SECONDE PARTIE
DES MOYENS d' AMELIORATIONS PROPOSÉS JUSQu\ CE JOUR.
1* J'ai lu de beaux discours sur la longueur des baux ; mais ceux qui les débitaient n'affermaient qu'à court terme, ils parlaient pour parler. /
. On trouve , en Angleterre , des baux excessivement longs. Pourquoi? le voici :
Le clergé est fort riche ; mais , à la mort du titulaire , le bien rentre libre au successeur ; celui qui possède ne peut affermer que pour sa vie; à son décès, le bail est résilié. Qu'arrive-t-il? Il afferme à long terme et retire un fort potde-vin.
Une grande partie des biens de la noblesse est inféodée , majorisée, substituée à Taîné de la famille. Celui qui possède n'a que l'usufruit. Il fait un long bail et retire un fort potde-vin. On conçoit ces usages.
En France, tous les biens sont libres; ils se vendent et se brocantent comme un cheval en foire. Nos mœurs ne sont pas aux longs baux. ;Elles y seraient, que l'effet serait nul. Les trois quarts de nos fermiers ne savent rien en culture ; ils feront pendant cent ans ce qu'ils ont fait depuis trois cents. S'ils étaient instruits, laborieux, inventifs, ayant des capitaux , je dirais : ce n'est pas mal. Que trouvezvous dans la plupart des fermes t misère et routine , sans théorie et sans envie de s'instruire ; avec cela , on fait ce qu'on a fait , on suit toujours son petit bonhomme de chemin.
Laissons les longs baux pour le discoiirs.
2^ Les autres disent: affermez cher, c'est le moyen de rendre le laboureur industrieux. Je n'approuve pas cela; dans l'état actuel de l'agriculture , il est un prix modique que vous ne pouvez dépasser.
Il n'y a pas , dans les Deux-Sfevres , cent fermiers et cent propriétaires qui sachent bien le parti qu'ils peuvent tirer de leurs fermes. Si vous surtaxez ces pauvres gens, ils se ruineront; et qui ruine son fermier , ruine sa terre. Il suffit d'un instant pour détruire , il faut beaucoup de temps pour construire. On améliore la terre longuement, on l'abîme promptemei)t. Toute terre épuisée donne peu, (c'est un animal fatigué que trente chiens et vingt chasseurs attaquent); le froid et le chaud , la pluie et la sécheresse lui nuisent également. L'augmentation des produits doit précéder celle des fermages. Autrement ce serait prendre la bourse d'un homme pour l'enrichir.
S'* La plupart prêchent pour les machines nouvelles, et ces braves gens prêchent dans le désert. A les entendre, toute l'agriculture est dans la cIiarruc-Granger , dans k semoir-Hvgucs ^ etc.
Nous en sommes où en était TAngleteire il y a soixantedix ans; chacun faisait sa machine, la compliquait tant qu'il pouvait.
Je vois pourtant cela avec plaisir et l'approuve. Ce zèle bien dirigé nous donnera un jour mieux que nous n'avons; c'est un progrès. Si les messieurs cultivaient, je leur conseillerais d'employer, d'essayer toutes ces machines, et de les modifier pour le sol ; car les selles à tous chevaux sont
. Mais c'est mettre la charrue devant les bœufs , que de présenter aujourd'hui ces machines compliquées à nos paysans. Ont-ils assez d'argent pour les achetért Assez d'adressé pour les manier 1 Assez de savoir pour les réparer?
Dans l'état actuel de nos cultures et de nos misères, il nous faut des instrumens simples , que nous puissions fabriquer nous-mêmes , avec le secours des maréchaux de village. — N'allez pas au-delà maintenant ; mettez à votre charrue m large soc, essayez de placer ailleurs le point de tirage; tprès , nous verrons.
Je sais qu'on se moque de moi, parce que je n'emploie pas ces instrumens. Je pourrais les acheter; mais, remarquez-le bien , je suis paysan et laboureur , c* est-là ma condition, c'est ma profession. J'ai entrepris d'enseigner mes pareils , les gens de ma classe , en écrivant , en travaillant ; fe'fria alors une agriculture à leur portée, une offriculture populaire. J'emploie leurs instrumens , pour leur prouver qa'on peut faire bien avec eux.
Comme mes blés et mes prés valent ceux des fermesmodèles , il n'y a pas moyen de se tromper : mon secret n'est pas dans im attirail d'instrumens qu'ils ne peuvent se procurer. — Telle est ma justification , l'acceptera qui voudra.
4^ Beaucoup pensent que l'agriculture ne peut prospérer ,
tant que les blés seront à bas prix. Ils veulent la prohibitioD des blés étrangers , et une prime à Texportation pour ks nôtres. C'est là qu'ils placent le principe de toute amé* lioration.
Je sais très-bien qu'abondance n'est pas richesse; les vignerons le disent depuis long-temps; mais la quesEËn des céréales est plus difficile à résoudre ; les prix élevés conviennent au producteur , les prix modiques au consonmateur. Etablir un prix moyen qui satisfasse tout le inonde, et le maintenir, est chose impossible; toujours ces pis varieront avec les récoltes.
Il faut que le pauvre vive ; l'humanité le veut. — IljGuit maintenir la tranquillité dans les villes , c'est une afGdre de politique. Sous ces deux rapports, je pense que le prix élevé fait plus de mal que le prix modique , et qu'on peii améliorer nos cultures , sans le haut prix des céréales.
