‹ ŒuvresChapitre 66 sur 148 · CLAUDE · texte numérisé non relu

CLAUDE

difficulté que vous avez a résoudre, aussi bien que moi : ou quittons-la tous deux, ou la résolvons ions deux ensemble. Je vous déclare , pour moi, que je répondrai pour l'Écriture ce que vous me répondrez pour l'Église.

Je vous entends , répondis-je : mais avant que je vous explique comment le chrétien croit à l'Église , il faut bien établir le fait dont il s'agit. N'est-il pas constant, monsieur, parmi Vous, aussi bien que parmi nous, que lorsqu'on montre l'Écriture sainte aux enfants qu'on élève dans l'Église, on la leur montre comme un livre inspiré de Dieu? et je demande s'ils ne peuvent pas, quand on leur en fait lire quelque chose, avant que de commencer, faire cet acte de foi : Je crois certainement que ce que je m'en ikiîs lire est la parole de Dieu. M. Claude répondit ici, que ceux dont je lui parlais n'avaient point encore de foi divine sur l'autorité de l'Écriture ; mais une simple persuasion hu maille, fondée sur la déférence qu'ils avaient pour leurs parents , et qu'ils n'étaient que catéchumènes. Catéchumènes, monsieur ? il ne faut pas, s'il vous plaît , parler ainsi. Il sont chrétiens, ils sont baptisés; et ils ont en eux le Saint-Esprit et la foi infuse; ils sont dans l'alliance, selon vous; ils ont reçu le baptême, comme un sceau de l'alliance à laquelle ils sont admis ; et comme l'alliance est scellée en eux par ce sceau extérieur du baptême, le Saint-Esprit la scelle intérieurement dans leurs cœurs. Reconnaissez votre doctrine. Sur cela , dit M. Claude , vous savez qu'on pourrait'contester; mais j'avoue ce que vous dites. Hé bien! donc, s'il est ainsi, repartis-je, ils sont, par la grâce du Saint-Esprit et la foi infuse, en état de faire un acte de foi , quand la foi leur sera prêchée ; et je demande si quand on leur montre l'Ecriture, reconnue par toute l'Église pour la parole inspirée de Dieu, ils ne sont pas en état de faire , avec toute l'Église , cet acte de foi : Je crois que cette Écriture est la parole de Dieu, comme je crois que Dieu est. M. Claude ne voulut jamais avouer cela , et il répondit toujours qu'ils n'avaient encore , sur l'Écriture, qu'une persuasion humaine , et que la foi divine ne leur en viendrait que lorsqu'ils l'auraient lue. S'ils n'ont , dis-je , qu'une persuasion humaine , ils n'ont qu'une persuasion douteuse; et par conséquent ils doutjent de ce qui est , selon vous , tout le fondement de la foi : en un mot, ils sont infidèles. Non, ditil , ils sont simplement ignorants ; et il faut bien que vous en disiez autant de la foi qu'on a en l'Église : car ce n'est pas une affaire de petite discussion, de discerner quelle est la vraie Église ; et avant qu'on soit en état de le savoir par soi-même, on l'ignore, ou l'on n'en a tout au plus qu'une simple persuasion humaine, sur la foi de ses parents. Ainsi, encore une fois, ce que vous direz sur l'Église, je vousle dirai sur l'Écriture. Voyons, monsieur, repris-je, si vous le direz, ou si vous aurez raison de le dire. Vous m'avouez donc qu'un chrétien baptisé, qui n'a pas lu ni entendu lire l'Écriture sainte , n'est pas en état de faire cet acte de foi : Je crois que cette Ecriture est la parole de Dieu, comme je crois que Dieu est. Voilà un terrible inconvénient, qu'un fidèle ne

SUR LA MATIÈRE DK LÉGLISE.

ptiissepns fairo un acte de foi si essentiel. Cela n'est point parmi nous : car le fidèle qui reçoit l'Écriture saintedes mains de l'Église, fait avec toute l'Église cet acte de foi : Je crois, comme Je crois que Dieu est, que cette i:: cri titre est la parole de celui en qui je crois. Et je dis qu'il ne peut faire cet acte de foi , que par la foi qu'il a déjà à l'autorité de l'Église qui lui présente l'Ecriture. Il faut ici, poursuivis-je , expliquer à fond, mais simplement toutefois, dans quel ordre sont instruits les chrétiens de la vérité de rEcriture. Je ne parle pas des infldèles , je parle des chrétiens baptisés ; et je vous prie qu'on remarque bien cette distinction. Il y a deux choses ici à considérer. L'une est : qui nous inspire l'acte de foi par lequel nous croyons l'Ecriture sainte comme parole de Dieu ; et nous convenons que c'est le Saint- Esprit : sur cela nous sommes d'accord. L'autre tîhose à considérer, c'est de quel moyen extérieur le Saint Esprit se sert pour nous faire croire l'Écriture sainte: etjedisque c'est l'Église. Qu'ainsi ne soit, il n'y a qu'à voir le Symbole des apôtres , c'està-dire la première instruction que le Gdèle reçoit : îl n'a pas lu l'Écriture sainte, et déjà il croit en Dieu, et en Jésus-Christ, et au Saint-Esprit, et l'Église tmiverselle. On ne lui parle point de l'Écriture; mais on lui propose de croire l'Église universelle, aussitôt qu'on lui propose de croire au Saint-Esprit. Ces deux articles entrent ensemble dans son cœur, le Saint-Esprit et l'Église; parce que qui croit au Saint-Esprit croit aussi nécessairement l'Église universelle, que le Saint-Esprit dirige. Je dis donc que le premier acte de foi que le Saint-Esprit met dans le cœur des chrétiens baptisés , c'est de croire avec le Père, le Fils, et le Saint-Esprit, l'Église universelle; et que c'est là le moyen extérieur par lequel le Saint-Esprit insinue dans les cœurs la foi de l'Écriture sainte. Si ce moyen n'est pas certain , la foi en l'Écriture sera par conséquent douteuse. Mais comme le catholique a toujours trouvé ce Tiioyen certain , il n'y a aucun moment où il n'ait pu dire : Je crois , comme je crois que Dieu est, que Dieu a parlé aux hommes, et que cette Écriture est sa parole. YX la raison pour laquelle il peut faire d'abord cet acte de foi , c'est qu'il n'a jamais douté de l'autorité de l'Église, et que c'est la première chose que le Saint-Esprit lui a mise dans le cœur, avec la foi en Dieu et en Jésus-Christ.

