‹ ŒuvresChapitre 58 sur 148 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Que le ministre ne peut se défendre d'approuver la tolérancouniverselle.

Ce qu'il y a de plus rare dans le sentiment de RK Jurieu, c'est que cette bizarre théologie, qu'on ne peut ni réfuter, ni condamner, ni proscrire, et qu'aucun homme de bon sens ne peut juger ni hérétique ni même dangereuse, tout d'un coup (je ne sais comment) devient entièrement intolérable:» A « Dieu ne plaise, dit-il •, que je voulusse porter « ma complaisance pour cette théologie des an- « ciens, jusqu'à l'adopter, ni même à la tolérer au- « joubd'hui! » Il veut donc dire qu'autrefois on aurait pu adopter, ou tout au moins tolérer cette théologie des anciens; md\s aujourd'hm, à Dieu ne plaise tc'est-a'dhe qu'il la repousse jusqu'à l'horreur. Qui comprendra ce mystère? Comment cette théologie est-elle si tolérable et si intolérable tout à la foîs, sî dangereuse et si peu dangereuse? Et pour trancher en un mot ,. pourquoi ne pas tolérer encore aujourd'hui » une doctrine qui n'est condamnée par aucun concile; qui est approuvée , au contraire, par celui de îticée, qui ne peut être réfutée par rÉcriture; qui n'a contre elle ni les Pères, ni la tradition ou la foi de tous les siècles , puisqu'on lui donne d'abord les trois premiers siècles à rem • plir? Voici la conséquence que la ministre a tant redoutée : c'est ici qu'il se rend le chef des tolérants ^ ses capitaux ennemis ; et ils se vantent eux-mêmes que jamais homnae ne les a plus favorisés que ce ministre; qui s'échauffe tantcontreleur doctrine. C'est en effet ce qu'on va voir plus cFair que le jour.

Le ministre propose la difficulté dans la septième lettre de son Tableau ; et pour y répondre dans les formes, il dit trois choses. La première, qu'il ne s'ensuit pas, pour avoir toléré de erreurs en un temps, et avant que les matières soient bien éclaircies, qu'on les doive tolérer dans un autre , et après Téclaircissement. La seconde , que les anciens do»-

• Tab. Lett. vi, p. 2C8..

SIXIEME AVERTISSEMENT

leurs n'ont été ni ariens, ni sociniens; et ainsi que la tolérance qu'on a eue peureux, ne donnera aucun avantage à ces hérétiques. La troisième, qu'ils n'ont erré que par ignorance et par surprise , et plutôt, comme philosophes qu'autrement'.

Mais , dans toutes ses réponses , il s'oublie luimême. Dans la première, son principe est vrai ; on tolère, avant l'éclaircissement , ce qu'on ne peut plus tolérer après : je l'avoue ; c'est notre doctrine. Quand nous l'avancions autrefois, les protestants nous objectaient que nous faisions de nouveaux articles de foi. Nous répondions : Cela est faux : nous les éclaircissons, nous les déclarons; mais nous ne les faisons pas, à Dieu ne plaise! Après s'être longtemps moqué d'une si solide réponse, il y faut venir à la fin : comme à tant d'autres doctrines, que la réforme avait d'abord rejetées si loin. Avouons donc à M. Jurieu , que son principe est certain ; et prions-le de s'en souvenir en d'autres occasions : mais en celle-ci, visiblement il a oublié ce qu'il vient de dire. Une erreur est bien éclaircie, lorsqu'elle est bien réfutée par les Écritures , que la foi de tous les siècles y paraît manifestement opposée, et qu'à la fin elle est condamnée par l'autorité de l'Église et de ses conciles. Or M. Jurieu vient de nous dire, qu'encore à présent, l'erreur qu'il attribue aux trois premiers siècles ne peut être ni réfutée par l'Écriture, ni convaincue, du moins , par la tradition et par le consentement de tous les siècles; et que, loin d'être condamnée par PUCUQ concile, elle ne l'est pas même dans celui de Nicée, où la matière a été traitée, délibérée, décidée expressément; qu'au contraire, elle y a été confirmée. Il n'est donc encore arrivé, à cette matière, aucun nouvel éclaircissement, par où l'erreur des trois premiers siècles soit moins tolérable qu'alors. Bien plus, ce n'est pas même une erreur contre la foi; puisque M. Jurieu nous apprend qu'elle qe peut être détruite que par les idées philosophiques que nous avons aujourd'hui. Or la foi n'est pas aujourd'hui ; elle est de tous les tenips : la foi n'attend pas à se former, ni à se régler par les idées philosophiques ; et il est autant tolérable d'être mauvais philosophe, pourvu qu'on soit vrai fidèle, maintenant, que dans les siècles précédents, et la raison est que la foi tient lieu de philosophie aux chrétiens. Ainsi, M. Jurieu ne sait ce qu'il dit; et on ne sait sur quoi appuyer son intolérance : par conséquent voilà, en un mot, sa première raison par terre; la seconde ne tiendra pas plus longtemps.

