, et persévère tou- « jours dans sa propre forme. ■> Voilà celui qui , selon M. .Turieu , introduit un Verbe qui achève de se former avecle temps : voilà comme il ignorait l'immutabilité de Dieu, et en particulier celle de son Fils. Il conclut l'immutabilité de ce qu'il est, par l'immutabilité de ce qu'il dit. L'auteur du livre de la Trinité, qu'on croit être Novatien, suit les idées de Tertullien, et déclare, comme lui, que tout ce qui change est mortel par cet endroit-là ^ Il faudrait donc ôter aux anciens, avec l'idée de l'immutabilité, celle de l'éternité de Dieu, dont la racine, pour ainsi parler, est son être toujours immuable. De là vient qu'en disputant contre ceux qui mettaient la matière éternelle, ces graves théologiens leur démon-

' Adv. Pmx. H. 27. - ' De Tria. c. 4.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

Irnienl qu'elle ne pouvait l'êire, parce qu'elle était sujette aux changements. Tertullien soutient contre Hermogène ' , que « si la matière est éternelle, « elle est immuable et inconvertible, incapable de « tout changement; parce (|ue ce qui est éternel « perdrait son éternité, s'il devenait autre chose que «cequ'ilétait.Cequifait Dieu, poursuit-il, c'estqu'il «est toujours ce qu'il est : de sorte que si la matière « reçoit quelque changement, la forme qu'elle avait « esi morte ; ainsi elle aurait perdu son éternité : « mais l'éternité ne peut se perdre. » Remarquez qu'il ne s'agit pas de changer quant à la substance et à l'être, mais quant aux manières d'être; puisque c'est en présupposant que la matière n'était point muable dans le fond de son être, qu'on procède à faire voir qu'elle ne peut l'être en rien, et qu'on ne peut rien lui ajouter. Téophile d'Antioche procède de même » : « Parce que Dieu est ingéné-

• rable, c'est-à-dire éternel, il est aussi inaltéra- « ble. Si donc la matière était éternelle, comme le « disent les platoniciens, elle ne pourrait recevoir

• aucune altération, et serait égale à Dieu; car ce « qui se fait et ce qui commence est capable de « changement et d'altération : mais ce qui estéter- « nel est incapable de l'un et de l'autre. » Athénagore dit aussi que « la Divinité est immortelle , in-

• capable de mouvement et d'altération^; » ce qui emporte non-seulement l'immutabilité dans le fond de l'être, mais encore dans les qualités, et universellement en tout : d'où il conclut que le monde ne peut être Dieu, parce qu'il n'a rien de tout cela. Il ne faut pas oublier que ces passages sont tirés des mêmes endroits, d'où le ministre conclut ces prétendus changements dans Dieu et dans son Verbe. Pour se former une idée parfaite de l'immutabilité de Dieu, il ne faut que ce petit mot de saint Justin * : Qu'estce que Dieu? et il répond : « C'est celui qui est tou- « jours le même , et toujours de même façon, et « qui est la cause de tout : » ce qui exclut tout changement, et dans le fond et dans les manières : et cela est tellement l'essence de Dieu, qu'on en compose sa deflnition. Les autres anciens ne parlent pas moins clairement; et si , occupé de toute autre chose que de l'amour de la vérité, le ministre ne veut pas se donner la peine de la chercher où elle est à toutes les pages, Bulluset son Scultetlui auraient montré dans tous les auteurs qu'il allè<^ue , dans saint Hippolyte, dans saint Justin, dans Athénagore, dans saint Théophile d'Antioche, et dans saint Clément d'Alexandrie, que non-seulement le Père, mais encore nommément le Fils, est inaltérable , imm uable , impassible , incapable de nouveauté, sans commeniement s : pt quand ils disent sans commencement ils ne disent pas seulement que lui-même ne commence pas, mais encore que rien ne commence en lui , comme ils viennent de nous l'expliquer; et c'est pourquoi ils joignent or-

' Cont. Herm. c. 12. — » Lib. ii, ud AuM. — 3 Légal, pro Christ, ad cale. Op. S. Jusl. p 299. - * Dial. cum Tryph p Uvâ —^ Seuil. Medul. PP. I.parl.p.l, 107, 114, !9S. etc Jusl. Apol. I. n. 6, p. 45. Dial. cum Tryph. supra, ^ihen apud Jusl. Clem. Alex. Slrom. i, 7, p. 7o3. JJip. Colkct A^ast.

dinairement à cette idée celle de tout parfait, ira-,tiXt;, pour montrer qu'on ne peut rien ajouter ni diminuer en Dieu : ce qui renferme la très-parfaite immutabilité de son être. La voilà dans les plus anciens auteurs, cette parfaite immutabilité que le ministre ne veut savoir que d'aujourd'hui; et la voilà dans tous ceux où il croit trouver le contraire, sans même qu'on puisse réfuter par l'Écriture leur bizarre théologie, comme il l'appelle.

