‹ ŒuvresChapitre 83 sur 148 · SB · texte numérisé non relu

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causes de l'énormité : la félicité de l'état d'oîî tout besoin était banui; la facilité de persévérer dans ce bienheureux état; d'où toute cupidité, totjto ignorance , toute erreur, toute infirmité était ôtce. Le précepte , comme on a vu , n'était qu'une douce épreuve de la sujétion, un frein léger du libre arbitre, pour lui faire apercevoir qu'il avait un maître, mais le maître le plus bénin , qui lui imposait par bonté le plus doux et le plus léger de tous les jougs. Il est tombé néanmoins; et Satan en a été le vainqueur. Quoiqu'on ait peine à connaître par où le péché a pu pénétrer, c'est assez que l'hemme ait été tiré du néant , pour en porter la capacité dans son fonds ; c'est assez qu'il ait écouté, qu'il ait hésité pour en venir à l'effet.

A ces deux causes de l'énormité du péché d'Adam, ajoutons-y l'étendue d'un si grand crime qui comprend en soi tous les crimes , en répandant dans le genre humain la concupiscence qui les produit tous; par lequel il donne la mort à tous] ses enfants qui sont tous les hommes, qu'il livre tous au démon pour les égorger, et coopère avec celui dont le Fils de Dieu a dit, pour cette raison, qu'// a été homicide dès le commencement^. î\Iais s'il a été homicide, Adam a été le parricide de soi-même et de tou» ses enfants qu'il a égorgés , non dans le berceau , mais dans le sein de leur mère , et même avant la naissance ; il a encore égorgé sa propre femme , puisqu'au lieu de la porter à la pénitence qui l'aurait sauvée, il achève de la tuer par sa complaisance. 0 le plus grand de tous les pécheurs , qui te donnera le moyen de te relever d'une si affreuse chute ! quel asile trouveras-tu contre ton vainqueur? A quelle bonté auras-tu recours? A la seule bonté de Dieu : mais tu ne le peux ; et c'est là le plus malheureux effet de ta chute; tu ne peux que fuir Dieu comme on va voir, et augmenter ton péché. Craignons donc du moins dans notre faiblesse le péché qui nous a vaincus dans notre force.

Ville ÉLÉVATION.

Présence de Dieu redoutable aux pécheurs : nos premiers parents augmentent leur crime en y cherchant des excuses.

Comme Dieu se promenait dans le paradis (car pour les raisons qui ont été dites , nous avons vu qu'il leur apparaissait sous des figures sensibles) , ils en entendirent le bruit. Adam et Eve se cachèrent de devant la face du Seigneur, dans tépai»' seur du bois duparadis. Et le Seigneur Dieu ap' pela Adam, et lui dit : Ou es-tu 1 et Adam lui ré' pondit: J'ai entendu dans le paradis le bruit d* votreprésence ,etje l'ai redoutée, parce que fêtais nu, et je me suis caché. Et Dieu lui dit : Mais qui t'a montré que tu étais nu, si ce n'est que tuas mangé du fruit que je t'avais défendu*}

Il est dit dans l'Écriture que Dieu se promenait à Pair durant le midi. Ces choses en elles-mêmes si peu convenables à la majesté de Dieu , et à l'idée de perfection qu'il nous a donnée de lui-même,

• joan. TTII, 41. — ' Geii. in, 8,9, 10. II.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

nous avertissent d'avoir recours au sens spirituel. Le midi, qui est le temps de la grande ardeur du jour, nous signifie l'ardeur brûlante de la justice de Dieu, lorsqu'elle vient se venger des pécheurs; et quand il est dit que Dieu dans cette ardeur se promène à l'air , c'est qu'il tempère par bonté l'ardeur intolérable de son jugement. Car c'était déjà un commencement de bonté de vouloir bien reprendre Adam ; au lieu que, sans le reprendre, il pouvait le précipiter dans les enfers, comme il a fait l'ange rebelle. Adam n'avait pas encore appris à profiter de ces reproches , et comme à respirer à cet air plus doux : plein des terreurs de sa conscience , il se cache dans la forêt , et n'ose paraître devant Dieu.

Nous avons vu l'homme pécheur qui ne peut pas se souffrir lui-même; mais sa nudité ne lui est jamais plus affreuse que par rapport, non point à lui-même , mais à Dieu , devant qui tout est à nu et à découvert ' , jusqu'aux replis les plus intimes de sa conscience. Contre des yeux si pénétrants, des feuilles ne sufGsent pas. Adam cherche l'épais des forêts, et encore n'y trouve-t-il pas de quoi s'y mettre à couvert. Il ne faut pas s'imaginer qu'il crût se soustraire aux yeux invisibles de Dieu : il tâcha du moins de se sauver de sa présence sensible qui le brûlait trop ; à peu près comme feront ceux qui crieront au dernier jugement :3/ow?agfnei', to77ibez surnous : collines, enterrez -nous '. Mais la voix de Dieu le poursuit. Adam, où es-tu? Combien loin de Dieu et de toi-même! Dans quel abîme de maux, dans quelles misères, dans quelle ignorance, dans quel déplorable égarement!

A cette voix , étonné , et ne sachant oii se mettre : Je me suis caché, dit-il , parce que j'étais nu. Mais qtd t'a dit que tu étais nu, dit le Seigneur, si ce n'est que tu as mangé du fruit défendu 1 Adam lui répondit: La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté du fruit, et fen ai mangé ^. C'est ici que les excuses commencent ; vaines excuses qui ne couvrent pas le crime , et qui découvrent l'orgueil et l'impénitence. Si Adam, si Eve avaient pu avouer humblement leur faute , qui sait jusqu'où se serait portée la miséricorde de Dieu? Mais Adam rejettela faute sur la femme , et la femme Eur le serpent, au lieu de n'en accuser que leur libre arbitre. De si frivoles excuses étaient figurées par les feuilles de figuier, par l'épaisseur de la forêt dont ils pensaient se couvrir. Mais Dieu fait voir la vanité de leur excuse. Que sert à l'homme de dire : La femme que vous m'avez donnée pour compagne?^ Il semble s'en prendre à Dieu même. Mais Dieu lui avait-il donné cette femme pour compagne de sa désobéissance? Ke devait-il pas la régir, la redresser? Ces! donc le comble du crime, loin de l'avouer, d'en vouloir rejeter la faute sur sa malheureuse compagne, et sur Diea même qui la lui avait donnée.

IN'e chsrchons point d'excuse à nos crimes : ne les rejetons pas sur la partie faible qui est en nous; confessons que la raison devait présider et dominer

à ses appétits : ne cherchons point à nous couvrir : mettons-nous devant Dieu ; peut-être alors que sa bonté nous couvrira d'elle-même, et que nous serons de ceux dont il est écrit : Bienheureux ceux dont les iîiiquités ont été remises, et dont les péchés ont été couverts '.

IXe ÉLÉVATION.

Ordre de la justice de Dieu-

Il faut ici distinguer l'ordre du crime d'avec l'ordre de la justice divine. Le crime commence par le serpent, se continue en Eve, et se consomme en Adam ; mais l'ordre de la justice divine est de s'attaquer d'abord au plus capital. C'est pourquoi il s'en prend d'abord à l'homme , en qui se trouvait , dans la plénitude de la force et de la grâce , la plénitude de la désobéissance et de l'ingratitude. C'était à lui qu'était attachée la totalité de la grâce originelle ; c'était à lui que les grands dons avaient été communiqués; et à lui qu'avait été donné et signifié le grand précepte : c'est donc par lui que Dieu commence; l'examen passe ensuite à la femme; il se termine au serpent; et rien n'échappe à sa censure,

Xe ÉLÉVATION.

