BOSSUET. —TOME IV
traite de profanation et de nouveauté cette addition si nécessaire du concile de Nicéc.
Selon ce même principe , Calvin a improuvé dans ce concile Dieude Dieu, lumière de lumière , vrai Dieu du vrai Dieu, comme nous l'avons remarqué ailleurs; et dans un autre endroit, il donne pour règle, que « lorsqu'il s'agit de Diou, nous ne « devons pas être moins scrupuleux dans nos ex- « pressions que dans nos pensées : parce que tout « ce que nous pouvons penser par nous-mêmes d'un « si grand objet n'est que folie ; et tout ce que nous « en pouvons dire est insipide' : » ce qui lui fait regarder les expressions qu'on ajoute à l'Ecriture « comme étrangères , et comme une source de que- « relies et de disputes. » C'est encore ce que nous disent les sociniens sur le terme de consubstantiel et sur celui de Trinité , bien qu'ils soient consacrés depuis tant de siècles par l'usage de tout ce qu'il y a eu de chrétiens: en quoi ils suivent encore l'exemple de Luther, qui ne trouve « rien de plus froid « que ce petit mot Trinité, qu'aussi on ne lit point « dans l'Écriture a. » C'était donc l'esprit de la réforme, dès sa première origine , d'ôter à l'Église toutes les interprétations qu'elle ajoutait à l'Écriture, quelque nécessaires qu'elles fussent, et de rompre toutes les barrières qu'elle avait mises entre elle et les hérétiques.
Conformément à cette doctrine de Luther et de Calvin , Zancliius , un des principaux réformateurs, donne pour règle « qu'il n'est pas permis d'interpré- « ter l'Écriture par d'autres termes que ceux dont « elle se sert , et qu'en avoir usé autrement a été la « cause de tous les maux de l'Église ^ : » se servir de phrases humaines , c'est donner lieu, selon lui, à des sentiments humains 4. Cet auteur, sans contestation un des premiers delà réforme, ne se contente pas de poser le même fondement que Strimésius et les autres que nous avons cités; mais il en tire les mêmes conséquences en faveur des sociniens, puisque dans sa lettre à Griudal , archevêque d'York , qu'il fait servir de préface au livre qu'il lui dédie sur la Trinité, il parle des sociniens en ces termes : « Quelques-uns d'eux sont tombés dans ce senti- « ment , non pas de bon cœur, mais par quelque « sorte de religion, à cause qu'ils craignent que, s'ils « confessaient etadoraient Jésus-Christcomme vrai « Dieu éternel, ils ne fussent blasphémateurs et « idolâtres. Il faut avoir quelque égard pour des « gens de celte sorte , puisque Jésus-Christ est venu « au monde pour eux, lui qui n'y est point venu pour « les réprouvés 5. » Voilà donc manifestement , selon cet autour, ceux qui ne veulent ni croire ni adorer Jésus-Christ comme vrai Dieu éternel , exclus du uombre des réprouvés. Us n'ont qu'à dire , ce qu'ils disent tous , que c'est par crainte de blasphémer et d'idolâtrer : Zancliius les sauve ; et tous nos docteurs allenmuds n'ont fait que le copier, comme on a vu Il est donc, encore une fois, plus clair que le
' Instit lib. I , c. 13, ». 3. — ' Postilla mnj. dom. Trin. - 3 Zanch. t. viii. Tract, de Scrip. quœst. 12, c. a, rcg. 7. — * Resp. ad Examen. — * Zanch. Epist. ad Grind.
SIXIEME AVERTISSEMENT
jour, qu'en rejetant l'autorité et rinfaillibilité de l'Eglise, la réforme a posé le fondement de l'indifférence des religions : de sorte que les protestants, qui entrent aujourd'hui en foule dans ce sentiment, ne font que suivre les pas des réformateurs et prendre le vrai esprit de la réforme.
M. Jurieu ne veut pas croire que les protestants d'Angleterresoient favorables à cette doctrine. Outre les preuves qu'on a tirées de l'aveu de ce ministre, j'ai pris soin de faire traduire fidèlement de l'anglais le témoignage d'un des plus célèbres auteurs de l'Église anglicane , dont le livre , intitulé La religion des protestants une voie sûre au salut, fut dédié par son auteur à Charles P' , et dans la suite s'est rendu célèbre par le grand nombre d'éditions qu'on en a faites, et depuis peu par les extraits qu'on en a donnés au public. Il pose pour fondement ' que «* comme pour bien juger de la religion catholique , « il faut la chercher non dans Bellarmin ou Baro- « nius , ou quelque autre de nos docteurs ; et l'ap- « prendre non de la Sorbonne, ni des jésuites, ni « des dominicains et des autres compagnies parti- « culières, mais du concile de Trente, dont les ca- « tholiques romains font tous profession de rece- « voir la doctrine : ainsi, pour connaître la religion « des protestants, il ne faut prendre ni la doctrine « de Luther, ni celle de Calvin ou de Mélanchton , « ni la Confession d'Augsbourg ou de Genève , ni « le Catéchisme de Heidelberg, ni les Articles de « l'Église anglicane, ni même l'Harmonie de toutes « les Confessions protestantes; mais ce à quoi ils « souscrivent tous comme à une règle parfaite de « leur foi et de leurs actions, c'est-à-dire, la Bible. « Oui, LA Bible, continue-t-il, la Bible seule « est la religion des protestants : tout ce qu'ils « croient au delà de la Bible et des conséquences
« NÉCESSAIBES, incontestables ET INDUBITA-
« BLES qui en résultent, est matière d'opinion et non « matière de foi. » Voilà déjà, comme on voit, tous ceux qui se disent chrétiens bien au large , de quelque secte qu'ils soient, puisqu'ils n'ont rien à souscrire ni à recevoir comme de foi , que la Bible seule et ses conséquences incontestables et indubitables , ce qui ne ferme la porte à aucune secte. « C'est la « mesure, dit-il , qu'il prend pour lui-même , c'est « celle qu'il propose aux autres ; et je suis , poursuit- « il, bien assuré que Dieu ne m'en demande pas da- « vantage. »
Dans la suite, il y appose la condition, non-seulement de croire que l'Écriture est la parole de Dieu, mais aussi de tâcher d'en trouver le sens et d'y conformer sa vie » : ce qui n'exclut encore aucun chrétien ; n'y en ayant point qui ne tâche ou ne se vante de tâcher de bien entendre l'Écriture et d'en trouver le vrai sens : de sorte qu'on ne peut exclure nulle secte du christianisme, puisqu'elles professent toutes ce qui seul est jugé nécessaire et suflisant pour le salut.
il appuie encore sur ce principe, en disant : « Que « les protestants conviennent de ces trois articles :
« Ctiap. 6, n 29. — ' Ibid- n. 37.'
