‹ ŒuvresChapitre 82 sur 148 · CS · texte numérisé non relu

CS

exercice , puisque Dieu l'a nus ù ce prix depuis le pt-ciië.

Ile ÉLÉVATION.

La création da second sexe .

Kn produisant les autres animaux, Dieu a créé wsenible les deux sexes; et la formation du second 4 une singularité de la création de l'homme. Que servait à rhomme d'être introduit dans ce paradis de délices , dans tout un vaste pays que Dieu avait mis en son pouvoir, et au milieu de quatre prands fleuves dont les riches eaux traînaient des trésors : au reste, sous un ciel si pur, que sans être encore obscurci par ces nuages épais qui couvrent .'e nôtre, et produisent les orages, il s'élevait de la terre, par une bénigne chaleur, une vapeur douce qui se distillait en rosée, et qui arrosait la terre et toutes ses plantes? L'homme était seul, et le plus seul de tous les animaux; car il voyait tous les autres partagés et appareillés en deux sexes ; et, dit l'Écrilure, il n'y avait que l'homme à qui on ne trouvait point d'aide semblable à lui'. Solitaire , sans compagnie, sans conversation, sans douceur, sans espérance de postérité , et ne sachant à qui laisser, ou avec qtii partager ce grand héritage , et tant de biens que Dieu lui avait donnés, il vivait tranquille, abandonné à sa providence, sans rien demander. Et Dieu aussi de lui-même, ne voulant laisser aucun défont dans son ouvrage , dit ces paroles : // ?i'est pas bon que l'homme soit seul: donnons- lui une aide semblable a ha'.

Peut-être donc va-t-il former le second sexe, oomme il avait formé le premier; non : il veut donner au monde, dans les deux sexes, l'image de l'unité la plus parfaite , et le symbole futur du grand mystère de Jésus-Christ. C'est pourquoi il tire la femme de l'homme même, et la forme d'une cote superflue qu'il lui avait mise exprès dans le côté. Mais pour montrer que c'était là un grand mystère , et qu'il lallait regarder avec desyeux plus épurésque les corporels; la femme est produite dans une extase d'Adam ; et c'est par un esprit de prophétie qu'il connut tout le desseind'un si bel ouvrage. Le Seigneur Dieu envoya un sommeil à Adam : un sommeil , disent tous les saints, qui fut un ravissement et la plus parfaite de toutes les extases ; et Dieu prit une côted'Jdam, et il en ?-emplit de chair la place ^. Tse demandez donc point à Dieu pourquoi, voulant tirer de l'homme la compagne qu'il lui donnait , il prit un os plutôt que de la chair ; car s'il avait pris de la chair, on aurait pu demander de même pourquoi il aurait pris de la chair plutôt qu'un os. >e lui demandons non plus ce qu'il ajouta à la côte d'Adam pour en former un corps parfait; la matière ne lui manque pas : et quoi qu'il en soit , cet os se ramollit entre ses mains. C'est de cette dureté qu'il Toulut former ces délicats et tendres menibres , où dans la nature innocente il ne faut rien imaginer qui Re fut aussi pur qu'il était beau. Les femmes n'ont

• G'n. u, 20. — ' Ibid. 18. — * Jbid. 2i.

qu'à se souvenir de leur origine ; et, sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout qu'elles viennent d'un os surnuméraire , où il n'y avait de beauté que celle que Dieu y voulut mettre.

Mon Dieu! que de vains discours je prévois dans les lecteurs , au récit de ce mystère ! Mais pendant que je leur raconte un grand et mystérieux ouvrage de Dieu, qu'ils entrent dans un esprit sérieux , et , s'il se peut , dans quelque sentiment de cette admirable extase d'Adam, pendant laquelle il édifia, // bâlit en femme la côte d'Adam ' : grave expression de l'Écriture, pour nous faire voir dans la femme quelque chose de grand et de magnifique , et comme un admirable édifice où il y avait de la grâce , de la majesté , des proportions admirables, et autant d'utilité que d'ornement.

La femme ainsi formée est présentée de la main de Dieu au premier homme, qui ayant vu dans son extase ce que Dieu faisait : C'est ici, dit-il d'abord, Uos de mes os, et la c/iair de ma chair : elle s'appellera Virago, parce qu'elle est formée de l'homme; et l'homme quittera son père et sa mère, et il s'unira à sa femme ». On peut croire par cette parole , que Dieu avait formé la femme d'un os revêtu de chair; et que l'os seul est nommé comme prévalant dans cette formation.

