L' AVENEMENT DE SAINT JEAN-BAPTISTE, PRÉ- CURSKUR DE JESUS-CHRIST
PREMIÈRE ÉLÉVATION
Lm hommes avaient besoin d'être préparés à la venue du Sauveur.
Quelle merveille, dit saint Augustin*! saint Jean n'était pas la lumière : non erat ille lux ; mais il était envové pour rendre témoignage à la lumière : Sed ut tesïimonium perhiberet delumine^. La lu-
» /*. XLV, 14, 15. — ' Malac. Iil, F. — » Malac, IV, 5, 6. - ♦ Apoc. XXII, n, 20. - » S. Ang. in Joan. Tract. H, 7 (( scq. — * Joan. i, ».
mière a-t-elle besoin qu'on lui rende témoignage? Faut-il que quelqu'un nous dise : Voilà le soicil ? Ce bel astre n'attire-t-il pas assez les regards , sans qu'on nous le montre au doigt.' Il est ainsi toutefois, dit saint Augustin. Jésus-Christ était le soleil, et saint Jean un petit flambeau ardent et luisant », comme l'appelle le Sauveur ; et voilà que nous allons chercher le Sauveur par le ministère de Jean, et nous cherchons le jour avec un flambeau. La faiblesse de notre vue en est la cause. Le grand jour nous éblouirait, si nous n'y étions préparés et accoutumés par une lumière plus proportionnée à notre infirmité : Taminfirmi sumus ;per lucernam quxrimus diem *. Le monde est trop affaibli par son péché, pour soutenir dans toute sa force le bonheur que Dieu lui envoie. Confessons notre faiblesse et notre impuissance : c'est là le commencement de notre salut. Abaissons-nous vers saint Jean, et apprenons à élever peu à peu nos yeux faibles et tremblants à Jésus-Christ.
Ile ÉLÉVATION.
Quatre circonstances de la vie et de la mort de saint Jean , préparatoires à la vie et à la mort de Jésus-Christ.
Je découvre quatre choses dans saint Jean , par où il me prépare à Jésus-Christ : premièrement , sa conception et sa nativité : secondement, sa vie étonnante dans le désert, dès son enfance : troisièmement, sa prédication avec son baptême : quatrièmement, la persécution qu'on lui fait souffrir, sa prison et sa mort. Quatre mémorables circonstances de l'histoire de saint Jean-Baptiste , que nous remarquerons chacune à sa place, pour nous préparer à voir la gloire du Sauveur.
Suivons donc le saint précurseur, et voyons-le devancer en tout et partout le Fils de Dieu, tant dans sa vie que dans sa mort. Il va être conçu et paraître au monde. Marchez devant lui , saint précurseur, et prévenez les merveilles de la conception et de la naissance de votre maître. Mon âme , sois attentive au grand spectacle que Dieu prépare à ta foi! Seigneur, soyez loué à jamais pour les admirables préparations par lesquelles vous nous disposer à recevoir votre Christ !
Ille ÉLÉVATION.
Première circonstance préparatoire de la vie de saint Jean- Baptiste : sa conception.
Mon Sauveur devait naître d'une vierge. Quelle plus belle préparation à ce mystère , que de faire naître saint Jean-Baptiste d'une stérile.? Jésus- Christ ne devait avoir de Père que Dieu. Après Dieu , et sous sa puissance , que pouvait-on donner à saint Jean-Baptiste qui en approchât davantage , qu'un sacrificateur qui fût en même temps un saint? Ce fut le caractère de saint Zacharie , père de saint Jean-Baptiste. Il est dit de lui qu'il éi^xt sacrificateur, ^l encore sacrificateur rfe la raced'Jbia,
• Joan. V, 36 — * 5. Aug. in Joan. Tract, n, »». »•
ÉLT^VATÎONS SUR LES MYSTERES.
qni^nit la plus OTcellente. Sa sainteté répondait à relie de son ministère; et afin qu« tout se ressonte iVi de l'esprit de sainteté, ce fut durant l'exernce de sa fonction que Dieu lui envoya son ange , pour lui annoncer la conception de saint Jean-Baptiste'.
Jésus-Christ devait avoirune mère vierge : c'était l.i sa prérogative. Et qu'y avait-il qui approclult davantage de cet honneur, que de naître d'une stérile, comme un autre Isaac, comme un Samson, comme un Samuel ? ces enfants miraculeux de femmes stériles sontdes enfants degrûceetde prières. Et c'est par là que fut consacrée la naissance de saint Jean-Baptiste , pour être l'avant-courrière de celle du Fils de Dieu.
Sainte Elisabeth était, comme son mari, d'une vie sainte et irréprochable devant Dieu et devant les hommes». Comme lui , elle était aussi tille d'Aaron et de la race sacerdotale, qui était , dans la tribu de Lévi , aussi distinguée que la tribu de Lévi était élevée parmi les tribus d'Israël. Tout relève la naissance de saint Jean-Baptiste; et rien ne pouvait mieux préparer les voies au Messie qui devait venir.
Outre la stérilité d* Elisabeth , elle était , comme Zaoharie , avancée en âge : tout s'opposait au fruit (ju'elle devait porter. Seigneur, nous sommes stériles : accablées de la vieillesse d'Adam et des anciennes habitudes de la corruption , nous ne pourrons produire aucun fruit. Mais Dieu se plaît à tout tirer du néant.
La vertu ne vient jamais parmi les hommes que des lieux naturellement stériles : Et où le péché abonde , c'est là que la grâce veut surabonder^ : r'estàriiumilité à l'attirer. Confessons notre impuissance ; et Jean , c'est-à-dire la grâce et la colombe , ou le Saint-Esprit y nous sera donné.
IV« ÉLÉVATION
La conception de saint Jpan-Baptisfe, comme celle de Jésu»- Ciirist , est annoncée par l'ange saint Gabriel.
Je suis Gabriel, un des esprits assistants devant Dieu, que le Seigneur vous a envoyé pour vous parler , et vous annoncer ces heureuses nouvelles*. Dieu destinait à ce saint archange une bien plus haute ambassade, puisqu'il devait annoncer l'enfan^ tement d'une vierge; mais afin de tout préparer , et donner foi aux paroles de son ange , Dieu lui fit auparavant annoncer l'enfantement d'une stérile ; et avant que de promettre le Christ, il le chargea de promettre son saint précurseur.
Un des caractères des œuvres de Dieu est de prendre le temps convenable; et c'est là un des traits des plus remarquables de sa sagesse. Zacharie était dans l'exercice le plus pur de la fonction sacerdotale, qui était celui d'offrir les parfums au dedans du temple, sur l'autel destiné à cette fonction; et tout le peuple était au dehors, en attente du saint sacrificateur qui devait sortir du temple, après avoir accompli le ministère sacré. Ce fut à
• Luc. l.b,«et seq. — ' Ihid. — 3 Rom. V, 2o. — ♦ Luc. t, l».
BoeSt'fcT. — TOME IT.
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ce moment que l'ange du Seigneiir lui appnnit du crtlé droit de l'autel où il officiait'.
1^ trouble dont il fut saisi à la vue de l'ange, est l'effet de cette crainte religieuse dont l'âme est occupée, lorsque Dieu se rend présent par quelques nwyens que ce soit. L'impression des choses divines fait rentrer l'âme dans son néant; elle sent plus que jamais son indignité : la fraveur qui accompagne ce qui est divin la dispose à l'obéissance.
Aie craignez point, lui dit cet ange. Comme le premier effet de la présence divine est la fraveur dans le fond de l'âme, le premier effet de la parole portée de la part de Dieu est de rassurer celui à qui elle est adressée, f^otre prière est exaucée , et votre femme concevra un fis'. 11 l'avait donc demandé à Dieu; et Jean, comme Samuel, fut le fruit de la prière. Mon âme . prie avec foi et persévérance; l'ange du Seigneur viendra; une douce confiance se formera ; quelque lumière céleste apparaîtra dans le coeur, et Jean , qui est la grâce , en sera le fruit. Il faut demander; c'est un acte nécessaire de la soumission qu'on doit à Dieu ; c'est une reconnaissance de sa puissance et de sa bonté : la confiance, qui est le fruit d'un pur et fidèle amour, s'y fait ressentir; c'est-à-dire qu'elle fait ressentir Dieu.
Fous lui do7inerezlenom de Jean. Le même ange dit à Marie : Fous aurez 7/nJîLs , et vous li/i donnerez le nom cfe Jésus ^ : et l'imposition du nom de Jean , qui est ordonnée par l'ange , est la préparation à un plus grand nom.
Cet enfant vous mettra dans la joie et danit le ravissement ; et la viultittule se réjouira à sa naissance*. C'est ce que l'ange promet, c'est ce que nous verrons bientôt accompli.
II. fera grand devant ^p. Seigneur^. Le même ange, en annonçant Jésus-Christ, répète la même parole: Usera grand; mais il ajoute : et il sera nommé le Fils du Très- Haut ^. Jésus sera grand comme le fils ; Jean sera grand comme un serviteur, comme un héraut qui marche devant son maître , et inspire le respect à tout le monde. Jésus est grand par essence; et Jean sera grand par un éclat et un rejaillissement delà grandeur de Jésus. Il ne boira point de vin , ni de tout ce qui peut enivrer ; et il sera rempli du Saint-Esprit dès le ventre de sa mèrei. Commençons à voir dans Jean le caractère de la pénitence et de l'abstinence. Seigneur, je le reconnais : c'est lui qui prépare les voies à Jésus, et la pénitence est sa vraie avant-courrière.
C'est aussi un caractère de Nazaréen, c'est-àdire un caractère de saint, de s'abstenir du vin et de tout ce qui enivre. Tout ce qui flatte les sens et les transporte, est un obstacle à la sainteté : si vous évitez l'ivTesse et la joie des sens , une autre ivresse vous sera donnée ; comme Jean , vous serez rempK du Saint-Esprit, et transporté d'une joie céleste. Ne vous laissez doncpoint enivrer aux charmes des sens; n'attendez pas que le vin, que la joie du monde vous renverse entièrement la raison : dès
■ Liic.i, 9. — ' Ibid. 13. - î Ihùl. 31. — « Ibié, 14. — 1 » Ibid. 15. — * Ibid. 32. — ' Ib. 15
coo
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
«lue vous la gofltez, vous commencez à perdre le gortt (le la grAce, et vous êtes déjà tout troublé : une épaisse vapeur vous offusque lessens; elle est douce, il est vrai ; mais c'est par là qu'elle est pernicieuse ; tout se brouille dans notre cerveau; et c'est hasard si nous ne tombons dans quelque étrange désordre. Fuyons, fuyons : dès que le vin commence à briller et à pedller dans la coupe, il nous trompe en flattant nos sens ; mais à la fin il nous mordra comme une couleuvre , et son poison se portera jusqu'à notre vœur^.
Ve ÉLÉVATION.
Siille des paroles de l'ange : l'effet de la prédication de saint Jean-Baptiste est prédit.
// convertira plusieurs des enfants d'Israël au Seigneur leur Dien^. Hélas! étant déjà enfants d'Israël, avons-nous besoin d'être convertis? Ne devons-nous pas avoir conservé la grâce? Gémissons d'avoir besoin qu'on nous convertisse. Mais , liélas! notre état est bien pire, puisque même nous résistons à la grâce qui veut nous changer ; et , plus durs que des pierres, nous ne voulons pas nous laisser convertir.
Le monde était dans un excès de corruption incompréhensible. La loi de Dieu n'était pas seulement méprisée ; mais encore on répandait dans le peuple des maximes opposées. Il fallait un nouvel Élie pour émouvoir les pécheurs ; il fallait le feu d'ÉIie pour purifier ces consciences gangrenées. Il y fallait /V.s/>nY et la vertu d'ÉIie 3, l'efficace de ses discours et la merveille de ses exemples. Qui nous donnera un Élie pour nous convertir au Sauveur ; pour luipréparer les cœurs par la pénitence; pour ramener l'ancienne discipline, et faire que les pères reconnaissent leurs enfants, par le soin qu'ils leur verront prendre de les imiter! Faisons revivre nos pères: ressuscitons la foi d'Abraham ; réveillons cette vigueur apostolique de l'ancienne Église. Venez, Élie; venez , prédicateurs de l'Évangile, avec une céleste ferveur; remuez, ébranlez les cœurs; excitez l'esprit de pénitence; remplissez-nous de terreur à la vue du juge qui doit venir. Qu'on le craigne, afin qu'on l'aime.
O Dieu! l'incrédulité règne sur la terre. On n'est plus méchant par faiblesse ; on l'est de dessein , on l'est par principes, par maximes. Envoyez -nous quelque Jean-Baptiste qui confonde l'erreur; qui fasse voir que les incrédules sont des insensés. Ramenez-ks à la véritable prudeiice, ces incrédules^ et ces libertins de profession. La véritable prudence est de ne pas se croire soi-même , et de pratiquer ce que dit le Sage : Ne vous fiez pas à votre prudence^. Mais, Seigneur, confondez aussi l'imprudence de ceux qui disent qu'ils croient, encore qu'ils ne fassent rien de ce qu'ils croient. Rame?iez donc les incrédules de toutes les sortes à la prudence des justes, hes justes sont les seuls prudents, les seuls prévoyants , les seuls sages : ils ont la
' Prov. XXIII , 31 , 32. — » Lue. I. 16. — ' Ibid. I7. — *lbid. — ^Prov. tti,&,
règle, ils la conservent; ils ne sont pas humbles en parole, et orgueilleux en effet; dévots par contenance , et en effet intéressés , vindicatifs , téméraires censeurs des autres , sans connaître , sans guérir leurs vices cachés.
Vie ÉLÉVATION.
Sur l'incrédulité de Zacl»arie.
Zacliarie répondit : Comment saurai-je la rérite de ces paroles? Je suis vieux, et ma femme est déjà avancée en âge '. Stérile dans son meilleur temps, comment pourra-t-elle devenir féconde dans sa vieillesse?
L'incrédulité de Zacharie fut suivie d'une punition manifeste. L'ange lui déclara qu'il serait muet'. C'est un des endroits par où la prédiction de la conception du précurseur est inférieure à celle du maître, ofi il ne paraît que foi et obéissance. Dieu fit servir la faute et le châtiment du saint sacrific^-îteur à la déclaration de son ouvrage • tout le peuple s'aperçut qu'il avait eu une vision dans le temple , et par le long temps qu'il y demeura contre la coutume , et parce que pour s'excuser , et aussi pour faire connaître l'œuvre de Dieu, il faisait signe, comme il pouvait, qu'il était devenu muet, pour avoir été incrédule à une céleste vision.
Profitons de cet exemple. Quand vous opérerez en moi pour me convertir. Seigneur , j'espérerai en votre grâce : je ne dirai pas , .Te suis stérile , je ne puis entreprendre un aussi grand ouvrage; je ne serai pas de ceux dont parle saint Paul, qui. désespérant d'eux-mêmes , se livrent à toutes sortes de désordres^ ; mais je dirai au contraire avec cet apôtre : Je puis tout en celui qui m,e fortifie^ s
Dieu est fidèle et véritable, quoique les hommes ' soient incrédules ; et leur incrédulité n'anéantit ; pas la promesse de Dieu. Celle qu'il fit faire à Zacharie eut un prompt accomplissement : Elisabeth devint grosse miraculeusement, et il est dit qu'c//e se cacha cinq mois; parce que c'est là, disait-elle^, ce que le Seigneur a fait en moi, lorsqu'il a voulu me tirer de l'opprobre où fêtais devant les hommes h cause de ma stérilité. Les grandes grâces demandent un grand recueillement pour être goûtées à loisir et dans le silence, et pour envoyer au ciel ses remercîments du fond de sa retraite. On ne ? laisse pas d'entrevoir qu'il entre dans celle d'Élisa-' beth durant cinq mois, et jusqu'à ce que sa grossesse , parût,imsecretdessein d'éviter les discours des boni-; mes. Malgréle miracle qui rend féconde une stérile, j la conception humaine a dans son fond quelque chose qu'il faut cacher, surtout dans un grand âge ; et l'on sait ce que dit Sara dans une occasion semblable**. Mais nous allons voir une conception où il n'y a rien que de saint , et à la fois de miraculeux. Il fallait que le maître fut conçu d'une manière plus haute
' Luc. I, IS. — » Thifd. 20, 21 , 22. — 3 Ephes. rv, 19. — * Philip. IV , IX — ' Ltic. I, 24 , 25. — "5 Ceit. XVIU, 10. Ut 12, 14.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
que celle du précurseur; et que le même ambassa- (itur, qui fut l'ange saint Gabriel, en portant à la sainte Vierae une jwrole plus excellente et plus relevée, eût aussi un succès plus sublime et plus merveilleux.