Quant à ce que vous me demandez comment il croit à l'Église, ce n'est pas là précisément notre question : il suffit que nous voyions qu'il y croit toujours; puisque c'est la première chose que le Saint-Esprit lui met dans le cœur, et que c'est le moyen extérieur pa'r lequel il lui fait croire l'Écriture sainte , Écriture dont il n'a garde de douter jamais , puisqu'il n'a jamais douté de l'Église qui la lui présente. Voilà, monsieur, notre doctrine; et parce que cette doctrine n'est pas la vôtre, vous tombez nécessairement dans l'inconvénient que j'ai marq::é : parce que vous ne croyez pas l'autorité de rE:!: : nmine une chose qui ne peut manquer, on voLi- , -ue un point où vous ne pouvez faire un

acte de foi sur l'Écriture, et où , par conséquent, vous cessez d'être fidèle.

M. Claude me dit ici que l'enfant qui récitait le Symbole parlait comme un perroquet, sans entendre ce qu'il.disait ; et qu'ainsi il ne fallait pas insister beaucoup sur cela : et qu'au reste, j'avançais gratuitement que croire l'Église universelle fdt le premier acte de foi que le Saint-Esprit mettait dans le cœur duchrétien baptisé, pour lui insinuer parce moyen la foi en l'Écriture sainte: enfin,queje ne répondais pas à ce qu'il me demandait sur l'Église, ni comment nous commencions à y croire; car, dit-il, le Saint- Esprit est le principe de croire , et non le motif decroire : qu'il fallait donc que j'expliquasse comment nous croyions à l'Église, et par quel motif; et que de la manière dont j'en parlais, il semblait qu'on y crût par enthousiasme , et sans aucune raison qui nous induisît à le faire.

Je répondis sur cela que je ne prétendais pas qu'on crût à l'Église par enthousiasme; qu'il y avait pour la reconnaître divers motifs de crédibilité que le Saint-Esprit suggérait à ses fidèles comme il lui plaisait ; qu'il ne les ignorait pas ; mais qu'il n'était pas question d'en parler ici . Il s'agit de savoir, disaisje, si le moyen extérieur, dont le Saint-Esprit se sert pour nous faire croire l'Écriture sainte, n'est pas l'autorité de l'Église. Je ne parle pas gratuitement , quand je dis que c'est la première chose que le Saint-Esprit met dans le cœur des chrétiens baptisés ; car , dès le Symbole , on leur parle de l'Eglise universelle , et on la leur propose à croire , sans leur parler de l'Ecriture. Il ne sert de rien de dire que les enfants répètent d'abord comme des perroquets, et le Symbole, et le nom de l'Église universelle. Laissons, disais-je, le perroquet, qui ne parle que par mémoire : venons au point où le chrétien a l'usage de la raison , et où il peut faire un acte de foi. Par où comraencera-t-il, si ce n'est par où on a commencé de l'instruire? Ilcroit donc l'Église universelle, avant que de croire l'Écriture. En effet, faites lire, je ne dis pas à un enfant , mais à quelque homme que ce soit, le Cantique des cantiques, où il n'est parlé de Dieu ni en bien ni en mal : de bonne foi , il ne croit ce livre inspiré de Dieu qu'à cause de la tradition, premièrement de la Synagogue , et secondement de l'Eglise chrétienne, c'est-à-dire, en un mot, par l'autorité de l'Église universelle. Mais tenons-nous à notre point. Regardons le chrétien au moment qu'on lui propose l'Écriture sainte comme parole de Dieu. C'est le Saint-Esprit qui le lui fait croire; nous sommes d'accord de ce point : mais nous disputons du moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert. Je dis que c'est l'Église, puisque c'est elle, en effet, qui lui propose l'Écriture sainte; puisqu'il a cru l'Église devant que d'ouïr l'Écriture; puisqu'en ouvrant l'Écriture, il est en état dédire : Je crois cette Ecriture, comme je crois que Dieu est. Vous dites qu'il ne peut pas faire cet acte de foi : il n'est donc pas fidèle, et son baptême ne lui sert de rien. II faut l'instruire comme un infidèle, en lui disant : « Voilà l'Écriture que je crois inspirée de Dieuj

CONFÉRE.NCE AVEC M. CLATIDE,

« lis, mon enfant, e.vaminc, vois si c'est la vé- « rite même, ou une fable. L'Egiise la croit inspi- « rée de Dieu; mai» l'Église se peut tromper, et tu « n'es pas en état de faire avec elle cet acte de foi : « Je crois, comme je crois que Dieu est, que c'est « lui-même qui a inspiré cette Écriture. » Si cette manière d'instruire fait horreur aux chrétiens, et mène manifestement à l'impiété , il faut que le chrétien puisse faire d'abord un acte de foi sur l'Écriture que l'Église lui propose ; il faut par conséquent qu'il croie que l'Église ne se trompe pas en lui donnant cette Écriture. Comme il reçoit d'elle l' Écriture, i i en reçoit d'elle-même l'interprétation: et elle ne domine non plus sur les consciences , en obligeant ses enfants à croire ses interprétations sans examiner, qu'elle y domine en les obligeant à croire sans examiner l'Écriture même.

