ET PB LA. BEUGION PB0TESTA.7ITE
TROISIUC et DERMÈRE partie du SUltïlE AVERT1SSESENT CONTRE M. JCRIEU.
Mes chebs fbèbes,
Les égarements de votre ministre nous ont menés pins loin que je ne pensais : il ne faut pas le quitter sans en examiner les causes ; puisque même cfctte recherche nous conduit naturellement à la troisième partie de ce dernier Avertissement, où nous avons promis de représenter l'état présent de nos controverses et de toute la religion protestante.
Je dis donc que ce qui produit les variations , les incertitudes , les égarements de ce ministre et tous les autres excès de sa licencieuse théologie , c'est la constitution de la réforme , qui n'a ni règle ni principe ; et que , par la même raison que tout le corps n'a rien de certain, la doctrine des particuliers ne peut être qu'irrégulière et contradictoire.
Il ne faut point se jeter ici dans une longue controverse, mais seulement se souvenir que la réforme a été bâtie sur ce fondement , qu'on pouvait retoucher toutes les décisions de l'Église et les rappeler à l'examen de l'Écriture , parce que l'Église se pouvait tromper dans sa doctrine, et n'avait aucune promesse de l'assistance infaillible du Saint-Esprit : de sorte que ses sentiments étaient des sentiments humains , sans qu'il restât sur la terre aucune autorité vivante et parlante, capable de déterminer le vrai sens de l'Écriture , ni de fixer les esprits sur les dogmes qui composent le christianisme. Tel a été le fondement, tel a été le génie de la réforme; et Calvin l'a parfaitement expliqué , lorsque s'objectant à lui-même que , par la doctrine qu'il enseignait , tous les jugements de l'Église , et ses conciles les plus anciens, les plus authentiques devenaient sujets à la révision , en sorte « que tout le monde indiffé- «t remment put recevoir ou rejeter ce qu'ils auront « établi : » il répond « que leur décision pouvait serti virdepréjugé;mais néanmoins dans le fond qu'elle « n'empêchait pas l'examen'. »
Je n'ai pas besoin d'examiner si cette doctrine est bonne ou mauvaise : ce qu'il y a de bien certain , c'est
' Instit. liv. 4 , c. 9,
qu'aussitôt que Luther et Calvin la firent paraître, on leur prédit qu'en renversant le fondement sur lequel se reposait la foi des peuples , les anciennes décisions de l'Église ne tiendraient pas plus que les dernières ; puisque , si l'autorité en était divine , elle attirait un respect égal à tous les siècles ; et, si elle ne l'était pas, l'antiquité des premières ne les mettait pas à couvert des inconvénients où toutes les choses humaines étaient exposées.
Par ce moyen, il était visible que les articles de foi s'en iraient les uns après les autres ; que les esprits , une fois émus , et abandonnés à eux-mêmes, ne pourraient plus se donner de bornes : ainsi, que l'indifférence des religions serait le malheureux fruit des disputes qu'on excitait dans toute ta chrétienté , et enfin , le terme fatal où aboutirait la réforme.
L'expérience fit bientôt voir la vérité de cette prédiction. Les innovations de Luther attirèrent celles de Zuingle et de Calvin : on avait beau dire de part et d'autre que l'Écriture était claire : on n'en disputait pas avec moins d'opiniâtreté , et personne ne cédait '. Quand les luthériens , qui étaient la tige de la réforme , désespérant de ramener par la prétendue évidence des livres divins ceux qui la divisaient dans sa naissance , voulurent en venir à l'autorité et faire des décisions contre les nouveaux sacramentaires , on leur demanda de quel droit , et s'ils voulaient ramener l'autorité de l'Église dont ils avaient tous ensemble secoué le joug». Le bon sens favorisait cette réplique : Mélanchton , qui sentait le faible de son Église prétendue , empêchait autant qu'il pouvait qu'on ne fît ces décisions, que la propre constitution de la réforme rendrait toujours méprisables: il ne voyait cependant aucun moyen ni de terminer les disputes ni de les empêcher de s'accroître, si loin qu'il portât ses regards par sa prévoyance : il ne découvrait « que d'affreux combats de théolo- « giens , et des guerres plus impitoyables que celles n des Centaures^. «Les disputes sociniennes avaient déjà commencé de son temps : mais il connut bien, au mouvement qu'ilremarquaitdans les esprits, qu'elles seraient unjour poussées beaucoup plus loin : « Bon « Dieu ! disait-il * , quelle tragédie verra la posté- « rite , si on vient unjour à remuer ces questions, « si le Verbe, si le Saint-Esprit est une personne! » H s'en est bien remué d'autres : presque tout le christianisme a été mis en question : les sociniens inondent toute la réforme , qui n'a point de barrière à leur opposer; et l'indifférence des religions s'y établit invinciblement par ce moyen.
Pour en être persuadé il ne faut qu'entendre M. Jurieu, et écouter les raisons qui l'obligent à entreprendre ce parti. C'est premièrement le nombre infini de ceux dont il est formé. Car il y range les tolérants , peuple immense dans la réforme, qu'il appelle des indifférents; parce qu'ils vont à la tolérance universelle des religions sous la conduite d'Épiscopius et de Socin.
Ou sait assez sur ce point la pente de l'Angleten»
« Hisl. des Far. liv. il. — » Far. liv. VIIL — » Lib. 4. Ep. II. Far. liv. v, p. 598. — » llid.
SIXIÈME AVERTISSEMENT
«t delà Hollande. Mais nous apprenons de M. Jurieu que nos prétendus réformés n'étaient pas exempts <l'ua si grand mal. Ils n'osaient le faire paraître dans un royaume où les catholiques les éclairaient de trop près pour leur permettre de donner un libre essor à leurs sentiments. Mais enfin, dit M. Jurieu, « le rideau a été tiré, l'on a vu le fond de l'iniquité ; •« et ces messieurs se sont presque entièrement dé- « couverts, depuis que la persécution les a dispersés , •« en des lieux où ils ont cru pouvoir s'ouvrir avec li- « berté'. «Voilà un aveu sincère, qui fait bien voir à la France ce qu'elle cachait dans son sein , pendant qu'elle y portait tant de ministres. Nous en soupçonnions quelque chose; et M. d'Huissau , ministre de Saumur, célèbre dans la réforme pour en avoir recueilli la discipline, publia, il y a quinze ou vingt ans , une Réunion du christianisme sur le pied de la tolérance universelle , sans en exclure aucuns hérétiques , pas même les sociniens. Ce ministre fut déposé : et , encore qu'on fût averti de bien des endroits , que ce feu couvait sous la cendre plutôt qu'il n'était éteint dans la réforme, nous avions peine à croire qu'il y fût si grand. Mais aujourd'hui M. Jurieu nous ouvre les yeux : il nous apprend que M. Pajon, ministre d'Orléans , fameux dans son parti par sa réponse aux Préjugés légitimes de M. Nicole contreles calvinistes », et ceux qui établissaient avec lui toute l'opération de la grâce dans la seule proposition de \a parole de Dieu , en niant l'opération et l'influence du Saint-Esprit dans les cœurs, étaient de ces soci. niens cachés et de ces indifférents, qui , dit- il , « for- « maient, dans les Églises réformées de France, « depuis quelques années, ce malheureux parti où « l'on conjurait contre le christianisme^. » Ce n'était donc plus seulement contre l'Église romaine; c'était contre le christianisme en général que la réforme s'armait secrètement. Le ministre voudrait bien nous faire accroire que la persécution qu'on faisait à la prétendue réforme , l'empêchait de réprimer ces ennemis cachés de la religion chrétienne : mais, au contraire , c'était manifestement la crainte des catholiques qui les tenait dans le silence; car n'y ayant que le calvinisme qui fût toléré dans le royaume , les nouveaux pélagiens, les nouveaux paulianistes, et, en un mot, les sociniens et les indifférentsavaient tout à craindre. Ils n'avaient donc garde de paraître tant qu'ils étaient parmi nous ; et aussi n'ont-ils éclaté qu'à leur dispersion , quand ils se sont trouvés dans des pays où , comme dit M. Jurieu , ils ont eu la liberté de parler 4 ; c'est-à-dire dans les pays où la réforme dominait.
Voilà donc manifestement cette cabale toute socinienne, comme l'appelle M.Jurieu^çMi ne tendait pas à moins qu'à ruiner le christianisme : la voilà, dis-je, fortifiée par le soutien qu'elle trouve dans les pays protestants, où les réfugiés de France ont été dispersés. « Les jeunes gens, dit notre ministre «, « venus tout nouvellement de France, gros delà « tolérance universelle de toutes les hérésies et de
» Tab. Lett. i , p. 8. — » Examen des Préjugés légitimes. — 3 Tab. du Socin. Lett. i,p. 6, - < Ibld. p. H. — i Ibid. f. 6 , 6. - « Tab. Lett. viii , p. 479.
« leur esprit de libertinage , ont cru que c'était ici « le vrai temps et le vrai lieu d'en accoucher. » C'est ainsi que la jeunesse était élevée parmi nos prétendus réformés. Elle était grosse de l'indifférence des religions; et ce monstre, que les lois du royaume ne lui permettaient pas d'enfanter en France, a vu le jour, aussitôt que cette jeunesse libertine, comme l'appelle M. Jurieu», a respiré en Hollande un air plus libre.
Combien est puissante cette secte dans le pays où écrit M. Jurieu, on peutle juger par la préface de son Vivre Des deux Souverains. «Aujourd'hui, dit-il », le « monde est plein de ces indifférents et particulière- « ment dans ces provinces : les sociniens et les « remontrants le sont de profession : mille autbes le sont d'inclination.» Il nefaut donc point s'étonner si les réfugiés français sont enfin accoucAe^ de ce nouveau dogme dans un pays si favorable à sa naissance; et on peut croire que le ministre ne parlerait pas de cette manière d'un pays qui lui a donné une retraite si avantageuse, si la force de la vérité ne l'y obligeait.
C'est en vain qu'il s'efforce ailleurs de diminuer cette cabale de la jeunesse française, en supprimant le grand nombre de ministres qui la composent. » « Le nombre, dit-iP, n'en est pas grand, et le soup- « çon ne doit pas tomber sur tant de bons pas- « teurs qui sont sortis de France. » Mais le mal éclatemalgrélui;cequi lui faitdireà lui-même «qu'on « fait publiquement les éloges de ces livres qui éta- « blissent la charité dans la tolérance du paganisme, « de l'idolâtrie et du socinianisme : » et encore : « Notre « langue n'était pas encore souillée de ces abomina- « tions; mais depuis notbb dispersion, la terre est « couverte de livres français qui établissent ces'héré- « sies 4. » Ainsi les indifférents n'osaient se déclarer étant en France, et on voit toujours que la dispersion a fait éclore le mal qu'ils tenaient caché. Depuis ce temps , poursuit-il * , « on voit passer dans « les mains de tout le monde les pièces qui établis- « sent cette tolérance universelle , laquelle enferme « la tolérance du socinianisme : et on voit sensible- « ment les tristes progrès que ces méchantes maxi- « mes font sur les esprits. » Le mal gagne déjà les parties nobles : « quand, dit-il^, le poison com- « mence à passer aux parties nobles , il est temps « d'aller aux remèdes : outre que le nombre de ces « indifférents se multiplie plus qu'on ne l'osk « dire ; » par où on voit tout ensemble non-seulement la grandeur du mal, mais encore qu'o» n'ose le dire; de peur de faire paraître la faiblesse de la réforme, que sa propre constitution|entraîne dans l'indifférence des religions. Cependant, quoiqu'on dissimule et qu'on n'ose pas avouer combien ces indifférents s'accroissent au milieu de la réforme, on est forcé d'avouer que ce n'est rien de moins qu'un torrent dont il faut arrêter le cours. « Ce qui est « très-certain, poursuit le ministre?, c'est qu'il est « temps de s'opposer à ce torrent impur , et de « découvrir les pernicieux desseins des disciples
' Tab. Lett. vi!i,p.479. — ' />es droits des deux Souverains. Avis au lecteur. — ' Tab. Lett. vi, p. S. — * Ibid. p. 48. — » Ibid. — • Ibid. p. 9. — ' Ibid. p. II.
SDR LES LETTRES DE M. JURIEU
■ d'Épiscopius et deSocin : il serait à craindre que « nos jeunes gens ne se laissassent corrompre : et « il se trouverait que notre dispersion aurait servi « à nous faire ramasser la chasse et la lie des « autres religions. »
Il est bien aisé d'entendre ce qui l'a jeté dans cette crainte. En un mot , c'est qu'il appréhende que la dispersion déjà prête à enfanter, comme il disait, l'indifférence des religions, n'achève de se gâter dans les pays où la liberté de dogmatiser n'a point de bornes , et par là ne vienne en effet à ramasser en Angleterre et en Hollande la crasse des fausses religions, dont on sait que ces pays abondent. Car d'abord , pour ce qui regarde l'Angleterre , « ces
■ dispersés l'ont trouvée, dit-il', sous des princes « papistes ou sans religion, qui étaient bien aises de « voir l'indifférence des religions et l'hérésie s'intro- « duire parmi les protestants, aflnde les ramener plus « aisément à l'Église romaine. » Cest bien fait de charger de tout les ^nnces papistes; car l'indifférence des religions était sans doute le meilleur moyen pour induire les esprits à la religion catholique , c'est-àdire, à la plus sévère et la moins tolérante de toutes les religions. Mais laissons M. Jurieu raisonner comme il lui plaira; laissons-lui caractériser à sa mode les deux derniers rois d'Angleterre; qu'il fasse, s'il peut, oublier atout l'univers ce que Hornebec et Hornius auteurs protestants , ont écrit des indépendants et des principes d'indifférence qu'ils ont laissés dans cette île ; et qu'il impute encore à l'Église romaine cette effroyable multiplicité de religions qui naissaient tous les jours, non pas sous ces deux rois que le ministre veut accuser de tout le désordre, mais durant latjTanniede Cromwel, lorsque le puritanisme et le calvinisme y ont été le plus dominants. Sans combattre les raisonnements de notre ministre, je me contente du fait qu'il avoue. Quoi qu'il en soit, l'indifférence des religions avait la vogue en Angleterre quand les dispersés y sont arrivés , et si nous pressons le ministre de nous en dire la cause, il nous avouera franchement que c'est qu'on y estime Épiscopius. « C'est, dit-il», ce qui a donné « lieu aux hétérodoxes de deçà la mer de calomnier « l'Église anglicane. Ils ont dit qu'on y expliquait « publiquement Épiscopius dans leurs universités « et qu'on n'y faisait pas de façon de tirer les soci- « niens du nombre des hérétiques. C'est , poursuit n M. Jurieu, ce qui m'a été dit à moi-même par « une infinité de gens. Cette fausse accusation est le « fruit du commerce trop étroit que quelques théo- « logiens anglais ont eu avec les œuvres d'Épîsco- « plus. » A la fin donc il avouera que c'est par principes, à l'exemple d'Épiscopius , que l'Angleterre devient indifférente. Ce n'est pourtant que quelques théologiens anglais. Car il faut toujours exténuer le mal , et couvrir autant qu'on pourra la honte de la réforme chancelante , qui ne sait plus ce qu'elle veut croire , ni presque même si elle veut être chrétienne ; puisqu'elle embrasse une indifférence qui , selon M. Jurieu, ne tend à rien moins qu'à renverser,
' T'ib. Lett. VI, p. 8. — ' Ibid.p. 10.
le chritianisme. En effet, quoi qu'il puisse dire d« ce petit nombre de théologiens défenseurs d'Épiscopius, le nombre en est assez grand pour faire penser à une infinité de gens, qui en ont assuré M. Jurieu, que l'Angleterre ne faisait point de façon de déclarer son indifférence, e^ de tirer les sociniens dit nombre des hérétiques.
Voilà pour ce qui regarde l'Angleterre, où l'on Yoitque lesdispersés indifférents ont trouvé lechamp asseziibre: voyons cequ'ilsauronttrouvéen Hollande. « Ils ont abusé, dit notre ministre ■ , de la tolé- R rance politique qu'on avait ailleurs pour les dif- ■ férentes sectes : » nous entendons ce langage et la liberté de ces pays-là , qui a fait dire , comme oq vient de voir, à M. Jurieu que tout est plein d'indifférents dans ces provinces ». M. Basnage n'en a pas moins dit, puisqu'il nous assure que l'héré' tique n'a rien à craindre dans ces bienheureuses contrées ^ : et sans besoin d'édits pour s'y maintenir, tout y est tranquille pour lui. Mais cette tolérance politique, dont on prétend que les dispersés ont abusée , va bien plus loin qu'on ne pense, puisque, selon M. Jurieu 5, ceux qui l'établissent « ne « vont pas à moins qu'à ruiner les principes du vé- « ritable christianisme, émettre tout dans rince différence, et à ouvrir la porte aux opinions les « plus libertines : » ce que le même ministre confirme en ajoutant, un peu après ^, « que par là on ouvre « la porte au libertinage , et qu'on veut se frayer le « chemin à l'indifférence des religions. »
Ainsi la tolérance civile, c'est-à-dire, Timponité accordée par le magistrat à toutes les sectes, dans l'esprit de ceux qui la soutiennent est liée nécessairement avec la tolérance ecclésiastique; et il ne faut pas regarder ces deux sortes de tolérances comme opposées l'une à l'autre, mais la dernière comme le prétexte dont l'autre se couvre. Si on se déclarait ouvertement pour la tolérance ecclésiastique, c'està-dire, qu'on reconnût tous leshérétiques pourvrais membres et vrais enfants de l'Église, on marquerait trop évidemment l'indifférence des religions. On fait doncsemblant de se renfermer dans la tolérancecivile. Qu'importe en effet, à ceux qui tiennent toute religion pour indifférente, que l'Église les condamne ? Cette censure n'est à craindre qu'à ceux qui ont des Églises, des chaires, ou des pensions ecclésiastiques à perdre: quant aux autres indifférents, pourvu que le magistrat les laisse en repos, ils jouiront tranquillement de la liberté qu'ils se donnent à eux-mêmes de penser tout ce qu'il leur plaît, qui est le charme par où les esprits sont jetés dans ces opinions libertmes. Cest pourquoi ils font tant de bruit, lorsqu'on exci te contre eux le magistrat : mais leur dessein véritable est de cacher l'indifférence des religions sous l'apparence miséricordieuse de la tolérance civile.
C'est ce qui fait dire à M. Jurieu , que « de tous « les voiles derrière lesquels se cachent les indif- « férents , le dernier et le plus spécieux c'est celui
' Tah. Lett. I, p. 8. — ' DroiU des deux Souver. Pr/f. 'Cl-dessos. — « Bttsn. 7. i, c. 6, p. 492. — » Tab. UtU TUl;jJ 369. — « Ibid. p. 402.
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SIXIÈME AVERTISSEMENT
« de la tolérance civile'.» Elle ne fait donc pas , encore un coup, dans la réforme un parti opposé à celni de l'indifférence des religions, mais fe voile sotcs lequel se cachent les indifférents , et le masque dont ils se déguisent.
Mais si cela est, comme il est certain , et que le ministre le prouve par des arguments démonstratifs, on peut juger combien est immense le nombre des indifférents dans la réforme ; puisqu'on y voit les défenseurs de la tolérance civile se vanter publiquement qu'ils sont mille contre un 5. Et que ce ne soit pas à tort qu'ils s'en glorifient , l'embarras de M. Jurieu me le fait croire : car écoutons ce qu'il leur répond : « Ils se font, dit-il* , un plaisir de « voir je ne sais combien de gens qui paraissent les « flatter; et cela leur fait dire qu'ils sont mille con- « tre un : mais depuis quel temps et en quel pays? « Je leur soutiens qu'avant les sociniens et les ana- « baptistes, il n'y a pas eu un seul docteur de marque « qui ail appuyé leur sentiment. » Il ne s'agit pas de savoir ce qu'on pensait sur la tolérance avant les sociniens et les anabaptistes; c'est-à-dire, si je ne me trompe , avant que le nombre en fût grossi au point qu'il est: il s'agit de répondre, s'il est vrai que les tolérants soient aujourd'hui mille contre un, comme ils s'en vantent ; le ministre n'ose le nier, « et ne s'en tire qu'en biaisant. Nous sommes, di- « sent-ils, mille contre un : c'est , répond-il* , une « fausseté ; et je ne connais pas de gens fort distin- « gués qui soient dans ce sentiment. » Quelque beau semblant qu'il fasse, et malgré le démenti qu'il leur donne , il biaise encore : les indifférents qu'il attaque se vantent , à ce qu'il dit, de la multitude, et il leur répond sur les gens de marque , sur la distinction des personnes. Mais si on lui demandait comment il définirait ces gens distingués, il biaiserait encore beaucoup davantage ; et on ne voit que trop , quoi qu'il en soit , que l'indifférence prend une force invincible dans la réforme , et que c'est là ce torrent impur auquel M. Jurieu s'oppose en vain.
