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DE LA CULTURE

Elle est tout-à-fait misérable. On la vante pourtant dans de beaux discours ; elle fait chaque jour un pas , dit-on, depuis trente années. Moi, qui la connais depuis deux tiers

de siëcle, j'afGrme que, du train dont elle va, il lui faut CDCore quatre à cinq mille ans pour arriver.

Deux grandes divisions partagent le sol , — la Plaine et le Bocage, — Elles présentent un contraste qui étonne et confond l'observateur. Ce sont les deux bouts du monde.

Dans la Plaine, on laboure toujours et toujours on sème du grain. Nos laboureurs mettent deux , trois et quatre blés de suite , puis une jachère, et du fiunier si peu que rien. Ils savent fort bien que la terre s* épuise par cette culture ; mais ils se hâtent de retirer le plus qu'ils peuvent , semant toujours, comptant sur un miracle.

La terre leur appartient et le fermage est au maître ; chez nous les messieurs ne cultivent point. Un très-petit nombre a essayé de manier la charrue : c'est un instrument dispendieux, il exige une économie, une patience, un esprit de suite, ime surveillance qu'on trouve rarement.

Ils ne tardent pas à voir qu'ils se donnent beaucoup de peine pour rien , et quittent le métier. De cela ^ je ne les blâme ni ne les loue ; dans l'état où sont nos terres , il y a petit profit.

De là sont venues d'étranges opinions ; on croit que le paysan seul sait la culture , que les messieurs n'y entendent rien. D'oii suit que tout marche à l'aventure.

Voyez nos plaines au mois de mai ; point de prairies , tout est en blé. On croirait que les greniers vont défoncer: pour résultat petite récolte et misère. Ce qu'on a fait deux cents ans , on le fera deux cent mille ; même pensée , même espérance.

Dans le Bocage, tout change. Quelque grande que soit une ferme elle n'a qu'une charrue. Le genêt, l'ajonc, le chiendent, la fougère, les ronces, les épines s'emparent des terres qu'on ne cultive pas.

seille. Mais la même culture donnera le même produit; l'aimée commime sera toujours la même , et le revenu n'augmentera pas d'une obole.

Ce qui m'étonnerait fort , c'est que dans des temps d'ignorance , de misère populaire , de mépris de l'agriculture , vous fussiez arrivés à cet état de perfection. — Honneur au Poitou , qm était si fin il y a dix siècles !

DU CULTrVATEUR.

Il n'y a , chez nous , que la petite et la moyenne culture ; nos métairies sont de vingt-cinq à soixante hectares. Aussi la classe des colons et des fermiers est nombreuse. Mais , pour l'instruction , elle diffère peu de celle des journaliers ; ce sont les mêmes idées , les mêmes préjugés , souvent la même misère. On fait ce qu'on a vu faire , un peu mieux ou plus mal.

S'il se rencontre un homme qui aime le bétail et le connaisse, il fait ses affaires , achètte du bien ; les autres vivent ou se ruinent.

Les partages nuisent à l'amélioration. Autrefois (il m'en souvient) , il y avait dans chaque ferme deux ou plusieurs communautés ; on travaillait , on vivait ensemble , on se supportait. Aujourd'hui chacun veut son feu , sa marmite et sa maison ; le père mort , on se sépare , et celui qui reste n'a que le tiers ou le quart d'un mobilier , d'un fonds de bétail qui étaient déjà insufiisans ; les bras et l'argent lui manquent.

S'il est actif, économe, laborieux et entendu, il arrive avec le temps; mais la terre souffre. Si l'ime de ces qualités lui manque , il tombe et la ferme avec lui ; car tout fermier qui se ruine , ruine d'abord la terre , l'un ne va pas sans l'autre. — A ce mal point de remède.

Ce divorce dans les communautés vient toujours des

318 L'iGBnjLTOUE FOrfXlBE.

femmes. CSiacim le sait: deux ft imw s et dnoc pspes ne peuvent se sofoffirir. Les femmes fonnent la moitié dngcnre Iiamain, et cette moitié domine Tantre, phitôtparses débnts que par ses qualités; la femme malîgiieseTa la maîtresse, et la bonne non.

Les femmes de campagne sont âerées dans mie coin|dète ignorance; àpeine sur cinq y a-t-U mie ménagère. — Dans le nord et dans le midi de la Fiance , les femmes traTaillent aux champs , dans les mannfactores ; eUes ne font rien diez nous.