« 1° Que les livres de l'Ecriture dont on n'a jamais « douté sont certainement la parole de Dieu : 2" « Que le sens que Dieu a eu dessein de renfermer « dans ces livres est certainement vrai : 3" Qu'ils « doivent faire tous leurs efforts pour croire l'Écri- « ture dans son vrai sens, et y conformer leur vie : « d'où il conclut qu'aucune erreur ne peut nuire au « salut de ceux qui sont disposés de cette sorte ; « puisque les vérités mêmes à l'égard desquelle» « ils sont dans l'erreur, ils ne laissent pas de les « croire d'une foi implicite : et pourquoi, demande- « t-il à un catholique, une foi implicite en Jésus- « Christ et en sa parole ne suffirait-elle pas aussi « bien qu'une foi implicite à votre Église ' ? »
II n'y a personne qui n'entende la différence qu'il y a entre le catholique qui dit,./e crois ce que croit l'Église, et notre protestant qui dit, je crois ce que Jésus-Christ veut que je croie, et ce qu'il a voulu enseigner dans sa parole : car il est aisé de trouver ce que croit l'Eglise, dont les décisions expresses sur chaque erreur sont entre les mains de tout le monde ; et s'il y reste quelque obscurité , elle est toujours vivante pour s'expliquer : de sorte qu'être disposé à croire ce que croit l'Église, c'est expressément se soumettre à renoncer à ses propres sentiments, s'ils sont contraires à ceux de l'Église, qu'on peut apprendre aisément : ce qui emporte un renoncement à toute erreur qu'elle a condamnée. Mais le protestant qui erre est bien éloigné de cette disposition ; puisqu'il a beau dire , .Te crois tout ce que veut Jésus-Christ et tout ce qui est dans sa parole : Jésus-Christ ne viendra pas le désabuser de son erreur, et l'Ecriture ne prendra non plus une autre forme que celle qu'elle a pour l'en tirer : tellement que cette foi implicite , qu'il se vante d'avoir en Jésus-Christ et à sa parole, n'est au fond qu'une indifférence pour tous les sens qu'on voudra donnera l'Ecriture; et secontenter d'une telle profession de foi, c'est expressément approuver toutes sortes de religions
Ainsi dans cette demande du protestant, qui paraît si spécieuse , Pourquoi la foi implicite en Jésus-Christ n'est-elle pas aussi suffisante que la foi en votre Église? on peut voir quelle illusion est cachée dans les propositions qui ont la plus belle apparence. Mais sans disputer davantage, et pour s'attacher seulement à bien entendre notre docteur, il nous suffit d'avoir vu que cette foi dont il est content , Je crois ce que veut Jésus- Christ, ou ce qu^ enseigne son Écriture, n'est autre chose que dire , Je crois tout ce que je veux et tout ce qu'il me plaît d'attribuer à Jésus-ChrisLet à sa parole : sans exclure de cette foi aucune religion ou aucune secte de celles qui reçoivent l'Écriture sainte , pas même les Juifs; puisqu'ils peuvent dire, comme nous , Je crois tout ce que Dieu veut , et tout ce qu'il a fait dire du Messie par ses prophètes : ce qui enferme autanttoutevérité, et en particulier la foi en Jésus- Christ, que la proposition dont notre protestant s'est contenté.
» Kép. à la préf. de sun udvers. n. 26.
SUR LES LETTRES DE M. JURIKU
On peut encore former sur ce modèle une autre foi implicite que le mahométan et le déiste peut avoir comme le Juif et le chrétien : Je crois tout ce que Dieu sait : ou si l'on veut encore pousser plus loin, et donner jusqu'à l'athée, pour ainsi parler, une formule de foi implicite : Je crois tout cequi est vrai, tout cr qui est conforme à la raison : ce qui implicitement comprend tout, et même la foi chrétienne; puisque sans doute elle est con^rme à ' la vérité, et que notre culte, coirnie dit saint Paul ', j est raisonnable. I
Mais, pour nous restreindre aux termes de notre j protestant anglais , on voit combien est vague sa io\ implicite : Je crois Jésus-Christ et son Écriture, et quelle indifférence elle établit : d'où il conclut ! que, « dans les contradictions apparentes qui se i « rencontrent souvent entre l'Écriture, la raison et o l'autorité d'une part; et l'Écriture, la raison et j « l'autorité d'autre part : si à cause de la diversité « des tempéraments, des génies, de l'éducation et « des préjugés inévitables par lesquels tous les es- « prits sont différemment tournés, il arrive qu'ils « embrassent des opinions différentes dont il ne «se peut que quelques-unes ne soient erronées, «■ c'est faire Dieu un tyran , et mettre l'homme au « désespoir, que de dire qu'on soit damné pour ce- « la : il sufBt , dit-il , pour le salut, que chacun , « autant que son devoir l'y oblige, tâche de croire « l'Écriture dans son vrai sens». » Ce qu'il appuie enfin de ce raisonnement : « En matière de religion, « pour se soumettre il faut avoir un juge dont nous « soyons obligés de croire que le jugement est jus- « te : en matière civile, il sufût d'être honnête « homme pour pouvoir devenir juge; mais en fait de « religion, il faut être infaillible. Ainsi n'y ayant <« point déjuge infaillible, selon les maximes com- « munes de tous les prolestants , il n'y a point de « Juge à qui on doive se soumettre en fait de religion. « D'où il suit que dans ces matières chacun peut « garder son sentiment. Je puis, dit-il, garder « mon sentiment sans vous faire tort : vous pouvez « garder le vôtre sans me faire tort ; et tout cela « peut se faire sans nous apporter à nous-mêmes « aucun préjudice ^. »
Ce qu'il dit, qu'il n'y a point déjuge infaillible en matière de religion, fait bien voir qu'il ne reconnaît point l'Écriture pour un \Tai juge : car, d'ailleurs, il est bien certain qu'il la reconnaît pour infaillible; mais c'est qu'il entend bien que l'Écriture est une loi infaillible, et non pas un juge infaillible : puisqu'il ne faut qu'un peu de bon sens et de bonne foi pour voir qu'un juge est celui qui prononce sur les différentes interprétations de la loi ; ce que la loi elle-même visiblement ne fait pas , ni l'Écriture non plus.
Il est maintenant aisé de concevoir tout le raisonnement de notre auteur, et le voici en bonne forme : Quelque évidence qu'on veuille poser dans l'Écriture, elle n'est pas telle qu'il n'y ait diverses manières de l'entendre, dont quelques-unes sont des
' Rom. XH, I . — » Rip. à la jprif. n. 26.— 3 Ihid. c. S. ». 17.
erreurs contre la foi ; c'est pourquoi il y a deux règles suffisantes pour sauver les hommes : la première , de recevoir le texte de l'Écriture avec toutes ses conséquences nécessaires, incontestables et indubitables ; la seconde, dans tout le reste où l'on pourrait errer contre la foi , de tâcher de croire l'Écriture selon son vrai sens, sans se condamner les uns les autres : parce que pour condamner il faut être juge; et en matière de religion, juge infaillible : or, il n'y a point déjuge de cette sorte. L'Église n'est pas infaillible : chaque particulier l'est encore moins dans ses sentiments : donc qu'on ne se juge point les uns les autres, et que chacun demeure innocemment et impunément dans son sens ; ce qui est en termes formels l'assurance du salut de chaque cl rétien dans sa religion, déduite manifestement de ce qu'il n'y a point déjuge infaillible. Il n'y a donc point de milieu entre croire l'Église infaillible et sauver tout le monde dans sa religion; et ne pas être catholique, c'est nécessairement être indifférent.