Mais les actes du synode Vallon , tenu à Amsterdam le 23 août et les jours suivants de l'an 1690, achèvent de démontrer combien ce torrent est enflé et impétueux. Trente-quatre ministres de France réfugiés en Angleterre se plaignent à ce synode du « scandale que leur causent ces ministres réfugiés, « qui, étant mfectés de diverses erreurs, travaillent, « disent-ils^ , à les semer parmi le peuple. Ces er- « reurs, poursuivent-ils , ne vont à rien moins qu'à « renverser le christianisme, puisque ce sont celles « des pélagiens et des ariens , que les sociniens ont « jointes à leurs systèmes dans ces derniers siècles.» On voit qu'ils parlent en mêmes termes que le ministre Jurieu , et qu'ils reconnaissent comme lui la ruine du christianisme dans ces erreurs. Mais le reste s'explique encore beaucoup mieux. « Il y eu a, « continuent-ils , qui soutiennent ouvertement ces
» Tiib. Lett. vni , art. \ , p. 398. — » Ibid. et suiv. — 3 Ibid. 476, 4%. — ♦ Ibid. — & P. 558. — « Lettres écrites au Syu. d' 4mst. par plus. Min. réjug. à Londres. Tab. Lett. viii, p. 6E9.
« erreurs : il yen a d'autres qui se cachent sous le voile « d'une tolérance sans bornes. Ceux-ci ne sont guère « moins dangereux que les autres ; et l'expérience « a fait voir jusqu'ici que ceux qui ont affecté une « si grande charité pour les sociniens, ont été soci- « niens eux-mêmes, ou n'ont point eu de religion. » « Enfin le péril est si grand, « et la licence est ve- « nue à un tel point , qu'il n'est plus permis aux « compagnies ecclésiastiques de dissimuler, et que « ce seraitrendre le mal incurable que de n'y apporter « que des remèdes palliatifs.»
Il ne faut donc plus cacher l'état triomphant où l'indifférence, qui est une branche du socinianisme, se trouve aujourd'hui dans la réforme sous le nom et sous la couleur de la tolérance, puisque les ministres qui sont à Londres crient à ceux qui sont en Hollande, qu'il est temps d'en venir aux derniers remèdes : et ce qu'il y a de plus remarquable dans leur plainte, c'est que nous ne voyons point, dans cette lettre de Londres, la souscription de plusieurs ministres des plus fameux que nous connaissons : on saitd'ailleurs que ces trente-quatre quiont signé la lettre ne fontqu'une très-petite partie des ministres réfugiés en Angleterre. Le silence des autres fait bien voir quel est le nombre qui prévaut, et ce que la France nourrissait, sans y penser, de sociniens ou d'indifférents cachés pendant qu'elletolérait la réforme.
Telle est la plainte que les trente-quatre réfugiés d'Angleterre portent au synode d'Amsterdann contre les indifférents : mais la réponse que fait le synode montre encore mieux combien est grand ce parti ; puisqu'on en parle comme d'un torrent dont il faut arrêter le cours'. On voit même qu'en Angleterre ces réfugiés dont on se plaint poussent leur hardiesse jusqu'à débiter leurs impiétés en public, les prêchant ouvertement; ce qui montre combien ils se sentent soutenus : et en effet on n'entend point dire qu'ils soient déposés.
Il ne faut pas s'imaginer que ce mal ne soit qu'en Angleterre. Les réfugiés de ce pays-là écrivent au synode Vallon , qu'il y en a en Hollande de ce caractère' ; et le synode lui-même parle ainsi dans sa décision : « Nous apprenons par les mémoires et « les instructions de plusieurs Églises, que quelques « esprits inquiets et téméraires sèment dans « le public et dans le particulier des erreurs capita- « les, ctd'autant plus dangereuses que sous le nom « affecté de la charité et de la tolérance , elles ten- « dent à faire glisser dans l'âme des simples le poi- « son du socinianisme et l'indifférence des religions. « Les avis ne viennent donc pas d'Angleterre seulement, mais encore de plusieurs Églises des Pays- Bas protestants : le mal se répand partout en deçà et au delà de la mer ; et on exhorte les fidèles à résister courageusement à ce torrent^- C'est donc toujours un torrent dont le coursmenace la réforme • le synode aussi n'épargne rien de ce qui dépend de sa lumière et de son autorité : il suspend, il excommunie ; il suscite de tous côtés des observateurs pour veiller sur ce qui se dit , non-seulement dans
' Tab. Lett. VI , p. 5C3. — 2 P. 560. — » P. 6«7.
SLR LES LETTRES DE M. JURIEU
les chaires , mais encore dans les conversations : il autorise autant qu'il se peut les dénonciateurs; il fait en un mot ce que la réforme a tant blâmé dans la conduite de Rome , et ce qu'elle a tant appelé une tyrannie, une gêne des consciences. Encore n'est-cepas assez; et voici à quoi les exhorte iM. Jurieu. « Il est juste, leur dit-il' , afin que peu de « gens soient suspects , que vous employiez des « voies silres et non équivoques pour distinguer les « innocents des coupables. Les mesures que vous « avez prises dans votre dernière assemblée (c'est « celle dont on vient devoir la sévérité) , quelque « bien concertées qu'elles paraissent, ne se trouvent « pas encore suffisantes pour découvrir les enne- « mis de nos vérités , et pour soumettre ces esprits « qui méprisent vos derniers règlements avec tant . de hauteur. C'est pourquoi j'espère , poursuit-il, « que dans votre prochaine assemblée vous pren- • drez des résolutions encore plus fortes et plus « efficaces pour arrêter le mal : « par où nous voyons tout ensemble et le peu d'effet du synode d'Amsterdam , et les nouvelles rigueurs qu'on prépare, non plus pour punir les tolérants déclarés , mais' pour les discerner et les découvrir comme "ens qui se cachent. La réforme change de méthode : tout s'y échauffe : ceux qu'on ne pourra convaincre d'être hérétiques , seront recherchés , seront punis comme suspects, rien ne sera à couvert de l'inquisition que ÎSL Jurieu veut établir.
On demandera peut-être ici quel rapport il y a ou de l'indifférence au socinianisme , ou du socinianisme à l'indifférence : c'est ce que M. Jurieu explique très-nettement , lorsqu'il dit que la méthode des sociniens , qu'il entreprend de combattre, est d'insinuer, d'abord « qu'il ne s'agit de riend'im- « portant entre eux et les autres protestants qui ont « abandonné le papisme : que ce sont des disputes « très-l égères , et qu'on peut croire là-dessus tout «ce que l'on veut '.Quand cela est fait, continue-t- « il , et qu'ils ont persuadé que le socinianisme est « une religion où l'on peut se sauver, il ne leur est « pas difficile d'achever et de pousser les esprits « dans la religion socinienne : parce que le socinia- « nisrae est une religion de plain-pied, qui lève toutes les difficultés et aplanit toutes les hauteurs : » ce qui fait, conclut-il , « qu'on est bien aise de trou- « ver un lieu où l'on puisse se sauver , sans être « obligé de croire tant de choses qui ineommo- « denf l'esprit et le cœur. » On ôte tous les mystères , on éteint les feux éternels , et on ne cherche qu'à se mettre au large. C'est ainsi que l'indifférence et le socinianisme sont liés, et il est aisé de comprendre que ce torrent débordé de sociniens ou d'indifférents dont la réforme se plaint elle-même et qu'elle ne peut retenir , entraîne naturellement les esprits à cette religion de plainpied qui aplanit toutes les hauteurs du christianisme.
Pour exténuer un mal à qui la réforme prépare déjà d'extrêmes remèdes , le ministre voudrait nous faire accroire qu'il nous est commun avec elle. « La
• Tab. Lett. Vin, p. 397. - * P. «2, 13. Bossrtrr. — tome iv».
« communion de Rome a senti , dit-il| , ce torrent « d'impiétéqui a presque inondé toute l'Église : ce qui n a obligé ses auteurs à écrire plusieurs ouvrages « pour prouver la vérité de la religion chrétienne. » Sur ce fondement il nous donne « des déistes à la « cour et des sociniens dans l'Église en assez grand « nombre : » en sorte que nous n'avons rien à reprocher à la réforme de ce côté-là. Pour rendre les choses égales, il faudrait encore nous nommer les royaumes catholiques où l'on prêche publiquement le socinianisme et l'indifférence ; les conciles qu'on y tient contre ces erreurs , et les moyens extraordinaires dont on croit y avoir besoin pour en exterminer les sectateurs. Du moins peut-on assurer que les sociniens font peu de bruit dans le monde; et pour moi , qui pourrais peut-être en rencontrer quelques-uns, s'il y en avait dans l'Église autant que dit le ministre, je n'en puis pas nommer un seul. Mais après tout , et pour le prendre de plus haut , la question n'est pas de savoir si le nombre des indifférents, c'est-à-dire, celui des impies s'augmente dans la chrétienté, et s'il peut y en avoir de cachés parmi nous : ce qu'il faut examiner, c'est d'où cette race est venue, de quel principe elle est née, et pourquoi elle se déclare hautement parmi les protestants. D'abord on avouera , pour peu qu'on ait de bonne foi , que l'Église romaine y est opposée par sa propre constitution. Une Église qui pose pour fondement qu'il n'y a de vie ni de salut que dans sa communion , sans doute est opposée par sa nature à l'indifférence des religions. Une Église qui a pour règle de la foi , qu'elle doit avoir aujourd'hui celle qu'elle avait hier , qui croit que celle d'hier est celle de tous les siècles passés et futurs , en sorte que la vérité régnera éternellement dans sa communion, et qu'il y a une promesse divine qui l'en assure , est incompatible par son propre fond avec toutes les nouveautés ; et d'autant plus opposée à celle des sociniens et des tolérants ou indifférents que leurs innovations sont plus hardies. Qu'on vienne dire à une telle Église qu'elle ne doit pas adorer le Fils de Dieu autant que le Père, ou que Jésus- Christ n'est pas proprement un rédempteur qui ait vrai ment satisfait pour elle et payé un prix infini; ou que l'enfer n'est pas éternel comme la béatitude qui nous est promise ; ou qu'on puisse trouver son salut autre part qu'avec Jésus-Christ et son Église : elle bouchera ses oreilles pour ne point ouïr de tels blasphèmes , et repoussera de toute sa force cea novateurs avec un concours universel : il faut qu'ils sortent ou qu'ils se cachent si bien , qu'il ne leur reste d'asile que celui de l'hypocrisie , qui se condamne elle-même à des ténèbres éternelles. Voilà où en sont réduits tous les novateurs dans l'Église catholique. Qu'on laisse reposer les peuples sur cette foi et sur la promesse divine , jamais les nouveautés ne seront seulement écoutées. Mais que l'on commence à dire avec la réforme , qu'il y a sept ou huit cents ans , plus ou moins , que l'erreur et l'idolâtrie régnent dans l'Église, c'en est fait; la chaîne est
' Tab. Lett. i, pU, 12.
SIXIÈME AVERTISSEMENT
rompue ; la promesse est anéantie ; on ne tient plus à lasuccession. L'Antéchrist, qui ne commençait qu'au septième ou huitième siècle, si l'on veut, prendra naissance au cinquième et en la personne de saint Léon : si l'on veut , la corruption aura commencé au concile de Nicée : ce sera plus tôt , si l'on veut, et dès le temps qu'on a condamné Paul de Samosate, qui niait la préexistence du Fiis de Dieu : il n'y a plus de digues à opposera cette pente secrète qui porte l'esprit de l'homme à cette religion de plainpied, qui supprime tout l'exercice de la foi ; et tout devient indifférent.
Qu'ainsi ne soit : mettons aux mains un de ces protestants indifférents , sociniens , pajonistes, arminiens, si l'on veut, cartons ces noms symbolisent forts , avec quelque bon réformé , avec M, Jurieu lui-même ; et voyons s'il pourra le vaincre par les principes communs de la réforme. Cet indifférent a trois règles : la première: // ne faut connaître nulle autorité que celle de l'Écriture : celie-là seule est divine : ne me parlez ni d'Église, ni d'antiquité, ni de synode : ce sont tous moyens papistiques; et la réforme m'apprend que tout cela n'est pas ma règle. La seconde régie de notre indifférent : l'Écriture pour obliger doit être claire; ce qui ne parle qu'obscurément ne décide rien et ne fait qu'ouvrir le champ à la dispute : telle est la seconde règle de l'indifférent. La troisième et la dernière : « Où « l'Écriture paraît enseigner des choses inintelligi- « bles et où la raison ne peut atteindre, comme « une Trinité, une incarnation, et le reste ; il faut « la tourner au sens dont la raison peut s'accommo- « der , e|uoiqu'on semble faire violence au texte. » Tout roule sur ces trois maximes : mais voyons un peu plus dans le détail comment les indifférents les emploient , et si les vieux réformés pourront les nier ou eu éviter les conséquences.
Par la première maxime , Nulle autorité que celle de l'Écriture, ils excluent d'abord toutes les Confessions de foi de la réforme, parce qu'elles sont faites , reçues , autorisées par des hommes sujets à errer comme les autres. Quand donc les trente-quatre réfugiés d'Angleterre pressent le synode d'Amsterdam de réduire les proposants et les ministres à la Confession Belgique ; premièrement , ils ne disent rien : car ils ne veulent les y soumettre que aans les articles capitaux , sans expliquer quels ils sont '. Secondement , ils demandent qu'on impose à ces proposants et à ces ministres un joug humain, et qu'on leur ôte la Uberté que l'Évangile réformé leur a donnée de tout examiner, et même les résolutions et les décisions les plus authentiques de l'Église.
Cette raison met à couvert nos indifférents de la décision du synode même , lorsqu'il leur défend « de rien supporter de ce qui pourra contrevenir à « la doctrine enseignée dans la parole de Dieu, dans « la Confession de foi , et dans le synode national « de Dordrect * : » car d'abord la parole de Dieu visiblement n'est mise là que pour la forme : autrem«nt de deux choses l'une , ou le synode leur dé-
fendrait de supporter les luthériens contre le décret de Charenton et le sentiment unanime do la réforme calvinienne, ou elle les forcerait à confesser que la présence réelle , l'ubiquité et le reste , qu'il faut passer aux luthériens, n'est pas contraire à la parole de Dieu ; puisque s'il y était contraire , selon les termes de ce synode, on ne pourrait plus le supporter.
Il en faudra donc venir à dire que la parole de Dieu n'est mise là qu'à condition de l'entendre selon les interprétations des Confessionsde foi et du synode de Dordrect : ce qui est manifestement la doctrine que la réforme a improuvée dans les catholiques, et une restriction de la liberté qu'elle a donnée d'interpréter l'Écriture chacun selon son esprit particulier.
Que si M. Jurieu répond , selon les principes de son Système que ces Confessions de foi n'obligent pas en conscience , mais à titre de confédération volontaire et arbitraire, comme il parle' , où l'on a pu recevoir et d'où aussi l'on peut exclure qui l'on veut; il demeurera pour certain qu'on en peut croire en conscience tout ce qu'on voudra , et que le refus qu'on ferait d'y souscrire ne pourrait avoir que des effets politiques qui n'auraient aucune liaison avec le salut.
Qu'ainsi ne soit : selon ce ministre, on pouvait régler de telle manière ces confédérations des Églises , par exemple, de Genève et de Suisse, que les pélagiens et semi-pélagiens n'en auraient pas été exclus: «etcequiestbien certain, dit-il, c'est qu'on « n'a pas eu dessein de damner ceux qui erabras- « seraient le semi-pélagianisme» : » en les excommuniant on ne les exclut que de cette confédération particulière, de cette Église et de ce troupeau particulier , et non pas en général de la société de l'Église et encore moins du salut. On est donc encore libre en conscience de croire ce qu'on voudra de ces Confessions de foi : quoiqu'elles se soient déclarées contre les semi-pélagiens , on peut encore être ou n'être pas de cette secte. Ainsi il en faut toujours revenir au fond; et les censures lancées sur le fondement de ces confédérations arbitraires fie regardent qu'une police extérieure de l'Église, qui ne gêne en aucune sorte la liberté intérieure de la conscience.
Il en faut dire autant de tous les synodes , et même de celui de Dordrect , le plus authentique de tous. A quelque autorité qu'on s'efforce de l'élever dans la réforme , le plus rigide des intolérants, c'est-à-dire, j\I. Jurieu , se contente qu'on lui accorde que ce synode « a pu obliger, non tous les membres de « LA SOCIÉTÉ , mais au moins tous ces docteurs , « prédicateurs et autres gens qui se mêlent d'ensei- « gner , sans pourtant obliger à la même chose les « autres Églises et les autres communions ^. » Ses décrets ne sont donc pas une règle de vérité proposée à tout le monde ; mais une police extérieure
' PréJ. lég. p. 6. Syst. p. 246 et suiv. 254 et suiv. Hiit. des Far. liv. xv — ' Hist. des Far. tiv. xiv. —^Jitr tur (en Méthode! sect. 18, p. 159, 160.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
du caltinisme, qui, selon les principes de la réforme, ne peut lier les consciences.
Ainsi les indifférents ont gaené leur cause contre les synodes et les Confessions de foi : et à parler sincèrement , il ne faudrait les presser que par l'Écriture selon les anciens principes de la réforme.
Venons au second principe des indifférents : L'Ecriture pour obliger doit être claire. Ce principe n'est pas moins indubitable dans la réforme que le précédent; puisque c'est sur ce fondement qu'elle a tant dit que l'Ecriture était claire , et qu'il n'y avait personne, pour occupé ou pour ignorant qu'il fût, qui n'y pût trouver les vérités nécessaires, en considérant par lui-même attentivement les passages , et les conférant avec soin les uns avec les autres. Cest par là qu'on flattait le monde et qu'on soutenait la réforme : mais c'est maintenant ce qui la perd. Car l'expérience a fait sentir aux simples fldèies . et même aux plus présomptueux , aux plus entêtés, qu'en effet ils n'entendaient pas ce qu'ils s'imaginaient entendre : ils se sont trouvés si embarrassés entre les raisonnements des vieux réformés et ceux des arminiens, des sociniens, des pajonistes, pour ne point parler ici des catholiques et des luthériens , qu'on a été obligé de leur avouer qu'au milieu de tant d'ignorances , de tant de distractions et d'occupations nécessaires, l'examen de discussion leur était aussi peu possible , que d'ailleurs il leur était peu nécessaire.