Xne SEMAINE.
PREMIÈRE ÉLÉVATION
Uannonciation de la sainte Vierge : salât de l'ange.
Ju sixième mois delà grossesse cC Elisabeth, l'ange Gabriel fut envoyé dans une ville de Galilée, nommée Nazareth, à une vierge qu'un homme appelé Joseph , de la maison de David, avait éiiousée ; et le nom de la vierge était Marie ^
Dès que nous voyons l'ange saint Gabriel envoyé, nous devons attendre quelque excellente nouvelle sur la venue du Messie. Lorsque Dieu voulut apprendre à Daniel, homme de désirs , l'arrivée prochaine du Saint des saints, qui devait être oint et immolé » , le même ange fut envoyé à ce saint prophète. Nous venons encore de le voir envové à Zacharie ; et à son seul nom nos désirs pour le Christ du Seigneur doivent se renouveler par de saints transports.
Ce n'est pas dans Jérusalem, la ville royale, ni dans le temple qui en faisait la grandeur , ni dans le sanctuaire qui en est la partie la plus sacrée, ni parmi les exercices les plus saints d'une fonction toute divine , ni à un homme aussi célèbre par sa vertu que par la dignité de sa charge et par l'éclat d'une race sacerdotale, que ce saint ange est envoyé à cette fois. C'est dans une ville de Galilée , province des moins estimées, dans une petite ville dont il faut dire le nom, à peine connu. C'est à la femme d'un homme qui, comme elle, était à la vérité de la famille royale , mais réduit à un métier mécanique. Ce n'était pas une Elisabeth , dont la considération de son mari faisait éclater la vertu. Il n'en était pas ainsi de la femme de Joseph, qui était choisie pour être la mère de Jésus : femme d'un artisan inconnu, d'un pauvre menuisier. L'ancienne tradition nous apprend qu'elle gagnait elle-même sa vie par son travail ; ce qui fait que Jésus-Christ est appelé par les Pères les plus anciens -./abri et quxstuarix Filius.
Ce n'est point la femme d'un homme célèbre , et dont le nom fût connu : elle avait épousé un homme nommé Joseph; et on l'appelait Marie. Ainsi, à l'extérieur, cette seconde ambassade de l'ange est bien moins illustre que l'autre. Mais voyons le fond, et nous y découvrirons quelque chose de bien plus élevé.
L'ange commence par ces mots d'une humble salutation : Je vous salue, pleine de grâces, très- Ogréable à Dieu , remplie de ses dons : le Seigneur
' Luc. I, 26, 27. — ^ Dd/i. IX, 21 el seq.
est arec vous , et vous êtes bénie par-dessus toutes les femmes'. Ce discours est d'un ton beaucoup plus haut que celui qui fut adressé à Zacharie. On commence par lui dire : Ne craignez point, comme à un homme qu'on sait qui a sujet de craindre; et vos prières, lui dit-on, sont exaucées. Mais ce qu'on annonce à Marie, elle ne pouvait pas même l'avoir demandé , tant il y avait de sublimité et d'excellence. Marie , humble, retirée , petite à ses yeux, ne pensait pas seulement qu'un ange la pût saluer, et surtout par de si hautes paroles : c'est son humilité qui là jeta dans le trouble. Mais l'ange reprit aussitôt: Ne craignez point, Marie*. Il n'avait point commencé par là , comme on a vu qu'il fit à Zacharie : mais quand Marie eut montré son trouble causé par sa seule humilité, il fallut bien lui répondre: Ne craignez point , Marie, vous avei trouvé grâce devant le Seigneur : vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils 3. Votre conception miraculeuse sera suivie d'un enfanteraenl aussi admirable. Il y en a qui conçoivent, mais qui n'enfantent jamais ; qui n'ont que de stériles et infructueuses pensées. Mon Dieu , à l'exemple de Marie , faites que je conçoive et que j'enfante ! Et que dois-je enfanter, sinon Jésus-Christ.' Je vous enfante, disait saint Paul ^^ Jusqu'à ce que Jésus' Christ soit formé dans vous. Tantque Jésus-Christ, c'est-à-dire une vertu consommée, n'est pas en nous, ce n'est encore qu'une faible et imparfaite conception : il faut que Jésus-Christ naisse dans nos âmes par de véritables vertus , et accomplies selon la règle de l'Évangile.
Cet homme que Jésxis aima * , quand il le vit si bien parler du précepte de l'amour divin, n'avait encore pourtant qu'une simple et faible conception : et dès qu'il lui fallut quitter ses richesses qu'il aimait, il se retira avec larmes , et abandonna l'ouvrage 011 Jésus l'avait appelé : Celui qui voulait encore aller ensevelir soîi père , avant que de suivre le Sauveur e, ne l'avait conçu qu'à demi : et quand on l'a enfanté, on ne connaît ni d'excuse, ni de retardement. On ne se laisse non plus rebuter par aucune difficulté. Et quand Jésus-Christ nous dit : Les renards ont leurs tanières et les oiseaux leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où. reposer sa tête i; ceux qui cherchent encore un chevet et le moindre repos dans les sens, n'ont pas enfanté Jésus. Ce qu'ils regardentcomme grand n'est qu'une imparfaite conception , un avorton qui ne voit jamais le jour.
Ile ELEVATION.
La conception et l'enfantement de Marie : le règne de so« fils et sa divinité.
Fous concevrez et enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de Jésus, de Sauveur. H sera grand» \ non pas à la manière de Jean, qui était grand comme le peut être un serviteur : mais
' Luc. r, 28, 29. — î Ibid. 3i). — s Ibid. 31. - • Gui. VI. 19.-4 ;\/f,rc. X, 21 ei sej. « .Vatih. vni, 21 . — ' I»4. I ao. — » Luc. I,UJ, 3a.
celui-ci sera j»rand de la grandeur qui convient au Fils. Aussi l'appeller'a-t-on le Fils du Très-Haut. Et ce ne sera pas par une simple dénomination ou par adoption , comme les autres qui sont appelés enfants de Dieu. l\ sera le Fils de Dieu effectivement , le Fils unique , le Fils par hatùte : C'est pourquoi on lui en donnera le nom avec une force particulière '. Il ne faut pas rroire que ce soit un terme diminutif, de dire que Jésus set^a appelé le Fils de Dieu* ; autrement on pourrait dire de même que ce que dit l'ange, qu'Elisabeth est appelée stérile^, est une espèce de diminution de la stérilité : au contraire, il faut entendre une véritable et entière stérilité.
Croyons donc que Jésus est appelé Fils, parce qu'il l'est proprement, effectivem^t , naturellement, par conséquent uniquement; Dieu, en qui tout est parfait , devant avoir un Fils parfait , et par conséquent unique. Et c'est pourquoi , « Dieu lui « donnera le trône de David , son père selon la chair. Ce trône que David même voyait en esprit, lorsqu'il disait : « Le Seigneur a dit à mon Sei- « gneur : Soyez assis à ma droite ''•, » c'est « son « Fils et son Seigneur « tout ensemble. Ce trône de David son père n'est que la figure de celui que Dieu, qui l'a « engendré avant l'aurore 5, » lui prépare. Il aura donc « le trône de David son père , et il « régnera éternellement dans la maison de Jacob ^. » Quel autre peut régner éternellement, qu'un Dieu à qui il est dit : « Votre trône, ô Dieu, sera éternel?.? » « Et c'est pourquoi on ne verra point la fin de son règne.
O Jésus! dont le règne est éternel, en verra-ton la fin dans mon cœur? Cesserai-je de vous obéir.'' Après avoir commencé selon l'esprit, finiraije selon la chair? Me repentirai-je d'avoir bien fait? Me livrerai-je de nouveau au tentateur, après tant de saints efforts pour me retirer de ses mains? L'orgueil ravagera-t-il la moisson si prête à être recueillie? Non; il faut être de ceux dont il est écrit : Ne cessez point de ïrùvailler, parce que la moisson que vous avez à recueillir ne doit point souffrir de défaillance ».
ïTIe ÉLÉVATION.
La virginité de Marie, : le Saint-Esprit siwvenu en elle : son Fils saint par son origiiie.
Dieu, qui avait prédestiné la sainte Vierge Marie pour l'associer à sa très-pure génération, lui inspira l'amour de la virginité dans un degré si éminent , que non-seulement elle en fit vœu , mais que même après que l'ange lui eut déclaré quel fils elle devait concevoir, elle ne voulut point acheter l'honneur d'en être la mère au prix de sa virginité.
Elle répond donc à l'ange :Com;ne«^ ce/a se/erat-il, puisque je neconnais point d'homme^} c'està-dire, j'ai résolu de tout temps de n'en point con-
« Luc. I. 32. — » Ihid. 35. — » Ihid. 3«. — 4 Pi. CIX , I . Va«/t. xxn, 43,4i. — » Ps. CIX, 3. — * Luc. i. 33. - ' Ps. UJV, 7. Heb. 1 , 3. - « Gai. VI, 9. — » Luc. i, 34.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
naître. Cette résolution marque dans Marie un godf exquis de la chasteté, et dans un degré si éminent qu'elle est à l'épreuve , non-seulement de toutes les promesses des hommes, mais encore de toutes celles de Dieu. Que pouvait-il promettre de plus grand que son Fils, en la même qualité qu'il le possède lui-même; c'est-à-dire en la qualité de Fils? Elle est prête à le refuser, s'il lui faut perdre sa virginité pour l'acquérir. Mais Dieu, à qui cet amour acheva, pour ainsi dire, de gagner le cœur, lui fit dire par son ange : Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira'. Dieu même vous tiendra lieu d'époux; il s'unira à votre corps; mais il faut pour cela qu'il soit plus pur que les rayons du soleil. Le très-pur ne s'unit qu'à la pureté; il conçoit son Fils seul dans son sein paternel , sans partager sa conception avec un autre : il ne veut, quand il le fait naître dans le temps, le partager qu'avec une vierge, ni souffrir qu'il ait deux pères.
Virginité , quel est votre prix ? Vous seule pouvez faire une mère de Dieu ; mais on vous estime da- iHi core plus qu'une si haute dignité. VI
Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira; et c'est pourquoi là chose sainte qui naîtra en vous sera nommée le Fils de Dieu'. Qui notis racontera sa génération ^ ? Elle est inexplicable et inénarrable. Écoutons néanmoins ce que l'ange nous en raconte par ordre de Dieu : La vertu du Très-Haut vous couvrira. Lé Très-Haut, le Père céleste, étendra en vous sa génération éternelle : il produira son Fils dans votre sein , et y composera de votre sang un corps si puf, que le Saint-Esprit sera seul capable de le former-. En même temps ce divin esprit y inspirera une âme qui n'ayant que lui pour auteur, sans le concours d'aucune autre cause , ne peut être que sainte. Cette âme et ce corps, par l'extension de la vertu générative de Dieu , seront unis à la personne du Fils de Dieu; et dorénavant ce qu'on appellera le Fils de Dieu sera Ce tout composé du Fils de Dieu et de l'homme. Ainsi, ce qui sortira de votre .sein sera proprement et véritablement appelé le Fils de Dieu. Ce sera aussi une chose sainte par sa nature ; sainte^ non d'une sainteté dérivée et accidentelle, mais substantivement : sanctum : ce qui ne peut convenir qu'à Dieu , qui seul est une chose sainte par nature. Et comme cette chose sainte , qui est le Verbe et le Fils de Dieu , s'unira personnellement à ce qui sera formé de votre sang, à l'âme qui y sera unie, selon les lois éternelles imposées à toute la nature par son Créateur; ce tout, ce composé divin, sera tout ensemble le Fils de Dieu et le vôtre.
Voilà donc une nouvelle dignité créée sur la terre: c'est la dignité de mère de Dieu, qui enferme de si grandes grâces, qu'il ne faut ni tenter ni espérer de les comprendre par sa pensée. La parfaite virginité de corps et d'esprit fait partie d'une dignité si émrnente. Car si la concupiscence, qui depuis le péché originel est inséparablement attachée à la concep-
' Jbid. I, 35. — » Luc. I, 35. - ' /«. LUI, ».
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
tbn des hommes, lorsqu'elle se fait h la monière ordinaire, s'était trouvée en celle-ci, Jésus-Christ aurait dû naturellement contracter cette souillure primitive, lui qui venait pour l'effacer. Il fallait donc que Jésus-Christ fût fils d'une vierge, et qu'il fiU conçu du Saint-Esprit. Ainsi donc Marie demeure vierge, et devient mère : Jésus-Christ n'appellera de père que Dieu; mais Dieu veut qu'il ait une mère sur la terre.
Chastes mystères du christianisme, qu'il faut ^•ire pur pour vous entendre ! Mais combien plus le faut-il être, pour vous exprimer dans sa vie par la sincère pratique des vérités chrétiennes!
îS'ous ne sommes pi us de la terre, nous dont la foi est si haute; et notre conversation est dans les deux '•
1V« ÉLÉVATION
La conception de saint Jean-Baptiste prépare à croire la. cuncepliun de Jésus-ChrisL
L'ange continue : Et voilà que votre cousine Elisabeth a elle-mêine conçu un fils dans sa vieillesse ; et c'est ici le sixième mois de celle qui était appelée stérile , et qui par-dessus la stérilité naturelle avait encore celle de l'âge et de la vieillesse, parce que rien n'est impossible à Dieu '. Marie n'avait pas besoin qu'on lui alléguât des exemples de la toute-puissance divine; et c'est pour nous, à quilemystèredesonannonciationdevaitétrerévélé, que l'ange apporte cet exemple. Dieu voulait néanmoins que la sainte Vierge connût la conception de saint Jean-Baptiste, à cause du grand mystère qu'il nous préparait par la connaissance qu'on lui donne de ce miracle.
Marie fut transportée en admiration de la puissance divine dans tous ses degrés. Elle vit que, par le miracle souvent répété de rendre fécondes les stériles, il avait voulu préparer le monde au miracle unique et nouveau de l'enfantement d'une vierge; et, transportée en esprit d'une sainte joie par la merveille que Dieu voulait opérer en elle, elle dit d'une voix soumise : roici la servante duSeigneur; qu'il me soit /ait selon votre parole ^^
Ve ÉLÉVATION.
Sur ces paroles : Je suis la servante du Seigneur.
Dieu n'avait pas besoin du consentement et de l'obéissance de la sainte Vierge, pour faire d'elle ce qu'il voulait, ni pour en faire naître Jésus-Christ, et en former dans ses entrailles le corps qu'il voulait unir à la personne de son Fils : mais il voulait donner au monde de grands exemples , et que le grand mystère de l'incarnation fût accompagné de toutes sortes de vertus dans tous ceux qui y avaient part. C'est ce qui a niis dans la sainte Vierge, et dans Joseph son chaste époux , les vertus que l'Évangile uous fait admirer.