H ne faut pourtant pas dissimuler qu'en disant que chacun se sauve dans son sentiment , notre auteur y apporte la restriction, « que la différence « qui sera entre nous ne concerne aucune chose né- « cessaire au salut ; et que nous aimions tellement « la vérité, que nous ayons soin d'en instruire « notre conscience , et que nous la suivions cons- « tamment ». » Mais il faut voir quelles sont ces choses nécessaires au salut, et voici comment il les explique : « Touchant la difficulté de distinguer les « erreurs damnables d'avec celles qui ne damnent « pas, et les vérités fondamentales d'avec celles « qui ne sont pas fondamentales, je réponds que la « dispute qui est entre les protestants sur cette « question peut être facilement terminée. Car ou « l'erreur dont on parle est tout à fait involon- « taire, ou elle est volontaire à l'égard de sa cause. « Si la cause de l'erreur est quelque faute voLorf- « TAiBE et évitable, Terreur même est criminelle, « et par conséquent damnable en elle-même. Mais « si je ne suis coupable d'aucune faute de cette na- « ture, SI j'aime la vébité, si je la chebche a AVEC soix , si je ne prends point conseil de la « chair et du sang pour choisir mes opinions , mais « de Dieu seul et de la baison qu'il m'a don- « née ; si , dis-je, je suis disposé de cette sorte, et « que cependant, par un effet de l'infirmité humaine, « je tombe dans l'erreur, cette erreur ne peut être « damnable. « Voilà en termes formels la distinction des erreurs fondamentales et non fondamentales établie, non du côté des objets de la religion, ou sur la nature même de ces erreurs , mais sur la disposition de ceux qui y sont ; et ce qui tranche en un mot la question des articles fondamentaux, cet auteur les réduit tous à celui-ci, de croire l'Écriture, et de tâcher de la croire dans son vrai sens » : voilà , dit-il , en un mot le catalogue des articles fondamentaux, et ce qui suffit au sahtt de tout homme : où l'on voit une tolérance parfaite »
• Rep. à lapréf. c. 3 , n. 52. — »/6«f. h. ï7.
SIXIÈME AVERTISSEMENT
et le salut accordé sur le fondement commun des indifférents, qui est de sauver tous ceux qui se servent de leur raison pour chercher la vérité dans l'Écriture.
Il n'y a qu'un seul remède à une si dangereuse maladie , qui tend manifestement à l'extinction du christianisme et de toute religion : c'est de chercher la vérité non par sa seule raison, mais avec l'Église, sous son autorité, sous sa conduite. Car s'il y a au monde un fait constant, c'est que la chercher tout seul , même dans la sainte Écriture, par son propre esprit , par son propre ' raisonnement, et non pas avec le corps et dans l'unité de l'Église, c'est la source de tous les schismes et de toutes les hérésies : et s'il y a un moyen solide d'éviter ce mal et toute innovation dans la foi , c'est celui de soumettre, non pas Dieu et son Écriture, comme on voudrait nous faire accroire que nous le pratiquons, mais son sentiment particulier sur l'intelligence de cette Écriture à celui de l'Église universelle ; et s'il y a un besoin pressant que l'expérience nous rende sensible, c'est celui que nous avons d'un tel secours.
Faute de vouloir s'en servir, notre protestant anglais, avec son amour prétendu pour la raison, pour la vérité, pour l'Écriture, est tombé comme les autres dans l'abîme de l'indifférence : comme les autres il a ôté à l'Église le moyen de discerner et de convaincre les hérétiques, en la réduisant avec eux aux termes précis de l'Écriture, et bannissant les interprétations qu'elle oppose aux mauvais sens qu'on lui donne. « Cette présomption , dit- « il ' , avec laquelle on attribue le sens des hom- « mes aux paroles de Dieu , le sens particulier des « hommes aux expressions génébales du Saint- « Esprit; et on oblige la conscience à les recen voir, sous peine de mort et de damnation : cette i<- vaine imagination, que nous pouvons mieux « PABLEB des choses de Dieu que par les paroles « de Dieu; cet orgueil qui nous porte à cano- « niser nos propres interprétations, et à user de « tyrannie pour les faire recevoir aux autres ; « cette manière dont on ose bestbeindre la pa- « rôle de Dieu , la tirer de son étendue et de « SA GTÉNÉBALiTÉ , et ôtcr à l'entendement des « hommes cette liberté que Jésus-Christ et les « apôtres lui ont laissée: tout cela, dis-je,estet * a toujours été la seule soubce de tous les « schismes de l'Église; c'est ce qui les rend im- « mortels; c'est ce qui met le feu dans tout le « monde chrétien ; c'est ce qui déchire en pièces « non-seulement la robe , mais encore les entrail- « les et les membres de Jésus-Christ, au grand « plaisir des Turcs et des Juifs : ridente Turca, « nec dolente .ludœo. Ot«z cette muraille de sÉ- « PABATION, et en un moment tous les chbé- « TIENS SEBONT UNIS : ôtez ces manières de per- « sécuter, de brûler, de maudire, de damner les « hommes, parce qu'ils ne souscrivent pas aux
« PABOLES DES HOMMES COMME AUX PABOLES DE ' Rep. à la préf. n. 27, c. 4, n. 16.
« Dieu; demandez seulement aux chrétiens do « CEOiBE en Jésus-Ciirist , et de n'appeler leur « maître qui que ce soit que lui seul. Que ceux qui « de bouche renoncent à l'infaillibilité , y re- « noncent aussi par leurs actions ; rétablissez les « chrétiens en leur pleine et entière liberté , de « ne captiver leur entendement qu'A l'Écbiture « SEULE : et alors, comme les rivières quand elles « ont un libre passage courent toutes à l'Océan, « ainsi l'on peut espérer de la bénédiction de Dieu « que cette liberté universelle réduira incon- « tinent tout le monde chrétien à la vérité et à « l'unité. »
A qui en veut ce docteur, sinon manifestement à ceux qui voudraient obliger les ariens, les pélagiens, les sociniens et tous les autres hérétiques, à dire que Jésus-Christ est Dieu éternel ? que le Père , le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu souverainement et uniquement adorable, d'une même majesté et d'une même nature.? à dire que Dieu et l'homme en Jésus-Christ sont une même et seule personne, à qui est due une seule et même adoration avec le Père et le Saint-Esprit? à dire qu'il y a un péché originel véritablement transmis de notre premier père jusqu'à nous .? à dire que la grâce intérieure est absolument nécessaire à chaque action de piété.? à dire que les damnés auront à souffrir la peine d'un feu éternel autrement que saint Jude ne l'a dit des habitants de Sodome et de Gomorrhe *, ou autres choses semblables? et, en un mot , à qui en veut-il , si ce n'est à ceux qui voudraient pousser les hérétigues, quels qu'ils soient, au delà des expressions de l'Ecriture, qu'ils détournent, comme dit saint Pierre % à un mauvais sens; et les tirer de leur étendue et de leur généralité, comme parle notre Anglais?
C'est sur ce pied qu'il travaillait à la réunion du christianisme : sur le pied de M. d'Huisseau, ministre de Saumur, que nos prétendus réformés ont condamné : très-bien, selon les principes de l'Église catholique; mais très-mal, selon les principes delà réforme : très-bien , en présupposant que l'Église est infaillible dans ses interprétations, et qu'elle a droit d'obliger tous les chrétiens à s'y soumettre ; mais très-mal, en s'attribuant à eux-mêmes, par leurs actions , une infaillibilité qu'ils renonçaient en paroles, selon que leur reproche cet Anglais : car c'est en présupposant cette autorité et infaillibilité de l'Église, qu'ils condamnent des chrétiens prêts à souscrire à l'Écriture sainte et à toutes ses expressions, sans en refuser aucune , sans aussi y rien ajouter : pour cette raison seulement qu'ils ne veulent pas se soumettre aux interprétations de l'Église, ni renoncer à la liberté qu'ils prétendent que Dieu a donnée de s'en tenir précisément à la parole de l'Écriture dans sa généralité.