C'est ce que IM. Jurieu a expressément avoué : car, non content d'avoir enseigné dans son Système que< la discussion n'est nécessaire ni à ceux qui sont déjà dans l'Église , ni à ceux qui veulent y entrer, et qu'i/ lie In peut conseiller ni aux uns ni aux autres' , il ajoute en termes formels , qu'tt/i simple n'en est pas capable^ ; et encore plus expressément : « Cette « voie de trouver la vérité n'est pas celle de l'examen ; « car je suppose avec M. Nicole qu'elle est absurde , « impossible, ridicule, et qu'elle surpasse entière- « ment la portée des simples *. »
Il ne faut pourtant pas ôter à nos prétendus réformés le mol d'examen, dont on les a toujours amusés. Outre l'examen de discussion, on sait que M. Jurieu en a trouvé encore un autre, qu'il appelle, « d'attention ou d'application de la vérité à l'esprit, « qui , dit-il ^ , est le moyen ordinaire par lequel la « foi se forme dans les fidèles. Cela consiste , dit- « il , dans ce que la vérité, qui proprement est la « lumière du monde intelligible, vient s'appliquer « à l'esprit, tout de même que la lumière sensible « s'applique aux yeux corporels : » ce qu'il explique en un autre endroit encore plus précisément ^ , lorsqu'il dit que « ce qui fait proprement le grand ef- « fet pour la production de la foi , c'est la vérité « même qui frappe l'entendement comme la lumière « frappe les yeux. »
A la vérité , on ne voit pas bien pourquoi cette application de la vérité s'appelle examen; puisque les j«€ux bien assurément n'ont point à examiner si
' Syst. liv. U, C. 22 , p. 401 , 403 et suit: — ' Jbid. liv. m", e.S,p. 472. — » Ibid. liv. il, c. 13, p. 337. — * Ibid. liv. a, c. 19, p. 383, 381 et suiv. — » P. 383.
c'est la lumière qu'ils découvrent , et qu'ils ne font d'autre chose que s'ouvrir pour la recevoir. Mais sans disputer des mots, ni raffiner sur les réflexions dont M. Jurieu prétend que cette application de la vérité est accompagnée , souvenons - nous seulement que t cet examen , qu'il appelle d'attention et « d'application, n'est rien que le goût de l'âme qui « distingue le bon du mauvais, le vrai du faux, o comme le palais distingue l'amer du doux ». •>
C'est ce qu'il appelle ailleurs la voie d'adhésion ou d'adhérence*, et plus ordinairement la voie d'impression, de sentimenf, ou de goût, qu'il reconnaît être la même dont s'était servi M. Claude'. Par cette voie ou rend aux réformés la facilité dont on les a toujours flattés de se résoudre par euxmêmes, et on leur donne un moyen aisé de trouver tous les articles de la foi, non plus par la discussion , qu'on reconnaît impossible et peu nécessaire pour eux, mais par sentiment et par goût *. Il ne faut que leur proposer un amas de vérités , un sommaire de la doctrine chrétienne : alors, indépendamment de toute discussion , et même, ce qu'il y a de plus remarquable , « indépendamment du li- « \Te où la doctrine de l'Évangile et de la véritable « religion est contenue^,» c'est-à-dire constamment de l'Écriture, la vérité leur est claire; « on la sent « comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est auprès du feu, le doux et l'amer quand on en mange. » C'est ce qu'a dit M. Jurieu, c'est ce qu'a dit M. Claude et c'est à quoi se réduit toute la défense de la réforme.
Ce moyen est aisé sans doute : mais par malheur la même expérience qui a détruit la discussion, détruit encore ce prétendu goût , ce prétendu sentiment. Ne disons donc point aux ministres ce que nous leur avons déjà objecté ^ , que tout cela se dit en l'air et sans fondement , contre les propres principes de la réforme, avec un péril inévitable de tomber dans le fanatisme : laissons les raisonnements et tenons-nous-en à l'expérience. Ce qu'il y aura de gens sensés et de bonne foi dans la réforme avoueront franchement qu'ils ne sentent pas plus ce goût, cette évidence de la yérïléaussiclairequela lumière du soleil , dans les mystères de la Trinité , de l'incarnation et les autres, qu'ils ont senti par la discussion le vrai sens de tous les passages de l'Écriture : on flattait leur présomption en leur disant qu'ils entendaient l'Écriture par la discussion des passages; on les flatte d'une autre manière en leur disant qu'ils goûtent et qu'ils sentent la vérité des mystères avec autant de clarté qu'on sent le blanc et le noir, l'amer et le doux. Rien ne peut les empêcher de s'apercevoir de l'illusion qu'on leur fait , ni de sentir qu'on n'a fait que changer les termes ; que ce qu'on appelle goût et sentiment n'est au fond que leur prévention et la soumission qu'on leur inspire pour les sentiments qu'ils ont reçus de leur
« Syst. liv. II , c. 24, p. 413. — » Ibid. lw.u,e. 20, 21 , 25 . liv. ni, c. 5, 9, 10. — 5 Ibid. liv. HI, c. i, 1.6.— * lôid. liv. U, c. 25, p. 428, 433 etsuiv. Far. lie. xv — ' S]ist. ibid. p. 453. — « fVn {ip. xv .
SIXIÈME AVERTISSEMENT
if.glise et de leurs ministres ; qu'on les mène en aveugles, et que quelque nom qu'on donne à la recherche qu'on leur propose de la vérité , soit celui de discussion ou celui (le sentiment et de goût , on les remet par un autre tour sous l'autorité dont on leur a fait secouer le joug.
En cet état un socinien ou rigide ou mitigé vient doucement et sans s'échauffer vous proposer son troisième et dernier principe, qui renferme toute la force ou plutôt tout le venin de la secte : je le répète : « Où l'Écriture paraît enseigner des choses « que la raison ne peut atteindre par aucun endroit, « il la faut tourner au sens dont la raison s'accom- « mode, quoiqu'on semble faire violence au texte. » Je soutiens qu'un prétendu réformé tombe nécessairement dans ce piège : car , dit-il , la Trinité et l'incarnation sont mystères impénétrables à ma raison : tout mon esprit , tous mes sens se révoltent contre : l'Écriture, qu'on me propose pour me les faire recevoir, fait le sujet de la dispute : la discussion m'est impossible et mes ministres l'avouent : l'évidence de sentiment dont ils me flattent n'est qu'illusion : ils ne me laissent sur la terre nulle autorité qui puisse me déterminer dans cet embarras : que reste-t-il à un homme dans cet état , que de se laisser doucement aller à cette religiondeplain-pied qui aplanit 'toutes les hauteurs, comme disait M. Jurieu? On y tombe naturellement, et il ne faut pas s'étonner si la pente vers ce parti est si violente , et le concours si fréquent de ce côté-là.
Mais le rusé socinien ne s'en tient pas là; et il soutient au calviniste, qu'il ne peut nier son principe. « Pourquoi, dit-il ' , ne croyons-nous pas que « Dieu ait des mains et des yeux , ce que l'Écriture « dit si expressément? c'est parce que ce sens est « contraire à la raison. Il en est de même de ces paa rôles : Ceci est mon corps : si vous ne mangez ma « chair et ne bumz mon sang, » etc. Ce sont les paroles du subtil auteur, qui a donné aupublicdes avis sur le Tableau du socinianisme ^ Il engage M. Jurieu dans son principe par un exemple qu'il ne peut rejeter. Dans ces paroles , Ceci est mon corps, tout le calvinisme reconnaît une figure , pour éviter la violence que la lettre fait à la raison et au sens humain : qui peut donc après cela empêcher le socinien d'en faire autant sur ces paroles : Le Ferbe était Dieu, le Verbe a été fait chair : et ainsi des autres? S'il faut de nécessité mettre au large la raison humaine, et que ce soit là le grand ouvrage de la réforme , pourquoi ne pas l'affranchir de tous les mystères et en particulier de celui de la Trinité ou de celui de l'incarnation, comme de celui de la présence réelle, puisque la raison n'est pas moins choquée de l'un que de l'autre ?
M. Jurieu déteste cette proposition deFauste Socia sur la satisfaction de Jésus-Christ : « Quand « cela se trouverait écrit non pas une fois , mais « souvent dans les écrits sacrés , je ne croirais pour- « tant pas que la chose allât comme vous pensez : K car, comme cela est impossible, j'interpréterais les
> Avis sur le.Tab. du,Soc. 1. Traité. ~ » Ihii. art. i,p.l'J.
« passages en leur donnant un sens commode, « comme je fais avec les autres en plusieurs autres « passages de l'Écriture '. » Notre ministre déteste, et avec raison, cette parole de Socin. Car, en suivant la méthode qu'il nous y propose, il n'y a plus rien de fixe dans l'Écriture : à chaque endroit difficile on sera réduit à soutenir thèse sur l'impossibilité ; et au lieu d'examiner en simplicité de cœur ce que Dieu dit, il faudra à chaque moment disputer de ce qu'il peut.
On ne saurait donc rejeter trop loin cette métlio« de , qui soumet toute l'Ecriture et toute la foi au raisonnement humain. Mais voyons si la réforme peut s'exempter de cet inconvénient.
L'auteur des Avis demande à M. Jurieu , comment il dispose son cœur dans les mystères ^mc la raison ne peut atteindre par aucun endroit *. Et ce ministre lui répond : « Je sacrifie à Dieu , qui est la pre- « mière vérité, toutes les résistances de ma raison : la « révélation divine devient ma souveraine raison 3. » Cette réponse serait admirable dans une autre bouche; mais , pour la faire avec efficace à un socinien, il faut donc poser pour principe , que partout où il s'agit de révélation on doit imposer silence au raisonnement humain, et n'écouter qu'un Dieu qui parle. Ainsi , lorsqu'il s'agira de la présence réelle etdu sens de ces paroles : Ceciestmon corps, il n'est plus permis de répondre, comme fait M. Jurieu 4 : « L'Église romaine croit avoir une preuve invincible « de présence réelle, dans ces paroles de Jésus-Christ : « Si quelqu'un ne mange ma chair, etc. Prenez, « mangez , ceci est mon corps. Cette prétendue « manducation nous conduit à des prodiges, à ren- « verser les lois de la nature , l'essence des choses , « la nature de Dieu , et l'Écriture sainte , à nous « rendre mangeurs de chair humaine. De là je con- « dus, sans balancer, qu'il y a de l'illusion dans la « preuve et de la figure dans le texte. » Mais , je vous prie, que fait autre chose le socinien? Ke trouve-t-il pas dans la Trinité, dans l'incarnation, dans l'immutabilité de Dieu , dans sa prescience, dans le péché originel , dans l'éternité des peines, des prodiges , des renversements de la nature de Dieu et de l'essence des c/iose* ? Faut-il donc entrer avec lui dans cette discussion, et jeter de simples fidèles dans la plus subtile et la plus abstraite métaphysique? Où est donc ce sacrifice de résistance de notre raison, qu'on nous promettait? Et s'il nous faut disputer et devenir philosophes, que devient la simplicité de la foi?
M. Jurieu dira peut-être : J'emploie, il est* vrai, la résistance de la raison contre la présence réelle : mais c'est aussi que la raison y résiste plus qu'à la Trinité, à l'incarnation et aux autres mystères que le socinien rejette. Vous voilà donc , encore un coup, à disputer sur le plus et sur le moins de la résistance : il faut faire argumenter le simple fidèle il en faut faire un philosophe, un dialecticien, et
• Tah. Lelt. m, p. 107. Socin. lib. m, de Scrvatore, i ^elô. — '^ Tr. i , art. ï , p. 15 — ^ Lett.m.p. 131. ~ ' Z>e deux Suiiv. c.>i,p. ItiS,
relui dont vous ne voulez pas charger la faiblesse ou l'ignorance, de la discussion de l'Écriture, est jeté dans la discussion des subtilités de la philosophie la plus abstraite et la plus contentieuse. Estce là ce chemin aisé et cette voie abrégée de conduire le chrétien aux vérités révélées?
Mais , direz-vous , il ne s'agit pas de raisonnement : j'ai les sens mêmes pour moi ; et je vois bien que du pain n'est pas un corps. Ignorant, qui n'entendez pas que toute la difficulté consiste à savoir si Dieu peut réduireuncorpsàunesi petite étendue! Le luthérien croit qu'il le peut; et si vous vous obstinez à vouloir conserver le pain avec le corps , il le conserve, et donne aux sens tout ce qu'ils demandent. Vous n'avez donc rien à lui dire de ce côté-là, et vous voilà à disputer sur la nature des corps ; à examiner jusqu'à quel point Dieu a voulu que nous connussions le secret de son ouvrage , et s'il ne voit pas dans la nature des corps comme dans celle des esprits quelque chose de plus caché et de plus foncier , pour ainsi dire , que cequ'il en a découvert à notre faible raison. Il faut donc alambiquer son esprit dans ces questions de la possibilité ou impossibilité , c'est-àdire, dans les plus fines disputes où la raison puisse entrer, ou plutôtdans les plus dangereux labyrinthes où elle puisse se perdre. Et après tout, s'il se trouve vrai que Dieu puisse réduire un corps à une si petite étendue, qui doute qu'il ne puisse le cacher où il voudra, et sous telle apparence qu'il voudra? Il a bien caché ses anges, des esprits si purs, sous la ligure des corps , et fait paraître son Saint-Esprit sous la forme d'une colombe ? pourquoi donc ne pourrait-il pas cacher quelque corps qu'il lui plaira sous la figure , sous les apparences, sous la vérité s'il le veut ainsi , de quelque autre corps que ce soit ; puisqu'il les a tous également dans sa puissance? Donc le sens ne décide pas : donc c'est le raisonnenientleplusabstrait qu'il faut appeler à sonsecours, et la plus fine dialectique. Mais s'irfaut être dialecticien ou philosophe pour être chrétien, je veux l'être partout, dira le socinien : je veux soumettre à ma raison tous les passages de l'Écriture où je la trouverai choquée, et autant ceux qui regardent la Trinité et l'incarnation, que ceux qui regardent In présence réelle. On peutdiscourir , on peut écrire , on peut chicaner sans fin ; mais à un homme de bonne foi ce raisonnement n'a point deréplique.
M. Jurieu dira sans doute que ce n'est pas la raison seule , mais encore l'Écriture sainte qu'il op- |iose au luthérien et au catholique sur ces paroles : Ceci est mon corps. Mais outre, comme nous verrons, que le socinien en fait bien autant, voyons ce qui a frappé M. Jurieu, et répétons le passage que nous venons de citer sur ces paroles : Ceci est mon corps : le sens de la présence réelle « nous conduit, dit-il, à des prodiges, à renver- « ser les lois de la nature, l'essence des choses, « la nature de Dieu , l'Écriture sainte ; à nous ren- « dre mangeurs de chair humaine. » L'Écriture est nommée ici , je l'avoue ; car aussi pouvait-on remettre sans abandonner la cause? Mais l'on voit par , 0(1 l'on commence , ce qu'on exagère, ce qu'on nul "
devant l'Écriture, ce qu'on met après; et on ressent manifestement que ce qui choque et ce qui décide en celte occasion , c'est enfin naturellement la raison humaine. On sent qu'elle a succombé à la tentation de ne pas vouloir se résoudre à croire des choses où elle a tant à souffrir : c'est en effet ce qui frappe tous les calvinistes. Un catholique ou un luthérien commence avec eux une dispute : forcé par l'impénétrable hauteur des mystères dont la croj'ance est commune entre nous tous, le calviniste reconnaît qu'il ne faut point appeler la raison humaine dans les disputes de la foi. Là-dessus on lui demande qu'il la fasse taire dans la dispute de l'eucharistie comme dans les autres. La condition est équitable : il faut que le calviniste la passe. C'en est donc fait : ne parlons plus de raison humaine , ni d'impossibilité , ni des essences changéesi; que Dieu parle ici tout seul. Le calviniste vous le promettra cent fois; cent fois il vous manquera de parole, et vousie verrez toujours revenir aux peines dont sa raison se sent accablée : Mais je ne vois que du pain? Maiscommentuncorps humain en deuxiieux et dans cet espace ? Je n'en ai jamais vu un seul qui ne se replongeât bientôt dans ces difficultés , qui , à vrai dire, sont les seules qui les frappent. Calvin, comme les autres, promettait souvent aux luthériens , lorsqu'il disputait avec eux sur cette matière • , de ne point faire entrer de philosophie ou de raisonnement humain dans cette dispute : cependant à toutes les pages il y retombait. Si les calvinistes se font justice, ils avoueront qu'ils n'en usent pas d'une autre manière , et qu'ils en reviennent toujours à des pointillés du raisonnement humain.
Mais n'allèguent -ils pas l'Écriture? Sans doute, de la même sorte que font les sociniens : Je suis la vigne, je suis la porte; la pierre était Christ : ils prouvent parfaitement bien qu'il y a dans l'Écriture des façons de parler figurées : donc celle-ci , Ceci est mon corps, est de ce genre. C'est ainsi qu'un socinien raisonne : il y a tant de façons de parler où il faut admettre une figure; pourquoi ^ celle-ci, Le Ferbe était Dieu , le Ferbe a été fait chair , ne serait-elle pas de ce nombre ? Ils sauront fort bien vousdire que Jésus-Christ étant sur la terre le représentant de Dieu, revêtu de sa vérité, inondé de sa vertu toute-puissante , on le peut aussi bien appeler Dieu et vrai Dieu , que le pain de l'eucharistie est appelé corps. Vous voilà donc dans les discussions, dans la conférence des passages, dans l'embarras des disputes , auxquelles vous ne vouliez pas vous assujettir.
Mais , direz-vous , l'Écriture est claire pour moi : c'est la question. Le socinien ne prétend pas moins à cette évidence que vous : voilà donc toujours la foi dépendante des disputes, et ce moyen abrégé de l'établir tout d'un coup et sans discussion vous échappe. Mais enfin si l'Écriture est si claire en cette matière , d"où vient que le luthérien ne peut l'entendre depuis plus de cent cinquante ans de disputes? Vous ne direz pas que c'est un profane, en-
' Cont. Hes'i. font. FcsU
SOS
SIXlÈxME AVERTISSEMENT
Demi de Dieu , de qui il retire ses lumières , comme vous pourrez le dire d'un soeinien. Il est du nombre des enfants de Dieu , du nombre de ceux qu'il enseigne, qu'il reçoit à sa table et dans son rovaume. Voulez-vous faire dépendre la foi d'un simple fidèle, d'une dispute qui demeure encore indécise après un a long temps ? Avouez donc la férité : sentez-la du nwins : ce n'est pas l'Écriture qui vous détermine, la méthode socinienne vous entraîne; et de deux sens qu'on donne à ces paroles , Ceci est mon corps , vous vous résolvez par celui qui flatte la raison humaine. Ainsi seront entraînés tous ceux qui mépriseront les décisions de l'Éjzlise; et tant qu'on ne voudra point fonder sur une promesse certaine une autorité infaillible , qui arrête la pente des esprits , la facilité déterminera , CL la religion où il y aura le moins de mystwes sera nécessairement la plus suivie.
Mais voici dans les écrits des indifférents un attrait plus inévitable pour les calvinistes. L'auteur des Avis demande à M. Jurieu une règle pour discerner les articles fondamentaux d'avec les autres'. Car il est constant, et le ministre en convient" qu'outre les vérités fondamentales, l'Écriture « contient cent et cent vérités dk dhoit et de fait , « dont l'ignorance ne saurait damner ». » Il s'agirait donc de savoir si, en lisant l'Écriture , le peuple , les ignorants et les simples , c'est-à-dire , sans comparaison laplus grande partie de ceux que Dieu appelle au salut, pourraient trouver cette règle pour discerner les vérités dont l'ignorance ne damne pas , d'avec les autres , et connaître par conséquent quelles erreurs on peut supporter, et jusqu'où l'on doit étendre la tolérance : en un mot , quelle raison il y a d'en exclure les sociniens plutôt que les luthériens. C'est ce qu'il faudrait pouvoir établir par l'Écriture ; mais c'est à quoi les ministres ne son- •^ent seulement pas. Au lieu de nous faire voir dans Tes saints livres la désignation de ces articles fondamentaux, le sommaire qui les ramasse, ou la marque qui les distingue de tous les autres objets de la révélation, M. .Turieu se jette dans un long raisonnement où il prétend faire voir sans dire un mot de l'Écriture , qu'il y a trois caractères pour distinguer ces vérités fondamentales^ : le premier est la révélation; le second est le poids et l'importance; le troisième est la liaison de certaines vérités avec la fin de la religion.