Quoi qu'il en soit , encore une fois , sans nous arrêter davantage à des questions curieuses, et remarquant seulement en un mot ce qui paraît dans le texte sacré; considérons en esprit cette épouse mystérieuse, c'est-à-dire, la sainte Église, tirée et comme arrachée du sacré côté du nouvel Adam pendant son extase, et formée, pour ainsi parler, par cette plaie, dont toute la consistance est dans les os et dans les chairs de Jésus- Christ, qui se l'incorpore par le mystère de l'incarnation , et par celui de l'eucharistie qui en est une extension admirable. Il quitte tout pour s'unir à elle : il quitte en quelque façon son père qu'il avait dans le ciel , et sa mère la synagogue d'où il était issu selon la chair, pour s'attacher à son épouse ramassée parmi les gentils. C'est nous qui sommes cette épouse; c'est nous qui vivons des os et des chairs de Jésus-Christ, par lesdeu-K grands mystères qu'on vient de voir. Cesl nous qui sommes , comme dit saint Pierre ^ , cet édifice spirituel et le temple vivant du Seigneur, bâti en esprit dès le temps de la formation d'Eve notre mère , et dès l'origine du monde. Considérons dans le nom d'Eve, qui signifie mère des vivants, et l'Église mère des véritables vivants , et la bienheureuse Marie la vraie mère des vivants, qui nous a tous enfantés avec Jésus-Christ, qu'elle a conçu par la foi. O homme! voilà ce qui t'est montré dans la création de la femme, pour prévenir, par ce sérieux , toutes les frivoles pensées qui passent dans l'esprit des hommes au souvenir des deux sexes , depuis seulement que le péché en a corrompu l'institution. Revenons à notre origine , respectons

' Gen. u. 22. - 2 Jiid. iiti. — ^I. Pet. n . 6.

l'ouvrage de Dieu et son dessein primitif; éloignons les pensées de la chair et du sang; et ne nous pion, geons point dans cette boue , pendant que , dans le récit qu'on vient d'entendre, Dieu prend tant de soins de nous en tirer.

nie ÉLÉVATION.

Dieu donne à rhomme un commandement, et l'avertit de son franc arbitre, et tout ensemble de sa sujétion.

FoKs mangerez de tous les fruits du paradis; mais vous ne mangerez point de l'arbre de la science du bien et du mal : car, au jour que vous en mangerez, vous mourrez de mort ' : la mort vous sera inévitable.

Eve fut présente à ce commandement, quoique, par anticipation, il soit rapporté avant sa production; ou, en tout cas, il fut répété en sa présence, puisqu'elle dit au serpent : Le Seigneur nous a commandé de ne point manger ce fruit ^ : si ce n'est qu'on aime mieux croire qu'elle apprit d'Adam la défense de Dieu ; et que dès lors il ait plu à Dieu de nous enseigner que c'est un devoir des femmes d'interroger, comme ditsaintPaul, dans la maison et en particulier leurs maris ^, et d'attendre d'eux les ordres de Dieu.

Quoi qu'il en soit, Dieu fait deux choses par ce commandement : il enseigne à l'homme premièrement son libre arbitre , et secondement sa sujétion.

Le libre arbitre est un des endroits de l'homme où l'image de Dieu paraît davantage. Dieu est libre à faire ou ne faire pas au dehors tout ce qui lui plaît; parce qu'il n'a besoin de rien , et qu'il est supérieur à tout son ouvrage : qu'il fasse cent mille mondes, il n'en est pas plus grand; qu'il n'en fasse aucun , il ne l'est pas moins. Au dehors, le néant ou l'être lui est égal; et il est maître ou de ne rien faire, ou de faire tout ce qui lui plaît. Que l'âme raisonnable puisse aussi faire d'elle-même , ou du corps qui lui est uni , ce qui lui plaît , c'est assurément un trait admirable , et une admirable participation de l'être divin. Je ne suis rien ; mais parce qu'il a plu à Dieu de me faire à son image , et d'imprimer dans mon fond une ressemblance quoique foible de son libre arbitre , je veux que ma main se lève , que mon bras s'étende, que ma tête, que mon corps se tourne, cela se fait : je cesse de le vouloir, et je veux que tout se tourne d'un autre côté ; cela se fait de même. Tout cela m'est indifférent; je suis aussi bien d'un côté que d'un autre ; et de tout cela il n'y en a aucune raison que ma volonté ; cela est , parce que je le veux ; et je le veux , parce que je le veux ; et c'est là une dernière raison, parce que Dieu m'a voulu donner cette faculté; et quand même il y a quelque raison de me déterminer à l'un plutôt qu'à l'autre, si cette raison n'est pas pressante , et qu'il ne s'agisse pour moi que de quelque commodité plus ou moins grande , je puis aisément ou me la

« Gcn. u, 16, 17. — * Gen. m, 3. - ' Cor, xir, 3i,

donner, ou ne mêla donner pas; et je puis ou ni», donner ou m'ôter de grandes commodités , et si je veux , des incommodités et des peines aussi grandes. Et tout cela, parce que je le peux; et Dieu a soumis cela à ma volonté; et je puis même user de ma liberté, jusqu'à me procurer à moi-même de grandes souffrances, jusqu'à m'exposer à la mort, jusqu'à me la donner: tant je suis maître de moimême, par ce trait de la divine ressemblance qu'on appelle le libre arbitre. Et si je rentre au dedans de moi , je puis appliquer mon intelligence à une infinité d'objets divers, et à l'un plutôt qu'à l'autre, et à tout successivement, à commencer par 011 je veux; et je puis cesser de le vouloir, et même vouloir le contraire, et d'une infinité d'actes de ma volonté je puis faire ou celui-ci ou celui-là , sans qu'il y en ait d'autre raison , sinon que je le veux ; ou s'il y en a d'autre raison , je suis le maître de cette raison pour m'en servir ou ne m'en servir pas , ainsi que je le veux. Et par ce principe de libre arbitre , je suis capable de vertu et de mérite; et on m'impute à moi-même le bien que je fais, et la gloire m'en appartient.