C'est ainsi, comme l'on a vu, que l'ont entendu non-seulement Strimésius et les auteurs qu'il allègue , mais encore, dès l'origine de la réforme, Luther, Calvin, Zanchius, et les protestants anglais
' Jud. 7. — » II. Petr. m, 16.
$UR LES LETTRES DE M. JLRIEU
comme les autres. Chillingworth , qui est celui qu'on vient d'entendre, en est une preuve convaincante, parce que son livre a paru avec une approbation authentique et des éloges extraordinaires des théologiens d'Oxford. Aussi est-ce un des plus suivis de tous leurs docteurs. Il s'est formé en Angleterre, sur ses principes , une secte qui est répandue dans toute l'Église anglicane protestante, où l'on ne parle que de paix et de cliarité universelle. Les défenseurs de cette paix se donnent eux-mêmes le nom de latitudinariens, pour exprimer l'étendue de leur tolérance, qu'ils appellent charité et modération, qui est le titre spécieux dont on couvre la tolérance universelle. On ne peut nier que cette doctrine ne se rende commune en Angleterre : et s'il faut , parmi ceux qui la défendent à présent , que je produise un auteur connu, je nommerai, sans hésiter, M. Burnet. C'est lui qui , pour lier les mains au magistrat sur les affaires de la religion , donne pour principe général que « nos pensées , qui regardent Dieu , a et les actions, qui sont les effetsde ces pensées, ne « sont point de son ressort ' . » iM. Jurieu , qui montre aujourd'hui tant de zèle pour l'autorité du magistrat, n'a qu'à s'attaquer à cet auteur. Mais il lui dira beaucoup d'autres choses qui lui déplairont davantage. Il lui dira que l'hérésie n'est rien du tout « que l'opiniâtreté dans une erreur, après être con- « vaincu que c'est une erreur : » ce qui réduit l'hérésie à rien; puisque, selon cette définition, il n'y a rien en soi qui soit hérétique , et par conséquent aucune erreur qu'il ne faille tolérer. Il lui dira que « selon les principes de l'Église romaine, qui se croit « infaillible, l'intolérance est plus aisée à soutenir » ; » mais qu'elle ne peut subsister dans une Église comme la leur, «qui ne prétend rien davantage qu'un pou- « voir d'ordre et de gouvernement, et qui ne nie « pas qu'elle ne puisse se tromper. » Il conclura de ce principe , qu'on ne doit « pas être trop prompt € à juger mal de ceux qui sont d'un autre senti- « ment que nous, ou agir avec eux d'une manière « rigoureuse; puisqu'iLEST possible qu'ils aient
« BAISON ET QUE NOUS AYONS TORT ^ : » ce qui
lui fait appeler la rigueur de ce qu'on appelle l'Église anglicane, envers les non-conformistes,
LAEAGEIi'UNE PERSÉCUTION INSENSÉE^.
Pour sauver les variations qu'on impute aux protestants, il répond qu'ils n'ont jamais varié 5?/r le Symbole des ùpôtres , ni sur les dix commandements 5 : deux pièces où sont contenus tous les articles de foi; le reste, qu'on a inséré dans les Confessions de foi des protestants, n'étant, selon lui, que des vérités théologiques dont les principes de la réforme ne permettent pas qu'on impose Us décisions aux autres hommes , ni qu'on les oblige à les signer, niàenjurev l'observation.
Voilà bien, pour M. Jurieu, un autre adversaire qu'un M. Huet, et que les autres ministres qu'il étonne par ses injures, qu'il accable par la crainte d'être déposés. Celui-ci méprise autant ses
« Préf. sur Lad. p. 18. - ^Ibid. p. 39. — ' Ibid. p. 39 , 40. — * Ihid. p. 16, 47. — ' Eem. sur les .Véth. du clerye de Fratice; Méth. 16 , p. 158, art. 3:
censures que ses emportements et sa véhémence : et s'étant si hautement déclaré pour la toléranco universelle, il ne trouvera pas mauvais que iM. Papin rende publiques les lettres qu'il lui a écritea pour autoriser cette doctrine, et le discours de Strimésius qu'on vient de citer, c'est-à-dire l'indifférence la plus déclarée qu'on ait jamais vue.
Il ne reste plus maintenant que de trancher , en un mot , une équivoque de quelques-uns de ces docteurs protestants qui ne veulent pas qu'on les mette au nombre des indifférents , parce que , disentils, bien éloignés d'admettre l'indifférence des religions, ils reconnaissent qu'il y en a une meilleure que les autres, plus certaine, plus vraie, si l'on veut , à laquelle il faut tâcher de parvenir par l'intelligence de l'Écriture, qui est la prolestante ou la réformée ; mais tout cela c'est se moquer, puisqu'on a vu qu'en tâchant et en s'efforçant , à la manière qu'ils disent , de bien entendre l'Écriture, on n'en est pas moins sauvé, bien qu'on demeure toujours, et jusqu'au dernier soupir, comme on était ; qui est précisément ce qu'on appelle l'indifférence des religions, puisque dans le fond on se sauve en toutes; et l'expérience fait voir qu'il n'v a, ni ne peut y avoir, aucun remède à un si grand mal, qu'en croyant , avec les catholiques, que jamais on ne tâche et on ne s'efforce comme il faut, jusqu'à ce qu'on en vienne enfin , par ses efforts , à soumettre de bonne foi son jugement à celui de l'Église.
Après cela , mes chers frères , il ne faut point s'étonner que tout tende, dans votre réforme , à l'indifférence des religions , ni qu'une infinité de gens aient dit à M. Jurieu que l'Église anglicane, qu'il appelle l'honneur de la réforme , y tende visiblement comme les autres, puisque nous venons de voir, dans ces principaux docteurs, des témoignages si précis de ce sentiment.
Sans encore sortir de l'Angleterre, la secte des indépendants est venue manifestement de la même source ; et Jean Hornebeck , un des plus célèbres docteurs de l'académie d'Utrecht, en est un bon témoin, lorsqu'il écrit, dans le livre où il fait le recueil des sectes ' , « qu'ils rejettent toutes les for- « mules, tous les catéchismes, tous les symboles, « même celui des apôtres. Ils croient, dit-il, qu'il « faut éloigner toutes ces choses comme apocryo phes , pour ne s'en tenir qu'à la seule et unique « parole de Dieu. » Un autre, que le même auteur met au rang des enthousiastes , ou prétendus inspirés, qui n'était point ignorant, principalement en hébreu, ni de mauvaise vie, disait qu'il n'y avait « plus d'Église depuis les apôtres , parce qu'il n'y « avait plus d'infaillibilité sur la terre, et que les « docteurs qui n'en avaient point ne s'en vantaient « pas moins de parler au nom de Dieu. » Un autre concluait de là, « que jusqu'à ce qu'on fdt « convenu quelle doctrine on aurait à suivre, il « fallait établir des assemblées où l'on ne lût que le « simple texte de l'Écriture sans glose ni exposi- « tions ; qu'on ne prononcerait autre chose dans les
• Sumtaa Cmtrov. lib. iode Bnnttistri^p. &S6.
