ARTICLE X
l.a mauvaisp foi da ministre dans les passages qall produit des saints doctears des trois premiers siècles.
Une SI visible calomnie faite en matière si grave au plus saint concile qu'ait vu la chrétienté depuis les apôtres, et à toute l'Église catholique, qu'il représentait , vous peut faire juger, mes frères , de celles qu'il aura faites aux saints docteurs
» Pag. 170. - » I» Averl. - » Tab. Lett. vi, f. 2&.
du troisième siècle. Il voudrait ici m'obligor à lui répondre passage à passage, et à reprendre les textes des Pères gWît a produits contre moi • : mais pourquoi ce long examen? Pour réfuter ce qu'il disait, que les Personnes n'étaient pas distinctes de toute éternité ou que le Verbe n'était qu'un germe et une semence qui devait s'avancer avec le temps à une existence actuelle? mais il le réfute luimême à présent , et il se dédit de ces absurdités. Qtie veut-il donc que je réfute? Son développement qui ne vaut pas mieux ; et dont il se dédira quand cet écrit lui en aura fait voir l'extravagance, s'il peut trouver quelque autre moyen de sauver les variations de l'ancienne Église? Quand il saura bien ce qu'il veut dire, et que son système aura pris sa dernière forme , il sera temps de le réfuter si le cas le demande : mais après tout je lui soutiens que cette discussion n'est pas nécessaire entre nous. Il impute mon silence à faiblesse; et il me reproche qu'au lieu de répondre à ses passages et à toutes ses conséquences qu'il a réfutées luimême , je n'en sors que par un hélas »! en vous disant d'un ton plaintif; « Hélas! où en êtes- vous, « si vous avez besoin qu'on vous prouve que les arti- « clés les plus essentiels, même la Trinité et l'in- » carnation , ont toujours été reconnus par l'Église «chrétienne!» Il est vrai, voilâmes paroles^; voilà o^t hélas ! dont il se moque. Il ne veut pas qu'il me soit permis de déplorer les tristes effets de la réforme, qui ouvre tellement son sein à toutes sortes d'erreurs, qu'elle a besoin qu'on lui prouve les premiers principes. Mais si Yhélasl lui déplaît, voyons comme il répondra au raisonnement.
En vérité, étais-je obligé à prouver à M. Jurieu et aux prétendus réformés ce qu'ils supposent avec moi comme indubitable? Le ministre ne le dira pas. Je ne suis pas obligé de prouver aux luthériens la présence réelle, ni aux sociniens la venue et la mission de Jésus-Christ , ni aux calvinistes la Trinité et l'incarnation : autrement ce serait vouloir disputer sans fin , contre le précepte de l'apôtre , et renverser les fondements qu'on a posés. Cela est clair : passons outre. Le mystère de la Trinité étant, comme il est, le fondement de la foi , par conséquent il est un de ceux qu'on a toujours crus. M Jurieu en convient. « C'est, dit-il *, une ca- « lomnie que le ministre Jurieu ait nié que les mys- • tères de la Trinité et de l'incarnation fussent con- « nus aux Pères. » Et il ajoute , « qu'il s'agit « uniquement de savoir comment les anciens ont « expliqué la manière de la génération du Fils. » Voilà donc sa résolution : que les Pères ont connu le fond du mystère, en sorte que leur erreur ne tombe que sur les manières de l'expliquer. El si je montre au ministre que l'erreur qu'il leur attribue ne regarde pas les manières , mais le fond, il ne faudra pour le réfuter sans autre discussion que l'opposer à lui-même : mais la chose est déjà faite et incontestable. Le mystère de la Trinité, c'est l'éternelle coexistence de trois Personnes distinctes ,
• Tab. Lett vi, p. 284, 288. — ' Ibid. p. 283. — » i" AverL — * P. 309.
SIXIEME AVERTISSEMENT
égales et consiibstantielles ;et quelque partie qu'on rejette de cette définition, on nie le fond du mjstère : or est-il que le ministre Jurieu a fait nier clairement aux Pères des trois premiers siècles la distinction, la coexistence , et l'égaMté des trois Personnes divines, comme on a vu ; par conséquent il leur fait nier le fond du mystère.