Il est vrai que je puis aussi me détourner vers le mal , et mon œuvre m'est imputée à moi-même. Et je commets une faute dont je puis aussi me repentir ou ne me repentir pas; et ce repentir est une douleur bien différente des autres que je puis souffrir. Car je puis bien être fâché d'avoir la fièvre , ou d'être aveugle , mais non pas me repentir de ces maux, lorsqu'ils me viennent malgré moi. Mais si je mens, si je suis injuste ou médisant, et que j'en sois fâché, cette douleur est un repentir que je puis avoir et n'avoir pas : heureux , si je me repens du mal , et que volontairement je persévère dans le bien!

Voilà dans ma liberté un trait défectueux, qui est de pouvoir mal faire ; ce trait ne me vient pas de Dieu , mais il me vient du néant dont je suis tiré. Dans ce défaut, je dégénère de Dieu qui m'a fait : car Dieu ne peut vouloir le mal ; et le Psalmiste lui chante : rous êtes un Dieu qui ne voulez pas l'iniquité '. Mon Dieu , voilà le défaut et le caractère de la créature! Je ne suis pas une image et ressemblance parfaite de Dieu , je suis seulement fait à l'image : j'en ai quelque trait, mais parce que je suis, je n'ai pas tout : et on m'a tourné à la ressemblance; mais je ne suis pas une ressemblance, puisqu'enfin je puis pécher. Je tombe dans le défaut par mille endroits , par l'imperfection , parla multiplicité, par la variabilité de mes actes; tout cela n'est pas en Dieu, et je dégénère par tous ces endroits; mais l'endroit oii je dégénère le plus, le faible, et pour ainsi dire la honte de ma nature, c'est que je puisse pécher.

Dieu dans l'origine m'a donné un précepte; car il était juste que je sentisse que j'étais sujet. Je suis une créature à qui il convient d'être soumise; je suis né libre, Dieu l'a voulu ; mais ma liberté n'est pas une indépendance : Il me fallait une liberté sujette , ou si l'on aime mieux parler ainsi .avec ua

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

esh

PAre de l'Église, une servitude libre sous un seipiicur souverain : Libéra servUits : et c'est pourquoi il me fallait un précepte pour me faire sentir que j'avais un maître. O Dieu ! le précepte aisé que vous m'avez donné d'abord ; parmi tant d'arbres et de fruits, était-ce une chose si difficile de iii'abstenir d'un seul? Mais vous vouliez seulement me faire sentir par un joug aisé , et avec une main légère, que j'étais sous votre empire. ODieu ! après avoir secoué le joug , il est juste que je subisse celui des travaux, de la pénitence et de la mort que vous m'avez imposé. O Dieu ! vous êtes mon roi : faites-moi ce que vous voudrez par votre justice , mais n'oubliez pas vos miséricordes.

IVe ÉLÉVATION.

Sur l'arbre de la science du bien et du mal; et sur l'arbre de vie.

On peut entendre que Dieu avait produit de la terre , tout arbre beau à voir, et agréable au goût; et il avait mis aussi dans le milieu duparadis t arbre de vie , et l'arbre de la science du bien et du mal '. Dieu pouvait annexer aux plantes certaines vertus naturelles par rapport à nos corps : et il est aisé à croire que le fruit de l'arbre de vie avait la vertu de réparer le corps par un aliment si proportionné et si efficace , que jamais on ne serait mort en s'en servant. Mais pour l'arbre de la science du bien et du mal , comme c'était là un effet (|ni passait la vertu naturelle d'un arbre , on pourrait dire que cet arbre a été ainsi appelé par l'événement, à cause que l'homme, en usant de cet arbre contrelecommandementde Dieu, aappris la malheureuse science qui lui fait discerner par expérience le mal que son infidélité lui attirait , d'avec le bien où il avait été créé, et qu'il devait savoir uniquement, s'il eût persévéré dans l'innocence.

On peut encore penser que la vertu de donner à Ihomme la science du bien et du mal , était dans cet arbre une vertu surnaturelle semblable à celle que Dieu a mise dans les sacrements, comme dans l'eau la vertu de régénérer l'intérieur de Thomme , et d'y répandre la vie de la grâce.

Quoi qu'il en soit , sans rechercher curieusement le secret de l'œuvre de Dieu , il me suffit de savoir que Dieu avait défendu absolument et dès l'origine, l'usage de l'arbre de la science du bien et du mal , et non pas l'usage de l'arbre de vie. Voici ses paroles : Mangez du fruit de tous les arbres du paradis; mais ne mangez point de celui de l'arbre de la science du bien et du mal ». Il n'y avait donc que ce seul fruit qui fût défendu, et celui de l'arbre de vie ne le fut qu'après le péché , conformément à cette parole: Prenons garde qu'il ne mette encore la main sur l'arbre de vie, et qu'il ne vive éternellement 3.