Il y a encore ici un plus haut mystère. La dés-
• Philip. Ml , 20 - » Luc. I, 36, 37. - ' Ibid. i, 30.
obéissance d'Eve notre mère; son incrédulité envers Dieu ; sa malheureuse crédulité à l'ange trompeur était entrée dans l'ouvrage de notre perte : et Dieu a voulu aussi , par une sainte opposition , que l'obéissance de Marie, et son humble foi, entrât dans l'ouvrage de notre rédemption. En sorte que notre nature fût réparée par tout ce qui avait concouru à sa perte ; et que nous eussions une nouvelle Eve en Marie, comme nous avons en Jésus-Christ un nouvel Adam, afin que nous pussions dire à cette vierge avec de saints gémissements : Kous crions à vous , misérables bannis , enfants d'Eve , en gémissant etpleurantdans cette vallée de larmes: offrez-les à votre cher Fils , et nous montrez à la fin ce béni fruit de vos entrailles que nous avons reçu par votre moyen.
C'est ici le solide fondement de la grande dévotion que l'Église a toujours eue pour la sainte Vierge. Elle a la même part à notre salut, qu'Eve a eue à notre perte. C'est une doctrine reçue dans toute l'Église catholique par une tradition qui remonte jusqu'à l'origine du christianisme. Elle se développera dans toute la suite des mystères de l'Évangile. Entrons donc dans la profondeur de ce dessem : imitons l'obéissance de Marie : c'est par elle que le genre humain est sauvé, et que , selon l'ancienne promesse, la tête du serpent est écrasée'-
VI« ÉLÉVATION
TreU vertas priocipalesde la sainte Tierge dans son annoDciation.
La sainte virginité devait être la première disposition pour faire une mère de Dieu. Car il fallait une pureté au-dessus de celle des anges, pour être unie au Père éternel , pour produire le même Fils que lui. Il fallait aussi être disposée par la même pureté à recevoir la vertu d'en haut, et le Saint-Esprit survenant. Cette haute résolution de renoncer à jamais à toute la joie des sens, comme si on était sans corps ; c'est ce qui fait une vierge , et qui préparait sur la terre une mère au Fils de Dieu. Mais tout cela, ce n'était rien sans l'humilité. Les mauvais anges étaient chastes ; mais avec toute leur chasteté , parce qu'ils étaient superbes , Dieu les a repoussés jusqu'aux enfers. Il fallait doac que Marie fût humble , autant que ces rebelles ont été superbes : et c'est ce qui lui a fait dire : Je suis la servante du Seigneur ». Il ne fallait rien moins pour la faire mère. Mais la dernière disposition étajt la foi. Car il fallait concevoir le Fils de Dieu dans son esprit avant que de le concevoir dans son corps ; et cette conception dans l'esprit était l'ouvrage de la seule foi : Qu'il me soit fait selon votre parole. Par là donc cette parole entra dans la sainte Vierge comme une semence céleste : et la recevoir en soi , qu'était-ce autre chose que de concevoir le Verbe en esprit?
Ayons donc une ferme foi , et espérons tout d«
' Gea. ui, 15. — » Luc. i. 38.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
h bonté et de la promesse divine. Le Verbe s'incorporera à nous, et par cette espèce d'incarnation nous participerons à la dignité de la mère de Dieu, conformément à cette sentence du Sauveur : Celui gui écoute la parole de Dieu et qui fait sa volonté, est mon frère, ma sœur et ma mère '. Tel est donc le fondement de la gloire de la sainte Vierge. La suite développera d'autres effets de la prédestination de cette Vierge, mère de Dieu; et ce seront les effets du Verbe de Dieu en elle et en nous. Mais avant que de contempler les effets d'un si saint auteur, il faut auparavant en contempler la grandeur en elle-même.
vue ÉLÉVATION.
Jésas-Christ devant tous les temps : la théologie de saint Jean l'évangélisle.
OÙ vais-je me perdre ? dans quelle profondeur, dans quel abîme! .Tésus-Christ avant tous les temps peut-il être l'objet de nos connaissances? Sans doute, puisque c'est à nous qu'est adressé l'Évangile, Allons, marchons sous la conduitede l'aigle des évangélistes, du bien-aimé parmi les disciples, d'un autre Jean que JeamBaptiste, de Jean enfant du tonnerre^, qui ne parle point un langage humain, qui éclaire, qui tonne, qui étourdit, qui abat tout esprit créé sous l'obéissance de la foi , lorsque par un rapide vol fendant les airs, perçant les nues, s'élevant au-dessus desanges, des vertus, des chérubins et des séraphins, il entonne son évangile par ces mots : Au commencement était le Ferbe^. C'est par où il commence à faire connaître Jésus-Christ. Hommes , ne vous arrêtez pas à ce que vous voyez commencer dans l'annonciation de Marie. Dites avec moi : Ju commencement était le Verbe. Pourquoi parler du commencement, puisqu'il s'agit de celui qui n'a point de commencement? C'est pour dire qu'au commencement, dès l'origine des choses, il était: il ne commençait pas, M était ■■ on ne le créait pas, on ne le faisait'pas, il était. Et qu'était-il ? Qu'était celui qui sans être fait, et sans avoir de commencement, quand Dieu commença tout, était déjà? Était-ce une matière confuse que Dieu commençait à travailler, à mouvoir, à former? Non; ce qui était au commencement était le Verbe, la parole intérieure, la pensée, la raison, l'intelligence, la sagesse, le discours intérieur : sermo : discours sans discourir, où l'on ne tire pas une chose de l'autre par raisonpcment : mais discours où est substantiellement toute vérité , et qui est la vérité même.
Où suis-je? que vois-je? qu'entends-je? Tais-toi , pia raison: et sans raison, sans discours, sans images tirées des sens , sans paroles formées par la langue , sans le secours d'un air battu ou d'une imagination agitée, sans trouble, sans effort humain, disons au dedans , disons par la foi , avec un enteniJement, mais captivé et assujetti : Ju compienceff\ent, sans commencement, avant tout commencement, au-dessus de tout commencement, était celui qui est et jui subsiste toujours : le Verbe,
i i.uc viii, 21. — ' Marc, m, 17. — ^ Jo<in. i, 1.
la parole , la pensée éternelle et substantielle de Dieu.
Il était, il subsistait; mais non comme quelque chose détaché de Dieu : car il était en Dieu ' . Et comment expliquerons-nous être en Dieu ? est-ce y être d'une manière accidentelle, comme notre pensée est en nous? Non : le Verbe n'est pas en Dieu de cette sorte. Comment donc? Comment expliquerons-nous ce que dit notre aigle, notre évaagéliste ? Le Verbe était chez Dieu : apud Deum : pour dire qu'il n'était pas quelque chose d'inhérent à Dieu , quelque chose qui affecte Dieu , mais quelque chose qui demeure en lui comme y subsistant , comme étant en Dieu une personne, et une autre personne que ce Dieu en qui il est. Et cette personne était une personne divine : elle était Dieu^. Comment Dieu? Etait-ce Dieu sans origine? Non : car ce Dieu est Fils de Dieu, est Fils unique, comme saint Jean l'appellera bientôt. Nous avons , dit-il , vu sa gloire comme la gloire du /'ils unique 3. Ce Verbe donc qui est en Dieu, qui demeure en Dieu, qui subsiste en Dieu, qui, en Dieu, est une personne sortie de Dieu même et y demeurant; toujours produit, toujours dans son sein , ainsi que nous le verrons sur ces paroles : Unigenitus Films qui est in sinu tatris : Le Fils unique qui est dans le sein du Père^. Il en est produit, puisqu'il est Fils : il y demeure, parce qu'il est la pensée éternellement subsistante. Dieu comme lui; car le Verbe était Dieu : Dieu en Dieu, Dieu de Dieu, engendré de Dieu, subsistant en Dieu: Dieu, comme lui ., au-dessus de tout, béni aux siècles des siècles. Amen. Il est ainsi, dit saint Paul ^.
Ah! je me perds, je n'en puis plus : je ne puis plus dire qu'^/men ; il est ainsi : mon cœur dit : Il est ainsi ; amen. Quel silence! quelle admiration! quel étonnement! quelle nouvelle lumière! mais quelle ignorance! Je ne vois rien, et je vois tout. Je vois ce Dieu qui était au commencement , qui subsistait dans le sein de Dieu ; et je ne le vois pas. Amen; il est ainsi. Voilà tout ce qui me reste de tout le discours que je viens de faire, un simple et irrévocable acquiescement , par amour., à la vérité que la foi me montre. Amen , amen, amen. Encore une fois, amen. A jamais, amen.
Ville ÉLÉVATION.
Suite de l'Évangile de saint Jean.
Le Verbe au commencement etoz^ subsistant eu Dieu ^. Remontez au commencement de toutes choses; poussez vos pensées le plus loin que vous pouvez ; allez au commencement du genre humain : il était, hocerati. Allez , au premier jour, lorsque Dieu dit : Que la lumière soit ; il était, hoc erat. Remontez. Élevez-vous avant tous les jours au-dessus de ce premier jour, lorsque tout était confusion et ténèbres : hoc erat, il était. Lorsque les anges furent créés dans la vérité, en laquelle Satan et ses sectateurs ne demeurèrent point : il était, hoc erat.
I Jnnii I, 2. — 2 Jhid.
IX, 5. — '^ Joan. 1, 2. —
-3 ihid. 14. — ■• Ihid. a.
JLid. I.
i Ron
ÉLÉVATIONS SUR LKS MVSTËUMS.
O'Ji
An commencement , avant tout ce qui a pris commtnctinenl , hoc erat. Il était seul, en son Père, auprès de son Père , au sein de son Père. // était, et quVtait-il ? qui le pourrait d'ire? qui nous racontera, qui nous expliquera sa génération • ? Il était ■• car, comme son Père , il est celui qui est* ; il est le parf;iit; il est l'existant, le subsistant, et l'être même. Mais qu'était-il.' qui le sait? On ne sait rien autre chose, sinon qu il était; c'est-à-dire qu'il était; mais qu'il était engendré de Dieu, subsistant en Dieu ; c'est-à-dire qu'il était Dieu , et qu'il était Fils.
Où voyez-vous qu'il était ? Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n'a été fait de tout ce qui a été fait. Concevons, si nous pouvons, la diFérence de celui qui était , d'avec tout ce qui a été fait. Être celui qui était , et par qui tout a été fait, et être fait : quelle immense distance de ces deux choses ! Être et faire , c'est ce qui convient au Verbe : être fait, c'est ce qui convient à la créature. Il était donc comme celui par qui devait être fait tout ce qui a été fait, et sans qui rien n'a été fait de tout ce qui a été fait? Quelle force , quelle netteté pour exprimer clairement que tout est fait par le Verbe ! Tout par lui , rien sans lui : que reste-tii au langage humain pour exprimer que le Verbe est le créateur de tout, ou, ce qui est la même chose, que Dieu est le créateur de tout par le Verbe? Car il est créateur de tout, non point par effort, mais par un simple commandement et par sa parole, comme il est écrit dans la Genèse ^ , et conformément à ce verset de David : // a dit , et tout a été fait. Il a commandé, et tout a été créé*.
îVentendons donc point par ce par quelque chose de matériel et de ministériel. Tout a été fait par le rerbe, comme tout être intelligent agit et fait ce qu'il fait par sa raison, par sa pensée , par sa sagesse. C'est pourquoi s'il est dit ici que Dieu fait tout par son Ferbe, qui est sa sagesse et sa pensée, il est dit ailleurs que la sagesse éternelle qu'il a engendrée en son sein , et qui a été conçue et enfantée avant les collines, est avec lui, avec lui ordonne et arrange tout, se joue en sa présence, et se délecte par la facilité et variété de ses desseins etde ses ouinages K Ce qui a fait dire à Moïse que Dieu vit ce qu'il avait fait par son commandement qui est son Verbe , qu'il en fut content, et vit qu'il était bon et trés-bon^ . Où vit-il cette bonté des choses qu'il avait faites, si ce n'est dans la bonté même de la sagesse et de la pensée où il les avait destinées et ordonnées? C'est pourquoi aussi il est dit quil a possédé, c'est-à-dire qu'il a engendré, qu'il a conçu, qu'il aenfanté sa sagesse, en laquelle il a vu et ordonné le commencement de ses voies 7. // s'est délecté en elle; il en a fait son plaisir; et cette éternelle sagesse, pleine de bonté, et inOniment bienfaisante, a fait son plaisir, ses délices d'être, de converser avec les hommes. Ce qui s'est accompli parfaitement lorsque le Verbe s'est fait homme , s'est fait chair,
> /«. un, 8. — ' Exod. m. II. — 3 Gcn. i,Z,eet scq. — * Ps. \\\n, 9. — ' Prov. VIII, 22, 2-3 ctseq. — « Gen. 1, 18, »I, ï>, iV. — ' Prov. VUl^ii.
s'est incarné , et qu'il a fait sa demeure au vUlteu de nous \
Délectons-nous donc aussi dans le 'Verbe , dans la pensée, dans la sagesse de Dieu. Écoutons la parole qui nous parle dans un profond et adjnirable silenw. Prêtons-lui l'oreille du cœur. Disons-lui coinine Samuel : Parlez, Seigneur, parce que votre sertù' leur écoute ». Aimons la prière, la communication, la familiarité avec Dieu. Qui sera celui qui, s'imposant silence à soi-même, et à tout ce qui n'est pas Dieu, laissera doucement écouler son cœur vers le Verbe, vers la sagesse éternelle, surtout depuis qu'/i s'est fait homme , qu'il a établi sa demeure au milieu de nous? En nous-mêmes, in nobis, dans ce qu'il y a de plus intime en nous , selon ce qui est écrit : // a enseigné la sagesse à JaA:ob son servileur, et a Israël son bien-aimé. Après il a été vu sur la terre, et a conversé avec les hommes ^
Que de vertus doivent naître de ce commerce avec Dieu et avec son Verbe ! Quelle humilité , quelle abnégation de soi-même! quel dévouement ! quel amour envers la vérité ! quelle cordialité ! quelle candeur! Que notre discours soit en sinoplicité et sans faste : cela est , cela n'est pas 4 ; et que nous soyons \Tais en tout , puisque la vérité a établi sa demeure en nous ^.
IXe ÉLÉVATION.
La vie dans le Verbe : riUumination de tous les hommes.
En lui était la vie , et lame était la lumière de.t hommes^. On appelle vie dans les plantes , croître, pousser des feuilles, des boutons , des fruits. Que cette vie est grossière ! qu'elle est morte ! On api)elle vie , voir , goûter , sentir , aller deçà et delà , comme on est poussé. Que cette vie est animale et muette ï On appelle vie, entendre, connaître, se connaître soi-même, connaître Dieu, le vouloir, l'aimer, vouloir être heureux en lui , l'être par sa jouissance : c'est la véritable vie. Mais quelle eu est la source? Qui est-ce qui se connaît , qui s'aime soi-même , et qui jouit de soi-même, si ce n'est le Verbe? En lui dbnc était la vie. INIais d'où vient-elle , si ce n'est de son éternelle et vive génération ? Sorti vivant d'un Père vivant, dont il a lui-même prononcé : Comme le Père a la vie en soi , il a aussi donné à son FiU d'avoir la vie en so'ti. Il ne lui a pas donné la vie comme tirée du néant; il lui a donné la vie de sa vive et propre substance : et comme il est source de vie , il a donné à son Fils d'être une source de vie. Aussi cette vie de l'intelligence est la lumière qui éclaire tous les hommes. C'est de la vie de l'intelligence, de la lumière du Verbe, qu'est sortie toute intelligence et toute lumière.
Cette lumière de vie a lui dans le ciel, dans I» splendeur des saints, sur les montagnes, sur le» esprits élevés , sur les anges ; mais elle a voulu aussi luire parmi les hommes , qui s'en étaient retirés. Elle s'en est approchée : et , afin de les éclairer ,
• Joan. I, 14. — * /. Reg. m, ?o. — ' Baruc. m, 37, 3» — ♦ Malth. v, 37. — ' i. JoMU IV, 12. — • Joan. I» 4. — ^ J*wjfc
eoG
ÉLÉVATIONS SUR LKS MYSTÈRES
^\\*r îciir a porté le flambeau jusqu'aux yeux par la prédication de l'Évangile. Ainsi la lumière luit partiH les ténèbres , et les ténèbres ne l'ont pas comprise '. Vn peuple qui habitait dans les ténèbres a ru une granae lumière. La lumière s'est Jevée sur ceux qui étaient assis dans les ténèbres, cl dans l'ombre de la mort '.