Suite des excuses.

Et Dieu dit à Eve : Pourquoi avez-vous fait cela? Elle répondit : Le serpent m'a trompée ». Mais pourquoi vous laissiez-vous tromper? N'a viez-vous pas tout ensemble votre libre arbitre et ma grâce? Pourquoi avez-vous écouté? La conviction était facile ; mais Dieu en laisse l'effet à la conscience d'Eve ; et se tournant vers le serpent, dont l'orgueil et l'obstination ne lui permettait pas de s'excuser ; sans lui demander de Pourquoi, ainsi qu'il avait fait à Adam et à Eve, il lui dit décisivement et tout court : Parce qui vous avez fait cela, vous serez maudit parmi tous les animaux : vous marcherez sur votre estomac, et la terre sera votre nourriture 3. Voilà trois caractères du serpent : d'être en exécration et en horreur plus que tous les autres animaux; c'est aussi le caractère de Satan , que tout le monde maudit : de marcher sur son estomac , de n'avoir que des pensées basses, et, ce qui revient à la même chose, de se nourrir de terre , c'est-à-dire , de pensées terrestres et corporelles, puisque toute son occupation est d'être notre tentateur, et de nous plonger dans la chair et dans le sang. La suite marque encore mieux le caractère du diable, qui le pousse à porter des plaies en trahison, et à attaquer par l'endroit le plus faible ; c'est ce que Dieu explique par ces paroles : Tu lui dresseras des embûches, et lui mordras ic talon 4. Comme donc les caractères du diable doivent être représentés par ceux du serpent. Dieu, qui le prévoyait, le détermina à se servir de cet anima! pour parler a Eve , afin qu'étant l'image du diable par ses embû-

' lUh rv, 13. - ''I.''C. XXHI, 30 — 3 Ge«. UI, 10, U, 12 I 16.

' Ps. XXXI, I. — ' Gen. ni I3 - ^ Ihid. U. — « Ibid.

ÉLÉVATIONS SCR LES MYSTERES

ehes, il en rcprésentfit encore le juste supplice; en sorte que ces caractères que nous venons de marquer, convinssent au serpent en parabole, et au diable en vérité.

Considérez un moment comment Dieu atterre cet esprit superbe, enflé de sa victoire sur le genre humain. Quel autre en a remporté une plus entière.' Par un seul coup tout le genre humain devient le captif de ce superbe vainqueur. Vantez-vous de vos conquêtes , conquérants mortels : Dieu , qui a humilié le serpent au milieu de son triomphe, saura vous abattre.

Xie ÉLÉVATION.

Le supplice d'Eve : et comment il est changé en remède.

Le Seigneur dit à la femme : Je multiplierai tes calamités et tes enfantements; tu enfanteras dans la douceur'. La fécondité est la gloire de la femme; c'est là que Dieu met son supplice : ce n'est qu'au péril de sa vie qu'elle est féconde. Ce supplice n'est pas particulier à la femme. La race humaine est maudite ; pleine, dès la conception et dès la naissance, de confusion et de douleur, et de tous côtés environnée de tourments et de mort; l'enfant ne peut naître sans mettre sa mère en péril ; ni le mari devenir père sans hasarder la plus chère moitié de sa vie. Eve est malheureuse et maudite dans tout son sexe , dont les enfants sont si souvent les meurtriers : elle était faite pour être à l'homme une douce société, sa consolation, et pour faire la douceur de sa vie; elle s'enorgueillissait de cette destination, mais Dieu y mêle la sujétion : et il change en une amère domination cette douce supériorité qu'il avait d'abord donnée à l'homme. Il était supérieur par raison; il devient un maître sévère par humeur; sa jalousie le rend un tyran; la femme est assujettie à cette fureur, et dans plus de la moitié de la terre les femmes sont dans une espèce d'esclavage. Ce dur empire des maris , et ce joug auquel la femme est soumise, est un effet du péché. Les mariages sont aussi souvent un supplice qu'une douce liaison; et on est une dure croix l'un 5 l'autre , et un tourment dont on ne peut se délivrer ; unis et séparés , on se tourmente mutuellement. Dans le sens spirituel , on n'enfante plus qu'avec peine; toutes les productions de l'esprit lui coûtent, les soucis abrègent nos jours ; tout ce qui est désirable est laborieux.

Par la rédemption du genre humain , le supplice d'Eve se change en grâce. Sa première punition lui rendait sa fécondité périlleuse; mais la grâce, comme dit saint Paul, fait qu'elle est sauvée par la production des enfants^. Si sa vie y est wtposée, son salut V est assuré, pourvu qu'elle soit fidèle à ce que demande son état; c'est-à-dire, qu'elle demeure dans la foi conjugale , dans un amour chaste de son mari , dans la sanctification et la piété, comme naturelle à son sexe; bannissant les vanités de la oarure et toute mollesse, par la sobriété, la modé-

' Gen. m, 16. —»r. Tim. n, 15.

ration et la tempérance, comme ajoute le même saint Paul.

Xlle ÉLÉVATION.

Le supplice d'Adam, et premièrement le traTafl.

Dieu dit à Adam : Parce que tu as écouté la parole de ta femme'. C'est par où commence l'accusation: l'homme est convaincu d'abord d'une complaisance excessive pour la femme ; c'est la source de notre perte, et ce mal ne se renouvelle que trop souvent. Continuons : Parce que tu as mangé du fruit que je t'avais interdit , la terre est maudite dans ton travail; tu ne mangeras ton pain qu'avec la sueur de ion visage ; et le reste. C'est par où commence le supplice ; mais il est exprimé par des paroles terribles : La terre est maudite dans ton travail : la terre n'avait point péché ; et si elle est maudite , c'est à cause du travail de l'homme maudit qui la cultive : on ne lui arrache aucun fruit, et surtout le fruit le plus nécessaire, que par force et parmi des travaux continuels.

Tous les jours de ta vie ». La culture de la terre estunsoin perpétuel qui ne nouslaisse en repos ni jour ni nuit, ni en aucune saison : à chaque moment l'espérance de la moisson et le fruit unique de tous nos i travaux peut nous échapper : nous sommes à la j merci du ciel inconstant, qui fait pleuvoir sur le j tendre épi , non-seulement les eaux nourrissantes i de la pluie , mais encore la rouille inhérente et coni sumante de la niellure.

I La terre te produira des épines et des buissons^. j Féconde dans son origine et produisant d'elle-même i les meilleures plantes, maintenant si elle est laissée à son naturel, elle n'est fertile qu'en mauvaises herî bes; elle se hérisse d'épines; menaçante et déchirante de tous côtés , elle semble même nous vouloir refuser la liberté du passage , et on ne peut marcher sur elle sans combat.