O Dieu! je me soumets à vos défenses; je renonce à toute science curieuse , puisque vous m'en défendez l'usage ; je ne devais savoir par expérience

• Gen. n, 9. — » Ihid. I6, I7. - 3 Gen, m, 22.

que le bien : je me suis trop mal trouvé d'avoir voulu savoir ce que vous n'aviez pas voulu m'apprendre; et je me contente de la science que vous me voulez donner. Pour l'arbre de vie , vous m'en aviez permis l'usage , et je pouvais être immortel avec ce secours» et maintenant vous me le rendez par la croix de mon Sauveur. Le vrai fruit de vie pend à cet arbre mystérieux, et je le mange dans l'eucharistie de dessus la croix, en célébrant ce mystère selon le précepte de Jésus-Christ , en mémoire de sa mort , conformément à cette parole : Faites ceci en mémoire de moi '; et celle-ci de saint Paul : Toutes les fois que vous mangerez de ce pain céleste , et que vous boirez de cette coupe bénite, vous annoncerez , vous publierez , vous célébrerez la mort du Seigneur '. C'est donc ici un fruit de mort et un fruit de vie ; un fruit de vie, puisque Jésus-Christ a dit : Fos pères ont mangé la manne, et ils sont morts : mais quiconque mangera du pain que je vous donnerai, ne mourra jamais ^. L'eucharistie est donc un fruit et un pain de vie. Mais en même temps c'est un fruit de mort, puisqu'il fallait pour nous vivifier que Jésus goûtât la mort pour nous tous 4 , et que , rappelés à la vie par cette mort, nous portassions continuellement en nos corps la mortification de Jésus ^ , par la mort de nos passions , et en mourant à nous-mêmes et à nos propres désirs , pour ne vivre plus qu'à celui qui est mort et ressuscité pour nous ^. Pesons ces paroles et vivons avec Jésus-Christ, comme lui mortifiés selon la chair, et vivifiés selon l'esprit, ainsi que disait saint Pierre?.

Ve ÉLÉVATION.

Dernière singuralité de la création de rhomme dans son immortalité.

Nous ne comptons plus les admirables singularités de la création de l'homme, tant le nombre en est grand ; mais la dernière est l'immortalité. O Dieu! quelle merveille! tout ce que je vois d'animaux autour de moi sont sujets à la mort ; moi seul avec un corps composé des mêmes éléments , je suis immortel par mon origine.

Je pouvais mourir cependant , puisque je pouvais pécher ; j'ai péché , et je suis mort : mais je pouvais ne pas mourir, parce que je pouvais ne pas pécher, et que c'est le péché seul qui m'a privé de l'usage de l'arbre de vie.

Quel bonheur! quelle perfection de l'homme! Fait à l'image de Dieu par un dessein particulier de sa sagesse ; établi dans un paradis , dans un jardin délicieux où tous les biens abondaient, sous un ciel toujours pur et toujours bénin; au milieu des riches eaux de quatre fleuves ', sans avoir à craindre la mort, libre, heureux, tranquille, sans aucune difformité ou infirmité, ni du c6té de l'esprit , ni du côté du corps ; sans aucun besoin

' Luc. xxu, 10. — ' /. Cor. XI, 2G. — 3 Joan. vi, 49, MX — < Heb. II, 9. - » il. Cor. IT, 10. — « Ibid. v, IB, — W. fiL Ul, I».

6sr>

ELEVATIONS SUR LES MYSTÈRES

d'habits, avec une pure et innocente nudité; ayant mou salut et mon bonheur en ma main ; le ciel ouvert devant moi pour y être transporté quand Dieu voudrait, sans passer par les ombres affreuses de la mort! Pleure sans fin, homme misérable qui as perdu tous ces biens, et ne te console qu'en Jésus-Christ qui te les a rendus ; et encore dans une plus grande abondance !

VP SEMAINE.

r.l.B\ATIONS SUR LA TENTATION ET LA CHUTE DE l'homme.

PREMIÈRE ELEVATION

Le serpent.

Le serpent était le plus fin de tous les animaux '. Voici, dans la faiblesse apparente d'un commencement si étrange du récit de nos malheurs, la profondeur admirable de la théologie chrétienne. Tout paraît faible; osons le dire, tout a ici en apparence un air fabuleux ; un serpent parle ; une femme écoute; un homme si parfait ettrès-éclairé se laisse entraîner à une tentation grossière; tout le genre humain tombe avec lu' dans le péché et dans la mort: tout cela paraît insensé. Mais c'est ici que commence !a vérité de cette sublime sentence de saint Paul : Ce qui est en Dieu une folie (apparente) est plus sage que la sagesse des hommes ; et ce qui est en Dieu une faiblesse apparente est plus fort que la force de tous les hommes *.