Puis , remarquez-le bien , il s'opère maintenant une révolution sociale dont personne ne peut prévoir ni calculer les effets.
Les capitaux se sont portés sur quelques points de M surface ; on y a multiplié les machines qui abri^gent le tnvail , et toute l'industrie s'est concentrée.
C'est qu'au moyen de ces machines , on fait généralcmmt six fois plus avec six fois moins de bras ; dans quelques parties , comme la filature du coton , on fait cent fois plus avec mille fois moins. Aujourd'hui le travail ne va plus chercher la modicité des salaires, rien ne peut lutter contre les machines ; la plupart de nos pro\inces sont sans industrie el sans espérance d'en avoir. Aussi le paupérisme y fait des progrès.
Dans ces centres d'industrie, tout est beau, mouvant, actif, entreprenant. C'est que la richesse est là. — Ailleurs,
tout est triste, languissant et soucieux; la misère s'y trouve.
Depuis l'invention des machines , dit-on , on emploie un plus grand nombre d'ouvriers. Je le nie. Il est vrai qu'il y en a plus sur un point ; mais il n'y a rien sur d'autres , et vous n'avez pas fait le calcul de ces compensations.
Au surplus , la richesse est dans le travail ; il doit être disséminé , diffus comme l'air et la lumière. Si vous le con- :«ntrez dans quelques lieues carrées , il y aura exubérance ici , marasme là ; l'Etat sera mal constitué , et le pays souffrant. — jQuand on n'aurait que ce reproche à faire aux nachines , il serait grand.
Ces centres d'industrie sont encore un embarras pour le jouvememcnt. A-t-on produit trop, ou le consommateur lemande-t-il moins? le travail est interrompu ; cette masse Touvriers s'assemble, gronde et se mutine. Il faut de l'arjent pour l'apaiser , de la force pour la réduire. — Chez Aous , les pauvres , disséminés , souffrent , se plaignent sans qa'on entende ; on les croit heureux : c'est qu'il n'y a que le inroît qui réveille.
Chose incontestable , deux Anglais , Arvritg , le barbier , 2t Vatz , l'armurier , ont changé la face du monde avec leurs machines : il ont tout déplacé , créé le paupérisme et la richesse , mis les millions d'un côté et les misères de l'autre.
L'Angleterre , le pays (^ui a le plus de machines et le plus le moyens de les faire mouvoir, fait presque seule le M)mmerce de l'Univers , et pourtant elle est rongée par un >auf>érisme effrayant. C'est cependant là que sont les richesses; car si Dieu vendait le monde, les Anglais l'achet- ;eraient. Viennent après la Belgique et la France. L'Allemagne et la Prusse n'ont pas encore subi ces lois ; mais elles les subiront.
Le char est lancé; on peutralentir sa. marche, mais non rarrêter. H naîtra un état social en harmonie avec ces noaveautés, je n*en doute pas. Mais, jusques-là, on vénales gtrandes richesses et les grandes misères marcher ensemble et se toucher.
Je conclus de là que la législation des céréales doit ête large encore , dans les intérêts du pauvre , plutôt que dans ceux du riche , et celui qui n'envisage la question que soos la rapport de la culture se trompe.
On connaît l'étemelle réponse du machiniste , quand en lui dit : Vous déplacez le travail et me Tôtez. — Faites autre chose , dit-il. — Mais quoi t — Faites autre chose. — Il croit avoir répondu f).
(*) Voici la ooQversation que j'ai eue avec un vieillard de moa^ lage. Lisez ou ne lisez pas , vous ne perdrez ni ne gagnerez.
Te voilà donc , père Tardif ; il y a long-temps que tu es parti da village ; tu as fait du chemin ?— Et des métiers aussi , maître Jacqnei. Si je vous contais ça , ce serait une histoire. — Eh bien I conte , Twtdif ; j'aime les histoires.
Il y a , maître Jacques , trois hommes qiic je n'aime point ; je ferais cinq cents lieues pour les voir {)endre. — Us t'ont donc fait bien du mal ? — Vous en jugerez.
Jeune encore, j'entre dans une filature de coton ; je gagnais ma vie. Un jour le bourgeois vint , fait comme un mort , s'arrachant les cheveux, criant : Je suis ruiné ; ce drôle d'Arvritg , un mauvais barbier de village , a fait une machine qui file plus et mieux dans un jour, quf dix millions d'ouvriers. Je l'ai vue. Un nommé Valz , chétif armurier, a con.struit une machine à vapeur qui fait mouvoir tout cela. Je suis ruiné ; partez , mes amis , faites autre rhmc.
Je vais dans une filature de laine ; j'y étais depuis huil jours , quand le barbier et le fourbisseur de patracpie vinrent avec une autre michine qui cardait , filait , tondait , faisait tout. Le maître me dit : va, Tardif , fais autre chose.
J'entre dans une filature de lin , faisant tourner le rouet ; même cérémonie. Pars , Tardif , fais autre chose.
Je me mets garçon roulier. Vatz arrive de suite avet* sa machine à vapeur , traînant cent milliers et faisant neuf lieues par heure. Plu? loin je trouve Dielz , qui faisait aussi le roulage sans chevaux , ni bœufs ni ilncs. Marche , Tardif , fais autre chose.
Je me suis fait scieur-de-long ; à peine avais-je commencé à tirer