Une faut pas s'arrêter au caractère de révélation , qui est le premier , puisque c'est îà que le ministre est d'accord qu'il y a cent et cent vérités de droit et de fait révé\ées dans l'Écriture, qui néanmoins ne sont pas fondamentales : ce caractère n'est donc pas fort propre à distinguer ces vérités d'avec les autres. Passons au second , qui est le poids et l'importance; où d'abord il est certain qu'il fautenten- <lre un poids et une importance qui aille jusqu'à rendre ces vérités nécessaires au salut : car le ministre ne dira pas que Dieu qui se glorifie par son
' .4 vis, Tr. i,art. I,p. 19. — ^ Tab. Lett. lU, p. 119. - » l'ud.
prophète (Renseigner des choses utiles : Je suis , dit-il ■ , le Seigneur ton Dieu, qui t'enseigne dea choses utiles, prenne le soin d'en révéler de peu importantes. Ce n'est donc rien de prouver en général que ces vérités soient importantes, si l'on ne prouve qu'elles le sont jusqu'à être de la dernière nécessité pour le salut. Cela posé, écoutons ce que nous dira le ministre : « Sur le second caractère , qui «est le poids et l'importance, il faut savoir que le « bon sens et la raison seule en peuvent juger. « Dieu a donné à l'homme un discernement capable « déjuger si une vérité est importante ou non à la « religion : tout de même qu'il lui a donné des n yeux pour distinguer si un objet est blanc ou noir , « grand ou petit, et des mains pour connaître si « un corps est pesant ou léger. » Voilà de ces évidences que la réforme nous prêche. M. Claude nous les expliquait d'une autre façon, et nous disait : qu'on sent naturellement que l'âme est suffisamment remplie delà vérité, comme on sent naturellement que le corps a pris une nourriture suffisante. Ces ministres pensent par là trouver un asile où l'on ne puisse les forcer. Car qui osera disputer avec un homme sur ce qu'il vous dit de son goût , ou prouver à un entêté de sa religion quelle qu'elle soit , qu'il n'a pas ce goût qu'il nous vante , et qu'il ne sent pas comme à la main le poids des vérités du christianisme jusqu'à savoir discerner celles qui sont nécessaires au salut d'avec les autres ? Sans doute ils ont trouvé là un beau moyen de chicaner. Mais ce qu'il y a d'abord à leur dire , c'est que , sous prétexte de cette évidence de goût et de sentiment , ils renoncent formellement à prouver par l'Écriture l'importance et la nécessité des vérités fondamentales. M. Jurieu y est exprès : « Il est très- « certain , dit-il » , qu'il est très-important de savoir « si Jésus-Christ est Dieu, ou s'il ne l'est pas ; s'il « est mort pour satisfaire à la justice de Dieu pour « nous; si Dieu connaît les choses à venir, s'il est « infini ou non, s'il est l'auteur de tout le bien qui « se fait en nous. » Et un peu après : « Si l'Écriture « sainte ne dit pas que ces vérités soient de la
« DEBNIÈRE IMPORTANCE ET NÉCESSAÏBES AU SA-
« LUT , c'est parce que cela se voit et se sent assez : « on ne s'avise point , quand on fait des philoso- « phes, de leur dire que le feu est chaud et que la « neige est blanche , parce que cela se sent ^. » Ce n'est donc point par l'Écriture qu'on prouve les articles fondamentaux ; chacun les connaît à son goût , c'est-à-dire , chacun les désigne à sa fantaisie , sans qu'on le doive ou qu'on le puisse convaincre ou désabuser sur ces articles.
Que ^i on sent que ces articles sont nécessaires au salut, à plus forte raison doit-on sentir qu'ils sont véritables. Si on sent , par exemple, comme M. Jurieu vient de le dire, qu'il est nécessaire au salut de croire que Dieu est l'auteur de tout le bien qui se fait en nous, a plus forte raison doit-on sentir que c'est une vérité constante; car il est clair que la croyance d'une fausseté ne peut pas
Is. XLYiil. 17. - » Lett. m, p. I25. - ' I^'d- P- '-O-
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
Ctre nécessaire au salut. Voilà les controverses bien abrégées : on n'a qu'à dire qu'on sent et qu'on goûte, pour se mettre hors de toute atteinte, et par la même raison , vous avez beau dire à un homme : Cela se goûte , cela ce sent ;s'il n'a ni ce sentiment ni ce goût, il vous quittera bientôt , et sa perte sera sans remède comme ses erreurs.
Qu'ainsi ne soit : à quoi sentez-vous que la présence réelle confessée par les luthériens ne soit pas une erreur fondamentale, et qu'ils puissent impunément être des mangeurs de chair humaine? Mais ce dogme de l'ubiquité , « monstre affreux, énorme « et horrible , comme vous l'appelez vous-même ' , • d'une laideur prodigieuse en lui-même , et encore « plus prodigieuse dans ses conséquences, puisqu'il « ramène au monde la confusion des natures en «Jésus-Christ, et non-seulement celle de l'âme « avec le corps , mais encore celle de la divinité avec « l'humanité , et en un mot l'eutychianisme détesté « unanimement de toute l'Église : » à quoi sentezvous, je V0U3 prie , que le poids d'une telle erreur , si grossière , si charnelle et si manifestement contraire à l'Écriture, ne précipite pas les âmes dans l'enfer? Mais cette erreur abominable d'ôîer à la créature toute liberté, et de faire Dieu en termes formels , auteur de tous les péchés, comment la pardonnez-vous à Luther? Vous l'en avez convaincu; vous lui avez démontré que c'est un blasphème qui tend au manichéisme qui renverse toute religion ' , et dont néanmoins il ne s'est jamais rétracté. Où était le goût de la vérité dans ce chef des réformateurs lorscfu'ii blasphémait de cette sorte ? Mais où était-il dans les autres réformateurs, qui constamment blasphémaient de même •'? Et par quel goût sentez-vous que cette impiété ne les empêchait pas d'être fldèles serviteurs de Dieu ? On a démontré plus clair que le jour aux luthériens, dans l'Histoire des Variations et dans le troisième Avertissement ^, qu'ils sont devenus semi-pélagiens , en attachant la grâce de la conversion à une chose qui, selon eux, ne dépend que du libre arbitre , c'est-àdire, au soin d'assister à la prédication, ce qui est, en termes formels, attribuer à nos propres forces le commencement de notre salut, sans que la grâce y soit nécessaire. J'ai rapporté les endroits de Beaulieu , fameux ministre de Sedan , où il a convaincu les luthériens de cette erreur =. M. Basnage l'a reconnue^ , et il passe à M. de Meaux cette insigne variation de la réforme. Mais l'aveu de M. Jurieu est encore ici plus considérable, puisque dans sa Consultation au docteur Scultet, il entreprend de lui démontrer ce semi-pélagianisme des luthériens en les convainquant d'enseigner que , pour avoir la grâce de la conversion, il faut que l'homme fasse auparavant le devoir de se convertir
' Jur. Consult. p. 2i2. Far. Addit. au liv. xiv, p. 126. - * Jô. Addit. p. 123, 124 e< suiv. Jur. Consult. II. part, c. 8 , p. 219 e< sniv. Il' Avert. p. 203 , 204 et miv. — 3 far. liv. XTV. p, 98 et stiiii. Addit. ibid. — * Far. liv. yih , p. 662, 663 et suiv. Liv. XIV, p. 119 et suiv. IIP Avert. p. 225 et suiv. — 5 Far. liv. xiv, m. 119. — * Basn. T. n, t. î, c. 2 , n. i.
par ses forces et ses connaissances naturelles • : ce qui est le pur et franc semi-pélagianisme , et enferme tout le venin de l'hérésie pélagienne. Ainsi le fait est constant ; de l'aveu des ministres et de M. Jurieu lui-même.
J'en reviens donc à demander à ce ministre, que ferez-vous en cette ocasion ? Vous n'oseriez abandonner les luthériens, à qui, en termes précis , vous offrez la communion et la paix, malgré cette erreur». Que direz-vous donc pour les excuser? que la révélation du dogme opposé au semi-pélagianisme n'est pas évidente ; et qu'il n'est pas clair, dans l'Écriture , que c'est Dieu qui commence le salut , comme c'est lui qui l'achève par sa grâce ? Mais y a-t-il rien de plus clair que cette parole de sainï Paul : Celui qui commence en vous la bonne oeuvre^ l'accomplira ^ ; pour ne point parler ici des autres passages? Ou bien est-ce que cette erreur des pélagiens et des luthériens n'est pas importante? Mais vous nous contiez tout à l'heure cette vérité , que Dieu est l'auteur de tout le bien qui est en nous 4 , par conséquent du commencement comme du progrès et de l'accomplissement de notre salut , parmi celles qu'on sent d'abord comme nécessaires au salut; en sorte qu'on n'a pas besoin de les prouver. Comment donc le luthérien , vrai enfant de Dit- j. selon vous, l'a-t-il oublié, et commenta-t-il varié' Vous dites tout ce qui vous plaît , etvotre théologie n'a point de règle.
Mais voici bien pis : vous-même vous variez avec les luthériens; puisque ce point important de la nécessité de la grâce, qui était autrefois si fondamental , a cessé de l'être depuis que les luthériens l'ont rejeté, et qu'en ôtant à Dieu le commencement du salut, ils ne lui en ont plus réservé que l'accomplissement. Comment pourrai-je me fier h ce goût auquel vous me renvoyez , si vous-même vous variez dans votre goût? si, en nous disant d'un côté que jamais homme de bien ni vrai chrétien ou vrai dévot ne fut pélagien eu semi-pélagien , vous ne laissez pas de nous dire encore qu'un luthérien franc semi-pélagien, selon vous, peut soutenir son erreur sans préjudice de son salut , et sans être exclus du pain de vie 5? Mais n'avez-vou& pas démontré à ce même luthérien qu'il ruine la nécessité des bonnes œuvres, qu'il en ravale le prix; que, selon lui, l'exercice de l'amour de Dieun'estnécessaire pour être sauvé ni à la vie ni à la mort ^ ? A quoi reconnaissez-vous que ces dogmes luthériens sont de poids pour le salut, et que tant d'autres n'en sont pas? Ne voyez-vous pas que vous avez tm poids et un poids, chose abominable devant le Seigneur i , et que vous pesez les erreurs avec une balance trompeuse et inégale?
De là vient que le ministre lui-même , à la fin , ne se fie pas à cette balance , où il pèse les vérités fon-
' Jur. Consult. p. 117, 118. Fur. Addit. p. 125. IIP Avert. p. 225 et suiv. — » Consult. ibid. — 3 Philip, i. 6. — 4 Cidessus. — ^Jur. Méth. sect. IB, p. II3, 121. Far liv.xiv, p. 114. et suiv. lie, in et suiv. — « Far. Addit. p. 125. Jur. Consult. II. jKirt. c. 2, p. 243. //= Avert. p. 214 tt $uiv. — '' Prov. XX, 10.
SIXIEME AVERTISSEMENT
damentales. « Je sais, dit-il ' , que les préjugés sont n capables de corrompre ce discernement, et que « nous jugeons les articles et les vérités impor- « tantes selon nos passions et nos préventions. « Mais premièrement, le bon sens ne peut être « corrompu qu'à certain degré. » Vous voilà donc à examiner en quel degré la prévention peut avoir corrompu votre goût et votre bon sens : qui nous expliquera cette énigme? « Mais ces vices, poursuit- « il , ne peuvent aller à faire paraître une montagne « comme un grain de sable , ou un grain de sable « comme une montagne. Il en est de même du « jugement qui distingue l'important de ce qui ne «' l'est pas en toute matière. »D'où vient donc que le luthérien trouve la présence réelle et même l'ubiquité si importante, pendant que le calviniste méprise l'une et l'autre? Ou d'où vient que le calviniste trouve si importante la nécessité de la grâce et celle de l'amour de Dieu , lorsque le luthérien ne la sent pas? Ou pourquoi est-ce que le calviniste lui-même se relâche en faveur du luthérien , et ne trouve plus essentiel ce qui l'était auparavant ? Avouez que votre bon goût et votre évidence de sentiment est uneillusiondont vous amusez les entêtés. Mais voici dans le discours de M. Jurieule dernier excès de l'extravagance et le renversement entier des maximes de la réforme. « De plus , continue-t-il », quand «' le bon sens pourrait être corrompu tout outre dans « quelques sujets , comme il l'est en effet , la plu- « ralité n'ira jamais de ce côté-là ; » et il le prouve par cet exemple : « Il y aura dans une grande ville vingt yeux viciés qui verront vert et jaune ce qui « est blanc; mais le reste des habitants, qui surpasse a infiniment en nombre, rectifieront le mauvais ju- « gement de ces vingt yeux , et feront qu'on ne les n en croira pas. » Vous voilà donc, à la fin, réduits à compter les voix. Et où en était la réforme lorsqu'elle s'est séparée, et qu'on l'appelait au concile œcuménique de l'Église qu'elle quittait ? Mais, quoi ! si les sociniens prévalent enfin dans la réforme, si ce torrent, dont on ne peut arrêter le cours, s'enfle tellement qu'il prévale, et qu'ils en viennent à être surtous lesarticles mille contre un, comme ils s'en vantent déjà sur la tolérance qui renferme tout le venin de la secte, sans qu'on ose les contredire , le socinianisme sera véritable , ou du moins indifférent? Mais cela , direz-vous , n'arrivera pas : la réforme est devenue infaillible contre les tolérants. Aveugles, ne verrez-vous jamais qu'avec ces illusions vous ne contenterez que des entêtés , et que tous les gens de bon sens de votre communion se donneront aux indifférents, si vous n'avez recours à d'autres principes ?
Enfin, le troisième caractère, par où on distin- ■guejes articles fondamentaux d'avec les autres, c'est, selon M. Jurieu^, ta liaison de certaines vérités avec lafin de la religion, c'est-à-dire, avec la gloire de Dieu, avec la sanctification et le salut de l'homme. Je le veux : la fin de la religion en général c'est Vy dites- vous, de ne croire qu'un Dieu : le
» Tàb du Soc. p. llfl. - ^ liid. - ^ P. I20, I2[, 126. Î27.
socinien n'en croit qu'un, et il vous accuse d'en croire trois; 2" de n'adorer que lui : ce qu'il faut entendre sans doute d'une adoration souveraine : le socinien le fait, et il vous accuse de rendre cette adoration à un homme pur. N'importe que vous le croyiez Dieu; vous voulez bien que le catholique soit idolâtre en adorant dans l'eucharistie Jésus-Christ qu'il y croit présent. Vous direz que c'est une erreur damnablederendreà Jésus-Christ, homme, un culte inférieur qui se rapporte à Dieu : vous damnez donc tous les Pères du quatrième siècle, à qui néanmoins vous faites invoquer les saints et honorer leurs reliques sans préjudice de leur sainteté ni de leur salut. La 3^ fin de la religion, c'est, dit le ministre, de regarder Dieucomme celui qui gouverne le monde. Le socinien le nie-t-il? Vous sentez-vous si faible contre lui , que vous ne puissiez le combattre qu'en déguisant sa doctrine? 4" D'attendre de lui des peines ou des récompenses après la tnort. Le socinien n'en attend-il pas? et pouvez-vous lui objecter qu'il rejette absolument les peines de l'autre vie, à cause qu'il ne les croit pas éternelles? Voilà pour les caractères essentiels à la religion en général ; mais il y en a , dit M. Jurieu ' , « qui sont particuliers à la « religion chrétienne, et qui la distinguent de toute « autre , comme de croire que Jésus est le Messie ; » le socinien le croit : que ce Messie est le Fils de Dieu et Dieu éternel comme le Père : c'est la question que vous ne devez pas supposer comme résolue, pendant que vous vous donnez tant de peine à la résoudre : qu'il a satisfait pour les péchés des hommes; autre question à examiner, et non pas à supposer avec le socinien et avec ceux qui le favorisent : que les morts ressusciteront , qu'il y aura un jugement dernier à lafin du monde; vous calomniez le socinien , si vous l'accusez de nier ces vérités : savoir s'il les reconnaît dans toute leur étendue , et si ce qui manque à sa foi est fondamental, c'est de quoi vous avez promis de nous instruire, et vous ne faites que le supposer : tant vous êtes forcé à reconnaître que les principes, pour fermer la bouche au socinien , manquent à votre réforme.
Et ce qui prouve, plus clair que le jour , que le ministre ne sait où il en est, c'est ce qu'il ajoute, que « les vérités que les sociniens veulent ôter à « la religion, sont révélées et clairement révélées». » Si elles sont révélées et clairement révélées, si les articles fondamentaux sont si évidents et si aisés à trouver dans l'Écriture, pourquoi en craignezvous la discussion pour le peuple? Pourquoi le renvoyez-vous à son goût, à son sentiment? goût et sentiment quevous lui donnez avant même qu'il ait ouvert l'Écriture sainte. Continuons : « Ces articles a sont clairement révélés, et en même temps ils « sont de la dernière importance. » Mais déjà, pour la vérité et pour l'évidence de la révélation , le ministre déclare souvent dans toutes ses lettres , qu'il n'y veut pas encore entrer. « On voit, dit-iP, où « un tel projet nous mènerait. Au lieu d'un petit
» F. 123 - » p. 123. - 3 Ibid.
SUR LES LETTRES DE M. JURIED
« otivrogc à l'usage des moins savants , il faudrait
• faire un gros livre qu'à j)eine les savants auraient « le loisir de lire. » Mais si cette discussion est si difficile aux savants mêmes, combien est-il manifeste que les moins savants s'y perdraient! Que fera-t-il donc? Il se réduira à deux articles, çMies< celai de la divinité de Jésus-Christ et de sa satisfaction. Mais songera-t-il du moins à vous en prouver la vérité? Point du tout; il va entreprendre de vous en prouver Vimportance ' , et vous en fera voir la vérité dans une seconde partie qu'il ne trouve pas à propos de traiter. Voilà cette rare méthode. Il vous prouvera qu'un article est important avant que de vous montrer qu'il est véritable et clairement révélé. C'est oii se termine aujourd'hui toute la théologie réformée.
Vous direz peut-être, mes frères , que votre ministre, sans vouloir entrer dans le fond, suppose la vérité et l'évidence de la révélation , comme une chose dont les tolérants qu'il attaque, demeurent d'accord. Mais, visiblement, il leur impose: au contraire l'auteur des Avis^ auteur que votre ministre voulait réfuter, avait raisonné en cette sorte : « Je pose, lui avait -il dit» , le principe de la réfor- « mation, qui est celui du bon sens : c'est que Dieu « ayant donné sa parole aux hommes aOn de les con- « duire au salut, et Dieu appelant à ce salut beau- « coup plus de peuple que de grands et de savants, « il s'ensuit nécessairement que ceux du peuple qui « ne sont pas privés entièrement de sens commun o peuvent se déterminer sur ces objets fondamenn taux, par la lecture de la parole de Dieu. » Ce principe présupposé, il raisonne ainsi : « Cela étant , « il me semble que l'on en peut conclure que tous n ces dogmes, sur lesquels les savants ont tant de « peine à se déterminer, quoiqu'ils travaillent de « bonne foi à leur salut , ne sont pas de cette né- « cessité absolue dont nous parlons. Car si les sa- « vants, qui ne sont pas la millième partie du peu- « pie , trouvent tous ces embarras , qui retiennent « les plus sages d'entre eux indéterminés, comment « les simples, sans étude et sans application, pour- « ront-ils voir avec certitude que la foi demande ces « objets obscurs et douteux aux savants? «
On voit donc que les adversaires de M. Jurieu ne supposent pas que les articles dont il s'agit soient si clairs : au contraire, ils présupposent qu'ils ne le sont pas au peuple; puisqu'ils excitent tant de disputes parmi les savants, et que les plus sages d'entre eux sont encore indéterminés : et quand même ces savants conviendraient que ces articles leur paraissent clairs dans l'Écriture , il ne s'ensuit pas qu'ils les crussent clairs pour tout le peuple ; au contraire, l'auteur des Avis conclut ainsi : « Plus « j'y pense, plus je me persuade que les préjugés
• tirés des catéchismes, plutôt qu'uneconnaissance « puisée dans la parole de Dieu , sont aujourd'hui « presque l'unique fondement de la foi des peuples. » Ce n'est donc pas l'évidence de la révélation, mais
' Tab. Letf. II. — » Ibid. III etsuiv.Avuaurle Tableau, art. II. p. 2(1.
les catéchismes et les préjugés de la secte , c'est-àdire, une autorité humaine qui les persuade.