Ck)mmençons par la finesse du serpent; et ne la regardons pas comme la finesse d'un animal sans raison, mais comme la finesse du diable, qui, par une permission divine, était entré dans le corps de cet animal. Comme Dieu paraissait à l'homme sons juie figure sensible, il en était de même des anges. Dieu parle à Adam, Dieu lui amène les animaux, et lui amène sa femme, qu'il venait de tirer de luimême ; Dieu lui paraît comme quelque chose qui se promène dans le paradis. Il y a dans tout cela une. ligure extérieure , quoiqu'elle ne soit point exprimée: et il était juste, l'homme étant composé de corps et d'Ame , que Dieu se fit connaître à lui selon l'un et l'autre, selon les sens comme selon l'esprit. Il en était de même des anges , qui conversaient avec l'homme en telle forme que Dieu permettait, et sous la figure des animaux. Eve donc ne fut point surprise d'entendre parler un serpent , comme elle ne le fut pas de voir Dieu même paraître sous une forme sensible; elle sentit qu'un ange lui parlait, et seulement il paraît qu'elle ne distingua pas assez si c'était un bon ou un mauvais ange , n'y ayant aucun inconvénient que dès lors l'ange de ténèhres se transfigurât en ange de lumière ^.

Voilà donc de quoi s'élever à quelque chose de

» Ccn. m, I. - ^ I. Cor. I. 25. - •> // Çor. xi, !4.

plus haut que ce qui paraît :etil faut considérer dang cette parole du serpent une secrète permission de Dieu , par laquelle l'esprit tentateur se présente à Eve sous cette figure.

Pourquoi il détermina cet ange superbe à paraître sous cette forme, plutôt que sous une autre; quoiqu'il ne soit pas nécessaire de le savoir, l'Écriture nous l'insinue , en disant que le serpent était le plus fin de tous les animaux; c'est-à-dire, celui qui s'insinuait de la manière la plus souple , et la plus cachée, et qui , pour beaucoup d'autres raisons que la suite développera, représentait mieux le démon dans sa malice, dans ses embûches, et ensuite dans son supplice.

Les hommes ignorants voudraient quÈve, au lieu d'entendre le serpent, se fût d'abord effrayée, comme nous faisons à la vue de cet animal; sans songer que les animaux soumis à l'empire de l'honnne , n'avaient rien d'affreux pour lui dans l'origine ; au contraire , pour ainsi dire , rampaient devant lui, aussi bien que le serpent, par une marque divine comme imprimée sur sa face qui les tenait dans sa sujétion. Le démon n'avait donc garde de se servir de la forme du serpent pour effrayer Eve, non plus que pour la fléchir à ses volontés par une espèce de force : mais cet esprit cauteleux alla par adresse, et par les subtiles insinuations que nous allons voir.

Jusqu'ici il ne paraît rien que d'excellent dans la nature de l'homme , à qui tous les animaux paraissent soumis, et même ceux qui à présent nous font naturellement le plus d'horreur. Jésus-Christ a rétabli cet empire d'une manière plus haute, lorsqu'il a dit, racontant les prodiges que fera la foi dans ceux qui croient : //* dompteront les serpeyits ; et les poisons qu'ils boij-ont ne leur nuiront pas '.Ce miracle s'accomplira en nous d'une façon admirable, si parmi tant d'erreurs , tant de tentations, tant d'illusions, et, pour ainsi dire, dans un air si corrompu , nous savons, avec la grâce de Dieu, conserver notre cœur pur, notre boucho simple et sincère, nos mains innocentes.

Ile ÉLÉVATION.

La tentation : Eve est attaquée avant Adam.

Seigneur, faites-moi connaître les profondeurs de Satan , et les finesses malignes de cet esprit , à qui il vous a plu de conserver toute sa subtilité, toute sa pénétration , toute la supériorité naturelle du génie qu'il a sur nous , pour vous en servir aux épreuves où vous voulez mettre notre fidélité, et faire connaître magnifiquement la puissance de votre grâce.

Voici le premier ouvrage de cet esprit ténébreux. Sa malignité et sa jalousie le portent à détruire l'homme que Dieu avait fait si parfait et si heureux, et à subjuguer celui à qui il avait donné tapt d'empire sur toutes les créatures corporelles,

' Mure. XVI, 17.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES

afin que, ne pouvant renverser le trône de Dieu en lui-même , il le renverse autant qu'il peut dans l'homme qu'il a élevé à une si haute puissance.

Kous avons donc à considérer par quels moyens il a réussi dans cet ouvrage , afln de connaître ceux par lesquels nous lui devons résister, et nous relever de notre chute; c'est-à-dire, relever en nous l'empire de Dieu abattu.