Les Pères n'étaient, dit-il, ni sociniens, ni ariens ; donc pour les avoir tolérés , on ne doit pas pour cela avoir la mênie condescendance pour ces hérétiques. Il est aisé de lui répondre, selon ses premières lettres. Les anciens , à la vérité, n'étaient ni ariens , ni sociniens à la rigueur; mais ils disaient , toutefois, que les trois Personnes divines n'étaient pas égales ; qu'elles n'étaient pas distinctes les unes des autres de toute éternité; que le Fils de Dieu n'était qu'un germe et une semence devenue Personne

» Tab. Lett. vu, p 351.

dans la suite; et enfin , que la Trinité ne commença d'être qu'un peu avant la création de l'univers : ce qui emportait une partie très-essentielle de l'arianisme et du socinianisme. Il les eût pourtant tolérés avec ses erreurs , comme on a vu : il eût donc toléré une partie essentielle de l'erreur arienne et socinienne.

Mais on dira qu'il s'est mieux expliqué dans les lettres de cette année. Point du tout : car il persiste dans la même erreur sur l'inégalité des Personnes; puisqu'il y soutient encore que les anciens, dont il reconnaît que la doctrine est irréprochable, font le Fils et le Saint-Esprit inférieurs au Père, en opération et en perfection; de vrais ministres audessous de lui, produits dans le temps , et si librement selon quelque chose qui est en eux , qu'ils potivaient n'être pas produits à cet égard ; imparfaits dans l'éternité, et acquérant avec le temps leur entière perfection ; le Fils de Dieu en particulier devenu Verbe dans le temps, de sagesse qu'il était auparavant. Voilà ce que dit encore le ministre, dans ces lettres où il prétend redresser son Système. Il est vrai qu'il s'est redressé, en quelque façon, sur la distinction des Personnes : parlons franchement , il s'est dédit : et au lieu que la Trinité n'était pas distincte d'abord , et selon ses pren«ières lettres; par les secondes, elle est seulement développée. Mais il ne se tire pas mieux d'affaire par cette solution ; puisque de son propre aveu la Divinité y demeure divisible , corporelle, et , sans contestation , muable : ce qui est une partie des plus essentielles de l'erreur socinienne, ou quelque chose de pis.

Il est ici arrivé à M. Jurieu ce qui lui arrive toujours, comme à tous ceux qui se trompent et qui s'entêtent de leur erreur. Occupé et embarrassé de la difficulté où il est, il oublie les autres. Il songe à parer le coup de l'arianismedes Pères ; et comme si la saine doctrine consistait toute en ce point, dans les autres il la laisse sans défense, et également exposée à des coups mortels. Parlons net : la spiritualité et l'immutabilité de l'Être divin ne sont pas moins essentielles à la perfection de Dieu, que la divinité de son Verbe. Si donc vous souffrez l'erreur qui attaque ces deux attributs divins, de l'un à l'autre on vous poussera sur tous les points ; et dussiez-vous en périr, il vous faudra avaler tout le poison de la tolérance. Votre seconde raison n'est donc pas meilleure que la première. Il ne vous reste que la troisième, qui est, sans comparaison, la pire de toutes.

« Quand il serait vrai , dites-vous ' , ce qui est « très-faux , que ces anciens, par ignorance (il ajoute « après, ou par surprise), seraient tombés dans « une erreur ap[)rochante de l'arianisme , il ne se- « rait point vrai que ce fût la loi de l'Église d'alors ; « ce serait la théologie des philosophes chrétiens. » Songez-vous bien , monsieur Jurieu , à ce que vous dites ? Les tolérants vont vous accabler. Dans une hérésie aussi dangereuse que l'arianisme , ou daiis