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SIXIÈME AVERTISSEMENT
« chaires, et que tous les livres de religion, ex- « cepté l'Écriture seule, seraient portés au magis- « trat '. » Sur ce fondement, il faisait leplan d'une Eglise non partiale : il avait même composé un livre sous ce titre, et un autre qu'il intitulait La diminution des sectes. C'était visiblement le même dessein où sont entrés les docteurs qu'on vient de produire. Il n'y avait, pour unir les sectes, que de j)ermettre de croire , de dire et d'écrire tout ce qu'on voudrait. C'est sauver tous les hérétiques sans les convertir, sans les ramener à la tige d'où toutes les sectes sont sorties, sans y songer seulement; et, au contraire, en laissant oublier aux chrétiens, s'il se pouvait, ce principe d'unité sur lequel le Fils de Dieu a fondé son Église, pour substituer à sa place le caractère de division, qui est dans le royaume de Satan le principe de sa désolation inévitable, conformément ù cette parole : Tout royaume divisé e:i lui-même sera désolé, et les maisons en tomberont les unes sur les autres >. On voit par là quels prodiges l'ennemi du genre Immain voulait introduire sous prétexte de piété ; c'est le vrai mystère d'iniquité, ^ c'est-à-dire la plus dangereuse hypocrisie , sous couleur de rendre respect à la parole de Dieu, et parla l'indifférence des religions, afin de préparer la voie à la grande apostasie qui doit arriver, set à la révélation de VJntechrist^ : et tout cela fondé sur cette maxime, que les interprétations de l'Église ne pouvant être plus infaillibles qu'elle-même, il demeure libre aux chrétiens de rejeter les plus authentiques, et de ne se réserver que le simple texte, à condition de le tourmenter et le tordre à sa fantaisie , jusqu'à ce qu'enfin on l'ait forcé à ne plus violenter le sens humain; qui est le but où se termine le socinianisme, et, comme on a vu, le parfait accomplissement de la réforme des protestants.
C'est par là aussi qu'il s'élève de tous côtés au milieu d'eux tant de sectes de fanatiques : parce que d'un côté étant constant que l'Écriture, dont on abuse en tant de manières , a besoin d'interprétation , et , de l'autre , celles de l'Église paraissant douteuses ou suspectes aux protestants par les principes de la secte ; on est contraint , pour avoir un interprète infaillible , de s'attribuer une inspiration , un instinct venu du Saint-Esprit : d'où l'on est mené pas à pas au mépris du texte sacré, comme l'expérience lefait voir ; tous ces inspirés prétendant enfin être affranchis delà lettre, comme d'une sujétion contraire à la liberté des enfants de Dieu : et ainsi, par la plus grossière de toutes les illusions, une révérence malentendue de l'Écriture conduit enfin les esprits à la mépriser.
Pour éviter ces extrémités si visiblement pernicieuses, l'Église catholique, toujours assurée de l'esprit qui l'anime et la dirige, n'a aussi jamais hésltéàdonnerdès les premiers temps commeauthenttjues ses interprétations unanimes : en quoi, loin de croire qu'elle eût dérogé à l'autorité des liybbs
> SAimma Conirov. lib. lo de Brovnistri, p. 436, 437. — » Luc. XI, 17. — ^ //. Thess. ii, 7- — * Ibid.
. saints, elle a au contraire toujours regardé ses explications comme étant le pur esprit de l'Écriture , et ses traditions constantes et universelles comme faisant avec l'Écriture un seul et même corps de révélation.
C'est le seul moyen laissé aux fidèles , dans une doctrine aussi haute que celle du christianisme, et dans une aussi grande profondeur que celle de l'Écriture, d'entretenir parmi eux l'unité que leur ordonne saint Paul, en leur disant : Soyez d'un même cœur et d'une même âme, ayant tous les mêmes sentiments '. Ce qui devait commencer par la foi ; puisque le même saint Paul a dit encore : Un seul corps et un seul esprit, un seul Seigneur, une seule foi , un seul baptême ». Pour trouver cette unité de la foi dans une si effroyable multiplicité de sentiments et de sectes, on voit à quoi il faut réduire la foi chrétienne, et dans quelle généralité il faut prendre l'Écriture. Nos indifférents , qui en ont honte, et des divisions où l'on tombe par la méthode qu'ils proposent pour entendre ce divin livre, croient y trouver un remède en faisant peu de cas des dogmes spéculatifs et abstraits, comme ils les appellent, et ne vantant que la doctrine des moeurs. C'est la maxime de ces latitudinaristes dont nous venons de parler, qui disent que c'est dans les mœurs qu'il faut rétrécir la voie du ciel , en la dilatant pour les dogmes. Tout consiste à bien vivre, disent nos indifférents; et l'Écriture n'a làdessus aucune obscurité , ni le christianisme aucun partage. Mais c'est encore, sous le prétexte de la piété, la plus fine et la plus dangereuse hypocrisie. Car, d'abord, pourquoi ne vouloir pas que captiver son intelligence, sous des mystères impénétrables à l'esprit humain , soit une chose qui appartienne à la doctrine des mœurs , et une partie principale du culte de Dieu, puisque c'est un des sacrifices qui coûte le plus à la nature, et qui est en soi des plus parfaits ? Et pourquoi ne sera-ce pas encore un des exercices de la charité, de réduire les vrais chrétiens à la même foi , eu rendant obéissance à la même Église, et par là étouffer les dissensions , ]es inimitiés, les aigreurs et les autres maux de cette nature, parmi lesquels saint Paul a compté les hérésies et les sectes^ , comme une source immortelle des divisions que l'esprit de Jésus-Christ devait éteindre? C'est de cela néanmoins que nos parfaits chrétiens font peu d'état ; et ils ne parlent que de bien vivre , comme si bien croire n'en était pas le fondement. Mais pour nous restreindre simplement à ce qu'ils appellent les mœurs , où ils semblent vouloir renfermer toute la religion : les sociniens , et les autres qui les vantent tant, n'ont-ils pas été les premiers à censurer les commencements de la réforme , où l'on avait refroidi la pratique des bonnes œuvres, en enseignant clairement qu'elles n'étaient pas nécessaires à la justification ni au salut, non pas même l'amour de Dieu ; mais la seule foi des promesses, ainsi que nous l'avons souvent démontré ? Les mêmes sociniens ne prouvaient-ils pas invinciblement , aussi bien que les catholiques , qu'il
» Phil. n, ?.. — 2 £i)h. ly, 4, 5. - ' Gai. v, 20.