La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas comprise. Les âmes superbes n'on t pas compris l'humilité de Jésus-Christ. Les âmes aveuglées parleurs passions n'ont pas compris Jésus- Christ, qui n'avait en vue que la volonté de son Père. Les âmes curieuses, qui veulent voir pour le plaisir de voir et de connaître , et non pas pour régler leurs mœurs et mortifier leurs cupidités, n'ont rien compris en Jésus-Christ, qui a commencé parfaire, et qui après a enseigné^. Les malheureux mortels ont voulu se réjouir par latumière'i, et non pas laisser embraser leurs cœurs du/eu que Jésus-Christ venaitallumer s. Les âmes intéressées, toutenveloppées dans elles-mêmes, n'ont pas compris Jésus-CIwist, ni le précepte céleste de se renoncer soi-même. La lumière est venue, et les ténèbres n'y ont rien compris. Mais la lumière «lu moins l'a-t-elle compris? Ceux qui disaient : JSous voyons ^ , et qui s'aveuglaient eux-mêmes par leur présomption , oijt-ils mieux compris Jésus- Christ? Non; les prêtres ne l'ont pas compris; les pharisiens ne l'ont pas compris ; les docteurs de la loi ne l'ont pas compris. Jésus-Christ leur a été une énigme. Ils n'ont pu souffrir la vérité , qui les humiliait, les reprenait, les condamnait; et à leur tour ils ont condamné, ils ont tourmenté, contredit , crucifié la vérité même.
Le comprenons-nous , nous qui nous disons ses disciples , et qui cependant voulons plaire aux horwmes, nous plaire à nous-mêmes, qui sommes des hommes, et des hommes si corrompus ? Humilionsnous, et disons : La lumière luit encore tous les jours dans les ténèbres par la foi et par l'Évangile; mais les ténèbres n'y ont rien compris; et Jésus- Christ ne trouve point d'imitateurs.
Xe ÉLÉVATION
Comment de toute éternité tout était vie dans le Ferbe.
Il y a dans ce verset de saint Jean une variété de ponctuation qui se trouve non-seulement dans nos exemplaires, mais encore dans ceux des Pères. Plusieurs d'eux ont lu : Ce qui a été fait était vie en lui ; Quodfactum est in ipso vila erati. Recevons toutes les lumières que l'Évangile nous présente. Nous voyons ici que tout , et même les choses inanimées qui n'ont point de vie en elles-mêmes , étaient vie dans le Verbe divin, par son idée et par sa pensée éternelle.
Ainsi un temple, un palais, qui ne sont qu'un amas de bois et de pierres , où rien n'est vivant, ont jjiielqiie chose de vivant dans l'idée et dans le dessein de leur architecte. Tout est donc vie dans le
» Joan. I, 5. — » Matth. iv, 16. — 3 ^c/. i^ i. 4 Joan. V, 35. — » Luc. \\\ , 49. — « Joan. IX. 39, 40, M. — ' Joan. 1. 3,i-
Verbe, qui est l'idée sur laquelle le grand architecte a fait le monde. Tout y est vie, parce que tout y est sagesse. Tout y est sagesse, parce que tout y est ordonné et mis en son rang. L'ordre est une espèce de vie de l'univers. Cette vie est répandue sur toutes ses parties ; et leur correspondance mutuelleentre elles et dans tout leur tout est comin» l'âme et la vie du monde matériel, qui porte l'empreinte de la vie et de la sagesse de Dieu.
Apprenons à regarder toutes choses en ce bel endroit, où tout est vie. Accoutumons-nous à rapporter tout ce qui arrive à sa source. Tout est ordonné de Dieu, Tout est vie, tout est sagesse de ce côtélà. Dans tous les biens et dans tous les maux qui nous arrivent, disons : Tout est animé par la sagesse de Dieu ; rien ne vient au hasard. Le péché même, qui en soi est incapable de règle, puisqu'il est le dérèglement essentiel , et qui par cette raison ne peut venir de l'ordre de Dieu ni de sa sagesse , par sa sagesse est réduit à l'ordre , quand il est joint avec le supplice ; et quand Dieu , malgré le péché et son énorme et infinie laideur , en tire Je bien qu'il veut.
Régnez , ô Verbe , en qui tout est vie , régnez sur nous! Tout aussi est vie en nous à notre manière. Les choses inanimées que nous voyons, lorsque nous les concevons , deviennent vie dans notre intelligence. C'est vous qui l'avez imprimée en nou.s, et c'est un des traits de votre divine ressemblance, de votre image à laquelle vous nous avez faits. Éle^ vons-nous à notre modèle; croyons que tout ce que Dieu fait , et tout ce qu'il permet , c'est par sagesse et par raison qu'il le fait et qu'il le permet. Agis-» sons aussi en tout avec sagesse , et croyons que notre sagesse est d'être soumis à la si.nne.
XI« ÉLÉVATION
Pourquoi il est fait mention de saint Jean-RapUste au couv menceraent de cet évangile.
// y eut un homme envoyé de Dieu , de qui le nom était Jean ». Ce commencement de l'évangile de saint Jean est comme une préface de cet évan ^ gile , et un abrégé mystérieux de toute son économie. Toute l'économie de l'évangile est que le Verbe est Dieu éternellement : que dans le temps il s'est fait homme : que les uns ont cru en lui, et les aiN très non : que ceux qui y ont cru sont enfants de Dieu par la foi, et que ceux qui ne croient pas, n'ont à imputer qu'à eux-mêmes leur propre malheur. Car Jésus-Christ , qui est venu parmi les ténèbres, y a apporté avec lui dans ses exemples , dans ses miracles et dans sa doctrine, une lumière capable de dissiper cette nuit. Non content de cette lumière; comme les hommes, avec leur infirmité, n'auraient pu envisager cette lumière en elle-même , Dieu , pour ne rien omettre , et afin que rien ne manquât à leurs faibles yeux , pour les prépeu-er à profiter de la lumière qu'il leur offrait, et les y rendre attentifs, a envoyé Jean-Baptiste, qui n'étant pas la lumière Ta montrée aux hommes, en
' Joan. », 6.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
disoiit : roilà l'agneau de Dieu, voilà celui qui est avant moi , et dont je pré/>are les voies : voilà celui qui est plus grand que moi, et de qui je ne guis pas digne de délier les souliers '. Toute bonne pensée qui nous sauve a toujours son précurseur. Ce n'est point une maladie, une perte, une affliction qui nous sauve par elle-même : c'est un précurseur de quelque chose de mieux. Le monde me méprisera , on ne m'honorera pas autant que mon orgueil le désire. Je le méprise à mon tour ; je m'en déii^orile. Ce>dégoiU est le précurseur de l'attrait céleste qui m'unit à Dieu. Cette profonde mélancolie où je suis jeté , je ne sais comment , dans les détresses de cette vie, est un précurseur qui me prépareà la lumière. Viendra tout à coup le trait divin , qui, préparé de cette manière, fera son effet. Les terreurs des jugements de Dieu , qui ne me laissent de repos ni nuit ni jour, sont un autre précurseur ; c'est Jean qui crie dans le désert : Venez, Jésus , venez dans mon âme, et tirez-la après vous par un chaste et fidèle amour.
Xlle ELEVATION.
La lumière de Jésus-Christ s'étend à tout le monde.
La véritable lumière qui éclaire tout homme venant au monde était an milieu de nous, mais sans y être aperçue, fl était au milieu du monde, celui qui était cette lumière ; et le monde a été fait par lui, et le monde ne ta pas connu. Il est venu chez soi , dans son propre bien , et les siens ne l'ont pas reçu*. Les siens ne l'ont pas reçu : en un autre sens, les siens l'ont reçu : les siens, qu'il avait touchés d'un certain instinct de grâce, l'ont reçu. Les pêcheurs qu'il appela, quittèrent tout pour le suivre. Un publicain le suivit à la première parole. Tous les humbles l'ont suivi; et ce sont là vraiment les siens. Les superbes , les faux sages , les pharisiens , qui sont à lui par la création , sont aussi les siens ; car il les a faits; et il a fait comme créateur ce monde incrédule qui n'a pas voulu le connaître. O Jésus ! je serais comme eux si vous ne m'aviez converti. Achevez; tirez-moi du monde que vous avez fait , mais dont vous n'avez point fait la corruption. Tout y est curiosité, avarice, concupiscence des yeux , impureté et concupiscence de la chair , et orgueil de la vie ^ : orgueil dont toute la vie est infectée. O Jésus! envoyez-moi un de vos célestes pécheurs -* , qui me tire de cette mer de corruption , et me prenne dans vos filets par votre parole.
XlIIe ÉLÉVATION.
Jésus-Christ de qui reçu , et comment.
Il a donné à tous ceux qui l'ont reçu te pouvoir d'être faits enfants de Dieu à ceux qui croient en son nom^. Croire au nom de Jésus-Christ, c'est le reconnaître pour le Christ, pour le Fils de Dieu, pour son Verbe qui était avant tous les temps, et qui
' Joan. I, 27 , 29. — * Ibid. i, 9 , 10 , 1 f . — * /. Joan. Il, 18. — * Matth. if, 19. — » Joan. l, 12.
s'est fait homme. Être prêt à son seul nom, rt pour la seule gloire de ce nom sacré, à tout faire, à tout entreprendre, à tout souffrir ; voilà ce que c'est que croire au nom de Jésus-Christ. Il a donné Ip pouvoir à ceux qui y croient d'être faits enfants de Dieu. Admirable pouvoir qui nous est donné! il faut que nous concourions à celte glorieuse qualité d'enfants de Dieu, par le pouvoir qui nous est donné de le devenir. Et comment y concourrons-nous, si ce n'est par la pureté et la simplicité de notre foi? Par ce pouvoir il nous est donné de devenir enfants de Dieu par la grâce, en attendant que nous Je devenions par la gloire, et que nous soyons cn/â«is de Dieu, étant enfants de résurrection , comme dit le Sauveur lui-même '. Portons donc dignement le nom d'enfants de Dieu; portons le nom du Christ. Soyons des chrétiens dignes de ce nom. Souffrons tout, pour le porter dignement. Que personne parmi nous ne souffre comme injuste , comme médisant, comme voleur, ou de la réputation du prochain ou de ses biens : mais si nous souffrons comme chrétiens pour la gloire du nom de Jésus, si nous souffrons à ce titre, nous sommes heureux. Glorifions-nous en ce nom ». Portons courageusement , mais en même temps humblement , toute la persécution que le monde fait à ceux qui veulent vraiment être vertueux^. Soyons doux et non pas fiers parmi les souffrances N'étalons point un courage hardi et superbe; mais disons avec saint Paul : Je puis tout en celui qui me fortifie ■i. C'est ce que doivent faire ceux à qui il adonné ce pouvoir céleste de devenir ses enfants.
XlVe ÉLÉVATION.
Comment on devient enfants de Dieu.
Ils ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair , ni de la volonté de l'homme , mais de Dieu 5. Quoiqu'il nous ait donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu , et que nous concourions à notre génération par la foi , dans le fond pourtant elle vient de Dieu , qui met en nous cette céleste semence de sa parole; non de celle qui frappe lea oreilles, mais de celle qui s'insinue secrètement dans les cœurs. Ouvrons-nous donc à cette parole dès qu'elle commence à se faire sentir , dès qu'une suavité , une vérité, un goût, un instinct céleste commence en nous; et que nous sentons quelque chose qui veut être supérieur au monde, et nous inspirer tout ensemble et le dégoût de ce qui passe et qui n'est pas , et le goût de ce qui ne passe point et qui est toujours. Laissons-nous conduire: secondons ce doux effet que Dieu opère en nous pour nous attirer à lui.
Ce n'est point en suivant la chair et le sang que nous concevrons ces chastes désirs. Ce n'est point par le mélange du sang , par le commerce de la chair, par sa volonté et par ses désirs, ni par la volonté de l'homme, que nous devenons enfants de Dieu : notre naissance est une naissance virgiuale.
' Luc. x\ , 36. — » /. Pet. IV, 15, 16. — > 11. Tint. Hl, 12. — ' Philip. IV, 13. — » Juau. 1, la.
6TÎ8
ÊLÊVATrONS SUR LKS MYSTERES nous fait naître de nouveau comme ses
Dieu seu enfants.
Disons donc avec saint Paul : Quand il a plu à celui qui m'a séparé du monde, incontinent je n'ai plus acquiescé à la chair et au sang '. Je me suis détaché des sens et de la ndXw^ incontinent. Incontinent : la grâce ne peut souffrir de retardement; elle se retire des âmes languissantes et paresseuses. L'épouse fait la sourde à sa voix , et tarde îise lever pour lui ouvrir; elle court pourtant à la lin*. Il n'est plus temps; il s'est retiré; rapide dans sa fuite autant qu'il était vif dans sa poursuite. Tirez-moi, et nous courrons^. Dès la première touche il faut courir, et ne languir jamais dans notre course.
XVe ÉLÉVATION.
Sur ces paroles : Le Ferbe a été fait chair. Le Verbe fait chair est la cause de la renaissance qui nous fait enfants de Dieu.
Après avoir proposé toutes ces gi'âces des nouveaux enfants que la foi en Jésus-Christ donne à Dieu, saint Jean retourne à la source d'un si grand bienfait : Et le Ferbe a été fait chair, et il a Imbité parmi nous, et y a fait sa demeure, et nous avons ju sa gloire, comme la gloire du Fils unique du l'ère, plein de grâce et de vérité i. Pour nous faire devenir enfants de Dieu, il a fallu que son Fils unique se fit homme. C'est par le Fils unique et naturel, que nous devions recevoir l'esprit d'adoption. Cette nouvelle filiation, qui nous est venue, n'a pu être qu'un écoulement et une participation de la filiation véritable et naturelle, l^e Fils est venu à nous , et nous avons vu sa gloire. H était la lumière ; et c'est par l'éclat et le rejaillissement de cette lumière que nous avons été régénérés. // était la lumière qui éclaire tout homme qui vient au monde : il éclaire jusqu'aux enfants qui viennent au monde, en leur communiquant la raison, qui, tout offusquée qu'elle est, est néanmoins une lumière, et se développera avec le temps.
Mais voici une autre lumière , par laquelle il vient encore éclairer le monde : c'est celle de son Évangile qu'il offre encore à tout le monde, et jusqu'aux enfants qu'il éclaire par le baptême : et <juand il nous régénère, et nous fait enfants de jDieu, que fait-il autre chose que de faire naître sa lumière dans nos cœurs , par laquelle nous le voyons plein de grâce et de vérité. -de grâce par sesmiracles, de vérité par sa parole ; de grâce et de vérité par l'un et par l'autre: car sa grâce, qui nous ouvre les yeux , précède en nous la vérité qui les contente. Dieu, qui par son commandement a fait sortir la lumière des ténèbres, a rayonné dans nos cœurs pour nous faire voir la clarté de la science de Dieu sur la face de Jésus-Christ ^ JNous sommes doncenfantsde Dieu,parcequenous sommes enfants de lumière. Marchons comme enfants de lumière. Ne
' GaJ.\, 15, 16. - » Cant. v, 2, ^Joait. I, li. — ■'• //. Cor. XV, 0.
3, 5, G -^* Cant. I, 3.
désirons point la vaine gloire , ni la pompe trompeuse de la grandeur humaine. Tout y est faux, tout y est ténèbres. Le monde qui nous veut plaire n'a point de grâce. Jésus-Christ seul , plein de grâce et de vérité ' , sait remplir les cœurs, et seul les doit attirer. La grâce est répandue sur ses lèvres et sur ses paroles ^. Tout plaît en lui, jusqu'à sa croix; car c'est là qu'éclate son obéissance , sa libéralité, sa grâce, sa rédemption, son salut. Tout le reste est moins que rien. Jésus-Christ seul est plein de grâce et de vérité. C'est pour nous «qu'il en est plein ; et tous 7ious recevons tout de sa plénitude ^.