Dans la Plaine , elles conduisent les moutons aux champs, se réunissent , bavardent , filent ou brochent , et voila tout. Partout où il y a une fille , il faut quatre à cinq moutons. C'est que les garçons vont le dimanche veiller sur le troupeau , ils font la cour aux filles ; c'est là que les mariages s'arrangent.

Il y a du bon dans ces mœurs. Mais cette vie nomade que mènent les filles jusqu'à leur mariage , ne les rend pas actives , entendues , laborieuses , économes , et le reste de la vie s'en ressent.

Dans la Vendée ou le Bocage , les filles vont le dimanche à la messe , et de suite au cabaret (avec les jeunes gens, vous pensez bien) .

On y passe la journée , et c'est le jeune homme qui paie. A la brune , la fille a peur ; le garçon va la conduire par des sentiers entre genêts et buissons. — C'est encore là que les mariages s'arrangent.

Il me semble que de pareilles coutumes blessent la morale religieuse ; mais c'est sous le rapport social et politique que je les envisage.

Si vieillesse se fuit, jeunesse s'assemble; dès que la fille entre au cabaret , le garçon la suit. — Mais il y a peu de

travail dans ce pays , et les salaires sont faibles ; il faut , chaque dimanche , vingt , trente à quarante sous , et le gage €8t mangé avant d'être gagné. Rien pour le vieux père et pour la mère infirme , tout pour le cabaretier.

Y a-t-il un peuple sur la terre où Ton trouve de pareils usages! Vantez, vantez les mœurs patriarcales du Ven^ déen ! Je les mets à nu.

C'est par quatre et cinq amiées de débauche et d'ivrognerie qu'on se prépare à supporter les charges du mariage ; avant d'être père de famille, on est déjà vicieux. Et pourtant on glisse toujours sur la pente ; à mesure qu'on vieillit on se corrompt , si l'on ne veille sur soi-même : les inclinations deviennent des habitudes , les habitudes des défauts ,

les défauts des vices, et les vices ce qu'il vous plaira.

— Corrompez la jeunesse, vous aurez une population de brigands. — Crescit eundo, dit im de mes voisins qui sait le latin. Ce qui signifie: l'eau de fontaine, en s' éloignant de sa source , devient bourbeuse.

O renversement épouvantable ! c'est l'innocence et la vertu qui , sans rougir et le front haut , marchent au vice et tracent le chemin. Arrive-t-ilim mouvement politique! vous trouvez à l'instant quelques centaines de domestiques fainéans , ruinés , corrompus , prêts à tout. Habitués qu'ils sont à la débauche , la vie oisive , aventureuse et libertine leur convient ; ils en supportent les charges , Tévènement ou le hasard les jette dans le crime. — Ils sont ce qu^on les a faits.

Des idées religieuses I ils n'en ont pas. — Des opinions politiques ! ils ignorent ce que c'est. — La corruption les a mis là.

Pour preuve de ce que j'avance , voyez aujourd'hui les je\mesgens dans nos plaines; ils sont économes , laborieux:

peut-être que mes almanachs n'y ont pas nui. — Mais la JUles ne vont pas au cabaret; si elles y allaient, il n'y a satire ou sermon qui empêcherait les jeunes gens de les sui\Te.

Faites des chemins en Vendée , crie-t-on : sans doute, il faut en faire ; mais changez les mœurs et fermez la route du vice.

Encore un mot sur les femmes. Je n'ai jamais vu de maison résister au gaspillage dune mauvaise ménagère; j'en connais beaucoup que T économie de la fenmie soutient. Occupez- vous donc de l'éducation de la femme; c'est plus important qu on ne pense. Elle élève les enfans tandis que le pèr^ est aux champs : l'avenir est là.

l 'frnans aux laboureurs. — Jamais un marché sans boire; d'abord un verre de vin , puis un autre , encore un autre; les bouteilles \iennent , les litres filent , tout le monde se Simule. On se sépare, en disant: Une ferme est bien mauciuse , sstHe ne nourrit un fainéant. — Les fermes du Poilou s.>:;t Ivnius . elles on nourrissent bon nombre.

lJJu\si-vo i[u'iLno iVmio? — Une manufacture avec un tni\aù vcr.îîiîu . de tous les jours et de toute l'année; mais un î:u\;uî \urio. raisonné, qui change et doit changer à chavjuo iusîiu::. Co n osi pas celui du oloutier et du tisseniiul, i[v:i tor.i toujours la même chose. Si le fermier n'est |Ms là jvur diriiicr la besogne . rien ne se fait ou tout se t'iui mal. Huivlis v'^uo ctt houuue dé j)ense vingt sous au ca- Kuvî . r. '^vivl wr^ii: îràîî-;s ohcz lui.