SUR LES LETTRES DR M. JURIEU
n'v arion de plus pernicieux aux bonnes mœurs que rinamissibiliCé de la justice, la certitudedu salut, et enGn l'imputation de la justice de Jésus-Christ, de l.i manière dont on l'enseignait dans la réforme ? C'en est assez pour les convaincre qu'il peut se trouver dans l'Écriture, sur les moeurs comme sur les dogmes, de ces généralités où se cachent tant d'opinions et tant d'erreurs différentes. Que si Ton se met à raisonner (et on ne le fait que trop) sur la doctrine des mœurs , sur les inimitiés, sur les usures, sur la mortiGcation , sur le mensonge, sur la chasteté, sur les mariages; avec ce principe qu'il faut réduire l'Écriture sainte à la droite raison , où n'ira-t-on pas ? N'a-t-on pas vu la polygamie enseignée par les protestants , et en spéculation et en pratiques ? Et ne sera-t-il pas aussi facile de persuader aux hommes que Dieu n'a pas voulu porter leurs obligations au delà des règles du bon sens , que de leur persuader qu'il n'a pas voulu porter leur croyance au delà du bon raisonnement ? Mais quand on en sera là , que sera-ce que ce bon sens dans les mœurs ; sinon ce qu'a déjà été ce bon raisonnement dans la croyance, c'est-à-dire, ce qu'il plaira à un chacun ? Ainsi nous perdrons tout l'avantage des décisions de Jésus-Christ : l'autorité de sa parole , sujette à des interprétations arbitraires , ne fixera non plus nos agitations , que ferait la liberté naturelle de notre raisonnement ; et nous nous reverrons replongés dans les disputes interminables , qui ont fait tourner la tête aux philosophes. De cette sorte , il faudra tolérer ceux qui erreront dans les mœurs comme ceux qui erreront sur les mystères ; et réduire le christianisme, comme font plusieurs , à la généralité de l'amour de Dieu et du prochain, en quelque sorte qu'on l'applique et qu'on le tourne après cela. Combien ont dogmatisé les anabaptistes et les autres enthousiastes ou prétendus inspirés , sur les serments , sur les châtiments , sur la manière de prier, sur les mariages , sur la magistrature et sur tout le gouvernement ecclésiastique et séculier : choses si essentielles à la vie chrétienne! Les sociniens , qui ne vantent avec les indifférents que la bonne vie et la voie étroite dans les mœurs , combien se mettent-ils au large lorsqu'ils ne soumettent aux peines de la damnation et à la privation de la vieéternelle que les habitudes vicieuses : jusque-là que Socin lui-même n'a pas craint de dire que « le meurtrier, ou l'homicide qui est jugé digne « de mort, et qui ne peut avoir de part à la vie « éternelle, n'est pas celui qui a tué un homme ou « qui a commis un acte d'homicide , mais celui qui a « contracté quelque habitude d'un si grand crime'!» n n'y a rien de plus inculqué dans ses ouvrages que cette doctrine. C'est aussi le sentiment de la plupart de ses disciples, et entre autres de Crellius, un des plus célèbres , et qui est estimé parmi eux un des plus réguliers sur la doctrine des mœurs : et néanmoins il fait consister dans ï habitude la nature du
' Soc. in cap. 3, 1. Ep. Jo. u, 6, /. I. Bih. Frat. p. 194. Ibid. *d \, 14 , p. 202. Ibid. quod regni Pol. etc. l , p. 194 , tU.
péché qui exclut de la vieéternelle' : et encore plus expressément il distingue deux sortes de péchés , « dont les premiers, dit-il, sont très-griefs et très» « énormes de leur nature ou en approchent l»eau- « coup, dans lesquels celui qui espère la vie éternelle « et qui a la crainte de Dieu , ou ne tombe jamais, « ou il n'y tourbe que lorsqu'il est fort pressé par « les désirs de la chair, ou faute d'y penser et par « quelque sorte d'imprudence. » On voit d'abord que ces péchés , quelque énormes qu'il les représente, ne lui paraissent incompatibles ni avec la crainte de Dieu, ni avec l'espérance du salut , que lorsqu'on y tombe souvent, et avec une malice déterminée. « Et pour les autres péchés , continue-t-il , qui ne « sont pas si énormes et où l'on tombe plus facile- « ment, comme la colère, le désir des voluptés il- « licites qui ne va point jusqu'à l'acte, et l'ambition « désordonnée : si on ne les combat pas dans leur « naissance et qu'on leur lâche la bride, je ne crois « pas qu'on puisse espérer le salut. Mais si l'on « combat avec sa passion et qu'on s'occupe à la ré- « primer , en sorte qu'on gagne deux choses sur « soi-même, l'une souvent de l'éteindre et la bannir « de son esprit, l'autre de l'affaiblir et d'en empé- « cher en quelque sorte l'effet : je n'dte pas à un « tel homme l'espérance du salut. »
On voit par là de quelle indulgence il use envers les péchés. Car pour ce qui regarde les plus énormes, lors même qu'on les commet en effet, il ne veut pas qu'ils excluent la crainte de Dieu ni l'espérance du salut , si l'on y tombe rarement , et que ce soit par emportement et par quelque sorte d'inconsidération : car il ne veut même pas que l'inconsidération soit pleine et entière ; et pour les péchés de pensée, de consentement ou de volonté, tel qu'est par exemple le désir d'un plaisir illicite encore que Jésus-Christ ait égalé ce désir à un adultère ' : selon ce nouveau docteur, pour ne pas être damné par un tel crime, il suffit de ne pas lâcher tout à fait la bride à sa convoitise, et d'en empêcher, comme il le dit, non pas entièrement , mais en quelque sorte, l'effet; qui est un des plus grands affaiblissements qu'on pût inventer de la doctrine de l'Évangile. Mais de peur encore d'en dire trop, ou de rendre trop difflcile le chemin du ciel , il excuse ces sortes de pécheurs , lorsqu'ils sont entraînés au péché par de violentas tentations venues ou du naturel ou de l'habitude. Il est vrai qu'il y ajoute deux conditions : l'une, de n'ayoïr pas eu en soi-même plusieurs de ces dispositions criminelles; l'autre, d'en récompenser le péché par d'excellentes vertus , comme font la charité et l'aumône. Mais cela lui paraît encore trop dur : « et quand , « dit-il, on aurait plusieurs de ces mauvaises dispo- « sitions, et qu'on n'aurait point de ces excellentes « vertus , je n'oserais ni accorder ni refuser le salut « à des hommes qui seraient en cet état. »
Il n'est pas ici question de les sauver de la damnation par une sincère et véritable pénitence de
' Eth. Ltinst. lib. Il, <•. 5, /. l\ ,p. 287. Resp. ad 3. »o«. w» quctst, — * Matlh. V, 28.
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SIXIÈME AVERTISSEMENT
leurs fautes, car c'est de quoi on ne parle pas dans tous ces discours; et on sait que tous les péchés, ni<5ine les plus énormes, comme Jes plus délibérés et les plus fréquents, sont pardonnables en cette sorte : il s'agit de trouver dans le péché des excuses au péché même; et voilà ce qu'en ont pensé ceux de tous les protestants qui se piquent le plus de conserver entière la règle des mœurs. On voit en cet endroit combien ils sont relâchés ; ailleurs ils sont rigoureux jusqu'à l'excès, puisqu'ils s'accordent avec les anabaptistes à condamner parmi les chrétiens les serments, la magistrature, la peine de mort et la guerre, quoique entreprise par autorité publique, quelque juste qu'elle paraisse d'ailleurs '.
Ceux de qui nous venons de voir d'un côté les relâchements, et de l'autre les rigueurs excessives , sont constamment ceux des protestants qui ont le plus secoué le joug de l'autorité : ce sont aussi visiblement ceux qui se sont le plus égarés , non-seulement dans les mystères de la religion , mais encore dans la doctrine des mœurs, qu'ils se vantent de mieux observer que tous les autres. Socin , Wolzogne, et les autres, disent que l'usure n'est pas un péché selon les lois chrétiennes * : en quoi il faut avouer qu'ils ne dégénèrent pas de la doctrine commune des protestants. Sans parler des autres erreurs des sociniens dans la matière des mœurs, on sait la liberté qu'ils se donnent tous les jours sur la dissimulation et sur le mensonge ; et cela dans la matière la plus sérieuse qu'on puisse traiter parmi les hommes, qui est celle de la religion. Pour peu que les princes grondent, ils se cachent sous tel manteau que vous voulez, et ne s'embarrassent point de l'hypocrisie. On voit donc plus clair que le jour, que pour soutenir les mœurs, comme pour soutenir la foi, il y faut ce ferme fondement d'une autorité infaillible, qui empêche l'esprit de s'égarer dans les interprétations qu'une vaine subtilité pourra donner à l'Écriture sur cette matière comme sur toutes les autres; et vanter les mœurs sans cela, c'est, sous prétexte de les établir, les détruire et en laisser la règle à l'abandon.