Par cet argument, monsieur, reprit M. Claude, vous feriez conclure chacun en faveur deson Église. Les Grecs, les Arméniens, les Éthiopiens, nousmêmes , que vous croyez dans l'erreur, nous sommes néanmoins baptisés; nous avons par le baptême, et le Saint-PLsprit, et cette foi infuse dont vous venez de parler. Chacun de nous a reçu l'Écriture sainte de l'Église où il a été baptisé : chacun la croit la vraie Église énoncée dans le Symbole ; et dans les commencements on n'en connaît pas même d'autre. Que si , comme nous avons reçu sans examiner l'Écriture sainte de la main de cette Église où nous sommes, il nous en faut aussi, comme vous dites , recevoir à l'aveugle toutes les interprétations : c'est un argument pour conclure que chacun doit demeurer comme il est , et que toute religion est bonne.

C'était en vérité ce qui se pouvait objecter de plus fort; et quoique la solution de ce doute me parût claire, j'étais en peine comment je pourrais la rendre claire à ceux qui m'écoutaient. .Te ne parlais qu'en tremblant, voyant qu'il s'agissait du salut d'une âme; et je priais Dieu , qui me faisait voir si clairement la vérité , qu'il me donnât des paroles pour la mettre dans son jour : car j'avais affaire à un homme qui écoutait patiemment, qui parlait avec netteté et avec force , et qui enfin poussait les difficultés aux dernières précisions.

Je lui dis que , premièrement , il fallait distinguer leur cause d'avec celle des Grecs, des Arméniens, et des autres qu'il avait nommés , qui errent à la vérité en ce qu'ils prennent une fausse Église pour la vraie Église; mais qui croient du moins comme indubitable qu'il faut croire à la vraie Église, quelle qu'elle soit, et qu'elle ne trompe jamais ses enfants. Vous êtes, lui disais-je, bien plus à l'écart; car je vous puis reprocher, non-seulement que , comme les Grecs et les Éthiopiens , vous prenez une fausse Eglise pour la vraie; mais , ce qui est incontestable , et ce que vous nous avouez , que vous ne voulez pas même qu'on en croie la vraie. Après cette distinction, qui m'a semblé nécessaire, venons à votre difficulté. Distinguons dans la créance dos Grecs , et des autres fausses Églises , ce qu'il y

a de vrai , ce qu'elles ont de commun avec la vraie Kglise universelle , en un mot , ce qui vient de Dieu d'avec ce qui vient de la prévention humaine. Dieu met, par son Saint-Esprit, dans le cœur de ceux qui sont baptisés dans ces Églises , qu'il y a un Dieu , et un Jésus-Christ, et un Saint-Esprit. Jusques ici l'erreur n'y est pas; tout cela est de Dieu . n'est-il pas vrai ? Il en convint. Ils croient qu'il j a aussi une Église universelle : n'ont-ils pas raison en cela , et n'est-ce pas une vérité révélée de Dieu qu'il y en a une en effet? J'attendis l'aveu ; et après qu'il eut été donné, j'ajoutai que les Grecs et les Ethiopiens étaient disposés à croire , sans examiner, tout ce que la vraie Éghse leur proposait. C'est ce que vous n'approuvez pas, monsieur : en cela vous vous éloignez de tous les autres chrétiens , qui croient unanimement qu'il y a une vraie Église qui ne trompe jamais ses enfants. Moi , qui crois cela avec eux, je compte cette créance parmi les choses qui viennent de Dieu : mais voici où conmiencent les préventions humaines. C'est que ce baptisé, séduit par ses parents et par ses pasteurs , croit que l'Éghse où il est , est la véritable ; et il attribue en particulier à cette fausse Église tout ce que Dieu lui fait croire en général de la vraie. Ce n'est pas le Saint- Esprit qui lui met cela dans le cœur : n'est-il pas vrai? Il est vrai , sans doute. En cet endroit il commence à croire mal. Ici donc commence l'erreur; ici la foi divine , infuse par le baptême, commeLce à périr. Heureux ceux en qui les préjugés humains sont joints à la vraie créance que le Saint-Esprit met dans le cœur! ils sont exempts d'une grande tentation, et de la peine terrible qu'il y a à distinguer ce qui est de Dieu dans la foi de leur Église , d'avec ce qui est des hommes. Mais quelque peine qu'aientleshommesà distinguer ces choses , Dieu les connaît et les distingue ; et il y aura une éternelle différence entre ce que son Saint-Esprit met dans le cœur des baptisés , quand il les dispose intérieurement à croire la vraie Église , et ce que les préventions humaines y ont ajouté en attachant leur esprit à une fausse Église. Comment ces baptisés pourront démêler ces choses dans la suite , et par quels moyens ils peuvent sortir de la prévention qui leur a fait confondre l'idée de la fausse Église où ils sont , avec la foi de la vraie Éghse que le Saint- Esprit leur a mise dans le cœur avec le Symbole ; ce n'est pas de quoi il s'agit ; et il suffit que nous ayons vu dans tous les baptisés une créance de l'Église qui leur vient de Dieu , distinguée de la pensée qui leur vient des hommes. Cela étant, je soutiens qu'à cette créance de l'Église , que le Saint-Esprit nous met dans le cœur avec le Symbole , est attachée une ferme foi ; qu'il faut croire cette Eglise aussi certainement que le Saint-Esprit, à qui le Symbole même la joint immédiatement; et que c'est à cause de cette foi à l'Église que le fidèle ne doute jamais de l'Écriture.