Ancjm»us v'alvu!.^ u> tfùis de ri\TO£:nerie? Elle ôte la luouuuiv il lo jiLi:\niun: , elle abrutit, rend insouciant , failuaiu . in4>ivN ON aî:t L'ivroinie n*a pas de fomille ou ne s'en uujuu'^ie. ue soni:e point ù laveiiir, na qu'une idée, une |KM\M \* . un st^ul dv Mr . Unre . Knrt* encort» et Ivoire toujours.

La plupart de nos fermiers vont à cinquante-deux marchés , quarante-cinq foires , et font cinquante-deux dimanches; c'est à peu près la moitié de Tannée. Croyez-vous que le faible produit d'une mauvaise culture puisse suffire à cette intempérance?

On peut changer ces mœurs. Il y a soixante ans à peine (et je m'en souviens) , les messieurs se réunissaient pour boire, et s'enivraient: les paysans étaient sobres. Maintenant c'est le contraire; d'où cela vient-iH de l'instruction du riche et de l'ignorance du pauvre.

Enseignez au peuple ce qu'il doit faire et savoir dans sa profession et sa condition. N'en faites point des savans, vous en feriez des fainéans. Nul peuple n'a prospéré sur la terre sans une classe nombreuse , sobre , économe et laborieuse. — Nos jeunes messieurs ne le croient pas, nos jeunes messieurs se trompent. — La richesse est dans le travail , Taisancc dans l'économie; la tempérance et la sobriété font le bonheur de la famille et de l'individu.

Je signale le mal pour indicjuer le remède.

Les tiahitudes gouvernent le monde; chacun s'en croit exempt, chacun en est esclave. — Aussi nos laboureurs tiennent fortement à leurs usages. — Tout changement en agriculture exige im nouveau travail ou de nouvelles combinaisons ; c'est ce qui les rebute. Si vous parvenez à établir les récoltes sarclées et les prairies, tout sera dit, l'habitude les maintiendra.

Puis nos fermiers ne sont pas riches , toute mise dehors les effraie ; il faut aussi que le produit de l'année paie la dépense de l'année. — En faisant des prés, avec le temps, j'aurai plus de blé , vous dit un labom*eur. Mais il faut de l'argent pour les faire , de l'argent pour avoir du bétail ; cet argent ne rentre pas de suite, et je n'ai pas le moyen d'attendre.

382 t'AtSRiCULTURE POPOLAIRE.

Il y a du vrai dans ce discours. Ce n'est cependant pas le grand obstacle. — Difficulté reconnue , difficulté vainciç: le temps et le travail viennent à bout de tout. Mais ce qu'on n'avoue pas , ce qu'on cache et ce qu'on nie est mille fois plus difficile à vaincre.

Améliorer le bien d' autrui, c'est une idée que tous nos cultivateurs repoussent; ils ont cette aversion dans le cœur et ne Tont pas sur les lèvres. En améliorant, dira un seul pour tous , je travaille pour autrui et non pour moi. — Ma ferme améliorée , on augmentera le fermage ; toujours un voisin offrira une enchère; ce n'est donc pas pour moi; c'est contre moi que j'aurai travaillé , amélioré. Ce raisonnement a du vrai , faut en convenir.

Aussi ces idées et ces craintes ont une telle puissance, que la plupart des fermiers écrasent la terre , par calcul et par système , sachant très-bien qu'ils l'écrasent. Quand ils sortent, ils voudraient tout emporter, tout abîmer; ils frapperaient , s'ils le pouvaient , la terre de stérilité pour des siècles.

Que ce soit bien ou mal, qu'ils aient tort ou raison, il n'importe, le fait existe et je le constaté.

Mais si Ton imaginait un système général d'amélioration, qui s'étendrait sur toutes les fermes ; dans tout le pays , on ne réfuserait pas d'y participer, parce qu'on connaîtrait le bon et le mauvais laboureur; l'ignorant, le fainéant et l'ivrogne ne seraient pas accueillis ; tandis que , dans l'état actuel , le propriétaire vise au fermage , sans distinguer l'ivraie du bon grain , et sa terre s'écrase.

Je tenriinerai cet article par une observation grave et importante.

En Vendée ou dans le Bocage , il y a peu , très-peu de bourgs populeux et de villages. Les fermes sont jetées sur

le sol , taillées comme les cases sur Téchiquier; les bâtimens aumUieu , les terres autour. — Rien de plus commode pour la culture. Cette division du sol s'oppose , il est vrai , au morcellement; mais elle appelle ce pays à un haut degré de prospérité agricole.