Enfin, l'auteur des Avis finit son raisonnement par ces paroles : « 'Je crois que l'on peut conclure « après cette réflexion, que les points fondamentaux « de la religion ne sont pas à beaucoup près en si « grand nombre que plusieurs se l'imaginent aujour- « d'hui : autrement je croirais que la voie d'examen, « qui est le fondement de notre réformation , serait « un principe impossible au peuple, et par consé- « quent injuste et faux. J'attends avec impatience « quelque éclaircissement là-dessus. »
Voilà ce qu'attendaient les tolérants. Ils supposaient que les peuples ne pouvaient pas voir assez clair pour prendre parti sur les articles qui partageaient les savants. Par là donc ils insinuaient qu'il fallait réduire les articles fondamentaux à ceux dont tout le monde et les sociniens comme les autres sont d'accord; c'est-à-dire qu'ils les réduisaient à croire que Dieu est un, et que Jésus est son Christ : car c'est de quoi conviennent tous les chrétiens. Que si le ministre avait à leur donner une autre marque d'évidence que ce consentement universel , c'était à lui à le prouver, et à ne pas ruiner sa cause en supposant comme prouvé ce qui était en question.
L'exemple des luthériens vient ici fort à propos. On demande à M. Jurieu et aux calvinistes, si la certitude du salut, l'inamissibilité de la justice, la nécessité de la grâce pour commencer le salut, aussi bien que pour l'achever et les autres points décidés dans le synode de Dordrect;si la nécessité des bonnes oeuvres et celle de l'amour de Dieu; si cet article important de la réforme, que Jésus-Christ en tant quiiomme est uniquement renfermé dans le ciel, sont choses obscurément et douteusement ou clairement révélées? Si ces articles leur paraissent obscurément révélés, où en est le calvinisme? Où en sont les décisions du synode de Dordrect ? Aura-til excommunié tant de ministres, bons protestants d'ailleurs, pour des articles obscurs et obscurément révélés? Que si tous les points qu'on vient de réciter paraissent aux calvinistes évidemment révélés, pourquoi le doute des luthériens les ébranle-t-il assez pour les obliger à la tolérance? ou pourquoi comptent-ils pour rien les doutes des autres, aussi malaisés à résoudre que ceux des luthériens ?
Le ministre croit avoir abattu les tolérants, quand il leur dit : Est-il possible que Dieu ait voulu révéler la divinité de Jésus-Christ , sans obliger à la reconnaître? ou qu'il ait satisfait pour nous, sans imposer aux hommes la nécessité d'accepter ce payement par la foi » ? Comme si on ne pouvait pas dire de même : Est-il possible que Dieu ait voulu que nous dussions tout notre salut, et autant le commencement que la fin , à la grâce de Jésus- Clirist, et que ce soit là le principal fruit de sa mort, etque, néanmoins, il ne veuille pas que tout le monde reconnaisse cette vérité , et qu'il faille tolérer las luthériens qui la rejettent? Ne pourrait-on pas dira
'P. 21. ' Letl. lY, art. 2, n. 5,«.
SIXIEME AVEIITISSEMENT
oussi : Est-il possible que Jésus-Christ ait voulu se rendre réellement présent selon son corps et selon son sang dans le pain et dans le vin de l'eucharistie , et qu'il n'ait pas voulu nous obliger à reconnaître une présence si merveilleuse et à lui rendre grâces d'un témoignage si étonnant de son amour ? Cependant vous voulez persuader aux luthériens, qui reconnaissent cette présence , de vous supporter, vous qui, loin de la reconnaître , en faites le sujet de vos railleries, c'est-à-dire, selon eux, de vos blasphèmes , jusqu'à traiter ceux qui la croient de mangeurs de chair humaine.
11 ne faut point ici dissimuler ur\e misérable chicane de M. Jurieu , qui soutient que l'article de la présence réelle et de l'union corporelle des fidèles avec Jésus-Christ ne peut pas être fondamental ; parce que les luthériens em-mêmes7i€ disent pas qtie cette union corporelle de Jésus- Christ avec ses membres soit absolument nécessaire. Il est donc clair, concïnt-'\\, que les calvinistes ne nient rien de fondamental et de nécessaire selon les luthériens'.
Ce ministre ne veut jamais entendre en quoi consiste la difficulté qu'on lui propose. Il est vrai que les luthériens ne disent pas que cette union corporelle du fidèle avec Jésus-Christ soit absohiment nécessaire, parce qu'ils ne disent pas non plus que la réception de l'eucharistie le soit ; mais, si les luthériens ne croyaient pas que la foi de cette union corporelle fût nécessaire à celui qui reçoit l'eucharistie, pourquoi exclueraient-ils de leur communion les calvinistes avec une inexorable sévérité? Il fautdonc bien qu'ils croient absolument nécessaire à tout chrétien la foi de cette union et de la présence réelle , et qu'ils tiennent ceux qui la nient pour coupables d'une erreur intolérable.
Ainsi , il se pourrait très-bien faire qu'on ne crût pas la communion absolument nécessaire, comme, en effet , elle ne l'est pas de la dernière et inévitable nécessité ; et qu'on crût absolument nécessaire, quand on coimuunie, de savoir ce qu'on y reçoit , et ne pas priver le fidèle de la foi de la présence réelle; n'y ayant rien de plus ridicule et de plus impie que de tenir pour indifférent , si ce qu'on reçoit sous le pain et avec le pain , comme parle le luthérien , est ou n'est pas Jesus-Christ même selon la propre substance de son corps et de son sang; pursque c'est faire tomber son indifférence sur la présence ou sur l'absence de Jésus-Christ même et de son humanité sainte.
Ainsi, quoi que puisse dire votre ministre, j'en reviens toujours à vous demander s'il n'est d'aucune importance de savoir que Jésus-Christ, en tant qu'homme , soit vraiment présent ou non sous les symboles sacrés. Mais ce serait en vérité être trop profane que de pousser son indifférence jusque-là, et de croire si Jésus-Christ homme a voulu être présent avec toute la réalité que croit le luthérien , que cela puisse devenir indifférent ;; ses fidèles. Que si vous êtes enfin forcé d'avouer que c'est là un point important et très-important, mais > De l'Un, de VÉgl. T. 6,c.h,p 560.
non pas de cette importance qui rend un article fondamental et absolument nécessaire pourlesalut, puisque même la réception de l'eucharistie n'est pas de cette nécessité ; vous ne nous échapperez pas par cette évasion : car toujours on ne cessera de vous demander ce que vous diriez d'un homme qui, sous prétexte que la cène ou la communion n'est pas absolument nécessaire , rejetterait ce sacrement , en disant qu'il le faut ôter des assemblées chrétiennes, et qu'il n'est pas nécessaire de le conserver dans l'Église. Vous n'oseriez soutenir qu'avec cette erreur il fût digne du nom chrétien ni de la société du peuple de Dieu, dont il rejetterait le sceau sacré. Car , par la même raison , sous prétexte qu'on peut absolument être sauvé sans le baptême lorsqu'on y supplée par la contrition ou par le martyre , et que même sans y suppléer par ces moyens on croit parmi vous que ce sacrement n'est pas nécessaire au salut des enfants des fidèles , il faudrait aussi tolérer ceux qui cesseraient de le donner , ou qui ,à l'exemple de Fauste Socin, ne le croiraient plus nécessaire à l'Église de Jésus-Christ, en disant, avec ce téméraire hérésiarque , qu'il n'a été institué que pour les commencements du christianisme. Or, autant qu'il est nécessaire de conserver dans l'Église le sacrement de l'eucharistie, autant est-il nécessaire d'y conserver la connaissance de la chose sainte qu'elle contient; puisque même saint Paul condamne expressément ceux qui la mangent sans la discerner'.
"Vous dites que le socinien détruit la gloire de Dieu, &n le faisant impuissant, ignorant, changeant * : la détruit-on moins en le faisant , avec les réformateurs, auteur du péché .' et en niant , comme font encore les luthériens , qu'il soit auteur de tout le bien qui se fait en nous , ne l'étant pas du commencement de notre salut? Le socinien, poursuivez-vous , 6te la sanctification en détruisant les motifs qui y portent , comme sont la crainte des peines éternelles : et les luthériens ne vous reprochent-ils pas que vous ôtez aussi ces motifs par votre certitude du salut et votre inamissibilité de la justice ? Quelle différence mettez-vous entre ôter les peines éternelles , et obliger le fidèle à croire avec une entière certitude qu'elles ne sont pas pour lui , puisqu'en quelque excès qu'il tombe , il est assuré de ne mourir pas dans son péché ? Le socinien ôte la consolation : demandez au luthérien s'il ne trouve point de consolation dans la foi de la présence réelle, et s'il ne vous accuse pas de-ravir aux enfants de Dieu cet exercice de leur foi , et ce doux soutien de leurs âmes durant leur pèlerinage. Vous accusez le socinien de nier le mérite de Jésus-Christ et de sa mort : le socini :i ne le nie pas absolument. Vous argumentez , et vous dites qu'il nie le mérite parvoiede satisfaction; ce qui est, en quelque façon, le nier : et n'est-ce pas aussi le nier en quelque façon , et encore d'une façon très- criminelle,, que deV.roire avec les luthériens le commencement du salut indépendant de la grâce que cette m.ort
' I Cor. XI. 29.- » Tab. Lcti. III , p. «27.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
nous a méritée? El d'ailleurs que répondrezvous à vos frères les Anglais protestants, et à cette opinion qu'on dit se glisser parmi eux? Mais quelle est cette opinion que vous coulez si doucement? « C'est, dites-vous ', que Jésus-Christ n'a pas « proprement satisfait pour nos {)échés, et qu'il n'est « pas mort alin que ses souffrances nous fussent « imputées. » Voilà cette opinion qui se glisse en Angleterre, selon le ministre. « Sur quoi, pour- « suit-il , ils tournent en ridicule , à ce qu'or» m'écrit, « la justice imputée, avec autant de violence que «les papistes ignorants. « Ces théologiens , dont on vous écrit , qui nient ouvertement que Jésus- Christ ait proprement satisfait , et tourneut en ridicule votre justice imputée avec autant de violence que pourrait faire un papiste , apparemment ne se cachent pas. fous avez peine, dites-vous, à distinguer cette théologiede iimpiicté des sociniens, et vous souhaitez qu'oji la flétrisse : mais cependant , on ne dit mot à des gens qui nient si ouvertement la satisfaction de Jésus-Christ : on laisse «//iiser cette opinion parmi les docteurs, d'où elle passera bientôt au peuple ; et l'Église anglicane ne se croit pas obligée de régler ses censures par vos décisions. Criez tant que vous voudrez que ces articles sont révélés et clairement révélés ; vous en devez dire autant de tous les articles que vous soutenez contre les luthériens : et si, enfln, vous répondez que les articles que vous opposez au luthéranisme , à la vérité sont révélés et clairement révélés, mais qu'ils ne sont pas pour cela fondamentaux ni de l'importance qu'il faut pour être nécessaires au salut , nous en voilà donc revenus à examiner l'importance des articles révélés. Par quelles règles et sur quels principes? Le ministre n'en a aucun à nous donner; et, dans sa cinquième Lettre, où il fait les derniers efforts pour éclaircir cette matière , après avoir épuisé toutes ses subtilités, il n'y voit plus autre chose à faire que d'en revenir enfin à compter les voix, comme il l'avaitdejà proposé dans sa troisième Lettre.
Mais plus il s'explique sur cette matière , plus son embarras est visible; car voici ce qu'il écrit dans cette cinquième Lettre : « Il se peut donc « faire , dit-il » , qu'il y ait en effet quelques per- « sonnes qui soient aveuglées à ce point de pou- « voir croire que la divinité de Jésus-Christ et « sa satisfaction sont des vérités ; mais que ce ne « sont pas des vérités essentielles à la religion chré- « tienne. Mais nous ne croyons pas que cet entêtc- « ment puisse aller loin ni s'étendre à beaucoup de « personnes : » à cause , dit-il , que c'est un état « trop violent « de croire que certaine personne soit « Dieu , et de croire qu'on ne lui fait pas de tort en « le regardant comme une créature. » Voilà votre dernier refuge : vous en appelez au grand nombre , et vous voulez que les tolérants dcmeuient toujours le plus petit. Mais si ce torrent vous inonde, si l'expérience réfute vos raisonnements et qu'enlin la tolérance l'emporte, où en serez- vous? Or,
' Tuh. Lett. VUI. p. 578. — ' P. 203.
certainement au train qu'elle prend , il faudra bien qu'elle prévale, si vous n'avez à lui objecter que le petit nombre de ceux qui la suivent, c'est-à-dire, selon la réforme une autorité purement humaine, et le plus faible de tous les secours. Qu'ainsi ne soit: écoutons la suite*. « On doitsavoir quenous portons « ce jugement (que le nombre des tolérants sera « toujours le plus petit) des docteurs et des théof logiens; car autrement je suis bien persuadé qu'il « y a MILLE EX MILLE BONNES GENS d.ms les com- <• munions de nos sectaires qui unissent fort bien «ces deux propositions : Jésus-Christ est Fils éter- « nel de Dieu , mais il n'est pas nécessaire de le « croire pour être sauvé. Car de quoi ne sont pas ca- « pables LES peuples et les gens qui ne sont pas de
« PROFESSION A S'aPPLIQUEH , NI DE CAPACITÉ à
« PÉNÉTRER? Et même entre ceux qui sont appe-
« lés A ENSEIGNER LES AUTRES, COMBIEN PEU Y
« EN A-T-iLquisoient capables de voirie fond d'un « sujet! » Voilà donc, de votre aveu propre, mille et mille bonnes gens, et non-seulement parmi les peuples, mais encore parmi ceux qui sont appelés a enseigner les autres, qui ne voient pas l'importance que vous voulez qui saute aux yeux. C'est pour ces mille et mille bonnes gens, pour ces gens qui ne sont pas de profession à s'appliquer , ni de capacité à pénétrer, pour ces gens , dis-je, dont il est certain que toutes les communions sont pleines, c'est pour eux et pour le grand nombre même des docteurs que vous jugez incapables de voir le fond d'un sujet, c'est pour eux , encore un coup, que je vous demande une règle. Quelle sera-t-elle? L'Écriture? Mais ils ne sont pas de profession à s'y appliquer, ni de capacité à lapénétrer. Les docteurs ? ÎMais ce sont ceux-là qui les embarrassent par leurs divisions, et qui, après tout, ne sont que des hommes sujets à faillir , et en particulier , et en corps; des hommes, enfin, dont le plus grand nombre n'est pas capable, selon vous , de voirie fond d'un sujet. Que pouvez-vous donc donner pour règle à ce grand nombre d'ignorants ? La multitude? qu'ils voient croître tous les jours et en train de se grossir beaucoup davantage. Le goût et le sentiment? C'est ce qui les perd : car ils ont tant de goût pour la liberté ; la tolérance leur paraît si belle , si douce , si cha* ritable , et par là si chrétienne ! Quoi donc, enfin? Les synodes , les consistoires , les censures ? Tous ce'smoyenssont usés et trop faibles, trop décriés dans la réforme. Il ne reste plus à opposer que les magistrats ; et c'est à quoi M. Jurieu travaille de toute sa force dans ses derniers ouvrages.
Cependant, dans l'embarras où il est sur les moyens d'établir les articles fondamentaux , il semble quelquefois se repentir d'avoir avoué si souvent qu'il ne les trouve pas marqués dans l'Écriture. Car il prétend, pai exemple, que l'absolue nécessité de croire la divinité de Jésus-Christ, à peine d'être damné, est clairement marquée par ces paroles : Celui qui ne croit pas au Fils éternel de Dieu est condamné : où il suppose le mot de fils éternel au
SIXIEME AVERTISSEMENT
lieu de celui iefds unique ' ; et donne occasion aux tolérants de lui reprocher qu'il n'a pu trouver la condamnation expresse des sociniens dans les passages qu'il produit, sans les altérer. Il produit encore ce passage de saint Jean : Celai qui nie que Jésus soif venu enchair, est U^ Antéchrist^. Mais que conclut ce passage pour les articles fondamentaux, puisque, de l'aveu du ministre , saint Léon et ses premiers successeurs ont été le vrai Antéchrist , sans préjudice de leur sainteté et de leur salut : par conséquent sans nier aucun article fondamental ? Il aura souvent sujet de se repentir d'avoir avancé une proposition si insensée : mais, après tout, la question demeure toujours ce que c'est que venir en chair ? Si c'est donner à Jésus , comme ont fait les marcionites et les manichéens , au lieu d'une chair humaine une chair fantastique, les sociniens sont à couvert de ce passage. On sait d'ailleurs ce que c'est, selon eux, que venir en cJiair : et sans excuser leurs réponses , que je trouve aussi mauvaises que M. Jurieu , il est question de sauver de leurs vaines subtilités ce nombre infini de gens, parmi les savants aussi bien que parmi le peuple, qu'on exclut de la discussion des passages de l'Écriture; parce qu'ils n'ont ni le loisir ni la capacité de la faire, ainsi que le ministre vient encore d'en convenir.
On voit donc combien est faible la seule barrière <)u'il met entre lui et les tolérants, qui est celle des points fondamentaux. Il nous renvoie à ce qu'il en a dit au traité vi de son livre de l'Unité de l'Église ^ ; mais il n'y dit pas autre chose que ce qu'il répète dans ses Lettres ; et il ne fait que l'étendre , comme il en demeure d'accord. Parcourons néanmoins ce traité : nous n'y trouverons que de nouveaux embarras sur cette matière. Après avoir supposé que les articles fondamentaux sont les principes essentiels du christianisme, il met trois choses non fondanventales : « 1° L'explication des mystères : 2° « les conséquences qui se tirent de ces mystères : « 3° et les vérités théologiques qu'on puise dans « l'Écriture ou dans la raison humaine, mais qui a ne sont pas essentiellement liées avec les princi- « pes *. » .Te ne veux rien lui disputer sur cette division r je remarquerai seulement quelques conséquences qu'ail met parmi les choses non fondamentales : « Le principe du christianisme, dit-il ^ , c'est « que l'homme étant tombé volontairement dans «< la misère par le péché , il lui fallait un rédetnp- « teur que Dieu lui a envoyé en Jésus-Christ. De ce o principe les uns tirent ces conséquences, que « l'homme par son péché avait entièrement perdu « toute sa force pour faire le bien et pour tendre à «• sa fin surnaturelle: les autres les nient. » Ce n'est doec pas un principe du christianisme que l'homme ait perdu par le péché toute sa force pour le bien et pour tendre à sa fin surnaturelle : ce n'est qu'une conséquence 71071 yb?irfamg?ito/e, comme l'aupelle le
' De rVn.'Tr. 6, c. 5, p. 550. Joan. III. 18. — ^ De l'Un. Ihi'l. Tub. Lett. IV, p. 159. //. Joan. 7. — 3 Ihid. UI, / . 118. — < Ihid. De VUn. Tr. C,;c. I, p. i!)6. - 5 JUd. p. 49^.
ministre', sur laquelle il convient aussi que le» chrétiens sontpartagés; et il est permis de dire que la nature tombée a des forces pour faire le bien jusqu'à le pouvoir commencer, ainsi qu'on a vu » , par elle-même, et tendre à sa fin surnaturelle : ce qui rétablit en honneur le semi-pélagianisme, comme on l'a vu souvent.
Voici encore une des conséquences non fondamentales que le ministre donne pour exemple. De ce principe , qu'on avait besoin d'un rédempteur, « les uns concluent, dit-il, que la satisfaction était « d'une absolue nécessité, les autres n'en veulent « pas tomber d'accord ^. » C'est donc une chose libre de croire qu'on ait besoin de la satisfaction de Jésus-Christ par une absolue nécessité, ou de croire qu'on pouvait s'en passer : ce qui seul renverse de fond en comble le système du ministre.
Car quand il viendra nous dire dans la suite que, « pour croire un rédempteur comme fournissant à « tous nos besoins, il faut croire qu'il a satisfait « parfaitement à la justice de Dieu ; puisque c'est « là un des besoins que la nature et la loi lui fai- « saient sentir 4 .- » il sera aisé de lui répondre que tout le bien que nous sentons est celui que Dieu nous pardonne nos péchés , en quelque manière que ce soit, ou par la satisfaction de Jésus-Christ ou sans elle : ce qui fait ranger au ministre même parmi les choses indifférentes l'opinion qui ne veut pas reconnaître que la satisfaction de J€sus-Christ soit d'une absolue ,7iécessité.