XVIe ÉLÉVATION.
Comment l'Ctre convient à Jésus-Christ, et ce qu'il a été fait.
Après avoir lu attentivement le commencement admirable de l'évangile de saint Jean, comme un abrégé mystérieux de toute l'économie de l'Évangile, faisons une réflexion générale sur cette théologie du disciple bien aimé. Tout se réduit à bien connaître ce que c'est qu'é/re, et ce que c'est qu'être fait.
Être , c'est ce qui convient au Verbe avant tous les temps, ytti commencement il était , et il était subsistant en Dieu, et il était Dieu^. Il n'est pas Dieu par une impropre communication d'un si grand nom , comme ceux à qui il est dit : Fous êtes desdieux, elles enfants du Très-Haut^. Ceux-là ont étéfaitsdieux par celui qui lésa faits rois, qui les a faits juges , qui enfin les a faits saints. Si Jésus- Christ n'était Dieu qu'en cette sorte , il serait fait Dieu, comme il est fait homme; mais non: saint Jean ne dit pas une seule fois qu'il ait été fait Dieu. // l'était; et dès le commenceiTient , avant tout commencement, il était Ferbe , et, comme tel , H était Dieu. Tout a été fait par lui^. Le motd'éfj-e /at7 commence à para'ître quand on parle des créatures: mais auparavant, ce qui était n'a pas été fait, puisqu'il était avant tout ce qui a été fait. Et voyez combien on répète aet être fait. Par lui a été fait tout ce qui a été fait , et sans lui rien n'a été fait de ce qui a étéjait. On répète autant de fois de la créature qu'elle a été faite, qu'on avait répété'du Verbe qu'il était. Après cela on revient au Verbe : En lui, dit-on, était la vie i. Elle n'a pas été faite en lui; elle y était comme la divinité y était aussi. Et ensuite : La lumière était qui illumine tout homme *. Le Fils de Dieu n'a pas été fait lumière ni vie. Eji lui était la vie ; et il était la lumière. Jean- Baptiste n'était pas la lumières. Il recevait la lumière de Jésus-Christ ; mais Jésus-Christ était la lumière même. Et quand les hommes sont devenus I enfants de Dieu, n'est-il pas dit expressément qu'ils I ont été faits enjants de Dieu '" ? Mais est-il dit de ! même que le Fils unique a été fait Fils unique.' Non. Il était Fils unique, et la sagesse engendrée et conçue dans le sein du Père, dès qu'il était Verbe;
» Joan. i, 14. — = Ps. XLiv, 3; Luc. iv, 22. — 3 /oa«. J, 10
— *Ibid. I, I.- 5Ps. Lxxxi,6.— « ./oa«. 1,3. —'> ibid. ♦.
- » Ibid. 0. — ' Ihid. 8. — '" Ibid,^ i%.
ÉLÉVATIONS SLR LES MYSTERES
« il n'a point lUc fait Fils , puisqu'il est tiré , non point du néant, mais d<? la propre substance éternelle et immuable de son Père.
Il n'y a donc rien en lui avant tous les temps qui ait été fait, ni qui l'ait pu être. Mais dans le temps qu'a-t-il été fait.' Il a été fait chair'. Il s'est fait homme. Voilà donc où il commence à être fait, quand il s'est fait une créature : dans tout le reste , il était; et voilà ce qu'il a été fait. De même (pour l)égayer à notre mode, et nous servir d'un exemple humain) que si l'on disait de quelqu'un: Il était noble, il était né gentilhomme ; il a été fait duc,il a été fait maréchal de France. On voit là ce qu'il était naturellement et ce qu'il été fait par la volonté du prince. Ainsi en tremblant et en bégayant comme des hommes, nous disons du Verbe qu'il était Verbe, qu'il était Fils unique , qu'il était Dieu ; et ensuite nous considérons ce qu'il a été fait. Il était Dieu dans l'éternité , il a été fait homme dans le temps. Et même saint Pierre a dit : Dieu Fa fait Seigneur et Christ '. Quant à sa résurrection , son Père lui a donné la toute-puissance dans le ciel et dans la fprre ^ : alors il a été fait Seigneur et Christ. Et s'il n'était Dieu qu'en ce sens , il aurait aussi été fait Dieu ; mais non : // était Dieu , et il a été fait homme. Et en sa nature humaine élevée et glorifiée, il a éléjait Seigneur etChrist; il a été fait sauveur et glorificateur de tous les hommes.
Ce langage est suivi partout : Celui qui est venu après moi, dit saint Jean-Baptiste, et que j'ai dû précéder en ma qualité de son précurseur, a été fait et a été mis devant moi, et m'a été préféré^. Sa gloire a été tout à coup faite plus grande que la mienne. En ce sens , // a été fait devant moi. Alais pourquoi : Parce qu'il était avant moi, et sa gloire avant tous les temps au-dessus de toute la mienne, et de toute la gloire créée. Voyez, entendez. Il était naturellement plus que Jean ; et c'est pourquoi il lui a été préféré. Cette préférence , pour ainsi parler , est une chose qui a été faite; mais qui n'aurait point été faite, sien effet Jésus-Christ, selon sa divinité, n'était plus grand que Jean; et qu'ainsi il lui fallait faire une gloire conforme à ce qu'il était.
Jésus-Christ , que dit-il de lui-même ? Avant qu' Abraham fût fait , je suis ^. Pourquoi choisir si distinctement un autre mot pour lui que pour Abraham ; sinon pour exprimer distinctement ^ju'Abrahama été fait, et lui il était ?^m co?nmencement était le Ferbe. On dira pourtant qu'il a été fait, quand on dira ce qu'il est devenu dans le temps comme fils d'Abraham ; mais quand il faut exprimer ce qu'il était devant Abraham , on ne dira pas qu'il a été fait, mais qu'îY était.
Et quand le même disciple bien-aimé dit dès les premiers mots de sa première épître : Ce qui fut au commencement ^ ; oij le ce doit être entendu substantivement , comme qui dirait: Ce qui était par sa nature et par sa substance , n'est-ce pas la
• Joan. I, 14. — » Act. n, 32, 36. - » Mailh.wsi», l«. — « Joan. i, 15, 30. — ^ Ibid. Vlil, 58. — • /. Jouit. j,2.
même chose que ce qu'il a dit : Au commencement était le l erbe? Et ensuite lorsqu'il ajoute: Nous vous annonçons la vie qui était subsistante dansle Père: apud Patrem ; et nous a apparu , n'est-ce pas la même chose que ce qu'il a dit dans son évangile: En lui était la vie ; et le f'erbe était subsistant en Dieu ' ? Toujours apud. Et pour parler conséquemment, que pouvait ajouter le même disciple bien-aimé , sinon ce qu'en effet il a ajouté: Celui-ci, Jésus-Christ , était te vrai Dieu, et la vie éternelle: Hic est verus Deus, et vita xtema ».
Croyons donc l'économie du salut; et, comme dit le même disciple bien-aimé : Croyons à famour que Dieu a eu pour nous ^. Pour croire tous les mvstères que Dieu a opérés pour notre salut, il ne faut que croire à son amour ; à un amour digne de Dieu; à un amour où Dieu nous donne nonseulement tout ce qu'il a, mais encore tout ce qu'il est. Croyons à cet amour, et aimons de même : donnons ce que nous avons, et ce que nous sommes : établissons-nous en celui qui était , en croyant à ce qu'il a été fait pour nous dans le temps. Ainsi, dit saint Jean 4^ nous serons en son vrai Fils; ou, comme lisaient les anciens Grecs, et comme a lu saint Athanase : Afnque nous soyonsdansle vraiy dans son Fils * ; dans le \Tai , c'est-à-dire dans spii Fils qui seul est vrai , qui seul est la vérité.
Taisez-vous , pensées humaines. Homme , viens te recueillir dans l'intime de ton intime: et conçois dans ce silence profond ce que c'est que d'être dans le vrai, d'éloigner de soi le faux. Quelle solidité! quelle vérité dans toutes nos actions et dans toutes nos pensées! Détestons tout ce qui est éloigné du vrai , puisque nous sommes dans le vrai , étant dans le Fils.
Répétons: au commencement était le f^erbe; au commencement , au-dessus de tout commencement était le Fils: Le Fils, c'est, dit saint Basile ^ , un Fils qui n'est pas né par le commandement de .son Père, mais quiparpiûssanceet par plénitude a éclaté de son sein : Dieu de Dieu, lumière de lumière,, en qui était la vie, qui nous Fa donnée. Vivons donc de cette vie éternelle, et mourons à tout le créé. Amen, amen.
Xlir SEMAINE.
ONCTION DE JÉSUS-CHBIST : SA. BOYAUTB t SA GÉNÉALOGIE : SON SACEBOOCE.
PREMIERE ÉLÉVATION
L'oncUon de Jésas-Christ et le nom de Christ.
O Christ! ô Messie! ô vous qui êtes attendu et donné sous ce nom sacré , qui signifie l'oint du
• /. Joan. I, 2, 4. — ' Ihid. v, 20. — 3 /j/rf. ,y^ jg — ' Ibid. V, 20. — » Athan, tom. 2, pag. 6US. — 6 Oral, de Pid. Hom. 25. tom. I, pag. 500. Edit. Bened. tom. X hotn. 13, pag. l:il.
ÉLÉVATIONS sur. LES MYSTÈRES.
Seigneur! apprenez-moi , dans l'excellence de votre onction, l'origine et le fondement du christianisme. fit puisqu'il est écrit, que l'onction nom apprend tout; et encore : que nous avris l'onction , et que tious savons toutes choses ■ : quand est-ce que cette onction nous doit enseigner, sinon lorsqu'il s'agit d'expliquer l'onction qui, vous faisant Christ , nous fait aussi chrétiens par la communication d'un si heau nom?
0 Christ ! vous êtes connu de tout temps sous ce beau nom. Le Psalmiste vous a vu sous ce nom, lorsqu'il a chanté : f^otre trône, ô Dieu ! est éternel: et votre Dieu vous a oint d'une huile ravissante ». Cest vous que Salomon a célébré , en disant dans son divin cantique : f^otre nom est une huile, un baume répandu ^. Quand l'ange saint Gabriel a annoncé le temps précis de votre venue, il s'en est expliqué , en disant que le Saint des saints serait oint; et que ÏOint ouïe Christ serait immolé 'i. Et vous-même , qu'avez-vous prêché dans la synagogue, lorsque vous expliquâtes votre mission .? qu'avez-vous, dis-je, prêché que ce beau texte d'Isaïe : L'&<prit du Seigneur m'a envoyé, et c'est pour cela qu'il m'a oint * ?
Vous avez paru vouloir expliquer, par ce texte d'Isaïe, que vous êtes oint par le Saint-Esprit; et n'est-ce pas aussi ce qu'a enseigné votre apôtre saint Pierre au saint centurion Cornélius, lorsqu'il lui prêcha Jésus de Nazareth : et comment Dieu Pavait oint du Saint-Esprit et de puissance pour opérer des prodiges, et remplir toide la Judée de ses bienfaits ^ ?
O Christ! encore un coup, faites-moi connaître, comme (it saint Pierre au saint centenier , comment votre Dieu vous a oint du Saint-Esprit; et rendezmoi participant de celte onction.
Ile ÉLÉVATION.
Comment le Saint-Esprit est en Jésus-Christ.
Le Saint-Esprit est en nous comme y venant du dehors, comme reçu par emprunt; il n'est point notre propre esprit , mais il est le propre esprit de Jésus-Christ : Il prend du sien: le Verbe divin le produit avec son Père ; et quand il a été fait homme, il a produit ce Saint-Esprit, comme un esprit qui lui était propre , dans l'homme qu'il s'est uni 7.
Ainsi , quand les hommes font des miracles par le Saint-Esprit, c'est en eux un esprit qui vient du dehors et par emprunt ; mais , dit doctement et excellemment saint Cyrille d'Alexandrie : « Quand « Jésus-Christ chasse le démon , et fait d'autres « miracles par le Saint-Esprit , comme il l'assure « lui-même, il agit par un esprit qui lui est pro- •s pre, et qui est en lui comme dans sa source. »
De là vient qu'il l'a reçu avec une entière plénitude : « L'esprit ne lui est pas donné avec me- « sure*, mais sans mesure et en plénitude par-
« Joan. n, -iO, 27. — » Ps. XLIV, 7, 8. — ^ Cani. I, 2. — ». ')<!«. IX, 21, 2i, 25, 26. — 5 Is. LXI, I ; Litr. lY, 18. — • ,Jrf. X, 38. — ' Joan. XVI, 14; Luc. xxiv. 49; Joan. xv, 2G. — • Ibid. 111, 3i
« faite, pour être répandu sur nous, et afin qae « nous tous reçussions ce que nous avons de sa « plénitude '. » Ce qui a fait dire à Isaïe : « Le Saint- « Esprit se reposera surlui» ; » et, selon une ancienne version : « Toute la source , toute la fontaine du « Saint-Esprit descendra sur lui. »
Jésus est donc oint par le Saint-Esprit, commft l'ayant en lui par sa divinité, comme ayant reçu du Père qui est en lui la vertu de le produire; comme le donnant en propre à l'homme qu'il s'est uni en unité de personne. Ce qui a fait dire aux saints qu'il a été oint de la divinité ; et c'était ce que voyait ce prophète , lorsqu'en disant qu'il a été oint par « son Dieu 3, » en même temps lui-même il l'appelle Dieu.
Telle est donc l'onction qui a fait le Christ. Ce • n'est pas d'une huile matérielle qu'il a été oint , comme Elisée elles prophètes, comme David et les rois , comme Aaron et les pontifes. Quoique roi , prophète et pontife, il n'a pas été oint de cette onction, qui n'était qu'une ombre delà sienne. Aussi, David a-t-il-dit qu'il « était oint d'une huile excel- « lente , au-dessus de tous ceux qui sont nommés « ointS'*, » en figure de son onction, parce qu'il est oint de divinité et du Saint-Esprit. C'est ainsi que Dieu l'a fait Christ. Et quand il nous a faits chrétiens, de quel autre esprit a-t-il rempli son Église naissante; et par quel autre esprit a-t-il répandu le nom chrétien par toute la terre ? Mais ne nous arrêtons pas à cette doctrine, quoique divine et nécessaire ; faisons-en l'application que Dieu nous commande.
me ÉLÉVATION.
Quel est l'effet de cette onction en Jésus-Christ et en nous.
Par cette onction divine Jésus-Christ est roi, pontife et prophète. Voilà ce qu'il est comme Christ; et il nous apprend aussi que comme chrétiens, et par l'épanchement de son onction , nous sommes faits rois et sacrificateurs : un sacerdoce royal, comme dit saint Pierre ''. Et saint Jean dans l'Apocalypse : Jésus-Christ nous a/ails rois et sacrificateurs de Dieu son père^.
Ayons donc un courage royal ; ne nous laissons point assujettir par nos passions : n'ayons que de grandes pensées : ne nous rendons point esclaves de celles des hommes.
Comme rois, soyons magnanimes, magnifiques : aspirons à ce qu'il y a de plus haut; mais aspirons , comme prêtres et sacrificateurs spirituels, àce qu'il y a déplus saint. Chrétiens, nous ne sommes plus des hommes profanes; nous sommes ceux à qui il est dit : Soyez saints, parce que je suis saint 7.
Comment sommes-nous prophètes? Agissons par un céleste instinct : sortons de l'enceinte des choses, présentes : remplissons-nous des choses futures : ne respirons quel'éternité. Quoi! vous vous faites un établissement sur la terre : vous voulez vous y élever ; songez au pays oit vous serez rois : iYe c/aiynes
, ' Jonu. I, la. — ' i5. XI, 2, 3. — 3 Ps. XLIV, 8. — < i*.
1 XÎ.IV. 8. — ^ /. Pet. H, 9. — « ,4poC. 1,6. — '/, Pet. I, lu.
ÉLÉVATIONS SUR LVS MYSTÈRES
pas , j>etU troupeau , parce qu'il a plu à votre Père de cous donner sonroijautne •.