Je m'arrêtai un moment pour demander si on m'entendait. M. Claude répondit qu'il m'entendait parfaitement. Et si cela est, lui dis-je, vous de ve*

SUR LA MATIERE DE L'EGLISE

voir rinoonvônient où vous jette votre créance, et vous (levez voir aussi que je n'y suis pas dans la mienne. Vous dites que non-seuleniént il ne faut pas croire la fausse Église, mais qu'il ne faut pas même croire I» vraie, sans examiner ce qu'elle dit; et vous parlez en cela contre tout le reste des chrétiens. Mademoiselle de Duras interrompit en ce lieu : Voilà, dit-elle, à quoi il faudrait répondre par oui et par non. .Te le dis en effet , reprit M. Claude , et je n'ai point hésité à le dire d'abord. Tant mieux , ropartis-jc : on va bientôt voir qui a raison de nous deux ; et en l'état de clarté où les choses ont été mises , par nos discours réciproques , le faible paraîtra bientôt de part ou d'autre. Dès que vous posez pour certain que l'Église, même la vraie , nous peut tromper, le fidèle ne peut pas croire, sur la seule foi de l'Église, que l'Écriture est la parole de Dieu. Il le peut croire d'une foi humaine, reprit M. Claude, mais non pas d'une foi divine. Or, la foi humaine, repris-je, est toujours fautive et douteuse : il doute donc si cette Écriture est inspirée de Dieu ou non. M. Claude me pria ici de me souvenir de ce qu'il m'avait déjà dit, qu'il n'était pas dans le doute, mais dans rignoranee. Comme un homme, dit-il, qui ne se connaît pas en diamants, qu'on lui demande, en lui en montrant quelqu'un , sil croit ce diamant bon ou mauvais; il n'en sait rien, et ce qu'il a n'est pas un doute, mais une ignorance. De même, quand un maître enseigne quelque opinion de philosophie , le disciple, qui ne sait pas encore ce qu'il veut dire, n'a pas de doute formel; il est dans une simple ignorance. Ainsi en est-il de ceux à qui on donne la première fois l'Écriture sainte. Et moi, dis-je, je soutiens qu'il doute, et que celui qui ne se connaît pas en diamants doute si celui qu'on lui présente est bon ou mauvais, et que le disciple doute, avec raison, de tout ce que lui dit son maître de philosophie, jusqu'à ce qu'il y voie clair, parce qu'il ne croit pas son maître infaillible; et que , par la même raison, celui qui ne croit pas l'Église infaillible doute de la vérité de la parole de Dieu qu'elle lui propose. Cela s'appelle ignorance, et non pas doute, disait toujours jM. Claude; et moi je fis cet argument : Douter, c'est ne savoir pas si une chose est ou non : le chrétien dont nous parlons ne sait si l'Écriture est véritable ou non, il en doute donc. Dites-moi , qu'est-ce que douter.

Ht si ce n'est ne savoir pas si une chose est ou non ?

Im: A cela nulle réponse , sinon que ce chrétien ne doutait en aucune sorte de l'Ecriture, mais qu'il l'ignorait seulement. Mais, disais-je, il n'est pas comme un infidèle , qui n'en a peut-être jamais ouï parler. Il sait que l'Évangile de saint Matthieu et les Épîtresde saint Paul sont lues dans l'Église comme parole de Dieu , et que tous les fidèles n'en doutent pas. Peut-il croire avec eux, aussi certainement qu'il croit que Dieu est, que cette parole est inspirée de Dieu? Vous avez dit qu'il ne peut pas faire cet acte de foi : qui ne peut faire un acte de foi , sur un article qu'on lui propose, fait du moins, pour ainsi parler, un acte de doute. M. Claude répon-

dait toujours' qu'il était dans une pur«^ ignorance. Eh bien! laissons là les mots : il n'en doute pas, si vous voulez: mais il ne sait si cette Écriture est une vérité ou une fable; il ne sait si l'Évangile est une histoire inspirée de Dieu , ou un conte inventé par les hommes. Il ne peut donc pas, sur ce point, faire un acte de foi divine, ni dire : Je crois, comme Dieu est , que l' Évangile est de Dieu vn^me. N'avouez-vous pas qu'il ne peut faire cet acte , et qu'il n'a autre chose qu'une foi humaine? Il avoua encore franchement qu'il n'y connaissait autre chose. Hé bien ! monsieur, c'est assez. Enfin donc il y a un point où tout chrétien baptisé ne sait pas si l'Évangile n'est pas une fable : on lui donne cela à examiner : voilà où il en faut venir quand on donne à examiner après l'Église. On peut discourir sans fin : nous avons tout dit de part et d'autre , et on ne ferait plus que recommencer. C'est à chacun à examiner en sa conscience comment il peut soutenir qu'un chrétien baptisé doive avoir été un moment sans savoir si l'Evangile est une vérité ou une fable, et qu'il faille, entre les autres questions qu'on peut faire dans la vie, lui donner encore celle-là à examiner. Il me parut , à la contenance de mademoiselle de Duras, qu'elle m'avait entendu : j'attendis pourtant un peu ; et M. Claude se leva.