Tu mangeras rherbe de la terre <. Il semble que, dans l'innocence des commencements, les arbres devaient d'eux-mêmes offrir et fournir à l'homme une agréable nourriture dans leurs fruits ; mais depuis que l'envie du fruit défendu nous eut fait pécher, nous sommes assujettis à manger l'herbe que la terre ne produit que par force ; et le blé dont se forme le pain qui est notre nourriture ordinaire, doit être arrosé de nos sueurs. C'est ce qu'insinuent ces paroles : Tu mangeras l'herbe ; et ton pain te sera donné a la sueur de ton visage. Voilà le commencement de nos malheurs : c'est un continuel travail qui seul peut vaincre nos besoins et la faim qui nous persécute.

Jusqu'à ce que tu retournes à.la terre dont tu as été formé, et que tu àesiennes poussière '^. U n'y a point d'autre fin de nos traTaui ni d'autre repos pour nous, que la mort et le retour à la poussière» qui est le dernier anéantissement de nos corps. Cet objet est toujours présent à nos yeux : la mort se présente de toutes parts : la terre même

* Gen. m, I-, 18, 19. — » Ihid. -^ ^ Ibid. 18.— ♦ fluA - * Ibid. li.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

que nous cultivons nous la met incessamment devant la vue : c'est l'esprit de cette parole : L'homme ne cessera de travailler la terre dont il est pris ' , et où il retourne.

Homme, voilà donc ta vie : éternellement tourmenter la terre, ou plutôt te tourmenter toi-même en la cultivant; jusqu'à ce qu'elle te reçoive toimême et que tu ailles pourrir dans son sein. O repos affreux! ô triste fin d'un continuel travail !

XIII» ÉLÉVATION

Les habits , et les injures de l'air.

Et le Seigneur Dieu fit à Adam, et à sa femme, des habits de peaux ; et illes en revêtit ». L'homme ne devient pas seulement mortel , mais exposé par sa mortalité à toutes les injures de l'air, d'où naissent mille sortes de maladies. Voilà la source des habits que le luxe rend si superbes : la honte de la nudité les a commencés ; l'infirmité les a étendus sur tout le corps; le luxe veut les enrichir, et y mêle la mollesse et l'orgueil. 0 homme! reviens à ton origine! pourquoi t' enorgueillir dans tes habits? Dieu ne te donne d'abord que des peaux pour te vêtir : plus pauvre que les animaux dont les fourrures leur sont naturelles , infirme et nu que tu es , tu te trouves d'abord à l'emprunt : ta disette est infinie; tu empruntes de tous côtés pour te parer. Mais allons à l'origine, et voyons le principe du luxe : après tout, il est fondé sur le besoin; on tâche'en vain de déguiser cette faiblesse en accumulant le superflu sur le nécessaire.

L'homme en a usé de même dans tout le reste de ses besoins, qu'il a tâché d'oublier et de couvrir en les ornant. Les maisons qu'on décore par l'architecture, dans leur fond ne sont qu'un abri contre la neige et les orages , et les autres injures de l'air : les meubles ne sont dans leur fond qu'une couverture contre le froid : ces lits qu'on rend si superbes, ne sont après tout qu'une retraite pour soutenir la faiblesse, et soulager le travail par le sommeil : il y faut tous les jours aller mourir, et passer dans ce néant une si grande partie de notre vie.

XlVe ÉLÉVATION,

Suite du supplice d'Adam : la dérision de Dieu .

lEt Dieu dit : Foyez Adam qui est devenu comme un de nous, sachant le bien et le mal ; prenons donc garde qu'il ne mette encore la main sur le fruit de vie, et ne vice éternellement^. Cette dérision divine était due à sa présomption. Dieu dit en lui-même et aux personnes divines, et si l'on veut, aux saints anges : Voyez-moi ce nouveau Dieu , qui ne s'est pas contenté de la ressemblance divine que Dieu avait imprimée au fond de son âme; il s'est fait Dieu à sa façon : voyez comme il est savant, et qu'en effet il a bien appris le bien et le mal à ses dépens ! prenons garde qu'après nous avoir si bien dérobé la science , il ne nous dérobe

» Gen. III , 23. — ' Ibid. 2i . — » Ibid. 22.

encore l'immortalité. Remarquons que Dieu ajoutf la dérision au supplice. Le supplice est dil à la révolte; mais l'orgueil y attirait la dérision. Je vous ai appelés, et vous avez refusé d'entendre ma voix ;j'ai tendu le bras , et personne ne m'a regardé; vous avez méprisé tous mes conseils, vous avez négligé mes avis et mes reproches, et moi aussi à mon tour je rirai dans votre perte; je me moquerai de vos malheurs et de votre mort ' . C'est, direz-vous, pousser la vengeance jusqu'à la cruauté ; je l'avoue : mais Dieu aussi deviendra cruel et impitoyable. Après que sa bonté a été méprisée, il poussera la rigueur jusqu'à tremper et laver ses mains dans le sang du pécheur. Tous les justes entreront dans cette dérision de Dieu : Et ils riront sur l'impie, et ils s'écrieront : Voilà l'homme qui n'a pas mis son secours en Dieu; mais quia espéré dans l'abondance de ses richesses; et il a prévalu par sa vanité ^ . Cette vanité insensée lui offrait une flatteuse ressemblance de la divinité même. Adam est devenu comme un de nous : il a voulu être riche de ses propres biens ; voyez qu'il est devenu puissant ! Ainsi ces redoutables et saintes dérisions de la justice divine, suivies de celles des justes, ont leur origine dans celle où Dieu insulte à Adam dans son supplice. Jésus-Christ, qui nous a mis à couvert delà justice de Dieu, lorsqu'il en a porté le poids , a souffert cette dérision dans son supplice : S'il est le fils de Dieu, qu'il descende de la croix, et nous croirons en lui; que Dieu, qu'Use vante d'avoir pour père, le délivre '. C'est ainsi que lui insultaient les impies dans son supplice , mêlant à la cruauté l'amertume de la moquerie : de cette sorte il a expié la dérision qui était tombée sur Adam et sur tous les hommes.

C'est au milieu de cette amère et insultante dérision que Dieu le chasse du paradis de délices, pour travailler à la terre d'où il a été pris 4. Et voilà à la porte de ce paradis délicieux une chérubin qui roule en sa main un épée defeu^ : en sorte que ce même lieu, auparavant si plein d'attraits , devient un objet d'horreur et de terreur.

XV« ÉLÉVATION

La mort, vraie peine du péché.

Au jour que vous mangerez du fruit défendu, vous mourrez de mort ^. Dans l'instant même vous mourrez de la mort de l'âme, qui sera incontinent séparée de Dieu , qui est notre vie , et l'âme de l'âme même. Mais encore que votre âme ne soit pas actuellement séparée de votre corps à l'instant même du péché, néanmoins à cet instant elle mérite de l'être : elle en est donc séparée quant à la dette , quoique non encore par l'effet : nous devenons mortels : nous sommes dignes de mort : la mort nous domine : notre corps dès là devient un joug à notre âme, et nous accable de tout le poids de la mortalité et de l'infirmité qui l'accompagnent. Justement , Seigneur, justement : car l'âme qui a

« Prov. 1,24,25,26. - » Ps. LI, 8, 9 — ' Mntth. XXVH, «0,42.43. — ♦ Ge«. lU, 23.-' G<?/l. 111,21. — fi i6»rf.U,ir-

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

perdu volontairement Dieu , qui était son âme , est punie de sa défection par son Inévitable séparation d'avec le corps qui lui est uni ; et la perte que fait le corps par nécessité , de IMme qui le gouverne et le perfectionne, est le juste supplice de celle que l'âme a faite volontairement de Dieu, qui la vivifiait par son union.