' Lett. vil, p. 356.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

\es erreurs approchantes, vous tolérez les Pères a cause de leur ignorance : c'est pour la même raison, el en plus forts termes, que les tolérants vous demandent que vous tolériez les peuples. Si, dans la grande lumière du christianisme , les docteurs de l'Église ont pu ignorer, dans la nature divine , sa parfaite immutabilité , et dans les Personnes divines leur égalité entière , pourquoi ne voulez-vous pas qu'un peuple grossier puisse ignorer innocemment les mêmes choses ou d'autres aussi sublimes ? Mais si limmutabilité de Dieu, qui est si claire a la raison humaine, a été cachée aux maîtres de l'Eglise, pourquoi les disciples seront-ils tenus à en savoir davantage? et avec quelle justice les obligezvous à concevoir des mystères plus impénétrables ? ] Que faire dans cette occasion , puisqu'il faut changer de principes, ou donner gain de cause aux tolérants? Mais voici encore pour vous un autre embarras. Dites-moi : que prétcndiez-vous, quand vous avez étalé ces grossières erreurs des anciens ? Assurément vous vouliez combattre cette dangereuse et ignorante maxime de l'évéque de Meaux, « que «"l'Église ne varie jamais dans l'exposition de la foi : m et que la vérité catholique, venue de Dieu , a d'a- « boni sa perfection . » Pour détruire cette maxime, il fallait trouver quelque chose qu'on pût appeler la foi de l'Église et la vérité catholique, où vous puissiez montrer quelque changement; et pour cela vous accusez d'erreurs capitales tous les anciens, sans en excepter aucun. Il faut maintenant changer de langage : cela était bon contre l'évéque de Meaux; mais contre les tolérants , ce n'est plus de même : et quand toute l'antiquité serait tombée dans une erreur approchante de l'arianisme, « ce ne serait pas, selon vous, la foi de l'Église « d'alors , mais seulement la théologie des pbiloso- « phes chrétiens ». »

Le ministre se sera sans doute ébloui lui-même, comme il tâche de faire les autres , par cette nouvelle expression, la théologie des philosophes. Mais que lui sert d'exténuer, parc* faible titre, la qualité des saints Pères ? Les tolérants, qu'il veut contenter par ce grossier artiflce, sauront bien lui reprocher que ces philosophes chrétiens, c'étaient lesprêtres, c'étaient les évêques, les docteurs et les martyrs de l'Église : enfin c'étaient ces savants de M. Jiu-ieu, qui, dans ces siècles d'ignorance, « où le savoir était si rare entre les chrétiens, entraî- « naient la foule dans leur opinion''. » En un mot, ou c'était ici parla bouche de ces saints docteurs une exposition de la foi de toute l'Église, et le ministre ne peut s'empêcher, du moins, de la tolérer; ou c'était l'exposition de quelques particuliers; et il n'a point prouvé contre moi les variations de l'Église.

Mais voici la dernière ressource. Au milieu de ces pitoyables erreurs de tous les docteurs de l'Église, sans en excepter aucun, il veut que la

foi demeure pure; et, dit-il ', « ces spéculations « vaines et guindées des docteurs de ce temps-là « n'empêchaient pas la pureté de la foi de l'Église , • c'est-à-dire du peuple : cela ne passait pas jus- « qu'à lui. • Jamais il ne voudra voir la difficulté : car, premièrement, quelle faiblesse de mettre l'Église et la pureté delà foi dans le peuple seul ! « Cela, « dit-il », n'empêchait pas la pureté de la foi de l'É- « glise, c'est-à-dire du peuple : » comme si les pasteurs et les docteurs, et encore des docteurs martyrs, n'étaient pas du moins une partie de l'Église , si ce n'était pas la principale. Ce&t, dit-il, 7ie passait pas jusqu'au peuple. Mais, quoi! ne lisait-il pas les livres de ces docteurs ? Et qui a dit à M. Jurieu que c«s docteurs n'enseignaient pas de vive voix ce qu'ils mettaient par écrit? Je veux bien croire que les docteurs ne prêchaient pas au peuple leurs spéculations vaines et guindées , comme les appelle le ministre, mais venons au fait. Par où passait dans le peuple la perfection et l'immutabilité de Dieu avec l'égalité de ses Personnes, pendant que ses docteurs ne les croyaient pas et n'en avaient qu'une idée confuse et fausse? Est-ce peut-être que durant ces temps , et dans ces siècles que le ministre veut appeler les plus purs, le peuple se sauvait déjà, comme il l'imagine dans les siècles les plus corrompus, en croyant bien, pendant qu'on le prêchait mal, et en discernant le bon grain d'avec l'ivraie? S'il est ainsi, ces siècles, dont on nous vante d'ailleurs la pureté , sont les plus impurs de tous; puisque les erreurs qu'on y enseignait étaient plus mortelles; puisque c'était l'essence de Dieu et l'égalité des Personnes qu'on y attaquait ; puisqu'enfin on y renversait tous les fondements. Ces siècles avaient donc besoin d'un réformateur, et le ministre en convient par ces paroles : « Car, dit- « il 3, il n'eût fallu qu'un seul homme pour faire re- « venir les anciens Pères , et pour les avertir seule- « ment de l'incompatibilité de leur théologie avec la « souveraine immutabilité de Dieu. » Mais enfin , cethomme manquant, que pouvaient-ils faire? l'Ecriture ne leur montrait pas ce divin attribut :ils ne furent pas assez philosophes pour le bien entendre; le peuple, moins philosophe encore, n'y voyait pas plus clair : que résultait-il delà , sinon que Dieu passât pour changeant, et la Trinité pour imparfaite? Le ministre croit m' étonner en me demandant si je prêche à mon peuple les notions, les relations, les propriétés des trois divines Personnes; et il est assez ignorant pour se moquer en divers endroits de ces expressions de l'école-». Mais que veut-il dire? Veut-il nier qu'au lieu qu'il est commun au Père et au Fils, par exemple , d'être Dieu et d'être éternel, il ne soit pas propre au Père d'être Père, comme au Fils d'être Fils , et que cela ne s'appelle pas des propriétés ; ou qu'être Père , être Fils, et être l'Esprit du Père et du Fils , ne soient pas des termes relatifs; ou que les Personnes divines n'aient pas des caractères pour se distinguer, ou que ce ne soient pas caractères qu'on appelle notions ? S'il lisait les