Mademoiselle de Duras se leva avec nous, et nous dit en s'approchant : Mais je voudrais bien , avant qu'on se retirât, qu'on dît quelque chose sur la séparation. La chose est faite, lui repartis-je. Du moment qu'il est certain qu'on ne peut examiner après l'Église sans tomber dans un orgueil insupportable, et sans douter de l'Évangile, il n'y a plus rien à dire. Chacun n'a plus qu'à considérer s'il veut qu'on doute un seul moment de l'Évangile, et encore s'il se sent capable de mieux entendre l'Écriture que tous les synodes du monde, et que tout le reste de l'Église universelle. Mais , puisque mademoiselle souhaite quelque particulier éclaircissement sur la séparation , je vous prie, dis-je à M. Claude, donnez-moi encore un moment. Je vous vais proposer des faits essentiels , dont il faudra, si je ne me trompe, que vous conveniez bientôt. Je vous demande, monsieur, si les ariens se sont séparés de l'Église , et si leur secte, quand elle parut , n'était pas nouvelle? Ils ne se sont pas , dit-il , séparés de l'Église ; ils l'ont corrompue. Il se mit à représenter, avec beaucoup d'exaiïération , comme ils avaient entraîné toute l'Église. Cela n'est pas ainsi, monsieur : vous savez que saint Athanase , saint Basile, saint Grégoire de Nazianze , tant d'autres saints évêques, tenaient pour la vérité, et qu'un grand peuple les suivait. Vous savez que tout l'Occident, et Rome même, malgré la chute de Libérius, était orthodoxe. Mais laissons tout cela, lui dis-je : en quelque nombre qu'ils se soient séparés, il y avait une Église devant eux, avec qui ils ont rompu , et contre qui ils ont fait une autre Église. Non, dit-il, ils l'ont corrompue.Hé! monsieur, quelle difficulté est-ce là ? Tous les hérétiques ne se sont jamais séparés qu'en corrompant

quelques-uns des enfants de l'Eglise, et se séparant avec eux de l'Églisf» où ils avaient tous été baptisés. Mais enfin, dites-moi , monsieur, la secte des ariens, et cette Église qu'on nomme arienne, n'était-elle pas nouvelle ? Si vous voulez dire , monsieur, me repartit-il , qu'Arius ait parlé le premier contre la divinité du Fils de Dieu, il n'est pas vrai. Origène devant lui, et Justin, martyr, avaient dit la même chose. Ah! monsieur, qu'un martyr ait nié la divinité du Fils de Dieu, je n'en croirai jamais rien. Pour Origène, vous savez qu'on l'a allégué pour et contre; c'est un auteur ambigu et suspect. INlais , monsieur, laissons les faits incertains ; tâchons de trouver un fait dont vous et moi convenions. Cette secte, qui, après la condamnation prononcée contre Arius, se joignit à ce prêtre excommunié, et forma une Église contre l'Église, n'était-elle pas nouvelle? Il fallut bien l'avouer. Pour lui prouver sa nouveauté, fallait-il remonter jusqu'aux apôtres, et ne pouvait-on pas lui dire : « Église séparée de cette autre Église où Arius est « né, et où il a reçu le baptême, vous n'étiez pas « liier ni avant-hier?» Oui, dit M. Claude. N'en peut-on pas dire autant de l'Église macédonienne, qui niait la divinité du Saint-Esprit; des nestoriens, qui séparaient la personne de Jésus-Christ; des eutychiens, qui confondaient ses deux naturas; et des pélngiens, qui niaient le péché originel et la grâce de Jésus-Christ? Ne pouvait-on pas leur dire, sans remonter aux apôtres : « Quand vous êtes ve- « nus au monde, vous avez trouvé l'Église baptisant «les petits enfants en rémission des péchés, et <- demandant la conversion des pécheurs et des in- « lidèles ? » Donc ce qu'ont combattu tous ces hérétiques, et tous les autres que vous et nous connaissons, était cru, non-seulement du temps des apôtres, mais hier et avant-hier, et dans les temps où les hérésiarques sont venus; et ils trouvaient l'Église dans cette créance. Mais, répondit IM. Claude, il y a deux manières d'établir l'erreur; l'une découverte, et l'autre cachée et insensible. Arrêtons là, monsieur, lui dis-je : nous devons proposer des faits constants dont les deux partis conviennent; je ne conviens point de cette manière insensible d'établir l'erreur. Hé! dit-il, la prière des saints et le purgatoire, voulez-vous dire, monsieur, que vous les trouverez du temps des apôtres? Non, monsieur, repris-je : je ne veux rien dire là-dessus, car vous n'en conviendriez pas; et je veux dire des choses dont vous conveniez. Usezen de même avec moi. Celui qui tirera plus d'avantage solide des faits avoués par son adversaire aura un grand argument que la vérité est pour lui : car le propre delà vérité est de se soutenir partout , et de condamner l'erreur par les faits mêmes que l'erreur avoue. Et puisque vous me parlez de la prière des saints : vous êtes de bonne foi; n'est-il pas vrai que M. Daillé nous accorde treize cents ans d'antiuuité? Treize cents ans, monsieur, répondit-il , ce n'est jkis tous les temps de l'Église. J'en conviens, lui dis-je; mais enfin, l'adversaire me donne déjà treize cents ans; il me donne saint