Justice de Dieu , je vous adore! il était juste que, composé de deux parties dont vous aviez rendu l'union immuable tant que je demeurerais uni à vous par la soumission que je vous devais, après que je me suis soulevé contre vos ordres inviolables, je visse la dissolution des deux parties de moi-même auparavant si bien assorties, et que je visse mon corps en état d'aller pourrir dans la terre, et de retourner à sa première boue. O Dieu , je subis la sentence; et toutes les fois que la maladie m'attaquera, pour petite qu'elle soit, ou que je songerai seulement que je suis mortel , je me souviendrai de cette parole : Tu vwurras de mort; et de cette juste condamnation que vous avez prononcée contre toute la nature humaine. L'horreur que j'ai naturellement de la mort, me sera une preuve de mon abandonnement au péché : car. Seigneur, si j'étais demeuré innocent, il n'y aurait rien qui pût me faire horreur. Mais maintenant je vois la mort qui me poursuit, et je ne puis éviter ses affreuses mains. O Dieu ! faites-moi la grâce que l'horreur que j'en ressens , et que votre saint fils Jésus n'a pas dédaigné de ressentir, m'inspire l'horreur du péché qui l'a introduite sur la terre. Sans le péché, nous n'aurions vu la mort que peut-être dans les animaux : encore un grand et saint docteur' semble-t-il dire, qu'elle ne leur serait point arrivée dans le paradis, de peur que les yeux innocents des hommes n'eussent été frappés de ce triste objet. Quoi qu'il en soit, ô Jésus! je déteste le péché plus que la mort, puisque c'est par le péché que ta mort a régné sur tout le genre humain, depuis Adam » notre premier père, jusqu'à ceux aui vous verront arriver dans votre gloire.

XV1« ÉLÉVATION

La mort éternelle.

Mais la grande peine du péché , celle qui est seule proportionnée, c'est la mort éternelle : etcette peine du péché est enfermée dans le péché même. Car le péché n'étant autre cliose que la séparation volontaire de l'homme qui se retire de Dieu, il s'ensuit de là que Dieu se retire aussi de l'hontHne, et s'en retire pour jamais, l'homme n'ayant rien par où il puisse s'y rejoindre de lui-même : de sorte que, par ce seul coup que se donne le pécheur, il demeure éternellement séparé de Dieu, et Dieu forcé par conséquent à se retirer de lui , jusqu'à ce que, par un retour de sa pure miséricorde, il lui plaise de revenir à son infidèle créature. Ce qui n'arrirant que par une pure bonté que Dieu ne doit point

' S. A.ug. contr. Jul. lib. Bi, n. 147. — » Rom. T, U, 14

au pécheur, il s'ensuit qu'il ne lui doit autre chose qu'une éternelle séparation et soustraction de sa bonté, de sa grâce, et de sa présence ; tnais dès-là son malheur est aussi immenc j qu'il est éternel.

Car que peut-il arriver à la créature privée de Dieu , c'est-à-dire de tout bien ? Que lui peUt-il arriver, sinon tout mal? Allez, maudits, au feu éternel^: et oij iront-ils ces malheureux repoussés loin de la lumière, sinon dans les ténèbres éternelles? Où iront-ils éloignés de la paix, sinon au trouble, au désespoir, au grincement de dentsfOù irontils, en un mot, éloignés de Dieu, sinon en toute l'horreur que causera l'absence et la privation de tout le bien qui est en lui, comme dans la source ^ Je te montrerai tout le bien*, dit-il à Moïse, en me montrant moi-même. Que pourra-t-il donc arriver à ceux à qui il refusera sa face et sa présence désirable, sinon qu'il leur montrera tout le mal, et qu'il le leur montrera non-seulement pour le voir, ce qui est affreux; mais ce qui est beaucoup plus terrible, pour le sentir par une triste expérience.' Et c'est là le juste supplice du pécheur qui se retire de Dieu, que Dieu aussi se retire de lui, et par celte soustraction le prive de tout le bien, et l'investisse irrémédiablement et inexorablement de tout le mal. O Dieu! ô Dieu! je tremble : je suis saisi de frayeur à cette vue. Consolez-moi par l'espérance de votre bonté : rafraîchissez mes entrailles, et soulagez mes os brisés, par Jésus-Christ votre Fils, qui a porté la mort pour me délivrer de ses terreurs et de toutes ses affreuses suites, dont la plus inévitable est l'enfer.

VIP SEMAINE.

SUB LB PÉCHÉ OBIGmSL.

PREMIÈRE ÉLÉVATION

Tous les hommes dans an seal homme, premier fondement de la justice de Dieu dans le péché originel.

Il a fait que toute la race humaine venue d'un seul homme, se répande sur toute la terre 3. C'est ici une des plus belles et des plus remarquables singularitésde la créationdelhomme. Nous ne lisons point que les animaux viennent de même d'un seul, ni que Dieu les ait réduits d'abord à un seul mâle et à une seule femelle ; mais Dieu a voulu que tant que nous sommes d'hommes répandus par toute la terre, dans les îles comme dans le continent, nous sortissions tous d'un seul mariage, dont l'homme étant le chef, un seul homme par conséquent est la source de tout le genre humain.

Le désir de nous porter tous à l'unité est la cause de cet ordre suprême de Dieu , et les effets en sont admirables.

Premièrement, Dieu pouvait donner l'être à tous

Matth. XX?, 41. — ' Exod. xxxiil,.I9, — ' AcU VQ^

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

les hommes , comme à tous les anges , indépen- «lamment les uns des autres; surtout l'âme raisonnable ne pouvant, comme incorporelle, dépendre par elle-même d'aucune génération. Néanmoins il a plu à Dieu que non-seulement le corps, mais encore l'âme dépendît selon son être de cette voie, et que les âmes se multipliassent autant que les générations humaines ; et il a voulu encore que toutes les races humaines se réduisissent à la seule race d'Adam : en sorte que tous les hommes, et selon le corps et selon l'âme, dépendissent de la volonté et de la liberté de ce seul homme.

Fous portez deux nations dans votre sein ' , disait Dieu à Rébecca. Quel spectacle! en deux enfants encore enfermés dans les entrailles de leur mère, deux grandes et nombreuses nations, et la destinée de l'une et de l'autre. Mais combien est-il plus étonnant de voir en Adam seul toutes les nations, tous les hommes en particulier, et la commune destinée de tout le genre humain!

Dieu avait fait l'homme si parfait, et lui avait donné une si grande facilité de conserver, et pour lui et pour toute sa postérité, le bien immense qu'il avait mis en sa personne, que les hommes n'avaient <ju'à remercier cette divine bonté d'avoir renfermé en lui tout le bonheur de ses enfants, qui devaient composer tout le genre humain. Regardons-nous tous en cette source : regardons-y notre être et notre bien-être, notre bonheur et notre malheur. Dieu ne nous voit qu'en Adam, dans lequel il nous a tous faits. Quoi qu'Adam fasse, nous le faisons avec lui , parce qu'il nous tient renfermés, et que nous ne sommes en lui moralement qu'une seule et même personne : s'il obéit, j'obéis en lui; s'il pèche, je pèche en lui : Dieu traitera tout le genre humain comme ce seul homme, oiî il a voulu le mettre tout entier, l'aura mérité. J'adore, Seigneur, votrejustice, quoique impénétrable à mes sens et à ma raison : pour peu que j'entrevoie ses règles sacrées, je les adore et je m'y soumets.

n« ÉLÉVATION.

l,p père récompensé et pnni dans les enfants; second fondement de la justice de Dieu dans le péché originel.