Nous étions à la vérité au-dessous de l'ange, mais, comme nous avons vu , nn peu au-dessous'; car nous lui étions égaux dans le bonheur de posséder le souverain bien ; et nous avions comme lui une intelligence et un libre arbitre aidé de la grâce , capable avec cette grâce de s'élever à cette bienheureuse jouissance. Nous pouvions donc aisément résister à Satan , qui l'avait perdue , et qui voulait nous la faire perdre. Quelque avantage qu'il eût sur nœis du côté de l'intelligence, loin de pouvoir nous forcer, la grâce que nous avions , et qu'il avait rejetée et entièrement perdue par sa faute, nous rendait ses supérieurs en force et en vertu : ainsi il ne pouvait rien contre nous que par persuasion ; et c'était aussi ce qui flattait son orgueil , de soumettre notre esprit au sien par adresse, de nous faire donner dans les pièges qu'il nous tendait.

Le premier effet de cet artiflce est d'avoir tenté Adam par Eve , et d'avoir commencé à nous attaquer par la partie la plus faible. Quelque parfaite que fût et dans le corps et encore plus dans l'esprit la première femme immédiatement sortie des mains de Dieu, elle n'était, selon le corps, qu'une portion d'Adam , et une espèce de diminutif. Il enéUit à proportion à peu près de même de l'esprit: car Dieu avait fait régner dans son ouvrage une sagesse qui y rangeait tout avec une certaine convenance. Ce n'est point Eve, mais Adam qui nomma les animaux : c'était à Adam et non point à Eve qui! les avait amenés. Si Eve , comme sa compagne chérie , participait à son empire , il demeurait à l'homme une primauté qu'il ne pouvait perdre que par sa faute et par un excès de complaisance. Il avait donné le nom à Eve comme il l'avait donné à tous les animaux, et la nature voulait qu'elle lui fût en quelque sorte sujette. C'était donc en lui que résidait la supériorité de la sagesse ; et Satan le vient attaquer par l'endroit le moins fort, et pour ainsi dire le moins muni.

Si cet artiQce réussit à cet esprit malicieux, il ne faut pas s'étonner qu'il le continue , et qu'il tâche encore d'abattre l'homme par les femmes, quoique d'une autre manière, parce qu'il n'avait point encore de concupiscence. Il suscita contre Job sa propre femme , et souleva contre lui cette ennemie domestique , pour pousser à bout sa patience. Tobie, qui devait être après lui le modèle de cette vertu , eut dans sa maison une semblable persécution. Les plus grands rois sont tombés par cet artifice. Qui ne sait la chute de David et de Salomon? Qui peut oublier la faiblesse d'Hérode, et la meurtrière de saint Jean -Baptiste? Le diable, en attaquant Eve , se préparait dans la femme un ' Ps. vin , «.

BOSStET. — TOME IT.

des instruments les plus dangereux pour peiUre le genre humain : et ce n'est pas sans raison que te Sage a dit qu'elle avait assujetti les plus puissant* et donné la mort aux plus courageux '.

Ille ÉLÉVATION.

Le tentalear pnx^e par interrogation, et tâche d'abord d'introdaire un doute.

Pourquoi le Seigneur vous a-tnl défendu de manger de cet arbre ? Et un peu après : f^ous ne mourrez pas '. La suite de ces paroles fait voir qu'il voulait induire Eve à erreur; mais s'il lui avnit proposé d'abord l'erreur où il voulait la conduire, et une contradiction manifeste au commandement et à la parole de Dieu, il lui aurait inspiré plus d'horreur que de volonté de l'écouter : mais avant que de proposer l'erreur , il commence par le doute : Pourquoi le Seigneur vous a-t-U défendu? Il n'ose yias dire. Il vous a trompés ; son précepte n'est pas juste; sa parole n'est pas véritable : il demande, il interroge, comme pour être instruit lui-même, plutôt que pour instruire celle qu'il voulait surprendre. Il ne pouvait commencer par un endroit plus insinuant ni plus délicat.

La première faute d'Eve, c'est de l'avoir écouté, et d'être entrée aveclui en raisonnement. Dès qu'on a voulu la faire douter de la vérité et de iajusticft 1 de Dieu , elle devait fermer l'oreille et se retirer. j Mais la subtilité de la demande l'ayant rendue cuj rieuse , elle entra en conversation , et elle y périt. La j première faute de ceux qui errent, ou par l'erreur de l'esprit, ou par la séduction et l'égarement de leurs sens , c'est de douter. Satan dit tous les jours , et aux hérétiques , et à tous ceux qui sont entraînés dans leurs voluptés et leurs passions , ce malheureux pourquoi : et s'il lui a réussi contre Eve avant la concupiscence et les passions, faut-il s'étonner qu'il ait des succès si prodigieux avec ce secours ? i Fuyons , fuyons : et dès le premier pourquoi , dès le premier doute qui commence à se former dans notre esprit, bouchons l'oreille; car pour peu que nous chancelions , nous périrons.

IVe ÉLÉVATION.

Réponse d'È^'e , et réplique de Satan qui se découvre.