• HuL des Far. Tab. Lett. vi, art. 4, p. 277. — » Tab. i^U. TU, p. 666. — 3 Lett. TU de 1689. p. «9.

' /». 269. -, ' Jhid. - 3 Lett. TU , p. 35C. — ' T,ib. LetU lï.p. 2«i8, 270, 386.

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SIXIÈME AVERTISSEMENT

«nciens docteurs dans un autre esprit que celui de contention et de dispute , il aurait vu dans saint Athanase , dans saint Augustin, dans tous les Pères, et dès le commencement de Tarianisme dans saint Alexandre d'Alexandrie , ces relations , ces propriétés, ces notions et ces caractères particuliers des Personnes. Il s'imagine que nous croyons avoir compris le mystère , quand nous avons expliqué ces termes; au lieu que dans l'usage de l'école, ce ne sont pas là des idées qui rendent les choses claires, ce qui est réservé à la vie future; mais des termes pour en parler correctement et éviter les erreurs. C'est pourquoi , lorsqu'il me demande si je prêche tout cela au peuple dans mes catéchismes ; sans doute je prêche au peuple et aux plus petits de l'Église, selon le degré de capacité où ils sont parvenus, que le Père n'a point de principe, c'està-dire , en autres termes , qu'il est le premier, et qu'il ne faut point remonter jusqu'à l'infini : c'est cela et les autres choses aussi assurées qu'on appelle les notions, sans en faire un si grand mystère; et le ministre , qui s'en moque sans songera ce qu'il dit, les doit prêcher comme nous : en d'autres termes peut-être , mais toujours dans le même sens. Sans donc s'arrêter à ces chicanes , il faudrait une fois répondre à notre demande : qui est-ce qui prêchait au peuple l'égalité des personnes et l'immuable perfection de l'Être divin, pendant que tous les docteurs croyaient le contraire? Le ministre dit à pleine bouche : « Nous trouvons dans les premiers « siècles une beaucoup plus grande pureté que dans « les âges suivants , et nous nous faisons honneur « de notre conformité avec eux'. » Cela est bon pour s'en faire honneur, et pour faire croire au peuple qu'on a réformé l'Église sur le plan de ces premiers siècles. Mais cependant s'il faut trouver des variations dans la foi de l'ancienne Église , c'est là qu'on les cherche ; s'il faut donner des exemples des plus pauvres théologiens qui furent jamais, c'est là qu'on les prend. Ils ont si peu profité du bonheur d'être si voisins des temps apostoliques , qu'aussitôt après que les apôtres ont eu les yeux fermés , ils ont obscurci les principaux articles de la religion chrétienne par une fausse et impure philosophie. Pour comble d'aveuglement , ils ne lisaient que Platon, et ne lisaient point l'Écriture, ou ils la lisaient sans application , et sans y apercevoir ce qu'elle avait de plus clair, c'est-à-dire , les fondements de la religion.