Quand Dieu fit l'homme si parfait, quand il voulut faire dépendre de lui seul l'être et la vie de toutes les nations, de toutes les races, de tous les hommes particuliers jusqu'à l'infini, si Dieu voulait, il mit en même temps une telle unité entre lui et ses enfants qu'il pût être puni et récompensé en eux, comme il serait en lui-même, et peut-être plus. Car Dieu a inspiré aux parents un tel amour pour leurs enfants, que naturellement les maux des enfants leur sont plus sensibles et plus douloureux que les leurs, et qu'ils aiment mieux les laisser en vie que de leur survivre : de sorte que la vie de leurs enfants leur est plus chère que la leur propre. La nature, c'est-àdire Dieu, a formé ainsi le cœur des pères et des mères ; et ce sentiment est si intime et si naturel, qu'on en voit même un vestige et une impression

' Gen. i\v, 23.

dans les animaux, lorsqu'ils s'exposent pour leurs petits et se laissent arracher la vie, plutôt que d't*a abandonner le soin.

Ce caractère paternel a dû se trouver principale» ment dans celui qui est non-seulement le premier de tous les pères, mais encore père par excellence puisqu'il a été établi le père du genre humain. Après donc que dès l'origine, et nouvellement sorti des mains de Dieu, il eut transgressé ce commandement si facile , par lequel Dieu avait voulu éprouver sa soumission et l'avertir de sa liberté , il était juste qu'il le punît, non seulement en lui-même , mais encore dans ses enfants, comme étant une portion des plus chères de sa substance, et quelque chose qui lui est plus intimement uni que ses propres membres. De sorte que les enfants futurs de ce premier père, c'est-à-dire tout le genre humain, qui n'avait d'être ni de subsistance qu'en ce premier père, devinrent le juste objet de la haine et de la vengeance divine. Tout est en un seul , et tout est maudit en un seul : et ce père malheureux est puni dans tout ce qu'il contient en lui-même d'enfants depuis la première jusqu'à la dernière génération.

Si Dieu est juste à punir, il l'est encore plus à récompenser. Si Adam eût persévéré, il eût été récompensé dans tous ses enfants, et la justice originelle eût été leur héritage commun. Maintenant ils ont perdu en leur père ce que leur père avait reçu pour lui et pour eux; et, privée de ce grand don, la nature humaine devient et malheureuse et maudite dan3 ses branches, parce qu'elle l'est dans sa tige. Considérons la justice humaine : nous y verrons une image de cette justice de Dieu. Un père dégradé perd sa noblesse et pour lui et pour ses enfants , surtout pour ceux qui sont à naître ; ils perdent en lui tous leurs biens, lorsqu'il mérite de les perdre. S'il est banni et exclu de la société de ses citoyens, et comme du sein maternel de sa terre natale, ils sont bannis avec lui à jamais. Pleurons, malheureux enfants d'un père justement proscrit, race dégradée et déshéritée par la loi suprême de Dieu; et , bannis éternellerment autant que justement de la cité sainte qui nous était destinée dans notre origine, adorons avec tremblement les règles sévères et impénétrables de la justice de Dieu dont nous voyons les vestiges dans la justice, quoique inférieure, des hommes. Mais voici le comble de nos maux.

IJIe ÉLÉVATION

La justice originelle dont Adam a été privé pour lui et pour ses enfants : troisième fondement delà justice de Dieu dan» le pécbé originel.

Dieu a fait l'homme droit, et U s'est enveloppe dans plusieurs questions^. Cette droiture où Dieu avait d'abord fait l'homme consistait premièrement dans la connaissance. Il n'y avait point alors de question : Dieu avait mis dans le premier homme la droite raison, qui consistait en une lumière divine, par laquelle il connaissait Dieu directement, comme un être parfait et tout-puissant.

' Ecçlet. VU 30.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

O^Vc connaissance tenait le milieu entre la foi et !n vision l)ienheureuse. Car encore que l'homme ne vît pas Dieu /ace a face, il ne le voyait pourtant pas comme nous le faisons, à travers une énigme, et comme par un miroir'. Dieu ne lui laissait aucun doute de son auteur, des mains duquel il sortait; ni de sa perfection, qui reluisait si clairement dans ses œuvres. Si saint Paul a dit que les merveilles invisibles de Dieu, et son éternelle puissance , et sa divinité, sont manifestes dans ses osuvres à ceux qui les contemplent; en sorte qu'ils sont inexcusables de ne le pas reconnaître et adorer', combien plus Adam l'eût-il connu ? L'idée que nous portons naturellement dans notre fonds de la perfection de Dieu, en sorte que nous penchons naturellement à lui attribuer ce qu'il y a de plus parfait, était si vive dans le premier homme, que rien ne la pouvait offusquer. Ce n'était pas comme à présent, que cette idée, brouillée avec les images de nos sens, se recule pour ainsi dire, quand nous la cherchons : nous n'en pouvons porter la simplicité, et nous n'y revenons qu'à peine et par mille détours. Mais alors on la sentait d'abord; et la première pensée qui venait à l'homme daus tous les ouvrages et dans tous les mouvements qu'il voyait , ou au dedans, ou au dehors , c'est que Dieu en était le parfait auteur.

Par là il connaissait son âme , comme faite à l'iinage de Dieu , et entièrement pour lui ; et au lieu que nous avons tant de peine à la trouver, et que nous la confondons avec toutes les images que nos sens nous apportent , alors on la démêlait d'abord d'avec tout ce qui n'était pas elle.

De cette sorte on connaissait d'abord sa parfaite supériorité au-dessus du corps, et l'empire qui lui était donné sur lui : en sorte que tout y devait être dans l'obéissance envers l'âme , comme l'âme le devaitêtre envers Dieu.

Une si grande et si droite lumière dans la raison était suivie d'une pareil'e droiture dans la volonté. Comme on voyait clairement et parfaitement combien Dieu est aimable, et que l'âme n'était empêchée par aucune passion ou prévention de se porter à lui , elle l'aimait parfaitement, et, unie par son amour à ce premier être, elle voyait tout audessous d'elle, principalement son corps, dont elle faisait sans résistance ce qu'elle voulait.

Nous éprouvons encore un reste de cet empire que nous avions sur nos corps. Nous emportons sur lui beaucoup de choses contre la disposition de la machine, par la seule forcede la volonté; à'force de s'appliquer, l'esprit demeure détaché des sens, et semble ne communiquer plus avec eux. Combien plus en cet heureux état , sans aucun effort , et par la seule force de la raison toujours maîtresse par elle-même, tenait-on en sujétion tout le corps?