Mais dès-là tout son système et celui de M. Claude est à bas. Car voici leur raisonnement : L'homme sentait son péché : par conséquent il sentait que Dieu était irrité contre lui, et que sa justice demandait sa mort ; qu'il fallait donc que cette justice fut parfaitement- satisfaite : donc par un mérite infini ; donc par une personne infinie ; donc par un Dieu-Homme rdonc il fallait qu'il y eût en Dieu plus d'une personne; donc l'homme sentait par son besoin qu'il y avait une Trinité et une incarnation; que ces mystères étaient nécessaires à son salut , et par conséquent fondamentaux ^. Voilà ce qu'on sent dans la réforme. Encore que tout ce discours ne soit qu'un tissu de raisonnements et de conséquences , il se faut bien garder d'appeler cela raisonnement : car autrement il y faudrait de la discussion et de la plus fine ; et c'est ce qu'on veut ex^ dure : il faut dire qu'on sent tout cela comme on sent le froid et le chaud , le doux et l'amer, la lumière et les ténèbres; et si on ne le sentait de cette sorte, la réforme ne saurait plus où elle en serait, ni comment elle montrerait les articles fondamentaux.
En vérité, c'est trop se moquer du genre humain, que de vouloir lui faire accroire qu'on sente de cette sorte une Trinité et une incarnation. Car, supposé qu'on sentît qu'on a besoin d'un Dieu qui satisfasse pour nos péchés, en tout cas on ne sent pas là le Saint-Esprit ni une troisième personne, et il suffit
' Tah. Lett. III, p. 497 — = Ci-dessus. - ' De VUn. Tr. d, c. I, p. 497. — ■» Ibid. c. 3, p. 527. - ' Ibid. Sijst. liv. lU c. 25. p. 429.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
tju'il y en ait deux. IMais celte seconde personne djnt on sent, dit-on, qu'on a besoin, sent-on encore qu'on ait besoin qu'elle soit engendrée? et ne peut-on satisfaire à Dieu si on n'est son fils, quoique d'ailleurs on lui soit égal? Quoi donc! le Saint- Esprit serait-il indigne de satisfaire pour nous, s'il avait plu à Dieu qu'il s'incarn.1t? Mais sent-on encore , je vous prie, que pour faire une incarnation , il faille reconnaître en Dieu la pluralité des personnes? Et quand on n'en concevrait qu'une seule, ne concevrait-on pas qu'elle pourrait s'incarner? liais, direz-vous, il faut deux personnes pour accomplir l'œuvre de la satisfaction : car une même personne ne peut se satisfaire à elle-même. Aveugles , qui ne sentez pas qu'il faut bien que le Fils de Dieu ait satisfait à lui-même aussi-bien qu'au Père et au Saint-Esprit ; et si vous dites que comme homme il a satisfait à lui-même comme Dieu, qui empêche qu'on n'en dise autant quand il n'y aurait en Dieu qu'une personne ?
Je ne parlerai point ici des autres difficultés de cette satisfaction, qui fait dire à un très-grand nombre et peut-être à la plupart des théologiens : Que la satisfaction de Jésus-Christ est un mystère d'amour, où Dieu exerce plutôt sa miséricorde en acceptant volontairement la mort de son Fils, qu'il ne satisfait à sa justice selon les règles étroites ; et comme parle l'école , ad strictos juris apices. Je laisse toutes ces choses et cent autres aussi difficiles, comme le savent les théologiens qu'on veut pourtant faire sentir aux plus ignorants du peuple. Il me suffit d'avoir fait voir qu'on n'a senti jusqu'ici •dans le discours de M. Jurieu ni la personne du Saint-Esprit, ni même celle du Fils, ni la procession de l'un, ni l'étemelle génération de l'autre; choses pourtant qui appartiennent aux fondements de la foi.
Mais en poussant encore les choses plus loin , pour sentir le besoin qu'on a d'un Dieu incarné, il fait sentir en même temps que Dieu ne nous peut sauver ni nous pardonner nos péchés que par cette voie : autrement si l'on sent qu'il y en a d'autres , on nesentpas le besoin qu'on a nécessairementdecellelà. Il faut donc pouvoir dire à Dieu : Oui, je sens que vous ne pouvez me sauver qu'en faisant prendre chair humaine à un Dieu qui satisfasse pour mes péchés ; et vous n'aviez que ce seul moyen de les pardonner. Cependant M. Jurieu lui-même n'a osé nous obliger à croire que cette voie de sauver les hommes par une satisfaction soit de nécessité absolue • : et quand ce ministre ne nous aurait pas donné cette liberté, qui ne voit que le bon sens nous la donnerait ; puisqu'il n'y a point d'homme assez osé pour proposer aux chrétiens comme un article fondamental de la religion, qu'il n'était pas possible à Dieu de sauver l'homme par une pure condamnation et rémission ■le ses péchés, ni autrement qu'en exigeant de son Fils la satisfaction qu'il lui a offerte?
Avouons donc de bonne foi , que nous ne sentons ni la Trinité ni l'Incarnation. Nous croyons ces ado-
' Ci-dessus.
rables mystères, parce que Dieu nous l'a ainsi révélé et nous l'a dit : mais que nous les sentions par nos besoins, et encore que nous les sentions comme on sent le froid et le chaud, la lumière et les ténè* bres, c'est la plus absurde de toutes les illusions. Et pour faire voir à M. Jurieu, s'il en est capable, l'absurdité de ses pensées, il ne faudrait que lui re • mettre devant les yeux la manière dont il croit sentir l'ascension du Fils de Dieu. « Cest , dit-il ', que, « si on le croit ressuscité; ne le trouvant plus sur « la terre, il faut nécessairement croire qu'il est « monté dans les cieux : » ajoutez , car c'est là l'article, «et qu'il est assis à la droite de son Père, • pour, de là, gouverner tout l'univers et exercer la toute-puissance qui lui est donnée dans le ciel et dans la terre. Vous sentez tout cela , si nous voulons vous en croire, parce que , ne trouvant plus Jésus-Christ sur la terre, il ne peutêtreque dans le ciel et à la droite du Père : il n'était pas possible à Dieu de le mettre en quelque autre part ; si l'on veut avec Élie et avec Énoc , qu'on ne trouve point sur la terre, et que néanmoins on ne place pas à la droite du Père éternel dans le ciel. Dieu ne pouvait pas réserver au dernier jour à placer son Fils dans le ciel , lorsqu'il y viendrait accompagné de tous ses élus etde tous ses membres, après avoir jugé les vivants et les morts. Mais encore où sentez-vous ce jugement que le Fils de Dieu rendra comme Fils de l'homme *? Dieu ne pouvait-il pas juger le genre humain par lui-même ? et fallait-il nécessairement que Jésus -Christ descendît du ciel une seconde fois? Sentez-vous encorecela dans vos besoins, et soutiendrez-vous àDieu qu'il ne lui était pas possible de faire justice autrement? Quelle erreurparmi tant de mystères incompréhensibles, d'aimer mieux dire, /e/es5en5,quededire tout simplement , Je les crois ? comme on nous l'avait appris dans le symbole !
Mais s'il faut dire ici ce que nous sentons, et donner notre sentiment pour notre règle, je dirai sans balancera M. Jurieu , que s'il y a quelque chose au monde que je sente, c'est que je n'ai par moi-même aucune force pour m'élever à ma tin surnaturelle, et que j'ai besoin de la grâce pour faire la moindre action d'une sincère piété. Cependant M. Jurieu nous permet de ne pas sentir ce besoin : il permet, dis-je, au luthérien de ne pas sentir qu'il ait besoin d'une grâce intérieure et surnaturelle pour commencer son salut ^ : mais moi je sens au contraire quesi j'en ai besoin pour l'accomplir, j'en ai besoin pour le commencer, et que ces deux choses me sont ou également possibles ou également impossibles. Je pourrais dire encore à M. Jurieu : Je sens que si j'ai besoin que Jésus -Christ soit ma victime , il faut , pour accomplir son sacrifice , qu'il me présente cette victime à manger, non-seulement en esprit, mais encore aussi réellement, aussi substantiellement qu'elle a été immolée; autrement je ne sentirais pas assez que c'est pour moi qu'elle l'a été, et qu'elle est tout à fait mienne :
» De l'Un. IV. , 6 , c. 3 , p. 627. - » Joan. v. 27. - » Cidessus.
ainsi cette manducation était nécessaire ; et quand iesupporterais celui qui l'ignore, je ne dois pas supporter celui qui la nie Voilà, dirai-je,ce que je sens aussi vivement que M. Jurieu se vante de sentir tout le reste. Le luthérien le sent comme moi : le «alviniste sent tout le contraire. Mais pourquoi son sentiment prévaudra-t-il au nôtre , puisque nous sommes deux contre lui seul ; et que constamment du moins nous l'emportons par le nombre, dont nous avons vu tout à Theure que M. Jurieu fait tant de cas?
Par toutes ces raisons et par cent autres qui peuvent aisément venir en la pensée , il est plus clair que le jour, lorsque le ministre nous dit : « On sent « bien que tout cela est essentiel à la religion chré- « tienne ' » et encore : « Pour distinguer les arti- « clés fondamentaux d'avec les autres , il ne faut « que la lumière du bon sens qui a été donné à « l'homme pour distinguer le grand du petit , le " pesant du léger, et l'important de ce qui ne l'est « pas » ; « qu'il faut prendre tous ces beaux discours pour un aveu de son impuissance à établir ces articles par une autre voie , et une excuse qu'on fait aux réformés de ce qu'on ne peut les trouver dans l'Écriture, comme le ministre est contraint de ie reconnaître.
Au défaut de l'Ecriture, il leur propose encore «n autre moyen. Les articles fondamentaux sont connus , dit-if 3 , « par le respect que les mystères « de la religion impriment naturellement par leur « majesté, par leur hauteur et par leur antiqui- « té. » Naturellement; ce mot m'étonne : les mystères dé la religion, selon saint Paul, étaient par leur hauteur, ou , si vous voulez , par leur apparente bassesse, scandale aux Juifs, et folie aux Gentils 4; et n'étaient sagesse qu'à ceux qui avaient commencé par captiver leur intelligence sous l'obéissance de la foi s. Mais, sans nous arrêter davantage à cet effet des mystères dont nous venons de parler, c'est ici leur antiquité que le ministre nous donne pour règle. Il s'en explique en ces termes dans le traité de l'Unité oii il nous renvoie : « C'est , dit-il ^ , « quetout cequeles chrétiens ont cru unanimement « et croient encore , est fondamental. » Vous voilà donc, mes chers frères, réduits à l'autorité et à une autorité humaine : ou bien il faut avouer, avec les catholiques que l'autorité de tous les chrétiens et de l'Église universelle qui les rassemble est une autorité au-dessus de l'homme.
Qu'ainsi ne soit : écoutez comme parle votre ministre : « M. Nicole, dit-il 7 , suppose que les so- « ciniens pourraient rendre le monde et l'Église « socinienne ; et moi je suppose que la providence « de Dieu ne peut pas permettre cela. » Mais pourquoi ne le peut-elle pas permettre ? pourquoi Dieu ne pourra-t-il plus comme autrefois laisser les nations aller dans leurs voies ^ ; si ce n'est qu'il s'est engagé à toute autre chose, par l'alliance qu'il
» De l'Un. Tr.6, c. 3, page 526. - * P. 529, 530. — ' Tah. Lett. y, p. 199. - * Cor. l. 23. - » //. Cor. x. 5. — 6 Tr. 8, c. 0, p. 561. Syst. liv. Il, cl p. 237. — ■' De l'Un. Tr. 6, Ibid. p. 567. - 8 ^ct. XIV, 15.
SIXIÈME AVERTISSEMENT
a contractée avec son Église, et parla promesse qu'il a faite de la mettre à couvert de l'erreur : ce qui est en termes formels l'infaillibilité que nous vous prêchons?
Vous voyez donc plus clair que le jour, qu'il faut emprunter de nous tout ce qu'on dit pour vous affermir dans les fondements de la foi. Mais cependant ces vérités sont si étrangères à la réforme, qu'elle ne sait comment s'en servir.
Quelquefois M. Jurieu semble vouloir dire, que pour connaître un article comme fondamental il nous suffit de le voir reçu actuellement de notre temps par tous les chrétiens de l'univers : et c'est pourquoi il a dit, comme vous venez de l'entendre, que Dieu ne peut pas permettre aux sociniens d'occuper aujourd'hui toute l'Église. Remarquez qu'il ne le dit pas pour une fois et dans le seul traité de l'Unité; il avait déjà dit dans son Système • que « Dieu NE SAURAIT PERMETTRE quc de grandes « sociétés chrétiennes se trouvent engagées dans « des erreurs mortelles , et qu'elles y persévèrent « longtemps. » Ce n'était donc pas seulement l'Église universelle, c'est-à-dire , selon ce ministre, l'amas des grandes sociétés chrétiennes ; c'est encore chaque grande société qui est faillible à cet égard. Enfin le même ministre , dans ses Lettres pastorales de la troisième année * , a rangé encore « parmi les « suppositions impossibles celle oii l'on dirait que « le socinianisme ait pu gagner tout le monde « ou une partie, comme a fait le papisme. »
Remarquez bien , mes chers frères , encore un coup : Hon-seulement Dieu ne peut pas avoir permis que l'hérésie qui rejette la divinité de Jésus-Christ ait occupé tous les siècles passés , mais encore il ne peut pas permettre aujourd'hui aux derniers défenseurs de cette hérésie , qui sont les sociniens , de tenir, je ne dis pas la première place , mais même une grande place dans la chrétienté, en sorte^qu'il nous suffit de voircette hérésie actuellement rejetée par le gros des chrétiens d'aujourd'hui, et même par une grande société chrétienne , pour conclure sans avoir besoin de remonter plus haut, que cette hérésie est fondamentale.
Mais s'il est ainsi , mes chers frères , s'il n'est pas possible à Dieu ( après ses promesses )'de laisser tomber les grandes sociétés chrétiennes dans le socinianisme , comment peut-on imaginer qu'il les ait laissé tomber dans l'idolâtrie? C'est néanmoins ce qui serait arrivé, si c'était une idolâtrie d'invoquer les saints, et d'en honorer les reliques comme fait l'Église romaine, puisqu'il est certain que cette pratique lui est commune avec les Grecs , les nestoriens, les eutychiens , et en un mot avec toutes les communions que M. Jurieu a rangées parmi les grandes communions des chrétiens.
Et il ne faut pas répondre que les luthériens et les calvinistes, qui sont aussi de grandes sociétés, s'opposent à cette doctrine : car il faut prendre les choses comme elles étaient avant votre séparation il y a environ deux cents ans. Or, en cet état, mes
' Syst. liv. 1 1 , c. I , 7;. 237 - * Lett. \ , p. 79.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
frères , cette Invocation des saints était universelle parmi les chrétiens ; le fait est constant : M. Jiirieu en convient : « Il va (lux cents ans, dit-il • , qu'on « eût eu bien de la peine de trouver une commu- « nion qui n'eût pas invoqué les saints. » Par conséquent , de deux choses l'une : ou Dieu avait laissé tomber non pas une communion, mais toutes les communions chrétiennes dans l'idolâtrie, ou c'est une calomnie de donner ce nom à l'invocation des saints dont nous usons.
Et il ne sert de rien de répondre que ce ministre ne dit pas absolument qu'il n'y avait point de communion qui n'invoquât pas les saints, mais qu'on eût eu de ta peine à en trouver; car cette expression ne sert qu'à faire voir qu'il voudrait bien pouvoir déguiser un fait qui l'accable. En effet, il est bien constant que s'il y avait eu alors quelque grande sociétéqui n'eût pas invoqué les saints, on n'eût point eu de peine a la trouver : ces grandes sociétés éclatent aux yeux de tout le monde ; et leur culte, aussi public que la lumière du soleil, ne peut être ignoré : ainsi on n'a pas de peine à le trouver pour peu qu'on le cherche.
C'est donc en effet , mes frères , qu'avant votre séparation il n'y avait point de pareilles sociétés chrétiennes , où l'on n'invoquât pas les saints : vous n'oseriez nous compter pour quelque chose les vaudois réduits à quelques vallées , et quelques hussites renfermés dans un coin de la Bohême; car il faudrait nous trouver de grandes sociétés , des sociétés étendues , et qui tissent figure dans le monde, comme parle votre ministre» : or celles-ci , loin d'être étendues , étaient réduites à de petits coins de très-petites provinces , et ne faisaient non plus de Ggure dans le monde que les sociniens, qui, selon le même ministre, n'en ont jamais fait, malgré les i.g!ises qu'ils onteue<i dan!» Sa Pologne, et qu'ils ont peut-être encore en Transylvanie.
C'est ici que le ministre accablé ne veut plus que le consentement actuel des sociétés chrétiennes soit un préjugé certain de la vérité : « Ce consentement « ne fait preuve, dit-il 3, que quand le consente- « ment des premiers siècles de l'Église y entre; » ce qui, selon lui, ne convient pas à la prière des saints, inconnue dans son sentiment aux trois premiers siècles. Je le veux : mais , premièrement , vous perdez d'abord votre cause contre les sociniens sur l'immutabilité de Dieu et sur l'égalité des trois Personnes, puisque vous ôtez aux trois premiers siècles la connaissance de ces articles , comme on a vu 4. Secondement , vous perdez encore contre les mêmes hérétiques un avantage présent que vous aviez en les faisant voir , par un fait certain et palpable , qu'ils sont hérétiques , et d'une hérésie capitale, puisque nulle Église chrétienne qui ait quelque nom n'est aujourd'hui de leur sentiment. En troisième lieu, je reviens encore contre vous , et je ne cesse de vous dire : Si vous trouvez impos-
' Dfi l'Un. Tr. 6, <?. 6, n. 567. - ^ Sysi. liv. \l,c. l , p. 336. - » De ru». Tr. c, c. 6, p. 5C7. - * Fotjez le sixième AvfTt. I. part. art. I et sutv. Art. 'i et suiv.
sible que l'Église devienne socinienne, comnieat trouvez-vous plus impossible qu'elle devienne idolâtre? Par conséquent , tout ce que vous dites de notre idolâtrie n'est qu'illusion. En quatrième lieu , je vous soutiens que, par la même raison que l'erreur n'a pu dominer dans les siècles précédents , elle ne peut non plus dominer dans le nôtre, ou dans quelque autre qu'on puisse assigner : puisque, s'il n'y a point de promesse de préserver l'Église d'erreur , tous les siècles y sont sujets ; et s'il y a une promesse, tous les siècles en sont exempts. En cinquième et dernier lieu, sans cela le ministre ne dit rien. Son dessein est d'en venir au discernement des articles fondamentaux par le sentiment unanime de l'Église chrétienne, comme par un moyen facile au peuple ; par conséquent sans discussion, selon ses principes. Or est-il que la discussion serait infinie , s'il fallait examiner par le menu la foi de tous les siècles précédents. Il faut donc trouver le moyen de faire, pour ainsi dire, toucher au doigt à chaque fidèle dans le siècle où il est, en lui disant que par la promesse divine la foi d'aujourd'hui est la foi d'hier et celle de tous les siècles tant précédents que futurs ; ce qui est précisément la doctrine de l'Église catholique.
M. Jurieu voudrait bien dire , dans une de ses Lettres pastorales, que ce n'est ni au peuple, ni aux simples, mais seulement aux savants , qu'il propose ce moyen de discerner les articles fondamentaux : mais en cela il continue à montrer qu'il raisonne sans principes, et qu'il parle sans sincérité : puisqu'il vient encore d'écrire le contraire dans la cinquième lettre de son Tableau, où, après avoir établi, comme on a vu, que l'importance des mystères rejetés par les sociniens se connaît entre autres choses par leur antiquité , il ajoute que « les peuples « sachant que c'est la foi universelle de l'Église de « tous les temps , ne peuvent que très-malaisément n être induits à croire que ces mystères sont indif- « férents : au lieu , poursuit-il , que si l'on permet « que le dogme de l'indifférence devienne général , « le peuple, qui n'aura plus de digue à franchir, « se jettera sans difficulté dans le précipice'. « Ce sont doHC , en termes formels , les peuples qui savent ta foi universelle de l'Église de tous les temps. Ils ne la savent point par la discussion de l'histoire de tous les siècles; ils ne peuvent donc la savoir que par l'uniformité que la promesse de Dieu y entretient, et parce que la foi de l'Église appuyée sur cette promesse est infaillible et invariable : sans cette digue , poursuit le ministre , les peuples se jetteraient dans le précipice de l'indifférence Aks religions. Il n'y a donc que cette autorité qui puisse les retenir sur ce penchant : il n'y a que ce moyen de fixer les articles de la religion : il en faut donc nécessairement revenir à la voie de l'autorité, comme font les catholiques; et de l'aveu du ministre , la religion chrétienne n'a que cet appui.