CONFÉRENCE AVEC M. CLAUDE

Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Am broise, saint Jérôme, saint Chrysostôme, saint Augustin. Tout cela, dit M. Claude, des hommes. Des hommes tant qu'il vous plaira : mais enfin nous avons treize cents ans , de l'aveu de notre adversaire, pour la prière des saints et pour l'honneur des reliques; car ces deux choses ont été jointes ensemble, selon M. Daillé, vous le savez. Et pour la prière des morts, combien nous a donné M. Blondel? 11 est vrai, dit I\I. Claude, (jue c'est la plus ancienne erreur de l'Église. Quatorze cents ans d'antiquité, monsieur, c'est, lui dis-je, ce que nous accorde M. Blondel. Je ne dis pas ceci pour faire préjuger la vérité de notre doctrine ; ce n'est pas de quoi il s'agit : mais je le dis pour montrer que nous ne sommes pas sans défense sur ces exemples d'erreurs insensiblement répandues, puisque déjà nous avons, de votre consentement, treize et quatorze cents ans. Venons donc à des faits constants dont je puisse convenir. Car pour vous, vous convenez que les ariens, les nestoriens, les pélagiens, et en un mot tous les hérétiques, se sont établis comme j'ai dit. Ils n'ont point trouvé d'Église à laquelle ils se soient unis. Ils en ont érigé une autre, qui s'est séparée de toutes les autres Églises qui étaient alors. Cela est certain : n'est-il pas constant? J'attendis. M. Claude ne contredit pas; je ne crus pas le devoir presser davantage sur une chose constante et déjà avouée. Maintenant, lui dis-je, comment se sont établies les Églises orthodoxes? Quand les particuliers et les peuples, par exemple les Indiens, se sont convertis, n'ont-ils pas trouvé une Église déjà établie, à laquelle ils se sont unis? II l'avoua. En arez-vous trouvé une dans toute la terre à laquelle vous vous soyez unis? Est-ce l'Église grecque, ou arménienne, ou éthiopique, que vous avez embrassée en quittant l'Église romaine? Ne peut-on pas vous marquer la date précise de vos i'LgIises, et dire à toute cette Eglise, à toute cette société extérieure dans laquelle vous êtes ministre, fous n'étiez pas hier? Mais , dit ici M. Claude , n'étionsnous pas de cette Église? Nous n'en sommes pas sortis, on nous a chassés. Ou nous a excommuniés dans le concile de Trente. Ainsi nous sommes sortis : mais nous avons emporté l'Église avec nous. Quel discours, ^nonsieur, lui dis-je! Si on ne vous en eût pas chassés, y fussiez- vous demeurés? A quoi sert donc ce commandement tant répété parmi vous : Sortez de Babylo)ie , mon peuple? De bonne foi, dites-moi, fussiez-vous demeurés dans l'Église, si elle ne vous eût pas chassés? Non monsieur, assurément, dit IM. Claude. Que sert donc, repris-je, de dire ici qu'on vous a chassés? C'est, dit-il, que c'est un fait véritable. Hé bien, monsieur, poursuivis-je, il est véritable : cela vous est commun ( ne vous fâcliez pas du mot que je vais dire), cela, dis-je, vous est commun avec tous les hérétiques. L'Église, où ils avaient reçu le baptême, les a chassés, les a excommuniés. Ils eussent peut-être bien voulu y demeurer pour corrompre et pour séduire ; mais

SUR LA MATIERE DE L'ÉGLISE

rl^.glise les a retranchés. Et quant à ce que vous dites, que vous étiez dans celte Église qui vous a (•liasses, et que vous avez emporté l'Eglise avec vous, (|uel hérétique n'en peut pas dire autant? Ce n'est pas des païens que les anciens hérétiques ont composé leur Église; c'est des chrétiens nourris dans l'Église. Aussi n'avez-vous pas formé la vôtre en amassant des mahométans; j'en conviens: mais en cela vous ne sortez pas des exemples des anciens hérétiques : et ils ont tous pu dire, aussi bien que \ous, qu'ils ont été condamnés par leurs parties. ( ;ar on ne les a pas fait asseoir au nombre des juges, quand on a condamné leur nouveauté. Mais, monsieur, reprit M. Claude, nous ne convenons pas de cette nouveauté. Ce qui est dans l'Écriture n'est pas nouveau. Patience, monsieur, je vous prie, lui répondis-je : aucun des anciens hérétiques n'est convenu de la nouveauté de sa doctrine ; ils ont tous allégué pour eux l'Écriture sainte : mais il y avait une nouveauté qu'ils ne pouvaient contester; c'est que le corps de leur Église n'était pas hier, et vous en êtes demeuré d'accord. Hé bien! dit enfin M. Claude, si les ariens , si les nestoriens, si les pélagiens avaient eu raison dans le fond, ils n'eussent point eu tort dans la procédure. Tort ou non, lui dis-je, monsieur, c'est le fond de la question : mais toujours demeure-t-il pour constant que vous avez le même procédé qu'eux, la même conduite, les mêmes défenses; en ui^niot, qu'en formant votre Église vous avez fait comme ont fait tous les hérétiques , et que nous faisons ce qu'ont fait tous les orthodoxes. Chacun peut juger en sa conscience à qui il aime mieux ressembler, et je n'ai plus rien à dire.