Il n'y avait qu'une dépravation volontaire qui pût troubler cette belle économie , et faire perdre à la raison son autorité et son empire. Quand l'homme s'est retiré de Dieu , Dieu a retiré tous ses dons. La première plaie a été celle de l'ignorance; ces

• 1. Ci/r xiu, 12. — » Rom. i, 20.

vives lumières nous ont été ôlées : Nous sommes livrés aux questions'; tout est mis en doute , jusqu'aux premières vérités. La raison étant devenue si faible par la faute de la volonté , à plus forte raison la volonté , qui avait commis le péché , s'affaiblit-elle elle-même. Le corps refusa l'obéissance à l'âme, qui s'était soustraite à Dieu. Dans le désordre des sens , la honte , qui n'était pas encore connue, se Gt bientôt sentir : chose étrange ! nous l'avons déjà remarqué; mais cette occasion demande qu'on repasse encore un moment sur ce triste objet.

Nos premiers parents ne furent pas plutôt tombés dans le péché , qu'ils connurent leur nudité; et contraints de la couvrir d'une ceinture , dont nous avons déjà montré l'usage, ils témoignèrent par là où la révolte et la sédition intérieure et extérieure s'était mise. Comment aoez-voits connu , et qui vous a indiqué que vous étiez nu ? D'où vient que vous vouscachiez dans l'épaisseur de la forêt », pour ne point paraître à mes yeux ? Craigniez-vous que je ne trouvasse quelque chose de mal et de déshonnête dans mon ouvrage, moi qui ne puis rien faire que de bon , et qui en effet, en revoyant ce que j'avais fait, en avais loué la bonté.' Étrange nouveauté dans l'homme, de trouver en soi quelque chose de honteux ! Ce n'est pas l'ouvrage de Dieu , mais le sien , et celui de son péché. Et quels yeux craignait-il en se cachant.' Ceux de Dieu , ceux de la compagne de son crime et de son supplice, les siens propres. O concupiscence naissante , on ne vous reconnaît que trop !

Mais quoi ! disons en un mot que c'est de là que nous naissons. Tout ce qui naît d'.4dam lui est uni de ce côté-là ; enfants de cette révolte , cette révolte est la première chose qui passe en nous avec le sang. Ainsi , dès notre origine , nos sens sont rebelles : dès le ventre de nos mères , où la raison est plongée et dominée par la chair, notre âme en est l'esclave , et accablée de ce poids. Toutes les passions nous dominent tour à tour, et souvent toutes ensemble , et même les plus contraires. Dieu retire de nous les lumières, comme il avait fait à Adam . et encore plus. Ainsi nous sommes frappés de la plaie de l'ignorance et de celle de la concupiscence ; tout le bien , jusqu'au moindre , nous est difficile; tout le mal , quelque grand qu'il soit, a des attraits pour nous.

Toutes les pensées de r homme penchaient au mal en tout temps 3. Pesez ces paroles : Toutes les pensées, et celles-ci : En tout temps. Nous ne faisons pas tout le mal, mais nous y penchons ; il ne manque que les occasions, et les objets qui y déterminent : l'homme laissé a lui-même n'éviterait aucun mal. Ajoutez ces paroles qui précèdent : La malice des hommes était grande sur la terre ; et celles-ci : Mon esprit ne demeurera pas en l'homme, parcequ'il est chaire.

Je l'avais feit pour être spirituel même dans la chair, parce que l'esprit y dominait : et maintenant il est devenu charnel même dans l'esprit >, que la

» Eccle. VII, 30. -r » Gen. ni. 13. — * Ceit. ti. 4 — « Ihid. Tl, a. — » Rom, Vil, l^,\b.tl êeq.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

chair domine et emporte. Cela commence dès le ventre de la mère: Erraverunt ab utero ^. Dieu voit le mal dans sa source, et Use repent d'avoir fait l'homme *. L'homme n'était plus que péché dès sa conception : Je suis conçu en iniquité; ma mère m'a conçu enpéché^. Tout est uni au péché d'Adam , qui passe par le canal de la concupiscence. L'hom/ne livré à la concupiscence la transmit à sa postérité , et ne pouvait faire ses enfants meilleurs que lui. Si tout naît avec la concupiscence, tout naît dans le désordre; tout naît odieux à Dieu : et nous sommes fous naturellement enfants de colère^.

IVe ÉLÉVATION.

Les suites affreuses du péché originel par le chapitre XL de l'Ecclésiastique.

Il y a une grande affliction et un joug pesant sur les enfants d'Adam^ depuis le jour de leur sortie du sein de leur mère , jusqu'au jour de leur sépulture dans le sein de la mère commune^. Nos misères commencent avec la vie , et durent jusqu'à la mort : nul ne s'en exempte. Quatre sources intarissables les font couler sur tous les états et dans toute la vie : les soucis, les terreurs, les agitations d'une espérance trompeuse, et enfi7i le "'our de la mort. Les maux qui viennent de ces quatre sources empoisonnent toute la vie. Tout en ressent la vrolence et la pesanteur, depuis celui gui est assis sur le trône , jusqu'à celui qui est abattu à terre et sur la poussière; depuis celui qui est revêtu depourpre et des plus belles couleur s, jusqu'à celui qui est couvert d'une toile grossière et crue : on trouve partout fureur, jalousie , tumulte, incertitude et agitation d'esprit , les menaces d'une viort prochaine, les longues et implacables colères, les querelles et les animosités. Quelle paix parmi tant de furieuses passions ? Elles ne nous laissent pas en repos pendant le sommeil. Dans le silence et la tranquillité de la nuit , dans la couche où l'on se refait des travaux du jour, on apprend, on expérimente un nouveau genre de trouble. A peine a-t-on goûté un moment les douceurs d'unpremier sommeil, et voilà qu'il se présente à une imagination échauffée toutes sortes de fantômes et de monstres , comme si l'on avait été mis en sentinelle dans une tour. On se trouble dans les visions de son cœur. On croit être poursuivi par un ennetni furieux, comme dans un jour de combat: on ne se sauve de cette crainte qu'en s'éveillant en sursaut; on s' étonne d'une si vaine terreur, et d'avoir trouvé tant de périls dans une entière sûreté.

On a peine à se remettre d'une si étrange épouvante, et on sent que sans aucun ennemi on se peut faire à soi-même une guerre aussi violente que des bataillons armés. Les songes nous suivent jusqu'en veillant. Qu'est-ce que les terreurs qui nous saisissent sans sujet, si ce n'est un songe effrayant.? Mais qu'est-ce que l'ambition et une espérance fallacieuse , qui nous mène de travaux en travaux , d'illusion en

> Pi. LVII, 4. - » Gen. VI, 6. — ^ Ps. L, 7- — < EpJies. Il, J. — S Bccli. Mt, I et îcj.

illusion , et nous rend le jouet des hommes, sinork une autre sorte de songe qui change de vains plaisirs en des tourments effectifs ? Que dirai-je des. maladies accablantes, qui inondent sur toute chair, depuis l'homme jusqu'à la bêle, et cent fois plus encore sur les pécheurs? Et où arrive-t-on par tant de maux, et à quelle mort?Laisse-t-on du moins venir la mort doucement et comme naturellement , pour nous être comme une espèce d'asile contre les malheurs delà vie? Non ; l'on ne voit que des morti cruelles , dans le combat, dans le sang, l'épée, l'oppression, la famine, la peste, l'accablement,, tous les fléaux de Dieu : toutes ces choses ont été créées pour les méchants , et le déluge est venu pour eux. Mais le déluge des eaux n'est venu qu'une seule fois : celui des afflictions est perpétuel , et inonde toute la vie dès la naissance.