IVe ÉLÉVATION.
Sur deux vprhis principales que nous doit inspirer l'oncUon de Jésus-Christ.
Un des effets principaux de la foi chrétienne et de In sainte onction des enfants de Dieu, est la douceur : Apprenez de rnoi, dit Jésus lui-même, que je suis doux et humble de cœur'. Isaie avait prédit sa douceur par ces paroles que saint Matthieu lui a appliquées : f'oici mon serviteur que j'ai élu; mon bien-aimé, où je me suis plu, et en qui j'ai mis mon affection. Je ferai reposer sur lui mon esprit; et il annoncera la justice aux nations^ Voila un ministère bien éclatant; mais qu'il est doux en même temps, et qu'il est humble! puisque le prophète ajoute , et après lui l'évangéliste : // m disputera point, ni il ne criera point, et on n'entendra point sa voix dam les r«e.s, comme les esprits contentieux et disputeurs la font éclater au dehors. // ve brisera point le roseau cassé, et il n'achèvera point d'éteindre la mèche qui fume encore : il n'ajoutera point, comme on fait ordinairement parnii les hommes, l'affliction à l'oppressé par des reproches amers. Voilà l'esprit de Jésus-Christ et le vrai esprit de Dieu, qui nliabitepas dans un tourbillon, ni dans le soufjle d'un vent violent qui renverse les rochers elles montagnes, comme Élie semblait le penser en voulant tout exterminer et tout perdre : Jl n'habite pas dans la commotion et l'ébranlement, ni dans le feu qui le suit, maisdans ledoux soiifjîe d'un air léger et rafraîchissant '^.
Tel est l'esprit du Seigneur Jésus. Et cest pourquoi, lorsque ses disciples voulaient, dans l'esprit (i'Kliè et d'Elisée, faire descendre le feu du ciel sur les villes qui leur refusaient le passage , il leur disait nvec sa douceur ineffable : fous ne savez pas de quel esprit vous êtes ^ : vous ne savez pas quel est l'esprit de votre religion et de la doctrine du Christ. <)uelle fut sa douceur, lorsqu'il dit à celui qui le frappait : Sifai mal dit, faites connaître le mal quefaifait;etsij'ai bien dit, pourquoi me frappez-vous^? Et ailleurs : Race incrédule et méchanle , jusqu'à quand serai-je contraint d'être parmi vous, et de souffrir vos injustes contradictions? Toutefois amenez-moi votre Jibi, aiin que je le guérisse. Et encore : Femme , où sont vos accu- .safeurs? Personne Tie vous a condamnée? Je ne vous condamnerai pas non plus : allez , et ne péchez plus 8.
Prenons donc l'esprit de douceur, comme le vrai esprit du christianisme : que l'onction du Saint-Esprit adoucisse notre aigreur et notre fierté, ^■e prenons pas ces tons superbes et avantageux; c'est faiblesse que de s'animer de cette sorte : la force est dans Va raison tranquillement exposée : cette force manque , lorsqu'on a recours à cette force hautaine
' Luc. Xll, 32 — ' Matth. H, 29. — ^ Is. XLU, I et seq. «- ♦///. Iteg. XIX, 11, 12. — » Luc. IX, 55. — * Joan. xviii, J3. — ' Marv. IX, I8; Luc. ix, 41. — * Jonn. Tlll, 10, M.
et contentieuse qu'on fait venir à son secours. Quand vous avez à combattre pour la vérité, songez que ce n'est point par d'aigres disputes que l'Évangile s'est établi , mais par la douceur et la patience , en imitant Jésus-Christ, qui s'est laissé non-seulement tondre', mais encore écorcher, sans se plaindre. Écoutez dans les Actes les prédicateurs de son érangile qui, condamnés par les JuKs: Jugez vous-mêmes, leur disaient-ils, s'il faut vous écouter plutôt que Dieu : car, pour nous, nous ne pouvons pas dissimuler ce que nous avons vu et ce que nous avons ouï*. C'est dans cet esprit qu'il faut parlera ceux à qui la vérité nous oblige de nous opposer : c'est ainsi que, sans disputer et sans se troubler, on les met visiblement dans leur tort. Voilà de vrais chrétiens et devrais imitateurs du Christ.
Écoutez encore ce que dit dans le même endroit des Actes son innocent troupeau si injustement maritraité : Seigneur , qui avez fait le ciel et la terre, regardez les înenaces de nos ennemis, et donnez à vos serviteurs d^ annoncer votre parole en toute confiance, puisqu'il vous plaît d'étendre cotre main pour faire de si grands prodiges par le nom de votre saint fils Jésus^. C'est ainsi qu'ils veulent parler arec con/îance seulement, mais non pas avec amertume ni avec aigreur. Qui met sa confiance en Dieu , ne la met pas dans la violence d'un ton aigre et impérieux : la victoire appartient à la douceur et à la patience ; et Isaïe , après avoir fait Jésus-Christ si humble, si patient et si doux, conclut enfin en disant qu' i/ remportera la victoire ; qu'i/ gagnera sa cause en jugement, et que le.t Gentils mettront en lui leur espérance^. Traitez donc avec douceur l'affaire de Dieu : soyez de vrais chrétiens, c'est-à-dire de vrais agneaux, et sans murmure, sans bruit, sans avoir aucune teinture de l'esprit de contradiction , montrez autant detranquillité que d'innocence. Ayez la douceur, et la patience sa fille : ces deux vertus sont les deux caractères propres de la piété chrétienne , et les deux fruits de l'onction de Jésus-Christ répandue sur nous.
Ve ÉLÉVATION.
Iji généalogie royale de Jésus-Christ.
Ce titre ne m'engage pas à traiter les difficultés ni les contradictions apparentes des deux généalogies de Jésus-Christ rapportées dans saint Matthieu et dans saint Luc^. La lecture que je fais ici de l'Évangile a un autre objet, et je remarquerai seulement :
En premier lieu; qu'il était notoire que Jésus- Christ sortait de la race de David : tout le monde l'appelait hautement et sans contradiction, le Jiis de David ^. Sa généalogie était bien connue : et il était manifeste aux Hébreux mêmes qu'il étaitde la tribu de Juda'». Il n'était pas moins constant qu'il
• Is. un, 7 ; /. Pet. II, 21, 2.3, 29. — * Act. iv, 19, 20. — * Act. V, -iX , 20, 30. — • Matth. xil, 20, 21 ; Is. XLII, I et seq. — » Matth. 1; Luc. m, 2:». - * /Va». I, 20; IX, 27; xi», 23; XV, 22; \\, .30, 31; XVI, U, iO; Marc. XI, 9, 10. — ' Uei.
i Ml , a.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
en sortait par David : saint Paul avance et répète, comme un fait qui n'était pas contredit, qu il est sorti du sang de David ' .
Si donc les évangélistes se sont attachés à marquer la descendance de Joseph, plutôt que celle de Marie, c'est qu'on savait qu'ils étaient de même race, et si proches parents, que tout le monde connaissait leur parenté. Aussi, dans l'ordre qui fut donné sous Auguste de faire écrire son nom dans le lieu de son origine : Joseph fut à Behtléem avec Marie son épouse f pour se faire inscrire avec elle^. C'en est assez pour fermer la bouche aux esprits contentieux et contredisants , qui voudraient qu'on nous eût donné la généalogie de la sainte Vierge, plutôt que < elle de .loseph. C'était assez que tout le monde sût qu'ils étaient parents et de même race.
En second lieu, il est inutile de se tourmenter à concilier les deux généalogies de saint Matthieu et desaint Luc. La loi qui ordonnait au cadet d'épouser la veuve de son aîné, mort sans enfants, pour en faire revivre la tige et lui donner une postérité', introduisait par nécessité parmi les Juifs deux sortes de généalogies, l'une naturelle et l'autre légale. Il y a beaucoup déraison de croire que saint Matthieu qui se sert partout du mot à' engendrer ^^ l'a choisi pour marquer plus expressément la généalogie naturelle, plus propre à la désigner que le terme plus vague et plus général dont s'est servi saint Luc^. Quoi qu'il en soit, le Saint-Esprit a voulu que nous sussions qu'en quelque sorte qu'on voulût compter la race de Jésus-Christ, il venait toujours de Juda et de David, et de la famille royale.
En troisième lieu, il fallait à la vérité que Jésus- Christ eût pour aïeux tous les rois de Juda sortis de David , afln de marquer au peuple que , vrai roi des Juifs, ce titre lui était comme héréditaire : mais toutefois l'humble Jésus, à qui Dieu avait destiné une noblesse royale, ne sort point de cette maison dans son grand éclat, mais dans le temps de sa décadence, où, déchue de la royauté, elle subsistait dans les plus vils artisans; par où aussi il devait paraître que son trône était d'une autre nature et d'une autre élévation que celui de ses ancêtres.
En quatrième lieu, il fallait aussi qu'il naquît de la tribu de Juda , de laquelle, comme le remar- (|ue saint Paul^, MoUe n'a rien prononcé sur le sacerdoce. Car le sacerdoce de Jésus-Christ devant être d'un autre ordre que celui d'Aaron; si Jésus- Christ était de son sang, on aurait cru qu'il aurait tiré son sacerdoce comme héréditaire de la famille d'Aaron ; au lieu que, comme on va voir, il le devait tirer d'une autre origine.
En cinquième lieu , quoique Jésus-Christ dût descendre de Juda, et non de Lévi ni d'Aaron, il convenait qu'il y eût quelque parenté entre sa famille et celle d'Aaron ; ce qui fait que la sainte Vierge était cousine d'Elisabeth , et que ces deux saintes parentes ont eu des ancêtres communs : par où il
' nom. I, 3. //. Tim. ir, 8. — ^ Luc. ti, i, 3, 4, 5. — î Dent. XXV, 5, 6. — ^ Matth. I, |2, 13 ut scq. — 'Luc. »ii. 23, 24. — " Heb. \n, 14.
paraît qu'encore que le sacerdoce d'Aaron ne pût être celui de Jésus-Christ, il ne devait pas lui être entièrement étranger, et qu'il devait y avoir de l'alliance entre les deux.
En sixième lieu, pour en revenir à la famille royale , qui était proprement celle du Sauveur, il faut encore observer que bien qu'il fût le Saint des saints, non-seulement il est sorti de rois pécheurs et méchants, mais encore que les seules femmes qu'on marque comme ses aïeules sont une Thamar, une Ruth Moabite, et sortie d'une race infidèle ; et enfin une Bethsabée, une adultère' : tout cela se fait pour l'espérance des pécheurs, dont Jésus-Christ ne veut pas être éloigné, et ne dédaigne pas le sang ; mais il s'en montre le rédempteur.
Apprenons à mépriser les hommes du monde , si enflés de l'antiquité souvent imaginaire de leur race, dont ils cachent avec tant de soin les endroits faibles. Ne mettons point notre gloire dans nos ancêtres, dont le plus grand nombre, et peut-être les plus renommés, augmente depuis si longtemps celui des damnés; et ne songeons point à nous illustrer par leurs noms, maudits de Dieu. Glorifionsnous d'être ses enfants ; unissons-nous au Fils de Dieu; et en disant, avec saint Paul >, qu'il est le Sauveur des pécheurs , ajoutons toujours avec cet apôtre, desquels je stiis le premier ; puisque chacun, d'un certain côté, est le plus grand et le premier, comme le plus ingrat de tous les pécheurs.
Vr ÉLÉVATION.
Le sacerdoce de Jésus-Christ.
La race dont Jésus-Christ est sorti était vraiment la race royale, et il y a remis le trône d'une manière plus haute qu'il n'y avait jamais été. Mais en Jésus-Christ il n'y a point de race sacerdotale ; il n'a ni prédécesseur, ni successeur : il a seulement des figures dont Melchisédech est la plus illustre, et la seule qui paraisse digne de lui. Il n'y a qu'à lire l'épître aux Hébreux , et il n'y faut point de commentaire. On nous y montre tout d'un coup dans la Genèse, Melchisédech sans père , sans mère^ sans généalogie, sans commencement de ses jours, et sans qu'on en voie la fin ^ : ce n'est pas qu'il n'eût tout cela, ni qu'il faille donner dans l'erreur de ceux qui ont voulu que ce fût un ange. C'est assez pour être la figure de Jésus-Christ que tout cela ne soit point marqué , et qu'il paraisse seulement comme sacrificateur du Dieu très - haut , pour offrir à Dieu du pain et du vin, et ensuite le présenter à Abraham pour le béiiir, et en sa personne bénir comme supérieur tout le sacerdoce lévitique, en recevoir la dime 4, comme un hommage qui était dû à l'excellence de son sacerdoce, et la recevoir en même temps de Lévi et d'Aaron lui-même, et de toute la race sacerdotale, puisqu'elle était en Abraham comme dans sa tige ; et cette dîme n'est autre chose que la dépouille des rois
' ^fnlth. ! . 3 , 4 , 5. — 2 /. Tim. 1 , 15. — 3 Heb. VU, », —
♦ Gcn. xiv, IS, l!»j 20; Heb. vil, 1, 2, 4 et seq.
ÉLÉVATIONS SU1\ LES MYSTÈRES
rainnis, dont la d(^f:ute paraît n'^'tre accordi^ à Abraham (pie pour honorer Melchisédech, ce grand ponti/e, ce roi de justice, ce roi de paix, qui est l'interprétation de son nom et de la ville oii il régîie. Dans toute la suite de Thistoire on ne dit pas un seul mot de Melchisédecli , il n'y est marqué que pour cette divine fonction; et tout d'un coup, neuf cents ans après , David , en voyant le Christ , qu'il appelle son Seigneur, à la droite de Dieu en grande majesté et puissance, engendré du sein de Dieu devant l'aurore, vainqueur de ses ennernis qui sont à sespieds, vainqueur des rois, lui adresse i ces mots avec serment : P'ous êtes prêtre étemellenient selon l'ordre de Melchisédech ' ; vous n'avez point de devancier ni de successeur : votre sacerdoce est éternel ; il ne dépend point de la promesse adressée à Lévi, ni à Aaron et à ses enfants. « Et « voici, » conclut saint Paul, « dans un nouveau « sacerdoce , « un nouveau service « et une nouvelle « loi». »
Venez , Jésus , Fils éternel de Dieu , sans mère dans le ciel et sans père sur la terre; en qui nous voyons et reconnaissons une descendance royale : mais pour ce qui est du sacerdoce, vous ne le tenez que de celui qui vous a dit : « Vous êtes mon « Fils : je vous ai aujourd'hui engendré^. » Pour ce divin sacerdoce , il ne faut être né que de Dieu; et vous avez votre vocation « par votre étemelle « naissance''. » Vous venez aussi « d'une tribu à la- « quelle Dieu n'a rien ordonné sur la sacriGcature. » La vôtre a ce privilège « d'être établie par serment, » immobile, sans repentance et sans changement; le Seigneur, dit-il, « a juré, et ne s'en repentira « jamais. La loi de son sacerdoce est éternelle et « inviolable 5. » Vous êtes seul ; vous laissez pourt;mt après vous des prêtres, mais qui ne sont que ' vos vicaires; sans pouvoir offrir d'autres victimes que celle que vous avez une fois offerte à la croix , et que vous offrez éternellement à la droite de votre Père.