M. Claude ne se tut pas en cette occasion, et il nie dit que cet argument était excellent en faveur des Juifs et des païens, et qu'ils pouvaient soutenir leur cause par la raison dont je me servais. Voyons, lui dis-je, monsieur, et souvenez-vous que vous nous promettez le même arguwent. Le même, reprit-il, sans doute. Les Juifs et les païens ont reproché aux chrétiens leur nouveauté; vous le savez : les écrits de Celse en font foi , et tant d'autres. J'en conviens, lui dis-je; mais est-ce là tout? Et il était vrai, poursuivit-il, que le christianisme était nouveau, aie regarder dans l'état immédiatement précédent. Quoi! lui dis-je, quand Ïésus-Christ commença sa prédication, on lui pouvait dire, comme je vous dis, que, dans l'Église où il était né , on ne parlait pas hier de lui ni de sa venue ? Et qu'était-ce donc que saint Jean- Baptiste , et Anne la prophétesse, et Siméon , et les mages, et les pontifes consultés par Hérode, lorsqu'ils répondirent que le lieu de sa naissance était Bethléem ? Fallait-il remonter jusqu'à Abraham pour prouver l'antiquité des promesses.^ Y a-t-il eu un seul moment oii le Christ n'ait pas été attendu dans l'Église oîi il est né; si bien attendu que les Juifs l'attendent encore.' Il est bien vrai, monsieur, qu'il fallait voir arriver une fois cette nouveauté, et ce changement du Christ attendu au [Christ venu. Mais Jésus-Christ pour cela n'est pas

BOSSLEX. — TOME IV.

nouveau. Il était hier, il est aujourd'hui, et sera aux siècles des siècles '. Il est vrai, repartit M, Claude; mais la Synagogue ne convenait pas que ce Jésus fût le Christ. Mais, repris-jc, la Synagogue n'a point condamné saint Jean-Baptiste; mais la Synagogue a ouï, sans rien dire, et les mages, et Siméon, et Anne. Jésus-Christ a recueilli dans la Synagogue, vraie Église alors, les enfants de Dieu qu'elle contenait. La Synagogue a la On l'a condamné. Mais Jésus-Christ avait déjà fondé son Église. Il lui donne sa dernière forme aussitôt après sa mort, et le nouveau peuple a suivi l'ancien sans interruption : voilà des vérités incontestables. Et pour ce qui est du paganisme, il est \Tai que les païens ont reproché aux chrétiens leur nouveauté. Mais qu'ont répondu les chrétiens? N'ont-ils pas fait voir clairement que les Juifs avaient toujours cru le même Dieu que les chrétiens adoraient, et attendu le même Christ? que les Juifs croyaient tout cela hier, et avant-hier, et toujours , sans interruption? Mais, monsieur, encore une fois, dit M. Claude, les Gentils ne convenaient pas de tout cela. Quoi! repris-je, y avait-il parmi eux quelqu'un assez déraisonnable pour dire qu'il n'y eut jamais eu de Juifs, ou que ce peuple n'eût pas attendu un Christ, et n'eut pas adoré un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre? Ne faisait-on pas voir aux païens le commencement manifeste de leurs opinions, et la date, je ne dis pas des auteurs de leurs sentiments, mais de leurs dieux mêmes; et cela, par leurs propres histoires, par leurs propres auteurs, par leur propre chronologie? Croyez- vous qu'un païen eût pu faire avouer à un chrétien que la religion d'un chrétien était nouvelle , et qu'il n'y avait jamais eu de société qui eût eu la même créance que les chrétiens avaient alors; comme je vous fais avouer que tous les hérétiques , que vous et moi reconnaissons pour tels, sont venus de cette sorte, et que vous avez fait comme eux? Voilà, monsieur, comme vous prouvez que les Juifs et les païens pouvaient soutenir leur cause par le même argument dont je me sers : personne ne le pourra jamais, et personne ne pourra jamais nier lofait constant que j'avance, qui est que nous faisons comme tous les orthodoxes ; et vous , comme tous les hérétiques.

Là finit la conversation. Elle avait duré cinq heures , avec une grande attention de toute l'assemblée. 1 On s'était écouté l'un l'autre paisiblement : on pari lait de part et d'autre assez serré ; et à la réserve du i commencement, où M. Claude ttendait un peu son I discours, dans tout le reste il allait au fait , et se présentait à la difficulté sans reculer. 11 est vrai qu'il tendait plutôt à m'envelopper dans les inconvénients où je l'engageais, qu'à montrer comme il en pouvait sortir lui-même : mais enfin tout cela était de la cause; et il a dit assurément tout ce que la sienne pouvait fournir dans le point où nous nous étions renfermés.

Pour moi, je n'avais garde d'en sortir, puisque

I Heb. xui, 8.

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CONFERENCE AVEC M. CLAUDE

(■'Ktaitcolui sur lequel mademoisellfc de Durasdemandait éclaircissement. Elle me parut touchée ; je me retirai toutefois en tremblant, et craignant toujours que ma faiblesse n'eût rais son âme en péril, et la vérité en doute.