Il ne veut donc pas que Tertullien , lorsqu'il a dit, avec tant de force, que « Dieu ne change ja- * mais, ni ne peut être autre chose que ce qu'il « était, à cause qu'il est éternel , » ait puisé cette belle idée de l'endroit où Dieu se nomme lui-même Celui qui est ' : c'est-à-dire non-seulement celui qui est de lui-même, et celui qui est éternellement; mais encore celui qui est éternellement tout ce qu'il est; qui nest point aujourd'hui une chose et demain une autre, mais qui est toujours parfaitement le même. Il ne veut pas que les anciens aient entendu la belle interprétation que le prophète Malachie a donnée à cette parole. Celui qui est, lorsqu'il fait encore dire à Dieu : Je suis te Seigneur, le Jehovah, et celui qui est, et je ne change point ^, c'est-a-dire manifestement , je ne change en rien parce que je suis celui qui est ; ce que je ne serais plus si je cessais un seul moment d'être ce que j'ai toujours été, ou, ce qui est la même chose, si je commençais à être ce que je n'étais pas.

Si on veut dire que l'antiquité n'ait pas vu un sens si clair dans les deux passages qu'on vient de citer, il faut donc encore les effacer du livre de Novatien ^ , qui en conclut que Dieu conserve toujours son état , sa qualité , et en un mot tout ce qu'ilest; il faudra dire encore que les saint s docteurs n'auront pas vu dans saint Jacques, que le Père des lumières ne reçoit ni de mutation, ni d'ombre de changement 4 : où il faudra que saint Jacques , à cause qu'il n'avait pas ouï ces philosophes d'aujourd'hui, qui ont appris à M. Jurieu de si belles choses sur la perfection de Dieu , n'ait pu nous donner comme eux une exacte idée de la parfaite exemption de tout changement, pendant que par ses paroles il en exclut jusqu'à l'ombre, et qu'il ne peut souffrir dans l'immutabilité de Dieu la moindre tache de nouveauté qui en ternisse l'éclat. Voilà ce qu'il faut penser pour écrire ce qu'a écrit votre ministre. Peut-on dans un docteur, pour ne pas dire dans un prophète , un plus profond étourdissement .'

Dira-t-il qu'on démontre bien dans les Écritures la parfaite immutabilité de Dieu , mais non pas celle de son Fils.? Le Fils n'est donc pas Dieu, ou il est un autre Dieu que le Père ; et il faudra reconnaître un Dieu qui sera parfaitement immuable, et un Dieu qui ne le sera qu'imparfaitement. Mais que veut donc dire ce verset du Psaume , que saint Paul, assurément très-bon interprète, applique directement à la personne du Fils de Dieu : Pour

• Exod. ni, li. - 5 Mal. ui, G. - ^ De Tria. cap. 4. < * Jac. 1, I7.

SIXIEME AVEUTlSSEMEiNT

vous. Seigneur, vous êtes toujours le niéme^, et toujours ce que vous êtes ? Par où il nous fait entendre ce qu'il avait dit au commencement de l'Épître , qu'il était V éclat de la gloire, et l'empreinte de la substance, de son Père ' : par conséquent également grand, également éternel, également immuable en tout ce qu'il est.

liB ministre veut-il renoncer à convaincre les sociniens par tous ces passages de l'Écriture; mais veut-il renoncer encore à prouver par l'Écriture ses propres articles de foi : lisons la Confession des prétendus réformés; nous y trouverons à la tête, que Dieu est une seule et simple essence , spirituelle, éte7'nelle , immuable^. Il n'en faut pas davantage : fermons le livre. Le ministre veut-il se dédire de la maxime constante de sa religion , que tous les articles de foi , principalement les articles aussi essentiels que celui-ci, sont prouvés , et clairement prouvés, par l'Écriture : il doit donc, selon lui-même, être bien prouvé par l'Écriture que Dieu est parfaitement immuable ; et si cette vérité y est claire contre M. Jurieu , 'es Pères à qui il la fait nier sont bien réfutés.