C'est aussi pour obvier à tous ces maux qu'on nous avait donné dans le Symbole Vartide de l'Eglise catholique, où nous trouvons tout ce que saint Paul nous avait montré par ces paroles : Un seul corps et un seul esprit, un seul Seigneur, wie seule foi, un seul baptême ^. Mais la réforme a. mis les mains sur cette unité qui devait être inviolable : elle a transformé l'Église universelle en un amas de sociétés ennemies, qui ne laissent pas, dit M. Jurieu, d'être « unies au corps de l'Église chrétienne, « fussent-elles en schisme les unes contre les autres « jusques aux épées tirées 4. u C'est ainsi qu'il nous a formé le royaume de Jésus-Christ sur le modèle de celui de Satan. Les autres ont poussé à bout le prin-
' Soc. Tract, de Magist. cont. Pal. t. u , p. 5. Tf'olzog. iiislr. ad util. lect. N. T. c. 4, % t. i, p. 251, 2s)0. Annot. ad quant, de Magist. ibid. 65 et seq. — * Soc. ad Christo/th. Morst. Ep. 4, t.i^iP. 45». TVolzog. comm. in Luc. c. 6,v. S», t. I, p. 592. --- 3 Eph. IV. 4, 5. — ♦ Prqug. p. 6. Far. liv.
cîpe que ce ministre avait posé : ils ne trouvent ce seul corps ni ce seul esprit de saint Paul , qu'en s'accordant à compter pour rien , par rapport au salut éternel , toutes les divisions sur les mystères ; ni V unité de la foi , qu'en la faisant consister dans les plus vagues généralités, et en s'élevant au-dessus de toutes les décisions et interprétations de l'Église : ni enfin celle du baptême, qu'en sauvant généralement toutes les sectes où on le reçoit; sans remonter à la source d'où est dérivée cette eau salutaire, et d'où tous les hérétiques l'ont emportée.
Que si maintenant on veut savoir comment nos indifférents sont disposés envers l'Église romaine, qui seule se tient à la tige de son unité primitive, il ne faut qu'entendre Strimésius que nous avons tant cité, ou plutôt Jean Bergius , un de ses auteurs, qui parle ainsi : « Si les papistes ne voulaient point nous « obliger à leurs propres et particulières explications, « et qu'ils cessassent de nous juger sur cela, mais « qu'ils nous laissassent jouir des paroles et des ex- « plications de Jésus-Christ, tout irait bien ■ : » c'est-à-dire (\vCU les faudrait recevoir du moins à titre d'infirmes *, comme on fait les sociniens (car c'est de quoi il s'agissait ) , et les mettre par conséquent au rang des vTais chrétiens, qui pourraient se sauver dans leur religion. Ainsi l'Eglise romaine pourrait avoir part à cette commune confédération des chrétiens , que l'on propose aujourd'hui sous le nom de tolérance , si , sans obliger personne aux interprétations qu'elle a reçues de tout temps, elle voulait se contenter d'une souscription générale, aux termes de l'Écriture , qu'elle pourrait faire avec aussi peu de peine que les autres religions. Car encore qu'elle reconnaisse des traditions non écrites, tout le monde lui rend ce témoignage, qu'elle fait profession de ne rien admettre qui soit contraire à l'Écriture : son fondement étant oelui-ci , qu'il y a une parfaite uniformité dans tout ce qu'ont dit les apôtres, soit de vive voix, soit par écrit. Elle souscrit donc sans difficulté, avec tout le reste des chrétiens, à l'Écriture sainte, comme à un livre inspiré de Dieu et immédiatement dicté par le Saint- Esprit; et elle ne se trouve excluse de cette prétendue société , qu'à cause qu'elle est et sera toujours par sa propre constitution opposée à l'indifférence des religions, et en un mot, comme parle M. Jurieu, la plus intolérante de toutes les sectes chrétienne.'; ^.
De cette sorte on voit clairement que ce qui rend cette Église si odieuse aux protestants , c'est principalement, et plus que tous les autres dogmes, sa sainte et inflexible incompatibilité , si on peut parler de cette sorte; c'est qu'elle veut être seule, parce qu'elle se croit l'épouse, titre qui ne souffre point de partage; c'est qu'elle ne peut souffrir qu'on révoque en doute aucun de ses dogmes , parce qu'elle croit aux promesses et à l'assistance per» pétuelle du Saint-Esprit. Car c'est en effet ce qui la rend si sévère, si insociable, et ensuite si odieuse
' Strim. Themata. Theolog. % 2, p. 38. — » Ibld. 3^ — ^ Jur. Lelt. pusUrr.auxfld de Paris, etc.
SUR LES LETTRES DE M. iURIEU.
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à toutes l«s sectes séparées, qui la plupart au commencement ne demandaient autre chose sinon qu'elle voulût bien les tolérer, ou du moins ne les pas frapper desesanathèmes. Mais sa sainte sévérité et la sainte délicatesse de ses sentiments ne lui permettaient pas cette indulgence , ou plutôt cette mollesse; et son inflexibilité, qui la fait haïr par les sectes schismatiques , la rend chère et vénérable aux enfants de Dieu; puisque c'est parla qu'elle les affermit dans une foi qui ne change pas, et qu'elle leur donne l'assurance de dire en tout temps comme en td^ lieu : Je crois l'Église catholique : parole qui ne veut pas dire seulement , je crois qu'il y a une Église catholique et une société où tous les enfants de Dieu sont recueillis; mais encore et expressément , je crois qu'il y a une Église catholique et une société unique, universelle, indivisible, où la vérité de Jésus-Christ, qui est la vie et la nourriture des chrétiens , est toujours immuablement enseignée : ce qui emporte non-seulement, je crois qu'elle est , mais encore, je crois sa doctrine, sans laquelle elle ne serait pas, et perdrait le nom d'Église catholique. Et de même que Jésus-Christ disait hautement et sans craindre d'être repris : Qui devons me convaincra de péché'? ce qui était un des caractères de sa divinité; ainsi l'Église catholique, sa vraie et unique épouse, appuyée sur sa protection et sur sa promesse, dit hardiment à toutes les sectes qui ont rompu avec elle : Qui de vous me convaincra d'avoir innové? Et c'est là ce qui rend sensible que Dieu est en elle. Car comme ce qui vérifie cette parole du Sauveur, Qui de vous me convaina'a de péché! c'est qu'encore qu'on ait pu dire en général. Cet homme est un séducteur, et autres choses semblables; dans le fait particulier on n'a jamais pu ni le convaincre d'aucune erreur dans sa doctrine , ni marquer avec tant soit peu de vraisemblance aucune irrégularité dans sa vie. De même , si on ose en quelque façon lui comparer son Église, soutenue de son secours et éclairée de son esprit, on a bien pu en général lui reprocher des innovations; mais on n'a jamais pu ni on ne pourra jamais lui démontrer, par aucun fait positif, ni qu'elle ait changé aucun de ses dogmes, ni qu'elle fie soit jamais séparée du tronc où elle avait été insérée, ou de la pierre sur laquelle elle avait été bâtie. Au lieu donc qu'elle n'a jamais vu naître de secte à qui elle n'ait pu dire aussitôt , hardiment et sans qu'on le pût nier : Voilà votre auteur, voilà votre date, et vous n'étiez pas hier ; en sorte qu'elle leur montre à toutes sur le front le caractère ineffaçable de leur nouveauté : personne n'a jamais pu et par conséquent ne pourra jamais lui montrer la même chose par aucun fait positif. Car elle a fait en tout temps et fait encore une si haute profession de ne jamais rien changer dans sa doctrine, que pour peu qu'elle y eût changé, ou qu'elle y changeât, elle ne pourrait soutenir son caractère, et perdrait tous ses enfants. C'est donc là le fondement inébranlable et la pierre sur laquelle est appuyée la
» Joan. vni. M.