Pour ne rien omettre de considérable , il reste à examiner si en bonne théologie, et sans blesser la foi, le ministre a pu approuver ce qu'il attribue à Tertullien, que Dieu a/ait son image et son Verbe »,qui est son Fils. Il y a là deux questions : l'une, si Tertullien l'a dit; l'autre quand il l'aurait dit, s'il était permis de le suivre. Le dernier n'a pas de difficulté par les principes communs des protestants '.omme des catholiques ; puisque nous recevons les uns et les autres le symbole de Nicée , où il est dit

' Tab. Lett. vi, p. 298, 297. — ' Lett, VI de 1689, p. 44. !«' AveH. p. 181.

expressément du Fils de Dieu, engendré, et non/ait. Dire donc qu'il a été fait , c'est aller contre la foi de Nicée, qui nous sert de fondement aux uns et aux autres. J'en pourrais demeurer là, si le ministre en m'insultant à cet endroit sur mon esprit déclamatoire, dont il veut qu'on trouve ici «rasi grand exemple ' , n'avait mérité qu'on découvrît son injuste fierté. Disons-lui donc qu'il n'y avait riendeplus manifeste que ce qu'il a voulu embrouiller ici. Dès le permiermotde saint Jean, le Verbe est celui par qui a été fait toutce qui a été fait ». Il est donc visiblement exclus par là du nombre des choses faites. Comme remarque saint Athanase, on nous dit bien qu'il a été fait Christ y qu'i/ a été fait Seigneur 3, qu'il a été fait homme ou fait chair ^ \ mais jamais qu'il a été fait Verbe, ni qu'il a été fait Fils : au contraire, i/ était Verhe^ et ilaétéfaithom)ne ; par une visible opposition entre ce que le Verbe était naturellement, et ce qu'il a été fait par la volonté de Dieu. Mais il faut ici répéter ce qu'un proposant de quatre jours n'ignore pas , et que le ministre sait bien en sa conscience ; puisqu'il a même bien su que quarante ans , comme il le compte , après les apôtres, Athénagore avait nié que le Fils fût sorti du sein de son Père comme une chose faite * , a^surant , au contraire, qu'il a été engendré^, comme l'Écriture le dit perpétuellement. Il cite aussi de saint Irénée ce passage mémorable où il oppose les hommes qui ont été faits, au Verbe dont la coexistence est éternelle 7. Ainsi il voit bien qu'il a tort, et que le langage contraire à celui qu'il tient est établi dans l'Église dès l'origine du christianisme. Pourquoi donc a-t-il approuvé, après tant de témoignages et après la foi de Nicée , ce qu'il fait dire à Tertullien, que Dieu a fait son Fils et son Verbe ? Cest parce qu'il ne songe pas à ce qu'il dit , et qu'en matière de foi il n'a nulle exactitude. Et pourquoi le soutient-il ? C'est parce qu'il ne veut jamais avouer sa faute. Il nous allègue pour toute raison que souvent faire, signifie engendrer en notre langue ' ; ce qu'il prouve par cette nobl e foçon de parler : que les hommes font des enfants , et les animaux des petits^ Ainsi malgré l'Écriture > malgré la tradition , malgré la foi de Nicée, il dira quand il lui plaira (j'ai honte de le répéter ),. que^ Dieu a fait un Fils , et portera jtisque dans le ciel la plus basse façon de parler de notre langue ; au lieu qu'il fallait songer qu*il s'agit ici non d'une phrase vulgaire, mais du langage ecclésiastique, qui , formé sur l'Écriture et l'usage de tous les siècles , doit être sacré aux chrétiens , surtout depuis qu'il est consacré par un aussi grand concile que celui de Nicée. Cependantjesuis un déclamateur» parce que je veux obliger un professeur en théologie à parler correctement ; et il fait semblant de croire que c'est sur cette seule témérité que je me plains qu'on lui souffre tout dans son parti» comme si tout ce qu'il écrit depuis deux ans, principalement sur cette matière , n'était pas plein d'erreurs si

' p. 286. — » Joan. 1, 3. — 5 Jet. n, M. ♦ — Joan. i, 14. — 5 Tah. Lett. VI , p. 25. — « Ibid. 232. — ' Iren. lib. Il , C. 43^ al. 25, K. 3» p. 153. — • Jbid. 286.

SUR LES LETTRES DE M. JDRIEU

jnstipportaliles qu'il n'y a qu'à s'étonner de ce qu'on les souffre.