Dites-moi , qu'y a-t-il de faible dans ce raisonnement? Est-ce qu'il faut toujours tout prouver à tout le monde , et même tout ce dont on convient ? C'est s'opposer directement à saint Paul , qui ne veut pas que les disputes soient interminables, mal entendues, et sans règle : mais qui ordonne en termes exprès , que nous persistions dans les mêmes sentiments ' , et que nous marchions ensemble dans les mêmes choses où nous sommes déjà parvenus, demeurant fermes dans la même règle en attendant que Dieu récèle le reste » à ceux qui ne l'ont pas encore coimu. J'ai donc dû, mes très-chers frères , marcher avec vous dans la foi de la distinction, de l'égalité, de l'éternelle coexistence des trois Personnes divines, comme dans la foi d'un mystère toujours confessé dans l'Église : et m'obliger à vous prouver la perpétuité de cette foi , c'est m'obliger à vous traiter comme si vous étiez sociniens; c'est contre le même saint Paul vous ramener au commencement de Jésus -Christ et jeter de nouveau le fondement que nous avions posé ensemble ^.
C'est encore la même erreur à M. Jurieu de vouloir me faire prouver que Dieu soit spirituel , qu'il soit immuable, et que ces attributs divins aient toujours été crus comme essentiels à la religion; car par sa Confession de foi il doit le croire autant que nous , comme on a vu^. La même Confession de foi reconnaît aussi V égalité des trois Personnes^ \ et c'est là encore un de ces fondements , dont le ministre suppose avec moi que l'Église n'a jamais douté. S'il le fait aujourd'hui révoquer en doute , non par deux ou trois docteurs, mais par tous ceux des trois premiers siècles , et même par le concile de Nicée , et qu'il ébranle tous les fondements que nous avons posés jusqu'à présent ensemble, je suis en droit de le rappeler à nos principes communs. Qu'il prenne donc son parti ; qu'il se déclare ouvertement contre la perpétuité de la foi del'immutabilité, de la spiritualité, de laperfection toujours égale des trois Personnes divines : alors je le combattrai comme socinien; mais tant qu'il sera calviniste , je ne suis obligé à lui opposer que sa propre Confession de foi. Si j'en ai fait davantage, c'est par abondance de droit, et pour l'instruction de ceux qui cherchent la vérité de bonne fol.
C'est néanmoins sur ce fondement , et parce que je n'ai pas voulu faire un volume pour prouver par tous les anciens ce qui devait être constant entre nous , que le ministre me reproche mon ignorance ^. Mais puisqu'il me force à entrer dans
• /. Tim. 1,4, 2,11, 23. — - Phil. m, 15, 16. - 3 //gj^, V!. 1. - « Conf. Art. l. - » Art. 6. — « Tah. Lett. vi, p.
cette carrière, sans ni'engager à une trop loîijniC discussion, j'espère trouver le moyen de faire toucher au doigt sa mauvaise foi. Qu'ainsi ne soit : ii nous vante saint Hippolyte; et non-seulement il n'est pas pour lui , mais encore il lui fera perdre tous ceux qu'il croyait avoir, puisqu'il nous donne le dénoùment pour les expliquer. Il en produit ces paroles de l'Homélie qu'il a composée, de Deo uno et trino : « Quand Dieu voulut , et de la manière « qu'il voulut , il fit paraître , dans le temps qu'il «avait défini, son Verbe , par lequel il a fait toutes « choses. » En entendant ces paroles suivant la nouvelle idée d'une seconde naissance, le ministre présuppose le Verbe déjà né pour la première fois et actuellement existant de toute éternité : il ne faut donc pas lui prouver ce qu'il avoue avec nous; et il n'y a qu'à lui faire voir que cette seconde naissance n'est que la manifestation au dehors du Verbe divin, et précisément la même chose que nous appelons aujourd'hui l'opération au dehors, par laquelle Dieu manifesteau dehors et lui et son Verbe. La preuve en est sensible par ces paroles : « Quand Dieu « voulut, et de la manière qu'il voulut , il fit paraître « son Verbe ; » et s'il reste quelque équivoque dans le mot de faire paraître , qui dans le grec quelquefois signifie produire, elle est ôtée par toute la suite; car le martyr continue : « Celui qui fait ce qu'il veut, « quand il pense, il accomplit son dessein; quand « il parle , il le montre ; quand il forme son ou- «■vrage, il met au jour sa sagesse; » et un peu après : « il engendrait donc le Verbe; et comiae « il l'avait en lui-même où il était invisible , il l'a « fait visible en créant le monde. » L'engendrer en cet endr.)it n'est donc autre chose que le faire paraître au dehors : ce n'est là ni un nouvel être ni rien de nouveau dans le Verbe; c'est de même qu'tm architecte, qui, ayant en son esprit son idée comme le plan intérieur de son bâtiment, que personne ne voyait que lui dans sa pensée, le rend visible à tout le monde, l'enfante , pour ainsi dire , et le met au jour quand il commence à élever son édifice. Tel est cet enfantement et cette génération du Verbe. Tout y regarde la créature à qui il devient visible , de la même manière que les perfections invisibles de Dieu sont vues dans ses œuvres^ Le Verbe ne change non plus que son Père , même dans cette manifestation; et cette manifestation est attribuée spécialement au Verbe divin , parce qu'il est l'idée éternelle de cet architecte invisible : à quoi il faut ajouter , en suivant la comparaison , que comme l'architecte parle et ordonne, et que tout se range à sa voix qui n'est que l'expression , et comme la production au dehors de sa pensée ; ainsi Dieu est représenté dans l'Écriture comme proférant une parole, qui n'est autre chose que son Verbe manifesté et exprimé au dehors. C'est aussi ce qui fait dire à saint Hippolyte , que Dieu en prononçant cette parole, qui fut la première qu'il ait proférée, Que la lumière soit , engendra de sa lumière , qui était le fond de son essence , la lumière qui était
' Rovi. I, 20.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
sou Verbe , c'i*st-à-dire, comme on vient de voir , le produisit au dehors ; et pour user de ses propres termes , produisit à la créature son Seigneur : car sans doute il n'en était le Seigneur qu'après qu'elle fut ; et , à parler proprement , le rien n'a pas de Seigneur. Par là , continue le saint , « Dieu « rendit visible au monde celui qui n'était visible «qu'à lui , et que le monde ne pouvait pas voir; «afin qu'en le voyant après qu'il est apparu, il « fût sauvé. » Voilà donc le dénoûment que j'avais promis : toute cette production n'est que la manifestation du Verbe ; c'est la manière dont on expliquait alors ce que nous appelons à présent l'opération au dehors, sans altération et sans changement de ce qui était au dedans. Et lorsque le martyr ajoute après, que Dieupar ce moyeiieut un assesseur distingué de lui , il fait une allusion manifeste à cette sagesse dont avait parlé Salomon, qui futsow inséparable assistantequandilpréparait les deux et qu'il arrangeait le monde qu'elle composait arec lui^ ; non que ce Verbe ou cette sagesse commençât alors : c'estce qu'on ne voit nulle part; elle commença seulement dêtre l'assistante du Père , c'est-à-dire , d'être associée à son opération extérieure , que le saint appelle toujours manifestation, en disant que ce Verbe qui est au dedans la pensée et le sens de Dieu, à la manière qu'on a expliquée», eti se produisant au monde avait été montré le Fils de Dieu. C'est par où conclut le martyr, où il est infiniment éloigné de ce nouvel être qu'on veut lui faire donner au Verbe; puisque tout son discours aboutit non à le faire être ou à le faire changer en quelque sorte que ce soit, mais à montrer qu'il avait paru tel qu'il était, comme étant cette Sagesse qui renouvelle toutes choses en demeurant toujours la même^ ; et, afin de nous en tenir aux expressions de notre Hiartyr , comme étant ce Verbe toujours parfait , dont avant comme après son incarnation « la dia vinité est inflnie, incompréhensible , impassible, « maltérable , immuable, puissante par elle-même, « et le seul bien d'une perfection et d'une puissance « infinie^; » à qui pour cette raison il adresse en un autre endroit cette parole : « Vous êtes celui « qui êtes toujours : vous êtes comme votre Père K sans commencement et coéternel au Saint-Esprit^.» Faites-lui dire après cela que le Verbe change, ou que comme un germe imparfait il attend sa perfection d'une seconde naissance !