Après cela peut-on croire que l'enfance soit innocente.? O Seigneur! vous jugez indigne de votre puissance de punir les innocents '. Pourquoi donc répandez-vous votre colère sur cet enfant qui vient de naître.? A qui a-t-il fait tort.? de qui a-t-il enlevé les biens? A-t-il corrompu la femme de son prochain ? Quel est son crime? Et pourquoi commencer à l'accabler d'un joug si pesant ? Répétons encore : Un joug pesant sur les enfants d\4dam*. Il est enfant d'Adam : voilà son crime. C'est ce qui le fait naître dans l'ignorance et dans la faiblesse , ce qui lui a mis dans le cœur la source de toutes sortes de mauvais désirs : il ne lui manque que de la force pour les déclarer. Combien faudra-t-il le tourmenter pour lui faire apprendre quelque chose? Combien sera-t-il de temps comme un animal ? N'est-il pas bien malheureux d'avoir à passer par une longue ignorance, à quelques rayons de lumière? « Regardez, disait un saint ^ , cette enfance laborieu- « se : de quels maux n'est-elle pas opprimée? Par- « mi quelles vanités, quels tourments , quelles er- « reurs et quelles terreurs prend-elle son accrois- « sèment ? Et quand on est grand , et même qu'on « se consacre à servir Dieu , que de dangereuses « tentations, par l'erreur qui nous veut séduire, « par la volupté qui nous entraîne, par la douleur « et l'ennui qui nous accable, par l'orgueil qui nous « enfle ! Et qui pourrait expliquer ce joug pesant « dont sont accablés les enfants d'Adam ; ou croire « que, sous un Dieu bon, sous un Dieu juste, « on dût souffrir tant de maux , si le péché originel « n'avait précédé ? »

V» ÉLÉVATION

Sur un autre passage , où est expliquée la pesanteur de Via» accablée d'un corps mortel.

Le corps qui se corrompt appesantit l'âme : et cette demeure terrestre rabat l'esprit qui voudrait penser beaucoup, et s'occuper de beaucoup de^oins importants. Nous trouvons difficile de juger des choses de la terre; et nous tî'onvons avec peine les choses que nous avons devant les yeux : mais

I Sap. XII, 15. — = EcclL XL. — ' s. Aitg. lib. W, cont!* Julian., cap. x\l, n. 83.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES

qui pourra pénétrer celles qui sont dans le ciel ' ? Cest pourtant pour celles-là que je suis né. Mais que je suis malheureux! je veux me retirer en moimême , je veux penser, je veux m'élever à la contemplation dans un doux recueillement, et aux vérités éternelles : ce corps mortel m'accable ; il émousse toutes mes pensées , toute la vivacité de mon esprit-, je retombe dans mes sens; et, plongé dans les images dont ils me remplissent, je ne puis retrouver mon cœur qui s'égare , et mon esprit qui se dissipe.

C'est cet état malheureux de l'âme asservie sous la pesanteur du corps , qui a fait penser aux philosophes que le corps était à l'âme un poids accablant, une prison , un supplice semblable à celui que ce tyran faisait souffrir à ses ennemis, qu'il attachait tout vivants à des corps morts à demi pourris. Ainsi, disent ces philosophes, nos âmes vivantes sont attachées à ce corps, comme à un cadavre. Ils ne pouvaient concevoir qu'un tel supplice se pût trouver dans un monde gouverné par un Dieu juste, sans quelque péché précédent; et ils donnaient aux âmes une vie hors du corps avant la naissance, oij, s'abandonnant au péché, elles fussent précipitées des cieux dans cette prison du corps. Voilà ce qu'on pouvait dire quand on ne connaissait pas la chute du genre humain dans son auteur. Les mêmes philosophes se plaignaient encore contre la nature, comme étant non pas une bonne mère, mais une marâtre injuste, qui nous avait formés avec un corps nu, fragile, infirme et mortel , et un esprit faible à porter les travaux, aisé à troubler par les terreurs, inquiet dans les douleurs, et enclin aux cupidités les plus déréglées. De dures expériences ont fait connaître à ces philosophes le joug pesant des enfants d'Adam ; et, sans en savoir la cause, ils en sentaient ies effets. Adorons donc ce Dieu qui nous en révèle les principes ; adorons les règles sévères de sa justice, et acquiesçons en tremblant à la rigoureuse «entence du ciel.

Vie ÉLÉVATION.

Sur d'autres passages, où est expliquée la tyrannie de la mort.

Souvenez-vous que la mort ne tarde pas : connaissez la loi du sépulcre, et que rien ne vous la fasse oublier. Elle est écrite sur tous les tombeaux, et dans tout le monde : Quiconque naît mourra de mort'.

C'est une loi établie à tous les hommes de mourir une fois; et après viendra le jugement^.

L'empire est donné au diable sur tous les mcrrtels durant toute leur vie : il tient captifs sous la terreur de la mort tous ceux qui vitrent asservis a cette dure foi 4.

Voilà deux terribles servitudes que nous amène l'empire de la mort. On ne peut avoir de repos sous sa tyrannie : à chaque moment elle peut venir, et

• Sap. X, 15, 16. - 5 Eccli. XIT, 13. —^Hcb. îx,27.— * Ibid. Il, li. 15.

non-seulement renverser tous nos desseins, troubler tous nos plaisirs, nous ravir tous nos biens; mais, ce qui est encore infiniment plus terrible, nous mener au jugement de Dieu.

On est pour ces deux raisons dans une éternelle et insupportable sujétion : l'on n'eu peut sortir que par Jésus-Christ. Celui qui croit en lui ne sera point Jugé : celui qui n'y croit pas est déjà jugé'. Sa sentence est sur lui, et à tout moment elle est prêt^ à s'exécuter.

Tels sont les effets de la chute d'Adam et du péché originel. Comment pouvons-nous nous en relever.? C'est ce que nous avons maintenant à dire.

VII« ÉLÉVATION

Le genre humain enfoncé dans son ignorance et danx son péché.

Voici l'effet le plus malheureux, et tout ensemble la preuve la plus convaincante du péché orif^inel. Le genre humain s'enfonce dans son ignorance et dans son péché. La malice se déclare dès la première génération. Le premier enfant qui rendit Eve féconde fut Caïn , malinVt envieux. Dans la suite Gain tue Abel le juste; et le vice commence à prévaloir sur la vertu. Le monde se partage entre les enfants de Dieu , qui sont ceux de Seth, et les enfants des hommes, qui sont ceux de Caïn : la race de Caïn , qui eut le monde et les plaisirs dans son partage, est la race aîné^'. C'est dans cette race qu'on a commencé à se faire une habitation sur la terre : CaïJi bâtit la première ville , et l'appela du nom de son fils Henoch^. On commençait à vouloir s'immortaliser par les noms, et on sem'blait oublier l'immortalité véritable. Dans cette race, les filles commencent à se faire de nouveaux attraits : les enfants de Dieu s'y laissent prendre; le plaisir des sens l'emporte : et ce sont les filles de ceux qu'on appelait les enfants des hommes, c'est-à-dire les enfants de la chair, qui attirent dans la corruption par leur beauté, par leur mollesse, par leurs parures, par leurs caresses trompeuses, ceux qui vivaient selon Dieu et selon l'esprit C'est dans cette race que l'on commence à avoir deux femmes : Lamec épousa Ada et Sella. Le meurtre de Caïn s'y perpétua : Lamec dit à ses deux femmes, comme en chantant : J'ai tué un jeune homme 3. Cette qualité, et l'aveu qu'il avait fait à ses femmes de ce meurtre, font soupçonner que sa jalousie contre une jeunesse florissante avait donné lieu à ce meurtre. Quoi qu'il en soit, la race de Caïn continue à verser le sang humain : et non-seulement cette race prévaut, mais encore elle entraîne l'autre dans ses désordres. Tout est perdu ; Dieu est contraint de noyer le monde dans le déluge.