Pour ce qui regarde Tertuliien, quand il lui serait échappé d'employer une fois ou deux le mot Ae faire, au lieu de celui à" engendrer, il faudrait mettre cette négligence parmi celles que saint Athanase a remarquées dans les écrits de quelques anciens ■ , où une bonne intention supplée à une expression trop simple et trop peu précautionnée. Car, au reste, Tertuliien dans le livre le plus suspect, qui est celui contre Hermogène, a bien montré qu'à l'exemple des autres Pères il exceptait le Fils de Dieu du nombre des choses faites, comme celui par qui tout était fait » ; et il ne dit pas absolument dans son livre contre Praxéas ce que le ministre lui a fait dire, que Dieu a fait son Fils et son Verbe. On peut bien dire, comme je l'ai remarqué ^ que Dieu est fait non absolument, mais, comme dit le Psalmiste, qu'i/ est fait notre recours et "notre refuge 4. Il est clair par toute la suite , que le /aire de Tertuliien ^ se dit en ce sens. Ce que le ministre ajoute, qu'ici/atre signifie/or/ner, n'est pas meilleur, et ne sert q«i'à faire voir de plus en plus qu'on se jette d'un embarras dans un autre, quand on veut toujours avoir raison ; car on ne dira non plus dans le langage correct que Dieu ait formé son Fils ni son Saint-Esprit, parce que cela ressent quelque chose qui était informe auparavant : et il u'v a que M. Jurieu qu'une telle idée accommode. On dit, avec l'Ecriture, que le Fils est engendré; qu'il est né; et parunterme plus général qui convient aussi au Fils, on dit que le Saint-Esprit procède. Dieu, qui dispense comme il lui plaît selon les règles de sa sagesse la révélation de ses mystères , n'a pas voulu que nous en sussions davantage sur la procession du Saint-Esprit. On ne dit pas qu'il est né, car il serait Fils; et le Fils de Dieu ne serait pas unique comme il l'est selon l'Écriture : et c'est pourquoi le ministre ne devait pas "dire en parlant du Fils ou du Saint-Esprit, que les anciens les faisaient produits librement à tégard de leur seconde naissance 6 ; car jamais ni dans l'Écriture , ni dans les auteurs ecclésiastiques, il n'entendra parler de la nativité du Saint-Esprit, ni de )a première , ni de la seconde ; puisqu'il en veut donner jusqu'à deux à celui qui n'en a pas même une seule. Un homme qui tranche si fort du théologien , et qui s'érige en arbitre de la théologie de son parti, où il dit tout ce qu'il lui plaît sans être repris , ne devait pas ignorer ces exactitudes du langage théologique formé sur l'Écriture et sur l'usage de tous les siècles.

Ainsi manifestement il ne lui reste aucune réplique contre les tolérants. Il n'y a plus de proposition si hardie et si téméraire contre la personne du Fils de Dieu, qui ne doive passer; s'il est permis non de tolérer, mais d'approuver expressément celle qui le met au rang des choses faites. Si le symbole de Nicée n'est pas une règle, on dira et on pen-

» OraL 3 «t ♦. — » Cap. X9et seq. — » i". AveH.p. I8i. — * Pt. IX, 10. ~ » Adv. Prax. m. »- — • Taô- Lett, ?r , p. 3«ô.

sera impunément tout ce qui viendra dans l'esprh; on sera contraint de se pyer des plus vaines subtilités; et ce qu'on aura souffert au ministre Jurieu , le grand défenseur de la cause, sera la loi du parti.

Enfm , ma preuve est complète. II est plus clair que le jour que le ministre n'a pu établir les variations qu'il cherchait dans l'ancienne Église, sans renverser tous les fondements de sa propre communion. Son argument foudroyant s'en va en fumée : il ne faut plus qu'il cherche de variations dans la véritable Église, puisque celle-ci qu'il croyait la plus certaine lui échappe ; et tous ses efforts n'ont abouti qu'à donner gain de cause aux tolérants : ainsi il tombe à leurs pieds défait par lui-même, et percé de tous les coups qu'il a voulu me porter.

