LE GRAND CONSEIL
comme un autre; brièvement pourtant, il y a peu de papier.
Victoire! — s'écrie Paf-Paf, le premier polisson du village. — Et v'ià qu'on crie victoire ! — Vive M. Routinet !
— Vive Jadis ! — Vive Autrefois ! — Pendant quoi , le Sempiternel, faisant le gros dos, enflant les joues, le manche du poêlon dans la main, saluait l'auguste assemblée.
Assez causé, dit le père Abraham, nous commençons.
— Ecoutez.
DESTINATION DE UHOMME.
Mes enfans , j'ai été mossieu , et ça n'allait pas. Je lisais et voulais apprendre l'agriculture uniquement dans les livres ; j'ai bientôt vu qu'il fallait aussi travailler sur le terrain. En effet , chaque pays , chaque mode ; et chaque terre veut sa culture.
Alors je me suis fait cultivateur , laboureur et paysan. Mais tout-à-fait , portant l'hiver sabots à la courge , et , en tout temps , blouse et large chapeau ; mangeant force ponmies de terre , comme vous savez , et détestant , pardessus tout , les ivrognes et les fainéans.
Je me trouve fort bien de mon nouvel état , et ne crois pas valoir un sou de moins.
Vous saurez qu'on barbouille , chaque année , pour les messieurs , cent mille charretées de papier ; qu'on imprime tous les mois , pour eux , autant de livres qu'un homme en peut lire en sa vie. . . . C'est par trop fort ; car ça embrouille la cervelle.
Mais pour le cultivateur , on n'a jamais rien imprimé , et l'on imprime rien du tout. C'est pourtant lui qui fait vivre le monde ; c'est lui qu'il faudrait instruire le premier , puisque la vie en dépend. Crépin Tranchet , notre cordonnier , a appris son état en voyageant ; il ne fait pas
DESTINATION DE L'HOMBIE. 44
mal un soulier. Le cultivateur est forcé de rester sur sa ferme et d'y travailler toute sa vie ; s'il s'en allait , on ne mangerait pas. Et Ton veut qu'il apprenne son état dans l'air du temps... Cest une bêtise.
Maintenant que je sais im peu mon état , je veux écrire pour les cultivateurs. Mais écrire dans Talmanach , parce que c'est un petit livre que vous avez tous. Faisons connaissance , mes amis , et si vous êtes contens , je continuerai.
Je vous conterai , cette année , seulement la cinquième partie de ce j'ai à vous dire.
Il y a partout des gens comme Pierre Paulâche et Jean Baillau , les deux plus grands fainéans de mon voisinage. Je commence par eux.
DESTINATION DE l' HOMME.
.... Dieu nous a donné des jambes pour marcher et des bras pour travailler.
Il a dit : si tu veux manger , travaille : qui ne travaille pas , ne mange pas.
Tout vient du travail , la maison , les sabots , les vêtemens , la nourriture et le reste : on n'a rien sans ça.
Jeunes et vieux , grands et petits , hommes et femmes , filles et garçons , chacun doit travailler selon sa force.
Un bon travailleur ne manque pas d'ouvrage. Jacquet Lambin voudrait de la besogne toute faite ; mais on ne donne que^de l'ouvrage à faire , et ça ne lui convient pas.
Le fainéant est comme la mauvaise herbe qui mange la terre et tient la place d'une bonne.
Apprenez ça par cœur , répétez-le tous les matins , et les choses iront mieux.
DES SOINS ET DE L'ÉœNOMIE.
On se ruine aisément, on ne s'enrichit qu'en peine prenant. — L'économie est utile au riche et nécessaire au pauvre. — Sans économie , la misère entre à brassées et s'en va par pincées. — Si tu n'as pas d'économie, tu travailleras toute ta vie , et tu auras moins d'argent à la fin qu'au commencement.
(Maître Blanchier, du Saumon). — Le cultivatem: économe et soigneux s'enrichit, le fainéant et le dissipateur se ruinent. — Le premier épargné est le premier gagné. On n'est pas toujours sûr de gagner; mais on tient ce qu'on épargne.
(Franck). — C'est vrai, poche percée ne tient pas le mil. — Les petits ruisseaux font les grandes rivières , et les petites rigoles mettent les ruisseaux à sec. — Qui mettra cinq liards sur un sou aura bientôt six blancs. — A petit profit, grande épargne. — Le sac vide ne se tient pas debout. — La poule ne pond pas tous les jours. — On ne récolte qu'une fois l'an , et chaque jour il faut de l'argent.
Bah ! bah ! dit Tailleboudin , ça ne ! vaut rien dans un almanach.
Eh bien ! reprend le petit : mange ta soupe taillée de lard