Nous mangeons de tous les fruits du paradis; mais pour l'arbre quiest au rnihen. Dieu nous a défendu d'en manger le fruit , et d'y toucher , sous peine de mort^. Telle fut la réponse d'Eve , où il n'y a rien que de véritable, puisqu'elle ne fait que répéter le commandement et les paroles du Seigneur. Il ne s'agit donc pas de bien répondre , ni de dire de bonnes choses , mais de les dire à propos. Eve eût dû ne point parler du tout au tentateur, qui lui venait demander des raisons d'un commandement suprême , où il n'y avait qu'à obéir, et non point à raisonner. Combien de fois s'y est-on trompé? Tout en disant de bonnes choses, on s'entretient avec la tentation ; mais il faut rompre com-

' Prov. vn, 26. — ' Gen. m , I, 2 , 3, 4. - » Ibid. t.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES

ineree à l'instant. C'était le cas, non de réciter, mais de pratiquer le commandement de Dieu, et se bien garder, sous prétexte de rendre raison au séducteur , de faire durer le temps de la séduction. Le Fils de Dieu nous a bien donné un autre exemple dans le temps de sa tentation. Les paroles de l'Écriture qu'il allègue ne sont pas un entretien pour raisonner avec le tentateur , mais un refus précis, avec cette exécration : Fa-fen, Satan,'. An lieu qu'Eve curieuse veut raisonner et entendre les raisonnements du serpent.

Aussi voit-il insensiblement augmenter ses forces. Co.ïime il vit qu'Eve était éblouie de la nouveauté , et que déjà elle entrait dans le doute qu'il lui voulait suggérer , il ne garde plus de mesures , et lui dit sans ménagement : Fous ne mourrez pas ; car Dieu sait qu'au jour que vous mangerez de ce fruit, vos yeux seront ouverts , et vous serez comme des dieux, sachant le bien eilemal^. Il insinuait par ces paroh s que Dieu avait attaché au fruit de cet arbre une divine vertu , par où l'homme serait éclairé sur toutes les choses qui pouvaient le rendre bon ou mauvais, heureux ou malheureux. Et alors, dit-il . par une si belle connaissance, vous deviendrez si parfaits , que vous sei'ez comme des dieux. De cette sorte, il flatte l'orgueil, il pique et excite la curiosité. Eve commence à regarder ce fruit défendu , et c'est un commencement de désobéissance : car le fruit que Dieu défendait de toucher , ne devait pas même être regardé avec complaisance. £^e t"i^, dit l'Écriture, qu'il était beau à la vue, bon à manger, agréable à voir^ : elle n'oublie rien de ce qui pouvait la satisfaire. C'est vouloir être séduite, que de se rendre si attentive à la beauté et au goût de ce qui lui avait été interdit. La voilà donc occupée des beautés de cet objet défendu, et comme convamcue que Dieu était trop sévère de leur défendre l'usage d'une chose si belle, sans songer que le péché ne consiste pas à user des choses mauvaises par leur nature , puisque Dieu n'en avait point fait ni n'en pouvait faire dételles; mais à mal user des bonnes. Le tentateur ne manqua pas de joindre la suggestion , et pour ainsi dire, le sifflement intérieur à l'extérieur ; et il tâcha d'allumer la concupiscence, qu'Eve jusqu'alors ne connaissait pas. Mais dès qu'elle eut commencé à écouter et à raisonner sur un commandement si précis; à 06 commencement d'infidélité, on peut croire que Dieu commença aussi à retirer justement sa grâce, et que la concupiscence des sens suivit de près le désordre qu'Eve avait déjà introduit volontairement dans son esprit. Ainsi elle mangea du fruit , et le serpent demeura vainqueur. Il ne poussa pas plus loin la tentation du dehors ; et, content d'avoir bien instruit et persuadé son ambassadeur, il laissa faire le reste à Eve séduite. Remarquez qu'il lui avait parlé non seulement pour elle , mais encore pour son mari , en lui disant , non point , Tu seras; et. Pourquoi Dieu t'a-t-il défendu? mais : Fous serez comme des dieux; et : Pourquoi vous a-l-on fait cette défense? Le démon ne se trompa pas en » Matih. nr, 10. — ' Gen. m, 4, 6. — » Ihid. 6.

croyant que cette parole portée par Eve à Adam auraîl plus d'effet que s'il la lui eût portée lui-même. Voilà donc par un seul coup trois grandes plaies. L'orgeuil entra avec ces paroles : Foiis serez comme des dieux. Celles-ci : Fous saurez le bien et le mal, excitèrent la curiosité. Et ces regards attentifs sur l'agrément et sur le bon goût de ce beau fruit , firent entrer jusque dans la moelle des os l'amour du plaisir des sens. Voilà les trois maladies générales de notre nature, dont la complication fait tous les maux particuliers dont nous sommes affligés; et saint Jean les a ramassés dans ces paroles : N'aimezpas le monde, ni tout ce qui est dans le monde , parce que tout ce qui est dans le monde est, ou la concupiscence de la chair^ , c'est-à-dire manifestement la sensualité , ou la concupiscence des yeux qui est la curiosité , ou enfin l'ambition et l'orgueil répandu dans toute la vie, qui est le nom propre du troisième vice dont la nature et la vie humaine est infectée.

Ve ÉLÉVATION.

La tenlation et la chute d'Adam. Réflexions de saint Paul.