Cependant, pour étourdir le lecteur, il met les emportements et les vanteries à la place des raisons. Car, à l'entendre , je suis accablé sous ce terrible argument : « M. de Meaux n'y répond , dit-il ' , que par « des puérilités et par des injures. Il a faitprécisé- « mentcommeune bête décharge, qui, tombant écra- « sée sous son fardeau , crève , et en mourant jette « des ruades pour crever ce qu'elle atteint. » Je n'ai rien à lui répliquer, sinon qu'il a toujours de nobles idées. Vous pouvezjugerparvous-mémes, mes chers frères, si je me donne une seule fois la liberté de m'épancher en des faits particuliers , ou de sortir des bornes d'une légitime réfutation. Mais, pour lui , qui le peut porter à raconter tant de faits visiblement calomnieux qui ne font rien à notre dispute , si ce n'est qu'il veut la changer en une querelle d'injures? « Son zèle, dit le minis- « tre (c'est de moi qu'il parle) , paraît grand pour « la divinité de Jésus-Christ : qui n'en serait édi- « fié ? Il y a pourtant des gens qui croient que tout « cela n'est qu'une comédie; car des personnes de la « communion de l'évêque de Meaux lui ont rendu « méchant témoignage de sa foi. » Mais par quelle règle de l'Évangile lui est-il permis d'inventer de tels mensonges .' Est-ce qu'il croit que dès qu'on n'est pas de même religion , qu qu'on écrit contre quelqu'un sur cette matière, il n'y a plus, je ne dirai pas de mesures, d'honnêteté et de bienséance, mais de vérité à garder; en sorte qu'on puisse mentir impunément, et imputer tout ce qu'on veut à son adversaire ? ou bien , quand on n'en peut plus, qu'on soit en droit pour se délasser, de lui dire qu'il ne croit pas la divinité de Jésus-Christ, et qu'il fait de la religion une comédie? « Des gens « de ma communion me rendent mauvais témoi- « gnage sur ma foi. » Qui sont-ils, ces gens de ma communion? Depuis vingt ans que je suis évêque, quoique indigne, et depuis trente ou trente-: cinq ans que je prêche l'Évangile, ma foi n'a jamais souffert aucun reproche : je suis dans la communion et la charité du pape , de tous les évêques , des prêtres, des religieux, desdocteurs, et enfin de tout le monde sans exception ; et jamais on n'a ouï de ma bouche

SIXIÈME AVERTISSEMENT

iii remarqué dans mes écrits une parole ambiguë, ni un seul trait qui blessât la révérence des mystères. Si le ministre en sait quelqu'un, qu'il le relève : s'il n'en sait point, lui est-il permis d'inventer ce qu'il lui plaît ? Et qu'il ne s'imagine pas en être quitte pour avoir ici ajouté : « Je ne me rends pas garant de « ces ouï-dire : seulement puis-je dire q«ie le zèle « qu'il fait paraître pour les mystères ne me per- « suade pas qu'il en soit persuadé '. » Voilà son style. Un peu après , sur le sujet du landgrave , il ose m'accuser des choses que l'honnêteté et la pudeur ne me permettent pas de répéter. Comme il sait bien que ce sont là des discours en l'air et des calomnies sans fondements , il apaise sa conscience et se prépare une échappatoire, en disant : « Je n'en sais rien : je veux croire qu'on lui fait « tort ». » Il me semble que j'entends celui qui en frappant de sa lance, et en jetant les traits de ses calomnies , s'il est surpris dans le crime de nuire frauduleusement à son prochain , dit : Je l'ai fait en riant ^. Celui-ci , après avoir lancé ses traits avec toute la violence et toute la malignité dont il est capable , et après les avoir trempés dans le venin de la plus noire calomnie , dit à peu près dans le même esprit : Je n' en sais rien, je ne le garantis pas : mais s'il n'en savait rien , il fallait se taire, et n'alléguer pas, comme il fait, pour toute preuve des ouï-dire j ou quand il lui plaît , la réputation 4, à qui il fait raconter ce qu'il veut , et qu'on n'appelle pas en jugement.

Mais puisqu'il ne veut pas nommer ses auteurs ni ces yens de ma communion, qui lui ont rendu de si mauvais témoignages de ma foi, je veux apprendre ce secret au public. Un religieux , curé dans mon diocèse dont je l'ai chassé , non pas , comme il s'en est vanté, à cause qu'il penchait à la réforme prétendue, car je ne lui ai jamais remarqué ce sentiment , mais parce que , souvent convaincu d'être incapable de son emploi, il m'a supplié lui-même de l'en décharger : ce curé , ne pouvant souffrir la régularité de son cloître où je le renvoyais, s'est réfugié entre les bras de M. Jurieu, qui s'en vante dans sa lettre;pastorale contre M. Papin. « Plus d'ecclésiastiques , dit-il * , se sont venus je- « ter entre nos bras depuis la persécution , qu'il « n'y en a eu en quatre-vingts ans de paix. » Nous en connaissons quelques-uns , de ces malheureux ecclésiastiques, qui nous avouent tous les jours avec larmes et gémissements , qu'en effet ils ont été chercher dans le sein de la réforme de quoi contenter leur libertinage. Parmi les ecclésiastiques que M. Jurieu se glorifie d'avoir reçus entre ses bras , celui-ci , tout misérable qu'il est , a été l'un des plus importants ; et c'est lui qui , sous la main de ce ministre, a publié un libelle contre moi, où il avance, entre autres choses dignes de remarque, que je ne crois pas la transsubstantiation, à cause, dit-il, qu'il m'a vu à la campagne, et^ dans ma chapelle domestique, entendre