Cependant comme ce principe est étranger à la réforme, quoiqu'elle soit réduite à s'en servir,
' VAnn. Leti. Xi, p. 83. Tab. Leit. v. p. 190.
SIXIÈME AVERTISSEMENT
M. Jurieu y commet deux fautes essentielles. La prernière , c'est qu'il étend l'effet de la promesse de Dieu et de l'assistance de son Saint-Esprit sur toutes les sociétés considérables par leur nombre et qui font flgure dans le monde, comme il parle'. Dieu ne peut pas, dit-il, abandonner une telle société jusqu'à y laisser manquer les fondements du salut. Or cela , c'est une erreur manifeste. Car il s'ensuivrait que les ariens , à qui même nos adversaires ne rougissent pas de donner en un certain temps tout l'univers, mais qui," sans exagérer, ont fait longtemps une société considérable, ayant occupé des nations entières, comme les Vasdales, les Hérules, ks Visigoths , les Ostrogoths , les Bourguignons , •auraient conservé le fondement de la foi en persistant à nier la divinité de Jésus-Christ.
L'erreur est d'associer les sectes séparées à des promesses qui originairement ont été données à la •tige d'où elles se sont détachées. Par exemple cette promesse , Je suis avec vous jusqu'à la fin des stériles', suppose une société qui ait toujours été avec Jésus-Christ , parce que Jésus-Christ aussi a toujours voulu être avec elle. Mais , les sectes séparées , par •exemple la nestorienne ou celle des Cophtes et des Abyssins, que le ministre met au rang de celles que Dieu ne peut pas abandonner , s'est désunie du tout à qui la promesse avait été faite. On la doit donc regarder comme déchue des promesses : ce n'est <lonc pas là qu'il faut chercher l'effet des promesses et de l'assistance divine; il faut remonter à la source et rechercher avant toutes choses le principe de l'unité, comme l'enseignent les catholiques.
La seconde erreur du ministre, c'est de restreindre les vérités, que Jésus-Christ s'est obligé à conserver dans son Église , à trois ou quatre ; comme si les autres étaient inutiles, et que Jésus-Christ, qui a envoyé son Saint-Esprit pour les révéler toutes à son Église , ne s'en souciât plus. Lorsque l'Esprit consolateur sera venu , il vous apprendra toute vérité, dit le Sauveur ^ : Je suis avec vous 4, indéfiniment et sans y apporter de restriction : Les portes d'enfer ne prévaudront pas ^ ; encore sans restriction, pour montrer qu'elles ne pourront prévaloir en rien, ni jusqu'à éteindre quelque vérité , loin de pouvoir les éteindre toutes : d'où vient aussi que l'Église est appelée encore sans restriction la colonne et le soutien de la vérité^ ; ce qui enferme indéfiniment toute vérité révélée de Dieu et enseignée aux apôtres par le Saint-Esprit. Interpréter avec restriction et réduire à de certaines vérités la promesse de Jésus-Christ, c'est établir gratuitement une exception qu'il n'a pas faite : c'est donner à sa fantaisie des bornes à sa parole : c'est accuser sa toute-puissance , comme s'il ne pouvait accomplir au pied de la lettre et dans toute son étendue ce qu'il a promis. Quand donc, conformément à cette promesse, on dit dans le Symbole des apôtres qu'on croit l'Église catholique , c'est-à-dire qu'on
• Foyez ci-dess\is—^ Malth.-Kxvn. 20. —^Joan, iv. 313. — ' Mutih. xxvin. 20. — ' Jbid. xvi. 18 — ^ I. Tim. ni. I5.
la croit en tout; et que si elle avait perdu quelque vérité de celles qui lui ont été révélées , elle ne serait plus la vraie Église : qui est précisément notre doctrine , dont le ministre par conséquent ne peut s'éloigner qu'en détruisant les fondements qu'il avait posés.
C'est en vain que le ministre nous objecte que l'Église romaine elle-même distingue les points fondamentaux d'avec les autres ' ; car il sait bien que le dessein de cette Église n'est pas de retenir dans son sein ceux qui, en recevant ces points principaux, nieraient les autres qu'elle a reconnus pour expressément révélés : au contraire , dès qu'on rejette quelqu'un de ces articles, quel qu'il soit, elle croit qu'on renverse le fondement, et qu'on ébranle autant qu'il est en soi la pierre sur laquelle la foi du fidèle est appuyée. L'Eglise romaine avoue donc qu'il y a quelques articles principaux qu'il n'est pas permis d'ignorer; et la même autorité de l'Église, qui lui en fait trouver la vérité dans la parole de Dieu, lui en apprend aussi la conséquence : mais elle ne dit pas pour cela , qu'il soit permis de nier les autres points également révélés et unanimement reçus; parce qu'il n'y en a aucun qui ne soit d'une extrême importance, nécessaire au corpsde l'Église, et même aux particuliers , en certains cas , comme nous l'avons dit ailleurs.
On peut voir ce qui est écrit sur cette matière dans le livre xv des Variations , et dans notre premier Avertissement. Maintenant il me suffit d'avoir fait voir, par l'exemple de M. Jurieu, d'un côté, que la réforme est contrainte de se servir contre ses propres principes de la voie d'autorité; et de l'autre , qu'elle ne sait pas comment il faut s'en servir, et qu'elle en doit apprendre l'usage de l'Église catholique dont elle l'a empruntée.
Il est maintenant aisé de voir combien elle est éloignée de ses premières maximes. On n'y enten* dait autrefois que ces plausibles discours par les* quels on flattait le peuple : nous ne vous en imposons pas : lisez vous-mêmes , examinez les Écritures : vous entendrez tout; et les secrets vous en sont ouverts, du moins pour les vérités nécessaires. Le même langage subsiste; mais la chose est bien changée. On veut, mes frères, que vous portiez , à la lecture des saints livres , votre foi toute formée par la voie d'autorité. On vous propose cette autorité dans le consentement unanime de l'Église universelle : ce qu'on y a ajouté de ce goût, de cette adhésion, de ce sentiment qui vous rend toute vérité aussi manifeste que la lumière du soleil , n'est encore que l'autorité expliquée en d'autres termes. Tout cela ne signifie autre chose, à parler français, si ce n'est que vos préjugés et vos Confessions de foi vous déterminent ou, comme disait tout à l'heure l'auteur des Jvis', que l'autorité de vos catéchismes et de votre Église vous emporte. En effet, il est bien constant que les remontrants furent d'abord excommuniés comme suivant une doctrine contraire aux Confessions de foi et
' De l'Un Tt. 6. c. 3, 537 ctsmv. — ' P. 20.
SUR LES LETTRES DE i\f. JURIEU.
£fS
nus catéchismes reçus dans les Provinces-Unies. C'est ce qui est posé en fait comme constant, dans l'Histoire des Variations', c'est ce que M. Basnage n'a osé nier dans la réponse qu'il y fait, on n'a qu'à lire les endroits oîi il traite cette matière ». Bien plus : comme les remontrants se servaient des maximes de la réforme pour prouver que les synodes qu'on tiendrait contre eux ne lieraient pas leur conscience, celui de Delplit leur répondit que « Jésus-Christ, qui avait promis à ses apôtres l'esprit « de vérité, avait aussi promis à son Église d'être « toujours avec elle^; » d'où il concluait que « lorsqu'il s'assemblerait de plusieurs pays, des « pasteurs pour décider, selon la parole de Dieu, ce « qu'il faudrait enseigner dans les Églises, il fala lait, avec une ferme confiance, se persuader que « Jésus-Christ serait avec eux selon sa pro- « messe. »
M. Basnage a vu ce passage dans l'Histoire des Variations, et sa réponse aboutit à trois points. Il soutient; premièrement, qu'être avec l'Église, ce n'est pas « la conduire tellement qu'elle ne puisse « errer : » secondement, que « cette infaillibilité « quand elle serait promise par ces paroles, ne serait « pas pour cela communiquée aune certaine assem- « blée de prélats : » troisièmement, « que les réfor- « mes espèrent bien de la grâce de Dieu , que l'Église « n'errera pas dans ses jugements; qu'ils le pré- « sument par un jugement de charité ; qu'ils ont « même quelque confiance que Dieu conduira l'É- « glise par son esprit, afin que ses décisions soient « conformes à la vérité : mais ils ne disent pas que « leurs synodes ne peuvent errera. » C'est ce que j'admire, que n'osant le dire en ces mêmes mots, ils le disent équivalemment; Car le synode provincial de Delpht, lu et approuvé dans le national et comme œcuménique de Dordrect, ainsi qu'on l'appelle dans la réforme, ne parle pas deprésomption et d'espérance , mais de confiance; et ce n'est pas quelque confiance qu'il veut qu'on ait en cette occasion, comme le tourne M. Basnage, mais une ferme confiance fondée sur la pi-omesse de Jésus-Christ : et ce n'était pas en général à toute l'Église qu'il attachait cette promesse , mais à w?ze certaine assemblée depasteur s qui s' assembleraient de divers pays : et ce qu'il veut qu'on en croie avec une si ferme confiance, c'est que Jésus-Christ serait avec eux selon sa promesse; ce qui sans doute ne serait pas vrai , s'il les livrait à l'erreur , et s'il les abandonnait à eux-mêmes. Voilà de quoi on flattait les peuples de la réforme, dans le scandale qu'y excitait la querelle des arminiens. Leurs docteurs leur proposaient, à l'exemple des catholiques, l'assistance du Saint-Esprit, infailliblement attachée aux synodes : les remontrants avaient beau crier aux ministres, que contre les maximes de leur religion, ils rétablissaient le papisme, avec l'infaillibilité de l'Église et des conciles : la nécessité les y forçait ; et on n'avait plus d'autre frein pour rete-
• Far liv. xiv. — ' T. Il, liv. m, c. 2, l'elph. Ad. Dord. Syn. p. 16. Far. ibid. ♦- C. ;),/) 91.
BOSSKET. — TOME IV.
/). 3. - 3 Syn.
-T.il, liv. m.
nir les esprits. On passa pour étourdir le vulgaire par les plus grands mots, à établir, dans le synod« de Dordrect, l'autorité d'un concile comme œcuménique et général' , par conséquent, en quelque sorte, au-dessus du concile national; et la prétendue Eglise réformée n'oubliait rien pour imiter ou pour contrefaire l'Église romaine catholique. Il s'élevait de toutes parts, jusque dans son sein, des cris continuels: Laissez, disait-on, ces moyens à Rome : ce sont ses principes naturels, qu'elle suit par conséquent de bonne foi; mais nous, qui l'avons quittée pour cela même , pouvons-nous ainsi nous démentir? On n'entendait retentir dans la bouche des remontrants , que cabales, mauvaise foi, politique, pour ne pas dire tyrannie et oppression; et plus la réforme voulait se donner d'autorité contre ses règles, moins elle en avait dans le fond.
C'est la conduite qu'on tient encore aujourd'hui avec les tolérants : ils sentent bien qu'on ne veut plus les mener que par autorité : l'auteur des Jvis sur le Tableau le reproche en se moquant à M. Jurieu, et le prie de ne le pas traiter comme le peuple : Nous ne sommes pas peuple, dit-il ' , nous sommes de bons réformés, qui voulons être menés selon les règles de notre réforme par l'évidence de la raison, ou par celle de la révélation expresse.
Mais on sent l'autorité si nécessaire, que Bullus, protestant anglais, oppose aux sociniens l'autorité infaillible du concile de Nicée. « Car, « dit-il ', si dans un article principal on s'imaa gine que tous les pasteurs de l'Église auront « pu tomber dans l'erreur et tromper tous les «fidèles, comment pourra-t-on défendre la pa- « rôle de Jésus-Christ qui a promis à ses apôtres , « et en leurs personnes à leurs successeurs, d'être « toujours avec eu x ? Promesse, poursuit ce docteur, « qui ne serait pas véritable , puisque les apôtres ne « devaient pas vivre si longtemps , n'était que leurs « successeurs sont ici compris en la personne des « apôtres mêmes. » Voilà donc manifestement l'Église infaillible, et son infaillibilité établie sur la promesse de Jésus-Christ , par un si habile protestant : il ne reste qu'à lui demander si ces divines promesses n'avaient de force que jusqu'au quatrième siècle, et si la succession des apôtres s'est éteinte alors.
Mais voici encore sur l'autorité une rare imagination de M. Jurieu : « On voit, dit-iM, une provi- « dence admirable en ce que Dieu, dans les qua- « trième et cinquième siècles, qui sont les derniers « de la pureté de l'Église a pris soin de mettre à cou- « vert et la Trinité et l'incarnation sous l'autorité « de plusieurs conciles assemblés de toutes les parties « de l'Église. » Remarquez en passant, mes frères, que les quatrième et cinquième sont les derniers de la pureté de l'Église, où néanmoins le même ministre, qui leur donne cette louange, prétend vous faire trouver le règne de l'idolâtrie antichrétienne,
' Prœf. ad Ecc. ante Syn. Dordr. Far. liv. XTY — ' Ihii — ' Bull. Def. Jid. Nie. proœm. w. i, p. 2. Far. Itv. w. — ♦ Tab. Lett. v, p. 198, 199.
St4
SIXIÈME AVERTISSEMENT
comme nous l'avons observé ailleurs. Poursuivons : Dieu savait, continue- t-il, que l'esprit de l' Antéchrist allait entrer dans l'Église : le ministre oul)lie ses principes : il y était déjà entré; et c'est |)ar l'Antéchrist même, par saint Léon , que fut tenu le concile de Chalcédoine, un de ceux où la foi de l'incarnation fut si puissamment affermie : le ministre poursuit : « Dieu savait donc que l'Antéchrist al- « lait entrer dans l'Église, qu'il ruinerait la foi, qu'il « entreprendrait d'attaquer les parties les plus au- « gustes du christianisme, qu'il anéantirait et la con- «naissanceet presque l'autorité des livres sacrés, qu'il « établirait pour fondement de la foi, des traditions « humaines, des jugements d'hommes, des conciles « sujets à erreur. «Laissons-lui étaler ces calomnies contre l'Église catholique : comme il les suppose sans preuve , laissons-les passer sans réplique, et •voyons la conséquence qu'il en tire : « Avant que « cet esprit entrât dans l'Église, Dieu, par une sa- « gesaC profonde , mit les articles fondamentaux à « l'abri de la seule autorité qui devait être respectée « dans ce christianisme antichréties ; et sans cela , « poursuit-il, tout le monde serait aujourd'hui arien « et socinien, parce qu'il n'y a point d'esprit qui na- « turellement n'aime à secouer le joug. » Grâces à la divine miséricorde, c'est donc ce joug salutaire de l'autorité des conciles qui a tenu dans le respect les esprits naturellement indociles ; c'est à l'abri <ie cette autorité sacrée que les fondements de la foi sont demeurés en leur entier. En effet, il n'y a qu'à voir aussitôt que la réforme s'est opposée à cette autorité des conciles , quelle licence a régné dans les esprits, avec quelle audace et quel concours la Trinité et l'incarnation ont été attaquées : sans le respect qu'on avait pour ces conciles, tout le monde, dit le ministre, et les réformés comme les autres, serait aujourd'hui arien et socinien. Mais pourquoi donc n'attribuer un secours si nécessaire au christianisme, qu'à un christianisme antichrétien et ne pas vouloir qu'un tel secours si grand, si nécessaire, si essentiel, soit donnédèssonorigineà l'Église chrétienne? Mais si ce secours était si nécessaire au christianisme, selon M. Jurieu, pourquoi le même ministre foule-t-il aux pieds les décisions de ces saints conciles et celle du concile d'Éphèse, qui est celui où la foi de l'incarnation a été le plus puissamment affermie? Ce saint concile décida que la sainte Vierge était mèî'e de Dieu, et ne trouva point de terme plus propre que celui-là pour fermer le bouche à Nestorius ; comme le concile de Nicée n'en avait point trouvé de plus énergique contre les chicanes des ariens, que celui de consubstantiel. Mais M. Jurieu ne craint pas de dire que « ce fut aux « docteurs du cinquième siècle une témérité mal- « heureuse d'avoir appelé la sainte Vierge mère de « Dieu'. » Voilà comme il s'oppose au dessein de Dieu , qui voulait , comme il l'avoue , se servir de l'autorité de ce concile pour affermir la foi de l'incarnation : et afin que rien ne manque au mépris qu'il
» l*' Ann. Lett. x\'i,p- 130, 131. I" Avert. p. 186.
inspire pour cette assemblée, il ajoute qu'aussi « Dieu n'a pas versé sa bénédiction sur la fausse « sagesse de ces docteurs : au contraire, continue- « t-il , il a permis que la plus criminelle et la plus « outrée de toutes les idolâtries ( il veut dire ladévo- « tionà la sainte Vierge) ait pris son origine de là. » Voilà donc ce saint concile, un des appuis, selon lui, des fondements de la foi, livré IxV idolâtrie, et encore à l'idolâtrie la plus outrée, en punition de sa décision : la corruption du monde et l'antichristianisme en fut le fruit. Mais si le concile d'Éphèse est si hautement méprisé, on n'a pas plus épargné celui de Nicée. M. Jurieu a entrepris d'y trouver l'inégalité des Personnes, l'imperfection de la naissance du Fils de Dieu , et un changement manifeste dans le sein de la Divinité'. La porte à l'apostasie est ouverte, et ce ministre ébranle avec la révérence des premiers conciles, les fondements de la foi des peuples, que l'Antéchrist avait respectés. Car quel respect veut-il qu'il nous reste pour le concile de Chalcédoine, qu'il faittenir à l'Antéchrist même, et en général pour le quatrième et le cinquième sièclesoù,selonlui, l'idolâtrie antichrétienne et les doctrines des démons ont régné impunément? Les trois premiers siècles sont pleins d'ignorance, ariens ou pis qu'ariens; les deux suivants plus éclairés, et les derniers de la pureté, sont idolâtres et autichrétiens , et il n'y a rien de sain dans le christianisme. Vous recommencez , dira-t-il , trop souvent le même reproche : qu'il y réponde une fois et nous nous tairons.
Autant donc qu'il est évident , par toutes ces choses, que la réforme ne se peut passer de la voie d'autorité, autant est-il véritable qu'il ne lui est pas possible de la soutenir : elle lui est trop étrangère, trop incompatible avec ses maximes. Tout y respire la liberté de dogmatiser : on ne songe qu'à se mettre au large sur les articles de foi ; ce qui est le chemin manifeste au socinianisme, ou plutôt, et à ne rien déguiser , le socinianisme lui-même.
Que ce soit là l'esprit du parti , M. Jurieu nous en est un grand exemple; puisque nous venons de voir que déjà il fait régner dans les trois premiers siècles de l'Église des erreurs manifestement sociniennes. M. Basnage le seconde dans ce dessein : lorsque je lui nie que les anciens aient enseigné les dogmes pernicieux que son collègue M. Jurieu leur attribue, il me reproche que je nie les choses les plus claires ; et il se réduit comme son confrère à soutenir que malgré ces erreurs des prélats, la foi de l'Église n' était pas périe'.
Il n'y a qu'à prendre un ton de confiance pour éblouir nos réformés : mais qu'on pénètre ce qui est caché sous ces grands mots de M. Basnage ; on y trouvera qu'il adopte les sentiments de son confrère, c'est-à-dire, qu'il fait nier aux anciens docteurs l'égalité et lacoéternitédes trois Personnes divines.