Il lui reste pourtant encore une échappatoire : car il est vrai qu'il ne s'est pas engagé à nier qu'on puisse prouver par l'Écriture l'immutabilité en général, mais la parfaite immutabilité 4. Basse et pitoyable chicane s'il en fut jamais; puisque ce nom d'immuable, exclusif de tout changement, consiste dans l'indivisible, comme celui d'éternel ; et ainsi, de tous les noms divins , il n'y en a point qui porte en lui-même plus sensiblement le caractère de perfection que celui-ci, où l'on voudrait mettre du plus ou du moins. On pourrait dire de même , et à plus forte raison, qu'on prouvera bien par l'Écriture que Dieu est bon, mais non pas parfaitement bon ; sage , mais non pas parfaitement sage ; heureux, mais non pas parfaitement heureux; et, pour ne rien oublier, parfait, mais non pas parfaitement parfait : et au lieu que nous concevons qu'il faut étendre naturellement tout ce qui se dit de Dieu , et toujours l'élever au sens le plus haut, parce que, quoi qu'on puisse dire ou penser de sa perfection , l'on demeure toujours inlinimeiit au-dessus de ce qu'il est; ce nouveau docteur nous apprend, à l'exemple des sociniens, il tout ravilir et à tout restreindre : en sorte que, par les idées que Dieu nous donne de lui-même dans son Écriture, nous ne puissions pas mênie comprendre sa parfaite immutabilité, c'està-dire celui de ses attributs dont on peut moins le dépouiller, et sans lequel on ne sait plus ce que Dieu serait , puisque même il ne serait pas véritablement éternel.

Le ministre en revient toujours à l'enfant, qui, sortant parfait du sein de sa mère, n'acquiert pas par sa naissance un nouvel être ; mais une nouvelle manière d'être ; etil croit satisfaire atout, en disant que la seconde naissance du Fils de

» Ps. Cl, 20. Hch. I, 10, II. — » Ihid. I, 3. - s Conf. de foi, art. (. — < jr«&. Lelt. Vf, p. 268.

Dieu lui donne aussi , comme à cet enfant , non un nouvel être, mais une nouvelle manière d'être^. Aveugle, qui ne voit pas que nous-mêmes, quand nous changeonsde pensées et de sentiments, nous ne changeons pas autrement que dans des manières d'être. N'est-ce donc pas une erreur d'attribuer à Dieu de tels changements ? Ou bien sera-ce une erreur légère que l'Écriture ne rejette pas .? Et nous faudra-t-il endurer cette tache et celte ombre en Dieu, malgré la parole de saint Jacques ? Il faudra donc encore , de ce côté-là , donner gain de cause aux sociniens, puisque lorsqu'ils font changer Dieu de situation, ou de sentiment et de pensée , ce que M. Jurieu trouve si mauvais avec raison ^ , ils répondront qu'après tout ils ne font point changer Dieu, en lui donnant ni un nouvel être, ni une nouvelle substance ; mais en lui donnant seulement de nouvelles manières d'être, c'est-à-dire des mouvements, des sentiments et des pensées ; ce qui ne dérogerait pas, selon le ministre Jurieu, à l'immutabilité que l'Écriture nous a révélée. Mais tout cela est pitoyable ; puisqu'enfin ces manières d'être qu'on supposerait de nouveau en Dieu , ou seraient peu dignes de sa nature (et en ce cas, pourquoi les y mettre) , ou si elles en sont dignes, elles sont par conséquent infinies, immenses, et, en un mot, vraiment divines, dignes de toute adoration et de tout honneur : auquel cas Dieu n'est plus Dieu, si elles lui manquent un seul moment; comme il le faudrait supposer dans la doctrine que le ministre attribue aux saints. Car le Fils de Dieu serait-il, comme dit &di\x\WdiV\, au-dessus de tout. Dieu éternellement béîii^, et par conséquent très- parfait, s'il attendait du temps sa dernière perfection, et quelque chose au-dessus de ce qu'il est dans l'éternité? Mais serait-il heureux, s'il avait encore à attendre et à désirer quelque chose? Son Père le serait-il, s'il était lui-même sujet au changement; ou si son Fils, en qui il a mis ses complaisances, devait changer dans son sein, et qu'en attendant il manquât de la dernière perfection el de son bonheur accompli? Et l'un et l'autre seraient-ils le Dieu tout-puissant et créateur, s'ils ne pouvaient rien créer, ni changer le non-être en être, sans se changer et s'altérer eux-mêmes ? Et si ces absurdités ne peuvent être réfutées par les ïlcritures , comme l'assure M. Jurieu, quels secours laisserat-il donc à notre ignorance? Les catholiques auraient encore la tradition ; et il est vrai que, pour expliquer et déterminer le sens de l'Écriture même, les savants protestants se servent souvent de la manière dont elle a toujours été entendue dans l'Église chrétienne : mais ce refuge leur est oté comme tous les autres, puisqu'on ravit aujourd'hui aux trois premiers siècles la connaissance d'un Dieu parfaitement immuable. Si donc on ne connaît Dieu et la perfection de ses principaux attributs, ni parles termes de l'Écriture, ni par la foi de l'Église et de ses docteurs , où est cette perfection du christianisme , que le ministre veut porter