« Tah. Lett. Vl, p. 300. — » Ibid. — ' Prov. xxvi. 19, — ♦ f , 281 ,301-7 ' -i^''- P"*'- c*"*'- P<^P- P- 1-

la messe quelquefois avec un habillement un peu plus aisé que ceux qu'on porte en public , quoique toujours long et régulier, et que ma robe (car il descend jusqu'à ces bassesses ) n'était pas assez boutonnée à son gré : d'où il conclut et répète trois ou quatre fois, qu'il n'est pas possible que je croie aux mystères ni à la transsubstantiation. Voilà cet homme de ma communion, qui, à son grand malheur, n'en est plus : le voilà , dis-je , celui qui rend un si mauvais témoignage de ma foi : c'est le même qui a raconté à M. Jurieu tout ce qu'il rapporte de ma conduite ; c'est le même qui lui a dit encore que je menais les gens à la messe à coups de barre ' : car il rapporte dans son libelle qu'il m'a vu en pleine rue menacer et charger d'injures les prétendus réformés qui ne voulaient pas m'en croire , avec un emportement qui tenait de la fureur. M. Basnage a relevé cette historiette, fausse en toutes ses parties , et l'a jugée digne d'être placée dans sa préface à la tête de sa réponse aux Variations. Il est vrai qu'il se dédit dans cette préface de la circonstance d'un garde-fou, sur lequel, dans le corps de l'ouvrage, il me faisait monter comme sur un théâtre pour y crier des injures aux passants qui refusaient de se convertir ». Mais enlin, au garde -fou près, il soutient tout le reste comme vrai. « On m'a vu forcer un malade à pro- « faner les mystères les plus augustes, et à rece- « voir les sacrements contre sa conscience ; » moi qui n'ai donné les mystères qu'avec les épreuves et les précautions que Dieu sait et que tout le monde a vues. Les ministres prennent plaisir à exagérer mes violences et ma feinte douceur avec aussi peu de vérité que le reste qu'on vient d'entendre; pour éloigner, s'ils pouvaient, ceux à qui je tâche dans l'occasion , et lorsque Dieu me les adresse , d'enseigner la voie du salut en toute simplicité et tout cela sur la foi d'un apostat qui peut-être , leur a déjà échappé , et dont , en tout cas , je puis leur répondre qu'ils seront bientôt pins las que moi , qui l'ai supporté avec une si longue patience. Nous ne laisserons pas cependant de puFger- l'aire du Seigneur : et puisque ces messieurs>se.glorifient d'en ramasser la paille, ils pourront recueillir encore d'un si grand nombre de bons et de fidèles pasr teurs trois ou quatre loups dont j'ai délivré lotroupeau de Jésus-Christ; et il ne tiendra qu'à M. J^irieu d'enrichir de leurs faux rapports le récit qu'ila corn? menée de ma conduite.

Je ne dirai rien davantage sur ces calomnies :tout le monde s'en plaint dans son parti , où il se rend redoutable par ce moyen : venons à des matières plus importantes. H me reste encore à traiter la partie la plus essentielle de cet Avertissement , qui est l'état de nos controverses et de la religion protestante. Mais , pour donner du repos à l'attention du lecteur, je réserve cette matière à un discou rs sépa^ ré. Il est digne, par son sujet , d'être examiné et travaillé avec soin. Il paraîtra pourtant bientôt , s'il plaît à Dieu : et ceux qui ont de la peine à me voit

> Tab. Lett. VL — » Dam. t. i, I. part. c. i, jp. l. 4.

SUR LES LETTRES DE M. JURIEU

•i longtemps aux mains avec im homme aussi décrié , même parmi les honnêtes gens de son parti , que le ministre à qui j'ai affaire, peuvent s'assurer qu'après avoir ajouté ce dernier éclaircissement aux matières très-essentielles qu'il m'a donné lieu de traiter , je ne reprendrai plus la plume contre un tel adversaire, et je lui laisserai mnltipUer ses paroles, et répandre à son aise ses confusions.

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