Écoutons notre loi en la personne de Jésus-Christ, tant que nous sommes de prêtres du Seigneur. S'il a été dit à Lévi , à raison de son ministère sacré : Vous êtes mon homme saint, à ç«/ j'ai donné la perfection et la doctrine^, et que pour cela il doit « dire à son père et à sa mère : Je ne vous connais a pas; et à ses frères : Je ne sais qui vous êtes ; et il « n'a d'enfants » que ceux de Dieu. Si c'est là, dis-je, la loi de Lévi et du sacerdoce mosaïque , combien pur, combien détaché de la chair et du sang doit être le sacerdoce chrétien, qui a Jésus-Christ pour auteur, et iMelchisédech pour modèle ! Non , nous ne devons connaître d'autre emploi , d'autre fonction , ni avoir d'autre intérêt que celui de Dieu; enseignant sa loi et ses jugements , et lui offrant continuellement des parfums pour l'apaiser. Si nous gardions cette loi de notre saint ministère , on ne verrait pas tous les jours envahir les droits et l'autorité du sacerdoce , qui sont ceux de Jésus-Christ. Dieu se ren-
' P*. ax, I, -2, 3, 4, 5. — î Heh. vu, 22 et seq. — » Ps. U, 7. — » Heb. VII, 16. — 5 /»,,</. 13^ 14^ 30, 21, 2*. — • Oeul. XXXIII, 8, 9.
drait notre vengeur, et cette prière de Moïse aurait son effet : Seigneur, aidez vos ministres ; « soutc- « nez leur force ; protégez l'œuvre de leurs mains; « frappez le dos de leurs ennemis fugitifs; et ceux « (|ui les haïssent ne se relèveront jamais '. * Mais parce que, plus charnels que les enfants du siècle, nous ne songeons qu'à nous engraisser, vivre à notre aise, nous faire des successeurs, nous établir un nom et une maison : tout le monde entreprend sur nous; l'honneur du sacerdoce est foulé aux pieds.
VIP ÉLÉVATION.
Qnelle a été l'oblaUon de Jésas-Christ ; et le premkv acte qu'il a produit en entrant dans le monde.
Ilaparu, dit saint Paul», « en s'offrant lui-même « pour victime. » Cest lui-même, c'est son propre corps, c'est son propre sang qu'il a offert à la croix ; c'est encore son propre corps et son propre sang qu'il offre dans le sacrifice de tous les jours; et ce n'est pas sans raison que David voyant en esprit lepremieracte qu'il produirait en se faisant homme 3; et saint Paul en interprétant cette prophétie 4, le' font parler en cette sorte au moment qu'il entra dans le monde : « Vous n'avez point voulu, » dit-il , « d'hostie et d'oblation; mais vous m'avez formé un « corps ; » l'original porte : « Vous me l'avez ap- « proprié ; les holocaustes et les sacrifices pour le « péché ne vous ont pas plu; alors j'ai dit : Me voici, « je viens pour accomplir votre volonté, ô mon « Dieu ! et ce qui a été écrit de moi à la tête de vo- « tre livre. » Par cette parole, Jésus-Christ se met à la place de toutes les victimes anciennes ; et n'ayant rien dans sa divinité qui pût être immolé à Dieu, Dieu lui donne un corps propre à souffrir, et accommodé à l'état de victime oit il se met.
Dès qu'il eut commencé ce grand acte, il ne le discontinua jamais, et demeura dès son enfance, et dès le sein de sa mère, dans l'état de victime, abandonné aux ordres de Dieu , pour souffrir et faire ce qu'il voudrait.
« Je viens, » dit-il, « pour faire votre volonté, « comme il a été écrit au commencement du livre: » in capite libri. Il y a un livre éternel, ouest écrit ce que Dieu veut de tous ses élus; et à la tête, ce qu'il veut en particulier de Jésus-Christ , qui en est le chef. Le premier article de ce livre est que Jésus- Christ sera mis à la place de toutes les victimes , en faisant la volonté de Dieu avec une entière obéissance. C'est à quoi il se soumet : et David lui fait ajouter : « Mon Dieu, je l'ai voulu; et votre loi est « au milieu de mon cœur *. »
Soyons donc, à l'exemple de Jésus-Christ, en esprit de victime , abandonnés à la volonté de Dieu : autrement nous n'aurons point de part à son sacrifice. Falldt-il être un holocauste, et une victime entièrement consumée par le feu , laissons-nous réduire en cendres , plutôt que de nous opposer à ce que Dieu veut.
' DjuL xxxiii, M. — = Heb. ix, 25, 26. — » P*. xxuM 7, S, 9. — * Hi.b. X, 5, 6, 7. — » P». xxxix, ». '
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
C'est dans la sainte volonté de Dieu que se trouve légalité et le repos. Dans la vie des passions et de la volonté propre, on pense aujourd'hui une chose, et demain une autre : une chose durant la nuit, et une autre durant le jour : une chose quand on est triste, une autre quand on est en bonne humeur : une chose quand l'espérance rit à nos désirs , autre chose quand elle se retire de nous. Le seul remède à ces altérations journalières, et à ces inégalités de notre vie , c'est la soumission à la sainte volonté de Dieu. Comme Dieu est toujours le même dans tous les changements qu'il opère au dehors, l'homme soumis à sa volonté est toujours le même. On n'a pas besoin de chercher des raisons particulières pour se calmer : c'est l'amour-propre ordinairement qui les fournit. La souveraine raison , c'est ce que Dieu veut. La volonté de Dieu, sainte en elle-même, est elle seule sa raison.
Prenons garde néanmoins que ce ne soit par paresse, ou par une espèce de désespoir, et pour nous donner un faux repos, que nous ayons recours à lu volonté de Dieu. Elle nous fait reposer, mais en agissant, et en faisant ce qu'il faut : elle nous fait reposer dans la douleur comme dans la joie , selon qu'il plaît à celui qui sait ce qui nous est bon. Elle nous fait reposer, non dans notre propre contentement, mais en celui de Dieu : le priant de se contenter et de faire toujours de nous ce qu'il lui plaira. Qu'importe de ce que nous devenions sur la terre? 11. n'y a qu'une chose à vouloir; c'est, SeigtieuVy d'habiter dans votre maison tous les jours de ma vie, pour y voir la volupté du Seigneur, y contempler son saint temple ', et le louer aux siècles des siècles.
Commençons dès cette vie , et chantons avec Da- Tid, ou plutôt avec Jésus-Christ, l'hymne de la sainte volonté : Me voici. Seigneur, et je viens pour accomplir votre volonté^.
VIll" ÉLÉVATION.
Jésus-Christ est le sacriHce pour le péché : excellence de son oblation.
Mon Sauveur! dans ce verset de David que vous prononçâtes en entrant au monde ', vous nous déclarâtes que vous vous mettiez, par la volonté de Dieu , à la place de toutes les victimes de l'ancienne loi. Vous n'êtes donc pas non-seulement un holocauste entièrement consumé par le feu de l'amour divin qui absorbe tout en lui-même; mais vous êtes encore la victime pour le péchéi, sur laquelle on prononce tous les crimes : on l'en charge; on les lui met sur la tête : on envoie après cette victime dans le désert : on la sépare de la société humaine : on l'excommunie. Ainsi a-t-on mis sur vous l'iniquité de nous tous : Fraiment vous avez porté nos péchés^. Il a fallu vous mener hors de la ville pour vous attacher à votre croix ^; et vous avez pris sur
' P.t. XXVr, 4. — 'Pi. XXIX, 8, 9. — ^ Ps. XXXIX, 7, 8, 9. ~ • ^^n-. XVI, 5, 6,20, 21. — */s. LUI, 4,5, e -^Hjeb [ UU, II. Il
vous la malédiction qui porte : Mauditest celuiqul pend sur un bois infâme ».
Allons avec larmes confesser nos péchés sur Jésus-Christ. Mettons-les sur lui, afin qu'il les expie. Pleurons, pleurons les peines qu'ils lui ont causées : tâchons en même temps de le décharger d'un si pesant fardeau, en nous repentant de nos crimes pour l'amour de lui. 0 Jésus! que je vous soulage! faites que je ne pèche plus, et quej'efface par la repentance mes péchés, qui vous ont couvert de tant de plaies.
Brûlez-moi de ce feu que vous êtes venu allumer sur la terre^. Consumez toutes mes inclinations par votre amour, et que je devienne cette pure flamme qui n'a que vous pour pâture : Je viens, mon Dieu, avec Jésus-Christ, pour faire votre volonté^. Heureux qui finit sa vie par un tel acte ! Nous la devions commencer par là, comme Jésus-Christ. Finissons^ là du moins en nous consommant dans la volonté de Dieu. Mon Dieu, Je remets mon esprit entre vos mains 4.
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XIV SEMAIISE.
LES EFFETS QUE PRODUIT SUR LES HOMMES LB VEBBE mCÂBNÉ, INCONTINENT APRÈS SOU INCARNATION.
PREMIÈRE ÉLEVATIO.N.
Marie va visiter sainte Elisabeth .
Aussitôt après que Marie eut conçu le Verbe dans son sein, elle part; et marche avec promptitude dans le pays des montagnes de Judée *, pour visiter sa cousine sainte Elisabeth. ISe sentons-nous point la cause de cette promptitude , de cette élévation, de cette visite? Quand on est plein de Jésus- Christ, on l'est en même temps de charité, d'une sainte vivacité, de grands sentiments; et l'exécution ne souffre rien de languissant. Marie, qui porte la grâce avec Jésus-Christ dans son sein , est sollicitée par un divin instinct à l'aller répandre dans la maison deZacharie, où Jean-Baptiste vient d'être conçu.
C'est aux supérieurs à descendre , à prévenir Marie, qui se voyait prévenue par le Verbe descendu en son sein : pouvait-elle n'être pas touchée du desir de s'humilier, et de descendre à son exemple? Jésus devait être précédé par saint Jean au dehors; mais au dedans, c'est Jésus qui le devait prévenir, qui le devait sanctifier. Il fallait que Jean reçût de Jésus la première touche de la grâce.
Si vous sortez, âmes saintes et cachées , que ce soit pour chercher les saintes, les Élisabeths qui se cachent elles-mêmes; allez vouscacher avec elles :
: Dcut. xxr, 23. Gel. m, 13. — ' Luc. xil, 49. — ' P*. XXXIX, 7, 8, 9. —4 Ps. XXX, 6; Luc. xxiii, 46. — * Luc. », i>.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
cette sainte société honorera Dieu, et fera paraître i SCS grâces.
Dans toutes les visites que nous rendons, imitons Marie; rendons-les en charité; alors, sous une simple civilité, il se cachera de grands mystères; la grâce s'augmentera ou se déclarera par l'humilité, par l'exercice d'une amitié sainte.
Cultivez, âmes pieuses, les devoirs de la parenté. Soyez amies, femmes chrétiennes, comme Marie et Elisabeth; que votre amitié s'exerce par la piété; que vos conversations soient pleines de Dieu : Jésus sera au milieu de vous, et vous sentirez sa présence.
Hommes, imitez aussi ces saintes et humbles femmes. O Dieu! sanctifiez les visites; étez-en la curiosité, l'inutilité, la dissipation, l'inquiétude, la dissimulation et la tromperie : faites-y régner la cordialité et le bon exemple.
n« ÉLÉVATION.
Jéeus-Christ moteur secret des cœurs : divers mouvements qu'il excite dans les âmes dont il s'approche.
Merveille de cette journée! Jésus-Christ est caché, et c'est lui qui opère tout : il ne paraît en lui aucun mouvement, il meut tout; non-seulement ^ïarie et Elisabeth, mais encore l'enfant qui est au sein de sa mère, agissant! sensiblement. Jésus, qui est en effet le moteur de tout, est le seul qui paraît sans action , et son action ne se produit que par celle qu'il inspire aux autres.
Nous voyons ici dans ces trois personnes sur lesquelles Jésus-Christ agit, trois dispositions différentes des âmes dont il approche : D'où me vient ceci, dit Elisabeth'.? Elle s'étonne de l'approche de Dieu; et n'en pouvant découvrir la cause dans ses mérites, elle demeure dans l'étonnement des bontés de Dieu. En d'autres âmes Dieu opère le transport, et de saints efforts pour les faire venir à lui : c'est ce qui paraît dans le tressaillement de saint Jean-Baptiste. Sa dernière opération est la paix dans la glorification de la puissance divine; et c'est ce qui paraît dans la sainte Vierge. Voyons donc dans ces trois personnes si diversement émues, ces trois divines opérations de Jésus-Christ dans les âmes : dans Elisabeth, l'humble étonneraent d'une âme de qui il approche : dans Jean-Baptiste, le saint transport d'une âme qu'il attire; et dans Marie, l'ineffable paix d'une âme qui le possède.
nr ÉLÉVATION.
Le cri de sainte Elisabeth et son humble étonnement.
A la voix de Marie, et à sa salutation, V enfant tressaillit dans son sein; et, remplie du Saint-Esprit, elle s'écria. Ce grand cri de sainte Elisabeth marque tout ensemble et sa surprise et sa joie : f'om êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni * : celui que vous y portez, est celui en qui toutes les nations seront bé-
■ iuc. 1,43. — '/J/d. 41, 42.
11088117. — TOME tr.
nies: il commence par tons à répandre sa bénédiction. D'où me vient ceci, que ta Mère de mon Seigneur vienne à moi ■ ? Les âmes que Dieu aborde, étonnées de sa présence inespérée, le premier mouvement qu'elles font, est de s'éloigner en quelque sorte, comme indignes de cette grâce. « Reti- « rez-vous de moi. Seigneur, » disait saint Pierre», ■ parce que je suis uu pécheur. » Et le Centenier : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez « dans ma maison ^. > Dans un semblable sentiment , mais plus doux, Elisabeth, quoique consommée dans la vertu, ne laisse pas d'être surprise de se voir approchée par le Seigneur d'une façon si admirable. « D'où me vient ceci , que la Mère de mon « Seigneur, » et qui le porte dans son sein, « vienne à moi ? » Elle sent que c'est le Seigneur qui vient lui-même, mais qui vient et qui agit par sa sainte Mère. « A votre voix, » dit-elle, « l'enfant que je « porte a tressailli dans mon sein 4. » II sent la présence du maître, et commence à faire l'office de son précurseur; si ce n'est encore par la voix , c'est par ce soudain tressaillement : la voix même ne lui manque pas, puisque c'est lui qui secrètement anime celle de sa mère. Jésus vient à lui par sa mère, et Jean le reconnaît par la sienne.
Dans cette dispensation des grâces de Jésus-Christ sur Elisabeth et sur son fils à la Visitation de la sainte Vierge, l'avantage est tout entier du côté de l'enfant. C'est ce qui fait dire à un saint Père * : « Elisabeth a la première écouté la voix, mais Jean « a le premier senti la grâce. Elisabeth, » poursuit saint Ambroise, « a la première aperçu l'arrivée de « Marie; mais Jean a le premier senti l'avènement « de Jésus. » lUaMariXj isteDominisensitadventum.
Elisabeth , comme revenue de son étonnement , s'étend sur la louange de la sainte Vierge, f^otts êtes heureuse d'avoir cru : ce qui vous a été dit par le Seigneur sera accompli^. Vous avez conçu vierge, vous enfanterez vierge : votre Fils remplira le trône de David ; et son règne n'aura point de fin.
Croyons donc , et nous serons bienheureux comme Marie : croyons comme elle au règne de Jésus et aux promesses de Dieu. Disons avec foi : « Que « votre règne arrive 7. » Crions avec tout le peuple: « Béni soit celui qui est venu au nom du Sei- « gneur ; et béni soit le règne de notre père David^. »
La béatitude est attachée à la foi. « Vous êtes « bienheureuse d'avoir cru. Vous êtes bienbeureux , « Simon, parce que ce n'est point la chair et le « sang qui vous ont révélé » la foi que vous devez annoncer, « mais que c'est mon Père célestes. » Et où est cette béatitude de la foi ? « Bienheureuse « d'avoir cru : ce qui vous a été dit s'accomplira ■». » Vous avez cru , vous verrez : vous vous êtes fiée aux promesses, vous recevrez les récompenses : vous avez cherché Dieu par la foi , vous le trouverez par la jouissance.
■ Luc. I, 4.3. — > Luc. V, 8. — 3 Matth. Tin , ». — * Luc I, 44. — » jétnbr. l. II. in Luc. n» 23. — ^ Luc. i, 46. — ' ,Wrt//A. VI, 10. — » Marc. XI, 9, 10. — » MatL IVI, 17. — ^' Luc.\,ib.