I P. 25G. — ' l'ab. du SMin. Lelt. i, ii , etc. — ^ liom. IX, 5».

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

si haut? et que devient le reprodie qu'il fait aux Bodniens d'en anéantir les grandeurs ■ ? Mais que sert à ce ministre de leur reprocher qu'ils nous font un Dieu dont Platon et les philosophes ne s'accommoderaient pas , et qu'ils trouveraient audessous de leurs idées, s'il en vient à la fin lui-même à la même erreur; et si, pour connaître Dieu, il est contraint de nous renvoyer à 7ios lumières naturelles, qu'une mauvaise philosophie peut obscurcir »? C'est donc enfin la philosophie qui doit redresser nos idées, et la foi ne nous suffit pas pour ■savoir ce qu'il faut croire de la perfection de la nature divine.

Il se dit maître en Israël , et il ignore ces choses; et pendant qu'il marche à tâtons, se heurtant à chaque pas, et contre tous les principes de la religion, il triomphe, et il ose dire : Je ne me pique de rien , que d'avoir des principes bien concertés ^. Qu'il est modeste ! Il ne se pique de rien , que de raisonner toujours parfaitement juste. Si vous en doutez , il est prêt à coucher en jeu quelque chose qui vaille la peine. Dans les affaires du monde, le serment fait la décision ; en matière de théologie, dorénavant, ce sera la gageure. Et enfin , qui que vous soyez qui accusez M. Jurieu de contradiction, catholiques et M. de Meaux, ou protestants (car on s'en mêle aussi parmi vous; et, dit M. Jurieu, cela devient fort à la mode); mais enfin , qui que vous soyez, auteur de la Lettre de l'an passé, auteur de l'Avis venu de Suisse, auteur deHAvis aux Réfugiés; M. deBeauval, qui vous déclarez, et cent autres qui n'osez vous nommer; il s'engage a vous confondre au jugement de six témoins. Peut-être s'il les choisit : si ce n'est qu'il se confonde lui-même, comme il fait à chaque page de ses écrits. Où rêve-t-ou ces manières de défendre ses contradictions? Est-celà comme on traite la théologie ?

ABTTCLE III.

Que le ministre détruit uon-senlemenl l'immulabilité, mais encore la spiritujtlité de Dieu.

Le ministre n'est pas moins clairement convaincu dans la seconde accusation dont il a voulu se défendre ; c'est d'avoir fait dire aux anciens, nonseulement que Dieu était muable , mais encore qu'il était divisible , et qyxHl pouvait s' étendre et se resserrer^. Car qui peut douter de son sentiment, après ce qu'on vient d'entendre des divisions et des portions de substance qu'il fait admettre aux anciens , dont il déclare néanmoins la doctrine pure de toutes erreurs contre les fondements de la foi ? C'est ce qu'il disait en 1689; et s'il voulait s'en dédire, il fallait donc, sans faire le fier, avouer son aveuglement : mais au contraire il y persiste; puisqu'il nous dit encore aujourd'hui, dans cette sixième lettre du Tableau , où il prétend s'expliquer à fond , et lever toutes les difficultés de son Système, que cette naissance temporelle, qu'il fait attribuer au