M. Burnet n'est pas plus favorable à l'antiquité. 11 prétend que « les Pères et les docteurs de l'école «ont demeuré long-temps à fa ire un système complet
» FP Avcrt. I. part. p. 424 et sniv. — '^ Dé], de la Réf. cont. les Far. T. l, liv. U, c 5, p. 478. 479.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
« de leurs notions à l'égard de la Divinité' : » c'estji-dire, à ne rien dissimuler, et à ôler les embarras affectés de cette expression , qu'on a passé plusieurs siècles sans avoir une notion complète de Dieu; et à dire vrai, sans le bien connaître. Non-seulement il veut « que j'apprenne duPèrePétau combien les « idées des Pères des trois premiers siècles étaient « obscures sur la Trinité, » mais encore il ne craint point d'assurer que « même après le concile de Ni- « cée on a été long-temps avant que de mettre l'i- « dée de l'unité de l'essence divine dans l'état où elle « est depuis plusieurs siècles. » Nous entendons ce langage : nous n'ignorons pas qui sont les protestants d'Angleterre, qui prétendent quel'unitcqu'on reconnaissait dans la nature divine était semblable à celle des autres natures, c'est-à-dire, qu'il n'y avait qu'une unité d'espèce ou de genre; si bien qu'à proprement parler il y avait plusieurs dieux , comme il y a plusieurs hommes. Voilà les erreurs que M. Burnet attribue aux premiers siècles, en sorte qu'il n'y avait nulle connaissance certaine et nulle confession claire de l'unité ni de la perfection de Dieu non plus que de la Trinité de ses personnes. C'est à peu près dans la foi la même imperfection que reconnaît M. Jurieu : c'est ce qu'il avait appelé la Trinité informe.
La réforme a aujourd'hui trois principaux défenseurs: M.. Iurieu,iM. Burnetet M.Basnage : tous trois ont donné les premiers siècles pour fauteurs aux hérésies des sociuiens : nous avons vu les conséquences de cet aveu , d'où l'on induit nécessairement la tolérance universelle. M. Burnet l'a ouvertement favorisée dans sa préface sur un traité qu'il a traduit de Lactance, et nous produirons bientôt d'autres preuves incontestablesde son sentiment. Pour ce qui est de M. Basnage, nous avons vu comme il s'est déjà déclaré pour la tolérance civile, qui, selon M. Jurieu, a une liaison si nécessaire avec l'indifférence des religions. Il a loué les magistrats sous qui l'hérétique n'a rien à craindre*. Nous avons ouï de sa bouche que la punition de Servet, quoique impie et blasphémateur, était un reste de papisme^. Par là il met à couvert du dernier supplice les blasphémateurs les plus impies : ce qui favorise une des maximes de la tolérance, où l'on ne tient pour blasphémateurs que ceux qui s'attaquent à ce qu'ils reconnaissent pour divin; directement contre saint Paul , qui se nomme blasphémateur : quoique ce fdt, comme il ledit, dans son ignorance^, et même contre l'Évangile, qui range aussi au nombre des blasphémateurs ceux dont les langues impudentes chargeaient d'injures le Sauveur^, quoiqu'ils le fissent par ignorance^ , sans contiaitre le Seigneur (le gloire; et que le Sauveur hii-même les ait excusés envers son Père, en disant qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient.
Le grand principe des sociniens, et l'un de ceux que M. Jurieu attaque le plus*, c'est qu'on ne peut nous obliger à croire ce que nous ne connais-
• Crit. de l'Hist. des T'ar. — ' Basa. t. i, c. C, p. 492. Ci-dessus. — 3 DéJ. de l'Hist. des Far. — ♦ /. Tim. ï. 13. - 5 Math, xxvii. 39. — « Ad. lui. 7. — ' Luc. xxui. ii. - * Xab. Lett. iii.j). 31.
sons pas clairement. Cétaît aussi le principe des manichéens; et saint Augustin, qui s'est attaché à le détruire en plusieurs de ses ouvrages, a persuadé tout le monde, excepté les sociniens et M. Basnage. Je remarquerai ici en passant un endroit où, en rapportant les vaines promesses des manichéens, « qui s'engageaient à conduire les hommes à la a connaissance nette et distincte de la vérité , et « qui avaient pour principe qu'on ne doit croire vé- « ritables que les choses dont on a des idées claires « et distinctes; » tout d'un coup, sans qu'il en fût question, ou que son discours l'y menât par aucun endroit, il s'avise de dire que « saint Augustin ré- « fute ce principe de la manière du monde la plus « pitoyable'. » C'était peu de dire la plus faible, ou s'il voulait la plus fausse; pour insulter plus hautement à saint Augustin, il fallait dire la plus pitoyable., et cela sans alléguer la moindre preuve, sans se mettre du moins en peine de dire mieux que saint Augustin, ni détruire un principe dont il sait que les sociniens aussi bien que les manichéens font leur appui. Il leur a voulu faire le plaisir de leur donner gain de cause contre saint Augustin, et persuader à tout le monde qu'un docteur si éclairé est demeuré court en attaquant le principe qui fait tout le fondement de leur hérésie.
C'est, en un mot, je l'ai dit souvent et je le répète sans crainte ; c'est , dis-je , que la réforme n'a point de principe universel contre les hérésies, et ne produit aujourd'hui aucun auteur où l'on ne trouve quelque chose de socinien : mais celui qui en a le plus, très- certainement c'est M. Jurieu. Avant lui on n'avait ouï parler d'une Trinité informe. Personne n'avait encore dit que la doctrine de la grâce fût informe et mêlée d'erreurs, devant saint Augustin , ou qu'il fallût encore aujourd'hui prêcher à la pélagienne». Voilà ce qu'enseigne ce grand adversaire des sociniens. Il enseigne qu'on ne peut condamner ceux qui font la Trinité nouvelle, et deux de ses Personnes nouvellement produites; qui font dans l'éternité la nature divine imparfaite, divisible, changeante, et les Personnes inégales dans leur opération et leur perfection; ceux qui disent que le concile de Nicée , loin de réprouver ces erreurs, y a consenti et les a autorisées par ses décrets; que la doctrine de l'immutabilité de Dieu est une idée d'aujourd'hui, et qu'on ne peut réfuter par l'Écriture ni accuser d'hérésie ceux qui la rejettent ^.
Il est vrai qu'il a pris la peine de répondre à ce dernier reproche, et il soutient qu'il n'a voulu dire autre chose sinon que « les lumières naturelles achè- « vent ce que l'Écriture sainte avait commencé là- « dessus4. » Un autre aurait dit que l'Écriture con- Grme et achève ce que la lumière naturelle avait commencé : notre ministre aime mieux attribuer le commencement à l'Écriture et la perfection à la raison : comme si les écrivains sacrés n'avaient pas eu la raison; et par-dessus la raison, la lumière du Saint-Esprit qui en perfectionnait les connaissances.
' Basn. t. I, I. part, c 4. Art. 2, p. 127. — ' Vov. FP
Avert. I. part. art. 2. 3, 4, 5. —3 Ibid. art- 6 et si'iiv. — * Tab Lett. viii, p. 5S0.
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SIXIÈME AVERTISSEMENT
r>J:'is, après tout, /^e n'est pas là ce qu'avait dit le ministre : il avait ait, en termes formels , que les anciens, en tlonrraril au Verbe une seconde génération, lui donnaient non un nouvel être, mais une nouvelle manière d'être^ \ que cette nouvelle manière A'Hre ajoutait la perfection au Verbe et accomplissait sa naissance , imparfaite jusque-là : qu'on devait pourtant « bien remarquer que l'on « ne saurait réfuter PAR l'Écriture cette bizarre « théologie des anciens; et c'est, disait-il, une rai- « son pourquoi on ne leur en saurait faire une hé- « résie : il n'y a que la seule idée que nous avons au- « jourd'hui de la parfaite immutabilité de Dieu qui « nous fasse voir la fausseté de ces hypothèses'. » L^ Écriture n'était donc pas suffisante pour nous faire voir un Dieu immuable. Qu'il ne chicane point sur cemotde/aire voir, comme si l'Écriture nous faisait croire seulement l'immutabilité de Dieu, et que la raison nous la/i^ voir. Car il avait dit clairement que ces hypothèses des Pères ne sauraient être réfutées par TÉcrifure : l'Écriture ne pouvait donc , ni faire voir , ni faire croire, que Dieu fût immuable: ridée de ^immutabilité est une idée d'aujourd'hui, qui n'était ni dans les saints livres, ni dans la doctrine de ceux qui nous avaient précédés. On a vu quelle est l'ignorance et l'impiété d'une telle proposition. ]Mais le ministre qui la désavoue ne sait encore qu'en croire : puisqu'au lieu de dire à pleine bouche que nous voyons dans l'Écriture l'immutabilité de Dieu il se contente de dire, qu'il n'a « jamais dit que l'Écriture ne servît de rien à en « former l'idée. Car, poursuit-il, puisque l'Écriture « sert infiniment à nous donner l'idée de l'être in- « finiment parfait , elle sert aussi sans doute à nous «faire comprendre la parfaite immutabilitéde Dieu. » Vous diriez que l'Écriture ne nous dise pas en termes assez formels que Dieu est immuable, jusqu'à exclure de ce premier être, même fombredu changement^; mais qu'elle serve seulement à nous le faire comprendre, et que ce soit là une conséquence qu'il faille comme arracher de ses autres expressions. Je ne m'étonne donc plus si l'auteur des Jvis prend à témoin M. Jurieu des belles lumières que nous recevonsde la philosophie moderne. « M, Jurieu « sait, dit-il-*, qu'avant la philosophie de l'incom- « parable Descartes, on n'avait aucune juste idée de « la nature d'un esprit : » sans doute, avant ce philosophe, nous ne savions pas que Dieu fût esprit, ni de nature à n'être aperçu que par la pure intelliuence , ni que notre âme filt faite à son image , ni qu'il y eût des esprits administrateurs : sans Descartes, ces expressions de l'Écriture étaient pour nous des énigmes; on ne trouvait pas dans saint Augus- Jn, pour ne point parler des autres Pères, la dis- Unctionde J'âme et du corps : on ne la trouvait pas niéme dans Platon. M. Jurieu le sait bien : car , si nous n'entendons que d'aujourd'hui l'immutabilité de Dieu, pourquoi entendrions-iious mieux sa spiritualité, qui seule le rend immuable, puisqu'un
' Tab. Lett. vi, p WtJ ''t suiv. — * FI* AverL I. part. art. 1. Tnh. Lett. VI , p. i'iH. — ■* Jac i. 17. — "Avis sur le Tab. ail ù
corps, qui de sa nature esldivisible «^t mobile, ne. le peut pas être. Que la réforme, qui ne sait rien de tout cela, et qui l'apprend d'aujourd'hui, est éclairée! L'aveuglement de ses docteurs ne la fera-til jamais rougir? Mais ne comprendra-t-elle jamais combien l'esprit du socinianisme domine en elle, puisque M. Jurieu y est entraîné comme par force en le combattant ?
Pour ce qui regarde la tolérance, il n'y a qu'à se souvenir avec quelle évidence nous venons, de démontrer que ce ministre l'a autorisée même en voulant la combattre. Et, pour ne point répéter ce qu'on en a dit ' , on ajoutera seulement que M. Jurieu est lui-niême le plus grand exemple qu'on puisse jamais proposer de la tolérance du parti. On lui tolère toutes les erreurs qu'on vient de voir, quoiqu'elles n'emportent rien moins qu'un renversement total des fondements du christianisme , et même des principes de la réforme.
On lui tolère de dire qu'on se peut sauver dans une communion socinienne : c'est une accusation que je lui ai faite dans l'Histoire des Variations et dans le premier Avertissement». Il n'est pas nécessaire d'en répéter ici la preuve; puisque après avoir beaucoup chicané, le ministre a enfin passé condamnation. « Il conclut (l'évêque de Meaux) son pren mier Avertissement par des preuves, que selon « moi on peut être sauvé dans une communion soci- « nienne. Il n'y a pas plus de bonne foi là-dedans que " dans le reste. Si l'on pouvait conclure quelque « chose de mes écrits, ce serait qu'un homme qui, « sans être socinien et en détestant les hérésies so- « ciniennes, vivrait dans la communion externe des « sociniens n'en pouvant sortir, serait sauvé : c'est « ce que je ne nie pas 3. >, H avoue donc en termes formels le crime dont on l'accuse, qui est qu'on se peut sauver dans une communion socinienne.
Car être à l'extérieur dans cette communion , c'est y recevoir les sacrements , c'est y assister ati service , aux prêches , aux catéchismes , aux prières, comme font les autres, avec les marques extérieures de consentement : il n'y a point d'autres liens extérieurs de communion que ceux-là : or, si cela est permis, on ne sait plus ce que veulent dire ces paroles : Retirez-vous des tentes des impies ^ ; ni celles-ci de saint Paul : Je ne veux point que vous soyez, en société avec les démons : vous ne pourez boire le calice du Seigneur et le calice des démons : vous ne pouvez participer à la table du Seirjiieur el à la table des démo7is^\ ni enfin celles-ci, du même apôtre : Quelle communion y a-t-il entre la justice et P iniquité? ou quelle convention entre Jésus-C/iri.si et Bétial? ou quel accord peut-il y avoir entre A temple de Dieu et les idoles ^? S'il est permis d'être uni par les liens extérieurs de la religion avec l'assemblée des impies, tous ces préceptes de l'apotre, toutes ces fortes expressions du Saint-Esprit, ne sont plus qu'un son inutile, et le ministre manifestement les réduit à rien. Ainsi la limitation qu'il
' f'I' Avert. II. part. — * Far. itv. xv. I" Averl. -- . 3 Tnb. Lvtt. VI. p. 298. — ■* Tsitm. \VI, 'J.6. -- ^ l. Cor. x, 80. - « It. Cur. VI, 14.
SUR LES LETTRES DE M. JURIEU
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apporte à sa proposition : en supposant que celui qu'il met dans une communion socinienne, n'y sera qu'extérieurement, ei détestera dans son cœur les hérésies de cette secte, ne sert qu'à les condamner «lavanlage. Car un te! homme sera nécessairement un hvpocrite, qui sans être socinien fera semblant de l'être : or c'est encore pis , s'il se peut , de sau- \-er un tel hypocrite que de sauver un socinien ; puisqu'on peut être socinien par ignorance et avec une espèce de bonne foi; au lieu qu'on ne peut être hypocrite que par une expresse perOdie et une malice déterminée.
La condition qu'il appose, qu'on deraetire innocemment à Pextérieur dans cette communion , n^en pouvant sortir , met le comble à l'impiété- Car elle suppose qu'on est excusé de se lier de communion avec les impies lorsqu'on ne peut en sortir, c'est-à-dire manifestement, lorsqu'on ne le peut sans mettre sa vie ou ses biens ou son honneur en péril : or, si on reçoit cette excuse , tous les exemples des mart\TS sont des excès ; tous les préceptes de l'Évangile, qui obligent à mourir plutôt que de trahir la vérité et sa conscience, sont des préceptes outrés, qui ne sont propres qu'à envoyer les gens de bien à la boucherie.
Que si enfln le ministre se sent forcé à répondre que cet homme, qui communie à l'extérieur avec les sociniens , n'en déteste pas seulement les erreurs dans sa conscience, mais déclare publiquement l'horreur qu'il en a; il renverse la supposition. Car cet homme très-constamment n'est plus dans la communion extérieure des sociniens , puisqu'il y renonce expressément par la profession qu'il fait d'unefoi contraire. Un tel homme se gardera bien défaire la cène avec eux , ni de prendre le pain sacré de la main de leurs pasteurs, qu'il regarde comme des impies : et s'il assiste à leurs prêches , ce sera comme un étranger qui irait voir ce qui se passe dans leurs assemblées, ou qui entrerait, si l'on veut, dans une mosquée par simple curiosité.
Que si l'on assiste sérieusement au service des sociniens avec le même extérieur que les autres membres de leurs assemblées , et en un mot, qu'on en fasse son culte ordinaire, on pourra assister de même au culte des mahométans ou des idolâtres : les catholiques , les luthériens, les calvinistes pourront se tromper ainsi les uns les autres, sans préjudice de leur salut; et tout l'univers sera rempli de profanes et d'hypocrites qu'on ne laissera pas de compter parmi les élus. Voilà où aboutit la doctrine du plus rude en apparence des intolérants ; et il s'engage dans tous ces blasphèmes pendant qu'il tache le plus de s'en justifler, tant il est secrètement dominé par cet esprit d'irréligion et d'indifférence.
On peut voir sur ce sujet-là ce qui est écrit dans le livre XV 'des Variations, et dans le premier Avertissement ' : mais on y peut voir encore de plus grands excès du ministre ; puisqu'on y trouve que « damner « tous ces chrétiens innombrables qui vivaient dans • la communion externe de l'arianisrae, dont les uns
^Piur Uv. ly. 2" AverL
o en détestaient les dogmes, les autres les igno- « raient, les autres les tolébaie.nt ex esprit « DE PAIX , les autres étaient retenus dans le si- « lence par la crainte et par l'autorité : damner, « dis-je, tous ces gens-là, c'est une opinion de bour- « reau, etquiest digne de la cruauté du papisme*. » Le dogme des ariens est donc de ces dogmes qu'on peut tolérer en esprit de paix. On a objecté ce passage à HL Jurieu de tous côtés. Il n'y répond pas un seul mot; et voilà, de son aveu, les ariens, c'està-dire les ennemis de la divinité de Jésus-Christ et de celle du Saint-Esprit, parmi ceux qu'ilfaut comprendre dans la tolérance.
Il nous donne pour marque de socinianLsme , de dire que cette secte était moins mauvaise que le papisme » : et néanmoins il dit lui-même qu'il est plus difGcile'de se sauver parmi les catholiques que parmi les ariens ^ , qui soutenaient les principaux dogmes des sociniens.
Si les ariens sont compris dans la tolérance, les nestoriens et eutychiens ne pouvaient pas en être exclus. Le ministre les y reçoit en termes formels , et met les sociétés où la confusion des deux natures et la distinction des Personnes sont soutenues en Jésus-Christ, au nombre des co.mmunions où Dieu se conserve des élus ■*.
Si cela est, cette merveilleuse sagesse de Dieu , que le ministre reconnaît dans les quatre premiers conciles, qui, dit-il, ont misa Vahriles foTidements de la foi, ne sera plus rien; puisque les erreurs condamnées par ces grands conciles n'empêchent pas le salut de ceux qui en seraient infectés , et ne les excluent pas de la tolérance.
Voilà donc , par la doctrine de votre ministre , la tolérance établie en faveur de ceux qui renversent les fondements de la foi , même ceux qu'on a reconnus dans les quatre premiers conciles, qui, de l'aveu du ministre, et par les Confessions de foi de tous les protestants , sont les plus essentiels au christianisme.
Outre ces intolérables erreurs qu'on ne tolère qu'à lui, il y en a d'autres qu'il faut tolérer par les principes de la secte. Les tolérants s'étonnent qu'oa lui laisse dire qu'o» croit parce qu'on veut croire, par goût, par adhésion, par sentimeni, et non paspar discussion ni par examen des passages de l'Écriture. Mais que pourrait reprendre dans cette doctrine un synode de protestants, puisqu'ils n'ont de dénoùment contre nous que celui-là? M. Jurieu leur d'ifa : Voulez-vou^ obliger à la discussion ceux à qui leur expérience fait connaître qu'ils n'ont ni la capacité ni le loisir de la faire? Ils se moqueront de vous. Les renverrez-vous à l'autorité de l'Eglise? vous renverserez votre réforme. ISe voyez-vous donc pas plus clair que le jour , que le goût et le sentiment que M. Claude et moi avons introduit» est le seul refuge qui nous reste , et que si vous le condamnez , tout est perdu pour la réforme ?
• Préj. légil. p. 2-2. rar. Uv. XV. — * Tab. Lett. J, p 7. Prej. léyit. I.parl. c.i.—^ Sijxt. p. 205. Far. lit: X\.f~b — * PréJ. e. I, p. 16. Syr,t. p. 14c, lîM, Ibi. far. Uv, x\\ loit^