Mettons donc tout notre bonheur dans la loi; ne soyons point insensibles à cette béatitude : c'est Jésus- Christ lui-même qui nous la propose; et la gloire de Dieu et sa volonté se trouvent dans notre béatitude. Ce qui est bienheureux est excellent en même temps ; il est plus heureux de donner que de recevoir; c'est-à-dire il est meilleur. On est bienheureux de croire; il n'y a rien de plus excellent ni de meilleur que la foi , qui , appuyée sur les promesses , s'abandonne aux bontés de Dieu , et ne songe qu'à lui plaire. Beata qux credidisti.
IV« ÉLÉVATION
Le tressaillement de saint Jean.
Quand l'âme dans son ignorance et ses ténèbres ressent les premières touches de la divine présence, après ce premier étonnement par lequel elle semble s'éloigner, rassurée par sa bonté, elle se livre à la confiance et à l'amour. Elle sent je ne sais quels mouvements, souvent encore confus et peu expliqués : ce sont des transports vers Dieu , et des efforts pour sortir de l'obscurité où l'on est, et rompre tous les liens qui nous y retiennent. C'est ce que veut faire saint Jean ; saisi d'une sainte joie, il voudrait parler, mais il ne sait commentexpliquer son transport. Jésus-Christ , qui en est l'auteur, en connaît la force ; et quoiqu'en apparence il ne fasse rien, il se fait sentir au dedans par un subit ravissement qu'il inspire à l'âme. Ame qui te sens saisie d'un si doux sentiment , s'il ne t'est pas encore permis de parler, il t'est permis de tressaillir !
Venez , Seigneur; venez me toucher d'un saint et inopiné désir d'aller vers vous. Que ce désir s'élève en moi aujourd'hui à la voix de votre mère : faites-moi dire avec Elisabeth : « D'où me vient « ceci.' » Faites-moi dire,Elleest « heureuse d'avoir « cru , » et je veux imiter sa foi. Faites -moi tressaillir comme Jean-Baptiste; et, enfant encore dans la piété , recevez mes innocents transports. Je ne suis pas un Jean-Baptiste, en qui votre grâce avance l'usage de la raison : je suis un vrai enfant dans mon ignorance, agréez mon bégaiement, l'a, a, a de ma langue ' qui n'est pas encore dénouée. C'est vous du moins que je veux ; c'est à vous seul que j'aspire ; et je ne puis exprimer ce que votre grâce inspire à mon cœur.
Ve ÉLÉVATION.
Le cantique de Marie : première partie.
Ces premiers transports d'une âme qui sort d'ellemême, et qui déjà ne se connaît plus, sont suivis d'un calme ineffable, d'une paix qui passe lesisens , et d'un cantique céleste.
« Mon âme, glorifie le Seigneur; et mon esprit « est ravi de joie en Dieu mon Sauveur *. » Que dirai-je sur ce divin cantique? Sa simplicité, sa hauteur qui passe mon intelligence, m'invite plutôt au silencequ à parler. Si vous voulez que je parle , ô Dieu ! formez vous-même mes paroles.
' Jerem. 1,2.—» Luc. i 46 et seq.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTERES
Quand l'âme, entièrement sortie d'elle, ne gîo rifie plus que Dieu , et met en lui toute sa joie , elle est en paix , puisque rien ne lui peut ôter celui qu'elle chante.
« Mon âmeglorifie, mon âme exalte le Seigneur. Après qu'elle s'est épuisée à célébrer ses grandeurs, quoi qu'elle ait pensé , elle l'exalte toujours le per^ dant de vue , et s'élevant de plus en plus au-dessus de tout.
« Mon esprit est ravi de joie en Dieu mon Sati- « veur. » Au seul nom de Sauveur, mes sens sont ravis; et ce que je ne puis trouver en moi, je le trouve en lui avec une inébranlable fermeté.
« Parce qu'il a regardé la bassesse de sa ser- « vante. » Si je croyais de moi-même pouvoir attirer ses regards , ma bassesse et mon néant m'ôterait le repos avec l'espérance. Mais puisque de lui-même, par pure bonté , il a tourné vers moi ses regards , j'ai un appui que je ne puis perdre , qui est sa miséricorde par laquelle il m'a regardée , à cause qu'il est bon et libéral.
Elle ne craint point après cela de reconnaître ses avantages, dont ellea vu la source en Dieu, et qu'elle ne peut plus voir que dans ce principe : « Et voilà , » dit-elle , « que tous les siècles me reconnaîtront « bienheureuse. »
Ici, étant élevée à une plus haute contemplation , elle commence à joindre son bonheur à celui de tous les peuples rachetés .-et c'est comme la seconde partie de son cantique.
VP ÉLÉVATION.
Seconde partie du cantique à ces paroles : Le Tout-Puissanl m'a fait de grandes choses.
« Celui qui seul est puissant a fait en moi de « grandes choses : et son nom est saint : et sa mi- « séricorde s'étend d'âge en âge, et de race en race, « sur ceux qui le craignent '. » Elle commencée voir que son bonheur est le bonheur de toute la terre , et qu'elle porte celui en qui toutes les nations seront bénies. Elle s'élève donc à la puissance et à la sainteté de Dieu , qui est la cause de ces merveilles.
Celui qui est seul puissant a fait en moi un ouvrage seul digne de sa puissance, un Dieu homme, une mère vierge , un enfant qui peut tout, un pauvre dépouillé de tout , et néanmoins sauveur du monde , dompteur des nations , et destructeur des superbes.
« Et son nom est saint : » Dieu est la sainteté même : il est saint et sanctifiant : et quand est-ce qu'il le paraît davantage que lorsque son Fils , qui est aussi celui de Marie, répand la miséricorde, la grâce et la sainteté, d'âge en âge sur ceux qui le craignent }
Si nous voulons participer à cette grâce , soyons saints ; et publions en même temps, avec toutes les nations, que Marie est bienheureuse.
■ Xuc. I, 49, 60.
VII* ÉLÉVATION
•; lite du cantique ou soui expliqu«?s les effets particuliers de l'enfantement de Mane , et de rincamation du Fils de Dieu.
Pour expliquer de si grands effets, Marie en revitMit à la puissance de Dieu : « 11 a, « dit-elle, * déployé la puissance de son bras : il a dissipé « ceux qui étaient enflés d'orgueil dans les pensées « de leur cœur. Il a renversé les puissants dedes- . sus le trône, et il a élevé les humbles'. » Quand est-ce qu'il a fait toutes ces merveilles , si ce n'est quand il a envoyé son Fils au monde , quia confondu les rois et les superbes empires par la prédicatiou de son Évangile .' Ouvrage où sa puissance a paru d^autant plus admirable, qu'il s'est servi de la fai- «I blesse pour anéantir la force , et de ce qui n'était « pas , pour détruire ce qui était , aGn que , ne pa- « raissant rien , nul homme ne se gloriGe devant « lui » ; » et qu'on attribuât tout à la seule puissance de son bras. C'est pourquoi il a paru au milieu des hommes comme n'étant rien. Et lorsqu'il a dit : « Je vous loue , mon Père , Seigneur du ciel « et de la terre , de ce que vous avez caché ces « mystères aux sages et aux prudents , et que vous « les avez révélés aux petits ^ : » n'a-t-il pas véritablement confondu les superbes, élevé ceux qui étaient vils à leurs yeux et à ceux des autres ?
Marie elle-même en est un exemple : il l'a élevée au-dessus de tout , parce qu'elle s'est déclarée la plus basse des créatures. Quand il s'est fait une demeure sur la terre , ce n'a point été dans les palais des rois : il a choisi de pauvres mais d'humbles parents , et tout ce que le monde méprisait le plus , pour en abattre la pompe. C'est donc là le propre caractère de la puissance divine dans la nouvelle alliance, qu'elle y fait sentir sa vertu par lafaiblesse même.
« Il a rassasié les affamés , et il a renvoyé les
riches avec les mains vides •*. » Et quand , si ce nest lorsqu'il a dit : « Heureux ceux qui ont faim : « car ils seront rassasiés * : Malheurà vous qui êtes « rassasiés, car vous aurez faim ^.' «Cestici qu'il faut dire avec Marie : Mon âme glorifie le Seigneur, et n'exalte que sa puissance , qui va paraître par /'infirmité et par la bassesse.
C'est là que l'âme trouve sa paix , lorsqu'elle voit tomber toute la gloire du monde , et Dieu seul demeurer grand.
. VIIP ÉLÉVATION.
Effets particuliers de l'enfantement de Marie dans les deul derniers versets de son cantique.
Les palais et les trônes sont à bas : les cabanes sont relevées : toute fausse grandeur est anéantie : c'est un effet général de l'enfantement de Marie dans toute la terre. Mais ne dira-t-elle rien de la rédemption d'Israël , et de ces brebis perdues de la maison d'Israël , pour lesquelles son Fils a dit qu'il
» Lur. I, 51, 52. — » /. Cor. !, 27, 2S, 29. — ' .Viitt. XI, 25.-4 Luc. 1 , 53. — * .Valth. v, 6. — • Luc. VI, Sa.
était venu.' Écoutons la fin du divin cantique: « Il a pris en sa protection Israël son serviteur '. ■ Ce n'est point à cause des mérites dont se vantaient les présomptueux : au contraire, il a abattu le faste pharisaîque, et les superbes pensées des docteurs de la loi ; il a reçu un IVathanaël , vrai Israélite , simple, sans présomption, comme sans fard et sans fraude : et voilà les Israélites qu'il a protégés; à cause qu'ils mettaient leur confiance , non point en eux-mêmes , mais en sa grande miséricorde. « Il « s'est souvenu des promesses qu'il a faites à Abra- « ham et à sa postérité, » qui doit subsister « aux « siècles des siècles *. »
Heureux que Dieu ait daigné s'engager avec nous par des promesses ! Il pouvait nous donner ce qu'il eût voulu : mais quelle nécessité de nous le promettre.? Si ce n'est qu'il voulait , comme dit Marie, faire passer d'âge en âge sa miséricorde, en nous sauvant par le don ; et nos pères par l'attente. Attachons-nous donc avec Marie aux immuables promesses de Dieu qui nous a donné Jésus-Christ. Disons avec Elisabeth : Nous sommes heureux d'avoir cru : ce qui nous a été promis s'accomplira. Si la promesse du Christ s'est accomplie tant de siècles après , doutons-nous qu'à la fin des siècles tout le reste ne s'accomplisse? Si nos pères avant le Messie ont cru en lui : combien maintenant devonsnous croire, que nous avons Jésus-Christ pour garant de ces promesses! Abandonnons-nous à ces promesses de grâce, à ces bienheureuses espérances ; et noyons dedans toutes les trompeuses espérances dont le monde nous amuse.
Nous sommes les vrais enfants de la promesse ; enfants selon la foi, et non pas selon la chair ^ : qui ont été montrés à Abraham , non point en la personne d'Ismaël , ni dans les autres enfants sortis d'Abraham selon les lois de la chair et du sang; mais en la personne d'Isaac , qui est venu selon la promesse , par grâce et par miracles. Abraliam a cru à cette promesse : Pleinement persuadé, et sachant très-bien que Dieu est puissant pour faire ce qu'il a promis 4. Il ne dit pas seulement qu'il prévoit ce qui doit arriver, mais encore qu'il fait ce qu'il a prorais ; il a promis à Abraham des enfants selon la foi : il les fait donc. Nous sommes ses enfants selon la foi : il nous a donc faits enfants de foi et de grâce ; et nous lui devons cette nouvelle naissance. Si Dieu nous a faits par grâce selon, sa promesse, ce n'a point été par nos œuvres, mais par sa miséricorde, qu'il nous a produits et régénérés. Nous sommes ceux que voyait Marie, quand elle voyait la postérité d'Abraham : nous sommes ceux au salut de qui elle a consenti , quand elle a dit : qu'il me soit fait selon votre parole^. Elle nous a tous portés dans son sein avec Jésus-Christ, en qui nous étions.
Chantons donc sa béatitude avec la nôtre : publions qu'elle est bienheureuse; et agrégeons-nous à ceux qui la regardent comme leur mère. Prions cette nou-
« Luc. I, 54. — ' Ibid. 54, 5S. — » Gaf. IV, 28. Ham. a, 7, 8. — ♦ Rom. IT,20, 21. — » Lu«. I, as.
ÉLÉVATIONS SUR LES MYSTÈRES
veMe Eve qui a ç;uéri la plaie de la première , au lieu du fruit défendu dont nous sommes morts, de nous montrer le fruit béni de ses entrailles. Unissons-nous au saint cantique, où Marie a chanté notre délivrance future. Disons avec saint Ambroise ' : Que lame de Marie soit en nous pour glorifier le Seigneur, que l'esprit de Marie soit en nous pour être ravis de joie en Dieu notre Sauveur. (>omme Marie , mettons notre paix à voir tomber toute la gloire du monde , et le seul règne de Dieu exalté, et sa volonté accomplie.
IX^ ÉLÉVATION
Demeure de Marie avec Elisabeth.
Marie demeura environ trois mois dans la mai'son d'Elisabeth; et elle retourna e7i sa maison ». La charité ne doit pas être passagère, Marie demeure trois mois avec Elisabeth : quiconque porte la grâce ne doit point aller en courant , mais lui donner le temps d'achever son œuvre. Ce n'est pas assez que l'enfant ait tressailli une fois, ni qu'Elisabeth ait crié: rous êtes heureuse ; il faut fortifier l'attrait de la grâc« : et c'est ce qu'a fait Marie , ou plutôt ce qu'a fait Jésus , en demeurant trois mois avec son précurseur.
Regardons ce saint précurseur sanctifié dès le ventre de sa mère. Comme les autres il était conçu dans le péché : mais Jésus-Christ a voulu prévenir sa naissance , et la rendre sainte. Il a voulu qu'il fît son office de précurseur jusque dans le ventre de sa mère. 11 ne faut pas s'étonner si , dès le commencement de l'évangile de l'apôtre saint Jean, on voit Jean-Baptiste si étroitement uni à Jésus. Jean-Baptiste, qui n'était ims la lumière, devait pourtant, et devait avant sa naissance , et dès le sein de sa mère , rendre témoignage à la lumière^, encore cachée. Il n'«tait pas la lumière , puisque , conçu dans le péché, il attendait pour en sortir la présence du Sauveur.
Il y avait une véritable lumière qui illumine tout homme venant au monde 4 : et c'est par cette lumière que Jean a été illuminé, afin que nous entendions que s'il montre Jésus-Christ au monde , c'est par la lumière qu'il reçoit de Jésus-Christ même. 0 Marie! ô Elisabeth! ô Jean! que vous nous montrez aujourd'hui de grandes choses! Mais , ô Jésus , Dieu caché , qui sans paraître faites tout dans cette sainte journée , je vous adore dans ce mystère et dans toutes les œuvres cachées de votre grâce !
Savoir si la sainte Vierge vit la naissance de saint Jean, l'Évangile n'a pas voulu nous le découvrir. Elisabeth était dans son sixième mois, quand Marie la vint visiter : elle fut environ trois mois avec elle : elle était donc ou à terme, ou bien près de son terme : et l'Évangile ajoute aussi que le temps d'Elisabeth s'accomplit^ : insinuant, selon quelques-uns , qu'il s'accomplit pendant que Marie était avec elle. Mais qui osera l'assurer , puisque
> Amhr. in Luc. l. M, n» 26. — ' Luc. i, 58. — 3 Joan. I, ». — * 1^»*' »• — ^ Luc. I, 57.
l'Évangile semble avoir évité de le dire? Quoi qn'IÎ en soit, ou Marie attachée 5 sa solitude, et prévoyant l'abord de tout le monde au temps de l'enfantement d'Elisabeth, le prévint par sa retraite : ou si elle est demeurée avec tous les autres , elle y a été humble et cachée, inconnue , sans s'être fait remarquer dans une si grande assemblée , et contente d'avoir agi envers ceux à qui Dieu l'avait envoyée. 0 humilité! ô silence qui n'a été interrompu que par un cantique inspiré de Dieu, puissé-je vous imiter toute ma vie !