4hO

Verbe par les anciens, selon e'i\.se Tiit « par vi»ie d'expulsion , Dieu ayant poussé au dehors ce qui était auparavant enveloppé dans son sein' ; « qu'elle « se fait par un simple développement et une ex- « tension de la substance divine , laquelle s'est « étendue comme les rayons du soleil s'étendent 0 quand il se lève, après avoir été caché ».» J'avoue qu'en quelques endroits , par une secrète honte, il tempère la dureté de ses expressions , en y ajoutant des pour ainsi dire , dont nous parlerons ailleurs; mais s'il voulait dire par là que ces expressions , et les autres de même nature, si on les trouvait dans quelques Pères, se devaient prendre figurément,et comme un faible bégaiement du langage humain, il ne fallait pas rejeter le dénoûment de Bullus , et les figures qu'il reconnaît dans ces discours. Que s'il persiste toujours, et à quelque prix qiie ce soit, à vouloir trouver dans les premiers siècles des variations effectives, et que pour cela il s'attache opiniâtrement à prendre ces expressions sans figure et sans métaphore ; il demeurera convaincu par son propre aveu , au lieu de se corriger de ses premières idées, qui lui faisaient dire, en 1689 , que les Pères faisaient Dieu corporel ; de les avoir confirmées, en leur faisant reconnaître encore aujourd'hui , non-seulement un Dieu muable et changeant, mais encore un Dieu divisible, un Dieu qui s'étend et se resserre , en un mot , un Dieu qui est un corps.

Il ne devait pas espérer de résoudre ces difficultés, en répondant que ce ne sont que des chicanes , et ensuite nous renvoyant « à la révélation et à la « foi, comme à la seule barrière qu'on peut opposer « au raisonnement humain ^. » Car la foi ne nous apprend pas à dire qu'une substance qui s'étend , qui se divise , qui se resserre et se développe, proprement et dans le sens littéral ne soit pas un corps, ou que tout ce qui reçoit tous ces changements ne soit pas muable. La foi épure nos idées ; la foi nous apprend à éloigner de la génération du Verbe tout ce qu'il y a de bas et de corporel dans les générations vulgaires ; la foi nous apprend à dire que si , par la faiblesse du langage humain, on est contraint quelquefois de se servir d'expressions peu proportionnées à la grandeur du sujet, c'est une erreur de les prendre au pied de la lettre. Puisque M. Jurieu ne veut pas suivre ces belles lumières, son sang est sur lui, et son crime est inexcusable.

Il ne fallait non plus nous objecter que nous harcelons la théologie des Pères , et que toutes ces difficultés que nous faisons n'en sont que des conséquences qu'ils n'ont pas vues , et qu'ils auraient niées ^. Car il s'agit de savoir, non pas si nous tirons Wen les conséquences de la doctrine des Pères , mais si les Pères ont pu dire au sens littéral, comme veut M. Jurieu, que Dieu se dévoloppàt et s'étendit . sans en faire formellement un eori s , et qu'il devînt au dedans ce qu'un

' Tab. LeU. n, m ,etc. — ^ lett.

, p. 26« - 3 Tab. LeU

» P. 253 , 261. - 5 P. 208. — « Tab. UU. T^

SIXIEME AVERTISSEMENT

peu au[)aravant il n'était pas, sans le faire forinelfement changeant et muable. Le ministre, qui semble ici vouloir le nier , nous a déclaré tant de fois que les anciens faisaient Dieu muable et divisible , qu'il ne peut plus s'excuser que par un exprès désaveu de ses sentiments. Ce ne sont donc pas ici des conséquences , et ce n'est pas moi qui harcelle la théologie des anciens; c'est lui qui la fait absurde et impie.

Au reste , à entendre le ministre , on pourrait penser que ces enveloppements et ces développements, cette conception, ce sein paternel où le Verbe est renfermé pendant une éternité comme un enfant, et les autres expressions semblables, se trouvent à toutes les pages dans les écrits des anciens. Mais, mes frères, il ne faut pas vous laisser plus long-temps dans cette erreur. Je réponds à votre ministre selon ses pensées : mais dans le fond il faut vous dire que ces enveloppements et ces développements, qui font tant de bruit dans son Système, sont termes qu'il prête aux Pères; et vous verrez bientôt que leurs expressions, prises dans leur sens naturel , ne portent pas dans l'esprit les basses idées que le ministre veut y trouver. Pour ce qui est de la conception, et de ces entrailles d'où le Verbe se doit éclore, on les tire d'un seul petit mot de TertuUien, à qui vous verrez aussi qu'on en fait beaucoup accroire : et vous serez étonnés qu'on attribue aux trois premiers siècb^s , non par conséquence, mais directement, des absurdités si étranges sur un fondement si léger.

ABTICLE IV.

Suile des blasphèmes du ministre, et qu'il fait la Trinité véritablement informe en toutes façons.