foi des humbles chrétiens; c'est que, par laconsti^ tution de l'Eglise où ils ont à vivre, la nouvc.iuté dans la doctrine leur y est toujours sensible; et, comme nous l'avons dit , toujours réduite à ce fait constant : on croyait hier ainsi; et on varie dans U foi , si aujourd'hui on ne croit de même. Sur ce fondement, il est clair que ne point vouloir varier et demeurer dans l'Église, c'est la même chose. C'est ce qui fait que l'Église ne varie jamais ; et la maxime contraire fait que les fausses Églises , et en particulier la réformée, est exposée à varier toujours: puisque, dès qu'elle a trouvé un seul moment où elle est forcée d'avouer qu'il fallait changer la foi de ceux par qui on avait été instruit , baptisé , communié, ordonné, c'est-à-dire, la foi d'hier; elle n'a plus de raison de ne pas changer celle qu'elle embrasse aujourd'hui.
Aussi , lorsqu'on lui objecte des variations , on peut voir ce qu'elle répond. « Quand tout ce que dit « M. de Meaux serait vrai , » quand il aurait bien prouvé les variations de nos Églises , « il n'aurait « gagné, dit M. Burnet ', que ce que nous lui accor- « dons, sans qu'il se donne la peine de le prouver; « c'est que nous ne sommes ni inspirés ni infailli- « blés : nous n'y aspirâmes jamais. » Sur ce fondement il conclut « que les réformés , après que leurs « Confessions de foi ont été formées , s'y sont peut- « être attachés avec trop de roideur, et qti'il sera « plus facile de montrer qu'ils devaient avoir varié, « que de prouver qu'ils l'ont fait, et qu'ils sont blâ- « mables en cela. » Voilà ce qu'a écrit M. Burnet; et cela qu'est-ce autre chose, à parler franchement, que d'avouer qu'on n'a rien de fixe; et que, loin de s'étonner d'avoir vacié, on s'étonne plutôt de n'avoir pas varié beaucoup davantage.' Mais de là où tombe-t-on , si ce n'est dans l'inconvénient marqué par saint Paul , ùq flotter comme des enfants et de tourner à tout vent de doctrine *f qui est la marque la plus sensible d'une âme égarée. Telle est pourtant la réponse, non-seulement de M. Burnet, ce grand historien de la réforme , mais encore celle de M. Jurieu^, qui en est le principal défenseur; et afin que rien n'y manque, c'est encore celle de M. Basnage ^ : c'est, en un mot, celle de tous les protestants que nous connaissons, qui, en effet, ne peuvent rien dire de plus spécieux selon leurs principes : Quelle merveille que nos Églises aient varié, puisque nous ne les reconnaissons pas pour infaillibles.' Comme s'ils disaient : Nous sommes une secte humaine, qui ne fonde sa stabilité sur aucune promesse de Dieu : quelle merveille que nous changions, et que nos propres Confessions de foi n'aient rien de fixe.' Mais la conséquence va bien loin. On voit l'état présent de la réforme , et la pente de ces Églises prétendues, qui ont pour fondement qu'il n'y a rien de vivant ni dépariant sur la terre, à quoi on doive s'assujettir en matière de religion. La socinianisme s'y déborde comme un torrent , soug le nom de tolérance ; les mystères s'en vont les nna
' Bum. Crit. des Far. p. 7 . 8. Ibid. — ' Eph. IT, î4. — * //€«. ^,6, 1 et 8 de IG89. — * Basn, Rép. aux Var. PriJ. etc.
EXTRAITS DES LETTRES DE M. lîURNET.
nprcs les autres; la foi s'éteint, la raison humaine en prend la place, et on y tombe à grands flots dans l'indifférejice des religions. Il n'y a qu'à écouter sur cela M. Jurieu, et le synode de Roterdam : on en a vu les actes et les témoignages : on en voudrait revenir à retenir les esprits par l'autorité , et on ne trouve que celle des princes qu'on puisse opposer à ce torrent ; ce qui n'est bon qu'à tenir peut-être les langues un peu plus captives, et à faire couver «ous la cendre un feu qui éclatera en son temps avec plus de force. Si ce parti d'indifférents prévaut parmi vous , et que ce torrent vous emporte, vous n'aurez qu'à nous dire encore : Quelle merveille, que l'on varie parmi nous '.nous n'étions pas infaillibles. Ceux-là même qui tâchent de vous redresser, varient d'une manière pitoyable. Dès que M. Jurieu entreprend de justifier les variations, et d'en montrer dans l'Église , le voilà visiblement emporte lui-même de l'esprit de variation et de vertige : l'immutabilité de Dieu , l'égalité des Personnes ne tient plus ; la foi de Nicée vacille , les fondements de la religion sont écroulés ; l'antiquité la plus pure ne les a pas connus : le ministre ne laisse rien en son entier, et tout fourmille d'erreurs dans ses écrits. Il trouve des exceptions à l'Évangile : la réforme n'a plus de ressource que dans l'autorité des princes ; et M. Jurieu veut la contraindre à les reconnaître pour chefs, également maîtres de la religion et de l'État. Malgré ces nouveautés et ces erreurs , tous les sj-nodes se taisent devant lui. Qui sait si ses sentiments ne prévaudront pas, ou si les tolérants, mal attaqués par un homme qui n'a ni principes ni suite dans ses discours, ne prendront pas le dessus? N'importe; et quoi qu'il en arrive , il n'y aura qu'à nous dire : Nous n'étions pas infaillibles. Mais cela même, c'est avouer en d'autres termes que si on ne connaît point d'Église infaillible, on est exposé à changer sans fin , sans pouvoir trouver d'autre repos que celui de l'indifférence des religions. C'est ce qu'on avait prévu qui arriverait à la réforme: cent preuves invincibles le démontraient; et nous avons maintenant pour nous la plus claire comme la plus forte de toutes les preuves, c'est-à-dire, l'expérience. Que si ces variations et cette légèreté vous paraissent la suite inévitable de la doctrine qui ne connaît point l'Église pour infaillible , et qu'il n'y ait point de milieu entre tourner à tout vent, et s'appuyer sur l'autorité des décisions ecclésiastiques, comme sur une pierre inébranlable, on voit où est le salut du christianisme. Je n'ai donc plus rien à dire. Que M. Jurieu réplique ou se taise, je garderai également le silence. A ssez de gens le réfuteront dans son parti, si on y laisse la liberté de le faire; et il ne sera pas longtemps sans se réfuter lui-même. Que dirais-je donc à un homme à qui la faiblesse de sa cause, autant que son ardente imagination , ne fournit que des idées qui s'effacent les unes les autres? Qu'il dogmatise donc , à la bonne heure , et qu'il prophétise tant qu'il lui plaira; je laisserai réfuter ses prophéties au temps, et sa doctrine à lui-même, et il ne me restera qu'à prier Dieu qu'il ouvre les yeux aux
protestants , pour voir ce signe d'erreur qu'il élève au milieu d'eux, dans l'instabilité de leur doctrine.