Les champs sont clos (ce qui est fort bien) , d'une petite étendue (ce qui est fort mal). — Point de fossés; ils sont nécessaires, puisque le sous-sol est une argile. Ces haies assises sur le terrain plat ne se coupent pas au pied , parce que les champs ne seraient jamais clos. On les taille à quatre pieds de haut.

Dans le principe , c'était superbe. Mais les siècles ont fait périr les arbrisseaux qui composaient ces palissades vives ; il faut faire maintenant des palissades sèches tous les deux à trois ans. C'est un travail inouï , une dépense énorme , une perte immense; car souvent tout le bois de la ferme y passe.

Il taut tailler de grandes pièces , creuser des fosses et planter dessus. Les vents et le soleil améliorent une terre humide. Ce sera long; mais tout vient avec le temps, le travail et l'instruction. Au reste, ce que coûte le système actuel , dans une période de dix années, suffirait pour établir celui que je propose. On aurait du bois , maintenant on en a peu; on ferait de la chaux , maintenant on n'en fait point.

Ce n'est pas tout ce que j'ai à dire. — Cette admirable division des fermes, jetées symétriquement sur le sol, a un inconvénient grave; elle s'oppose à toute civilisation. Le paysan du Bocage est un loup dans le taillis ; il ne voit rien, n'entend rien et ne sait rien. Il est ignorant, crédule, entêté , flegmatique et peureux. — Il est ce que l'isolement l'a fait.

Il parle à ses bœufs et les chante , conte des histoires de sorciers et de loups-garoux.

3g4 L'AGMCULTURE POPLXAIRE.

Six brigands courent-ils le pays! ils sont reçus, nourris, cachés dans les fermes. Cest qu'ils sont les plus forts. Dénoncez-les , dh Tantimté. Bon conseil ^Taiment ! Dénoncer aujourd'hui, être tué demain. Le métier n'est pas sûr.

Les enfans ne peuvent aUer à l'école pendant l'hiver. La longueur du trajet , le mauvais état des chemins , les ruisseaux dans un pays argileux et bossu , sont des empêchemens insurmontables. L'été , ils sont utiles à la ferme, et le régent n'enseigne pas. On ne sait donc pas lire.

Comment organiser Tinstruction dans ce pays! Le voici, l'enfant ne peut aller trouver le maître , il faut que le maître aille trouver l'enfant. Tu ne peux pas venir à moi , je vais à toi. C'est tout simple.

Vous voulez, me dira-t-on, un instituteur par ferme! Non ! je veux qu'on fasse en Vendée ce qu'on fait en Irlande.

Les pauvres catholiques irlandais sont plus pauvres et plus misérables que le Vendéen ; pourtant ils savent tous lire et le savent bien. Chaque maître partage sa semaine en trois; il est deux jours ici, deux jours là , deux jours ailleurs; il voyage ainsi toute l'année. Il tient école dans un coin de bâtiment , est nourri pour peu dans la ferme. (Dam ! ce n'est pas un gros monsieur).

Au lieu d'avoir , comme dans nos villages de plaine , cent écoliers pendant trois mois , et rien après , il en a vingt ou trente , ils sont beaucoup mieux instruits ; cette cohue de polissons nuit à l'enseignement.

Los enfans vont ainsi toute l'année à l'école; ils n'oublient pas, pondant neuf mois, ce qu'ils ont appris dans trois. Ils sont enchantés de se réunir, de se voir et de se parler, alors la contrainte n'est pas perpétuelle. Jamais un enfant n'oubliera le jour d'école; il sera, pour le Vendéen comme pour l'Irlandais, un jour de plaisir et de bonheur.

Il faut donc , me dit un de ces gens nés pour la contrariété , trois maisons d'enseignement par commune? Il n'en faut pas une seule. Je sais qu'on ne fait rien de rien , mais, avec peu , bonne volonté fait tout.

Donnez cent francs de plus à cet instituteur ambulant , il saura où se loger et vivre. Mais ayez un inspecteur pour le Bocage; qu'il soit actif, surveillant et surveillé. Tout le monde veut des appointemens , fort peu savent les gagner : c'est la maladie du siècle.

Ce pays est un embarras , il faut le civiliser ; vous n'arriverez là que par T instruction. La loi qui existe est bonne; mais elle doit se plier aux exigences des localités. Rien d'absolu dans le monde , tout est relatif.

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