Ce n'est pas non plus une conséquence , mais un dogme exprès de iM. Jurieu, de dire qu'au troisième .siècle , et bien avant dans le quatrième, la Trinité était encore informe , et que les Personnes divines passaient véritablement pour inégales. C'est sur cela qu'il me reproche de m'être emporté à des invectives , des exclamations et des pauvretés qui font lionle à la raison humaine'. Mais ici , comme dans le reste , vous allez voir que plus il s'échauffe, plus visiblement il a tort. « L'évéque de Meaux se récrie, <■ contiiiue-t-il, sur cequej'ai dit que ce mystère de- « meura informe jusqu'au premier concile de Nicée, « et même jusqu'à celui de Constantinople. Mais, « ajoute-t-il, un enfant aurait entendu cela; et r. tout le monde comprend que tout cela signifie que « l'explication du mystère de la Trinité et de l'In- « carnation demeura imparfaite et informejusqu'au « concile de Constantinople. » C'est aussi ce que j'entendais , et je suis content de cet aveu. Il poursuit : « Car pour le mystère en soi-même, ou tel qu'il est « dans l'Écriture sainte , il a toujours été tel qu'il « doit être et dans sa perfection. » Vous le voyez , mes chers frères, ce docteur fait semblant de croire qu'on lui objecte que la Trinité ne fut formée

Taô. Ic«. Vl.p. 264,U82.

qu'au concile de Constantinople , et que ce concile y a mis la dernière main. Mais , pour me servir de ses paroles, ?<?i e)ifant verrait que c'est de la foi de la Trinité que je lui parle: c'est cette foi queje lui reproche de laisser informe jusqu'au concile de Constantinople; et il demeure d'accord qu'elle l'était : L'explication de la Trinité était , dit-il, imparfaite el informe jusqu'à ce temps On n'y connaissait rien, on n'y voyait rien ; car c'est ce que veut dire informe : imparfait ne vaut p-as mieux ; car la foi esttoujours parfaite dans l'Église. Ce n'est pas assez de dire avec le ministre , que le mystère est parfait dans l'Écriture; car il faut que cette Écriture soit entendue. Par qui , sinon par l'Église? L'Église a donc toujours très-bien entendu ce qu'il faut croire dece mystère. Si la preuve en est plus claire après les disputes, la déclaration plus solennelle, l'explication plus expresse, il ne s'ensuit pas qu'auparavant la foi des chrétiens ne soit pas formée sur un mystère qui en fait le fondement, ou, ce qui est encore pis, qu'elle soit informe. Elle est formée dans son fond , dira-t-il : et je lui réponds : Que lui manquait-il donc ? Des accidents ? Est-ce assez pour dire qu'elle était informe; ou, comme il parie du mystère de la grâce , entièremetit informe ? Il n'y a que lui qui parle ainsi, parce qu'il espère toujours sortir par subtilité de toutes les absurdités où il s'engage, et faire croire au monde tout ce qu'il voudra. Mais il se trompe. Tout le monde voit que la foi delà Trinité n'était pas même formée, selon lui, dans son fond , lorsqu'on reconnaissait de l'imperfection , de la divisibilité, du changement, une* véritable inégalité dans les Personnes divmes. Car le ministre ne peut pas nier que le contraire n'appartienne au fond de lafoi :or lecontraire, selon lui, n'était pas connu dans les trois premiers siècles . donc la foi de la Trinité n'était pas même alors formée dans son fond. Elle ne l'était même pas dans l'Ecriture, puisque, selon le ministre, encore à présent on ne peut pas réfuter par l'Écriture l'erreur qu'il attribue aux Pères. Il ne sait donc ce qu'il dit, et il contredit en tout point sa propre doctrine.

Mais lorsqu'il se glorifie d'avoirdu moins reconnu que le mystère de la Trinité a toujours eu en luimême la perfection qu'il devait avoir, il s'embrouille plus que jamais ; puisque , selon la doctrine qu'il tolère dans les saints Pères, et qu'il ne croit pas pouvoir réfuter , il devait avec le temps survenir au Fils une seconde naissance plus parfaite que la première, et un dernier développement qui fit la perfection de son être. Ce n'est donc pas seulement l'explication ; c'est le mystère en lui-même qui est imparfait durant toute l'éternité, et jusqu'au commencement de la création , et qui est tel , selon des principes qu'on ne peut réfuter. C'est ce que dit le ministre , et il demeure plus que jamais dans Le biasphème qu'il avait cru éviter.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

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