Eve prit le fruit et le mangea, et en donna à son mari qui en mangea*. La tentation et la chute d'Adam passe en ce peu de mots. Le premier et le plus beau commentaire que nous ayons sur cette matière , est celui-ci de saint Paul : Adayn n'a pas été séduit, et Eve a été séduite dans sa prévarication^. Il faut ici entendre en deux sens , qu'Adam ne fut point séduit. Il ne fut point séduit , premièrement, parce que ce n'est point à lui que s'attaqua d'abord le séducteur : secondement , il ne fut pas séduit, parce que d'abord , comme l'interprètent les saints docteurs , il céda plutôt à Eve par complaisance que convaincu par ses raisons. Les saints interprètes, et entre autres saint Augustin , disent expressément qu'il ne voulut point contrister cette seule et chère compagne : Sociali necessitudiniparuissd: ni se laisser dans son domestique et dans la mère future de tous ses enfants une éternelle contradiction. A la fin néanmoins il donna dans la séduction : prévenu par sa complaisance , il commença lui-même à goûter les raisons du serpent, et conçut les mêmes espérances que sa femme , puisque ce n'était que par lui qu'elles devaient passera tous ses enfants, où elles ont fait tous les ravages que nous voyons encore parmi nous.

Adam crut donc qu'il saurait le bien et le mal , et que sa curiosité serait satisfaite. Adam crut qu'il serait comme un dieu , auteur par son libre arbitre de la fausse félicité qu'il affectait, ce qui contenta son orgueil ; d'où tombé , dans la révolte des sens, il chercha de quoi les flatter dans le goût exquis du fruit défendu. Qui sait si alors déjà corrompu , Eve ne commença pas à lui paraître trop agréable.? Malheur à l'homme qui se peut plaire en quelque autre chose qu'en Dieu! tous les plaisirs

' I. Jvan. H, 16. — ' GcH. m, 6. — » /. Tint, ii, ^vg. de Civiiate Dei, lib. xiv, c. II, n. 3.

ÉLÉV AXIONS SUR LES MYSTÈRES

l'assif gent , et tour à tour ou tous ensemble ils lui font la loi. Quoi qu'il en soit , la suite va faire paraître que les deux époux devinrent un piège l'un à l'autre ; et leur union, qui devait être toujours honnête, s'ils eussent persévéré dans leur innocence, eut quelque chose dont la pudeur et l'honnêteté fut offensée.

Vie ÉLÉVATION.

Adam et Eve s'aperçurent de leur nudité.

Et aussitôt leurs yeux furent ouverts : et s' étant aperçus qu'ils étaient nus, ils se couvrirent de feuilles de fig^der cousues ensemble, et se firent une ceinture : l'original porte : im habillement autour des reins '. Hélas! nous commençons à n'oser parler de la suite de notre histoire , où il commence à nous paraître quelque chose qu'une bouche pudique ne peut exprimer , et que de chastes oreilles ne peuvent entendre. L'Ecriture s'enveloppe ici elle-même , et ne nous dit qu'à demi-mot ce que sentirent en eux-mêmes nos premiers parents. Jusqu'ici leur nudité innocente ne leur faisait point de peine. Voulez-vous savoir ce qui leur en fait? Considérez comme ils se couvrent, et de quoi. Ce n'est point contre les injures de l'air qu'ils se couvrent de feuilles ; Dieu leur donna dans la suite des habits de peau pour cet usage , et les en revêtit lui-même ». Ici ce n'est que des yeux et de leurs propres yeux qu'ils veulent se défendre. Ils n'ont besoin que de feuilles, seulement ils en choisissent des plus larges et des plus épaisses, que la vue puisse moins percer. Ils s'en avisent d'eux-mêmes , et c'est ainsi que leurs yeux furent ouverts ^ : non qu'auparavant ils fussent aveugles , comme l'ont cru quelques interprètes. S'ils l'eussent été , ni Adam n'eût vu les animaux ou Eve même qu'il nomma : ni Eve n'aurait vu ou le serpent ou le fruit. Dire donc que les yeux leurfureiit ouverts , c'estune manière honnête et modeste d'exprimer qu'ils sentirent leur nudité, et c'est par là qu'ils commencèrent en effet, mais pour leur malheur, à connaître le mal. En un mot, leur esprit, qui s'est soulevé contre Dieu, ne peut plus contenir le corps auquel il devait commander. Et voilà, incontinent après leur péché, la cause de la honte que jusqu'alors ils ne connaissaient pas. Achevons, pour ne pas revenir à ce désordre honteux. Nous en naissons tous , et c'est par là que notre naissance et notre conception , c'est-à-dire , la source même de notre être, est infectée par le péché originel. G Dieu ! où en sommes-nous , et de quel état sommes-nous déchus!

Vile ÉLÉVATION.

Ënormité du péché d'Adam.

Qui pourrait dire combien énorme a été le crime d'être tombé , en sortant tout récemment des mains de Dieu, dans une si grande félicité , dans une si grande facilité de ne pécher pas.' Voilà déjà deux

• C«n. ni, 7. — ' Iliid. 21. — ' Ibid 7-

Page 1