.Te la vis le lendemain. Je fus consolé de voir qu'elle avait parfaitement entendu tout ce que j'avais dit. C'est ce que je lui avais promis. Je lui avais représenté que parmi les difficultés immenses que faisait naître parmi les hommes l'esprit de chicane, et la profondeur de la doctrine chrétienne, Dieu voulait que ses enfants eussent un moyen aisé de se résoudre en ce qui regardait leur salut ; que ce moyen était l'autorité del'Eglise; que ce moyen était aisé à établir, aisé à entendre, aisé à suivre; si aisé, disais-je, et si clair, que quand vous n'entendrez pas ce que je dirai sur cela , je consens que vous croyiez que j'ai tort. Cela, en effet, doit être ainsi, quand la matière est bien traitée : mais je n'osais pas me promettre de l'avoir dignement traitée. Je reconnus avecjoie,etavec actions de grâces, que Dieu avait tout tourné à bien. I^es endroits qui devaient trapper, frappèrent. Mademoiselle de Duras ne pouvait comprendre qu'un particulier ignorant pût croire , sans un orgueil insupportable , qu'il lui pouvait arriver de mieux entendre l'Écriture que tous les conciles universels , et que tout le reste de l'Église. Elle avait vu, aussi bien que moi, combien était faible l'exemple de 11 Synagogue quand elle condamna Jésus-Christ, et combien il y avait peu ue raison de dire que les particuliers qui croyaient bien manquassent pour se résoudre , d'une autorité extérieure, lorsqu'il avait en la personne de Jésus- Christ la plus grande et la plus visible autorité qu'il soit possible d'imaginer. Je repassai sur le doute où il fallait être touchant l'Écriture, si on doutait de l'Église. Elle dit qu'elle n'avait jamais seulement songé qu'un chrétien pût douter un moment de l'Écriture : et au reste, elle entendit parfaitement que , rejetant le nomde doute, M. Claude avait reconnu la chose en d'autres termes ; ce qui ne servait qu'à faire paraître combien cette chose était dure, età penser et à dire, puisque, forcé de l'avouer, il n'avait pas cru le devoir aire en termes simples. Car enfin , ne savoir passiunechose est ou non, si ce n'est douter, ce n'est rien. Il parut donc clairement (|ue les deux propositions dont il s'agissait étaient établies : et je fis voir en peu de mots , à mademoiselle de Duras , que son Église , en croyant deux choses aussi étranges , avait changé tout l'ordre d'instruire les enfants de Dieu, pratiqué de tout temps dans l'Église chrétienne.

Il ne fallait, pour cela , que lui répéter en peu de mots ce qu'elle m'avait ouï dire , et ce qu'elle avait ouï accorder à M. Claude. Dieu me mit pourtant dans le cœur quelque chose de plus expliqué ; et voici ce que je lui dis.

L'ordre d'instruire les enfimts de Dieu est de leur apprendre, avant toutes choses, le Symbole des apôtres : Jecrois en Dieu le Père, et e?i Jésus- Christ, et au Saint-Esprit, la sainte Église universelle, la communion des saints, la rémission

des péchés, et le reste. Autant que le fidèle croit en Dieu le Père, et en son Fils Jésus-Christ, et au Saint-Esprit, autant croit-il l'Église universelle, où le Père, où le Fils, où le Saint-Esprit est adoré. Autant, dis-je, qu'il croit le Père, autant croit-il l'Église , qui fait profession de croire que Dieu , père de Jésus-Christ , a adopté des enfants qu'il a unis à son Fils. Autant qu'il croit au Fils, autant croit-il l'Église qu'il a assemblée par son sang , qu'il a établie par sa doctrine, qu'il a fondée sur la pierre, et contre qui il a promis que les portes d'enfer ne prévaudraient point. Autant qu'il croit au Saint- Esprit, autant croit-il cette Église à qui le Saint- Esprit a été donné pour docteur. Et celui qui dit : Je crois en Dieu, en Jésus- Christ, et au Saint-Esprit, quand il dit : Je crois, il professe : il croit de cœur pour la Justice , et il confesse de bouche pour le salut, comme dit saint Paul ' , et il sait que la foi qu'il a n'est pas un sentiment particulier. Il y a une Église, une société d'hommes , qui croit comme lui : c'est l'Église universelle qui n'est pas ici, ni là, ni en ce temps, ni en un autre. Elle n'est pas renfermée dans une seule contrée , comme l'ancienne Église judaïque :ellenedoitpoint finir comme elle; et .";o;i royaume ne doit point passer à un autre 'peuple , comme il est écrit dans Daniel ». Elle est de tous les temps et de tous les lieux, et tellement répandue, que quiconque veut venir à elle , le peut. Elle n'a point d'interruption dans sa suite ; car il n'y a point de temps où on n'aitpu dire : Je crois l'Église uiiioerselle, comme il n'y en a point où on n'ait pu dire : Je crois en Dieu le Père, et en son Fils, et au Saint-Esprit. Cette Église est sainte, parce que tout ce qu'elle enseigne est saint , parce qu'elle enseigne toute la doctrine qui fait les saints, c'est-à-dire toute la doctrine de Jésus-Christ ; parce qu'elle enferme tous les saints dans son unité. Et ces saints ne doivent pas être seulement unis en esprit : ils sont unis extérieurement dans la communion de cette Éj^lise ; et c'est là cegueveutdirela communion des saints. Dans cette Eglise universelle, dans cette communion des saints, est la rémission des péchés. Là est le baptême , par lequel les péchés sont remis ; là est le ministère des clefs, par lesquelles ce qui est remis ou retenu sur la terre , est remis ou retenu dans le ciel 3. Voilà donc dans cette Église un ministère extérieur, et qui dure autant que l'Éi^lise, c'est-à-dire toujours, puisqu'on croit cette Église en tous les temps, non comme une chose qui ait été , ou qui doive être , mais comme une chose qui est actuellement. Voyez donc à quoi cette Église est attachée, et ce qui est attaché à cette Eglise. Elle est attachée immédiatement au Saint-Esprit qui la gouverne : Je crois au Saint- Esprit , la sainte Eglise universelle. A cette Église est attachée la communion des saints , la rémission des péchés , la résurrection de la chair, la vie éternelle. Hors de cette Église il n'y a ni communion des saints, ni rémission des péchés, ni résurrection pour la vie éternelle. Voilà la foi de l'Eglise établie dans

' Hom. X, 9, 10.

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