Ainsi la piété n'eut rien de ferme. Avant que de mourir, Adam la vit périr en quelque façon dans toute sa race , et non-seulement dans la postérité de Caïn, mais encore dans celle de Seth. Il est dit d'Énos, fils de Seth, qu'eV commença à invoquer

Joan. m, 18.

Gcn. IV, 17. — Ubid. , 79.

ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES

le nom du SeigneitrK Dieu était en quelque sorte oublié : il fallut qu'Énos en renouvelât le culte , qui s'affaiblissait même dans la race pieuse. '

Quelques uns veulent entendre cette invocation d'Eues , d'un faux culte : le premier sens est le plus naturel. Quoi qu'il en soit, il serait toujours vrai que le faux culte aurait bientôt commencé, même parmi les pieux et dans la famille de Seth.

Quelque temps après on remarque par deux fois comme une chose extraordinaire, même dans la race de Seth , qu" Henoch , un de ses petits enfants, marcha avec Dieu, et que tout d'un coup il cessa de paraître parmi les hommes , parce que Dieu Cenleva * , d'un enlèvement semblable à celui d'Élie,et le retira miraculeusement du monde, qui n'était pas digne de CavoirK Tant la corruption était entrée dès lors même dans la race de Seth. Henoch était le septième après Adam, et Adam vivait encore : et cependant la piété dégénérait à ses veux, et la corruption devenait si universelle, qu'on regardait comme une merveille, même parmi les enfants de Seth, qu'Henoch marchât avec Dieu.

L'apôtre saint Jude, par inspiration particulière, nous a conservé une prophétie d'Henoch, dont voici les termes : Le Seigneur va venir avec des milliers de ses saints mg(t%, pour exercer son jugement contre tous les hommes, et reprendre tous les impies de toutes les œuvres de leur impiété, et de toutes les paroles dures et blasphématoires que les pécheurs impies ont proférées contre lui. C'est ainsi, dit saint Jude, que prophétisait Henoch, le septième après Adam^. Quoique les hommes eussent encore parmi eux leur premier père, qui était sorti immédiatement des mains de Dieu, ils tombèrent dans une espèce d'impiété et d'athéisme, oubliant celui qui les avait faits : et Henoch commença à leur dénoncer la vengeance prochaine et universelle que Dieu devait envoyer avec le déluge. . . , . ^ Les choses furent dans la suite poussées si avant,

qu'il ne resta qu'une seule famille juste, et ce fut celle de Noé. Encore dégénéra-t-elle bientôt :Cham et sa race furent maudits ; la famille de Japhet , comme Cham et ses enfants , fut livrée à l'idolâtrie. On la voit gagner peu à peu aussitôt après le déluge : la créature fut adorée pour le créateur : l'homme en vint jusqu'à adorer l'œuvre de ses mains. La race de Sem était destinée comme pour succéder à celle de Seth , d'où elle était née ; mais le culte de Dieu s'y affaiblit si tôt, qu'on croit même queTharé, père d'Abraham, était idolâtre, et qu'Abraham fut persécuté parmi les Chaldéens d'où il était parcequ'il ne voulut point adhérer à leur culte impie. Quoiqu'il en soit, pour le conserver dans la piété, Dieu le tira de sa patrie, et le sépara de tous les peuples du monde , sans lui permettre ni de demeurer dans son pays , ni de se faire aucun établissement dans la terre où il l'appelait. La corruption s'étendait si fort, et l'idolâtrie devenait si universelle , qu'il fallut séparer la race des enfants

> Gm. IV, 26. - * GcH.V. 23, 2i. - ^ Heh. XI, 5. - * Ep. fud. 14, là.

de Dieu, dont Abraham devait ^trelechef, par une marque sensible. Ce fut la circoncision : et ce ne fut pas en vain que cette marque fut imprimée où l'on sait, en témoignage immortel de la malédiction des générations humaines, et du retranchement qu'il fallait faire des passions sensuelles que le péché avait introduites , et desquelles nous avions à naître. O Dieu ! où en est réduit le genre humain ! Le sacrement de la sanctiOcation a dû nous faire souvenir de la première honte de notre nature ; on n'en parle qu'avec pudeur : et Dieu est contraint de flétrir l'origine de notre être. Il faut le dire une fois, et, couverts de honte, mettre nos mains sur nos visages.

Ville ÉLÉVATION.

Sur les horreurs de l'idolâtrie.

Lisons ici les chapitres XIII et XIV du livre de la Sagesse sur l'idolâtrie. En voici un abrégé. Les sentiments des hommes sont vains : parce que la connaissance de Dieu n'est point en eux, ils n'ont pu comprendre celui qui était par tant de beaux objets présentés à leur vue ; et , regardant les ouvrages , ils n'en ont pu comprendre le sage artisan'. Appelant dieux et arbitres souverains du monde , ou le feu , ou les vents et l'air agité, ou l'eau, ou le soleil , ou la lune, ou les étoiles qui tournent en rond sur nos têtes, sans pouvoir entendre que si , touchés de leur beauté , ils les ont appelés dieux , combien plus celle de leur créateur leur devait paraître merveilleuse! Car il est père du beau et du bon , la source de toute beauté , et le plus parfait de tous les êtres. Et s'il y a de la force dans ces corps qu'ils ont adorés , combien doit être plus puissant celui qui les a faits.? Car par la grandeur de la beauté de la créature, on pouvait voir et connaître intelligiblement le créateur. Mais encore ceux-là sont-ils les plus excusables, puisqu'ils se sont égarés peut-être en cherchant Dieu dans ses oeuvres, qui les invitaient à s'élever vers leur principe : quoiqu'en effet ils soient toujours inexcusables, puisque, s'ils pouvaient parvenir à connaître la beauté d'un si grand ouvrage , combien plus facilement en devaient-ils trouver l'auteur 1 Mais ceux-là sont sans comparaison plus aveugles et plus malheureux , et leur espérance est parmi les morts , qui, trompés par les inventions et l'industrie d'un bel ouvrage , ou par les superbes matières dont on l'aura composé, ou parla vive ressemblance de quelques animaux, ou par l'adresse et le curieux travail d'une main antique sur une pierre inutile et insensible , ont adoré les ouvrages de la main des hommes. Un ouvrier dressant un bois pesant , reste du feu dont ils ont fait cuire leur nourriture , et le soutenant avec peine par des liens de fer dans une muraille , le peignant d'un rouge qui semblait lui donner un air de vie, à la fin vient à l'adorer, à lui demander la vie et la santé qu'il n'a pas , à le consulter sur son mariage et sur ses enfants , et lui fait de riches offrandes; ou, porté sur un bois fragile dans une périlleuse navigation, il iovoque un bois

« S(if. xm, 5, 24.

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