Voilà donc déjà un passage, dont le ministre abusait, qui devient un dénoûment de la question : en voici un autre dont il abuse encore davantage 6 , et dont néanmoins nous tirerons une nouvelle lumière. C'est celui d'Athénagore , philosophe athénien , et l'auteur d'une des plus belles et des plus anciennes apologies de la religion chrétienne. Pour l'entendre , il faut supposer que ce
• Prov. VIII, 27. 30. — ' Ci-dessos. — * Sap. vu, 27. — ♦ Hipp. vont Ber. et. Hel. in collect. Anast. Ed. Fabric. Hamb. I7I6, p. 226. — ^ De Antich. Bibl. PP. ti/m. XII, p. 605. — ' jUu. Vf, 1680, p. 43.
philosophe chrétien, ayant à répondre au'rcprochede l'athéisme qu'on faisait alors aux Gdèles , donne aux païens une idée du Dieu parfaitement u.i que les chrétiens servaient en trois personnes; et ItMir expose sur le mystère de la Trinité ce qu'ils en pouvaient porter d'abord. Son discoursa trois parties. Il commence à exposer, dans la première, qu'il n'v a point d'inconvénient que Dieu ait un Fils ; parce qu'il ne faut pas s'en imaginer la naissance à la manièrede celle des enfants des dieux dans les fables : «Mais le Fils de Dieu, dit cet auteur', est le Verbe ou « la raison du Père en idée, en opération, ou en « efficace; car par ce Verbe ont été créées toutes «choses; le Père et le Fils n'étant qu'un, et le « Fils étant dans le Père comme le Père est dans le «Fils par l'unité et par la vertu de l'Esprit; c'est « ainsi que l'intelligence ou la pensée et la parole du «PèreestleFils de Dieu. «Voilà une belle génération que ce docte Athénien nous représente dans la première partie de ce passage. Si l'on veut voir maintenant la traduction du ministre, dans sa lettre de 1689», tout y paraîtra défiguré : on y verra l'unité du Père et du Fils supprimée , et ce qui regarde le Saint-Esprit tellement déguisé qu'on ne l'y reconnaît plus. Mais comme il s'est réveillé et qu'il a réformé sa version dans son Tableau ^ , pardonnons-lui cette faute, qui demeure seulement en témoignage delà négligence extrême avec laquelle il avait d'abord jeté ce passage sur le papier. Voici la suite et la seconde partie du discours d'Athénagore, qui, après avoir parlé plus en général de la personne du Fils et de la manière dont le monde avait été créé par lui , achève d'en donner l'idée autant qu'il fallait en ce lieu par des paroles que le ministre traduit en cette sorte : « Que si, par la «pénétration de votre esprit, vous croyez être capa- «bles de contempler ce que c'est que le Fils, je vous « le dirai en peu de paroles. La première génération «est au Père , qui n'est point engendré. Car dès le « commencement Dieu étant entendement éternel » a a eu son Verbe en soi-même ; parce qu'il était tou - «jours raisonnable. Mais il était ( ce Verbe) comme « couché et courbé sur les choses matérielles des- <i tituées de forme : quand il a mêlé les choses spi- « rituelles avec les plus grossières , s'avançant ea « forme et en acte, c'est-à-dire, ajoute le traducteur , «en venant à une existence actuelle.» Telle est la traduction du ministre. Il n'y a point de difficulté dans la première période ; mais le reste n'a ni sens ni construction : jamais philosophe n'avait tenu de discours si peu suivi , et jamais pour un Athénien rien n'avait été plus obscur. Car que veut dire ce rerbe couché et courbé sur la matière , dont aussi il n'y a nulle mention dans l'auteur.? Pourquoi , au lieu des c/wses légères, mettre les choses spirituelles dont il n'était pas question.' Et que signifiée» mélange des choses spirituelles avec les grossières? Que veut dire aussi celte belle phrase : La première génération est au Père , qui n'est point engendré f Il est encore bien certain que l'original n'a point
— ' Athen. Leg. pro Christ, n. 10- ad cale. Op. S. Jutt.p, %'^etscq. - : /.<.//. VI, p. *3. — ^ Tab. Lett. vi, p. 13«.
SIXIÈME AVERTISSEMENT