TROISIÈME PARTIE
CE qu'il faut a la terre , AUX HOMMES , AUX ANIMAUX.
De ce qu il faut au sol. — Si j'écrivais pour la Limagne, le bassin de la Garonne , le comtat d'Avignon , les vallées lu midi , les marais desséchés de la Vendée , la Normanlie , les environs de Paris , la Picardie , la Flandre et les iords du Rhin, j'indiquerais quelques cultures d'après le climat et les débouchés. Sur les sols naturellement fertiles , 1 n'y a qu'une ignorance absolue qui puisse mal faire.
Il n'en est pas ainsi dans le Poitou , c'est généralement m sol médiocre , où le mauvais domine le bon. Que chacun
a scie , que Haks vint avec sa machine , faisant treize planches à la 6b. — Môme discours ; Tardif, fais autre chose.
Me v'ià brasseur de mortier ; arrive une machine nouvelle , et va , Tardif , fais autre chose.
Xeotre chez un tailleur de pierre ; au bout de trois jours , on me dit : lO ne taille plus , la machine scie. Et file , Tardif , fais autre chose.
Je me place chez un cordier ; nouvelle machine ; et va , Tardif , fais mAre chose.
ie quitte la ville en colère , et me fais batteur de blé ; Mikle vint iWsa machine ; et fdc Tardif , fais autre chose.
iie retourne à la ville, et j'entre chez un fabricant de chandelles ; au MNtt de deux mois , tout l'éclairage était à la fumée de charbon , qu'on ppelle gaz , et à l'huile de colza. — Etat perdu ; et va , Tardif, fais '$ûre chose.
Me voici chez un fabricant de chocolat , broyant le cacao. Je ne oanque pas mon coup ; Bruncl vint avec sa machine ; et file , Tardif , w autre chose.
Je suis chanceux , me disais-je , et né cent ans trop tard. Pourtant lut que je travaille. Je me place chez un cloutier, toujours poursuivi lar ridée de la machine ; je sortais souvent dans la rue , demandant ux voisins : l'avez- vous vue ? — Eh quoi ? — La machine à faire des loiis. On riait , on m'appelait le père machine. C'est qu'elle arriva ; et le , Tardif , fais autre chose.
Faut que je sache si çà finira , me dis-je. Je suis imprimeur ; un lois après la machine vint ; et file Tardif , fais autre chose.
J'entre dans une papeterie. V'ià la machine, crie-t-on. Je vais la oir. Ote ta chemise , jette-la dans ».'e baquet, me dit-on. — Je le fais. Jne heure après , elle sortit en papier ; puis , file , Tardif , fais autre hoêe.
vante sa terre tant qu il voudra , elle est ce que je dis. Mais avec un bon système de culture , elle produira de bonne* récoltes ; sans cela, rien.
Qu'un propriétaire-monsieur (gentelmen-farmers) cultive comme nos paysans , et mette tout par écrit , le revenu de sa ferme sera mangé bien au-delà. Ce n'est que par le travail et réconomie que nos fermiers se soutiennent ; les fainéans , les ivrognes ou les gourmands se ruinent.
Jetons im coup-d'œil sur nos plaines. Depuis des siècles, ou y cultive du blé. L'expérience et le bon sens disent que la terre s'épuise. On le sait , et pourtant on contiiiue. Il n'y a que le fumage et le labourage qui améliorent la terre.
Je devins fabricant de lacets et de galons ; Gingembre Tappritetine lança sa machine, (jui faisait dans un jour, quinze mille fois plus d'ottvrage que moi ; et fde , Tardif , fais autre chose.
Etant chez un boulanger , je vis \enir le pétrin mécanique ; et fik, Tardif , fais autre chose.
Chez un cordonnier , même aventure ; et fde , Tardif , fais avirt chose.
Je me lassais , et me décidai à faire des bas an métier. Veidman, ser^cnt-fouiTior au 52' do li^nc , 1()«.'(\mI p.îr bille! ihiiis la maison. L'oiiraf;é coiistrui^il une machine «jui faisjnt dix fois plus vi dix fois mieux. Knco.'c la rilouinelh^ : et lile , Tardif , fais (uitrc choM'.
Je travaillai chez un niareciial-fenaiit. Celle fois , je nuMÎé^uisai d^ mou mieux et me mis un emplàlre sur un d'il , \h)UI' (ju'oîi no mf recouin'il pas ; care'c'^t moi ([uo les macliiiîes poursuis <'nt. l'oiuo inutile ! Lu diable (i'Aii^lais en lit une «pii for^u' trois mille lers à Ibeure. meilleurs (pie les miens , <^l (piil donne à (jualre sous. — Tt>ujoursU douce i)arole ; et file Tardif , /V//s- (lutyr c/josc.
Tu aurais du la>socier . Tardif, a\ec {'v> invonlours de machines.— Maître Jac([ues , je l.iif.iil. J'a[>pris (juc M. blanchard n o\ axerait dan< les airs, en ballon ; j'> monte a\ec lui, la machine cre\e. il se lue et je me casse une jambe. Puis lile . Taniif . fais luitrc chosr.
Un nommé r)e;^}i('nne di'vr.it \(Avr connue les corbeaux , les [Mes cl les alouelles. Je m'associe a\ec lui , nousa\ioir-i de grandes ailes , et chn\ irons ; il se casse le cou , moi, l'autre jambe. Kl lile . Tardif, fui^^ (uitrr rhosr.
.îe (is encore (jualorze métiers, toujours chassé p.ir les macliin''>- 11 y en a pour tout ; on en fera i>our man;^'er la souj)e et prendre «lu tabac. Si cela coutimie . les bras et les jambes seront inutiles.
Faites du fumier , ne visez qu'au fumier. Mais il ne suffit pas de fumer une année et d'épuiser après. Il faut fumer , toujours fumer , fumer encore ! Une terre médiocre , fumée ie longue main , donne chez nous de bonnes récoltes ; Dais si vous cessez de la bien traiter , elle cessera de rap- )orter. Il faudra encore plusieurs années pour la remettre H vigueur ; il n'en est pas ainsi des terres fertiles ; ime ou leux les réparent.
Voyons à présent les bocages : à terre froide , fumier laud, tout le monde le sait. A terre argileuse, double gnage; c'est encore vrai. On cultive peu; pour le reste, va raune je te pousse; il donnera ce que le bon Dieu voudra.
Après un mois de réllexions , je lève bouliciue et me mets fabricant illumettes. Je me cache d'abord , crainte des machines. Rien ne ve- Al , je me montre , et mets sur mon enseigne : Tardif du bois sec , godant d'allumettes. J'avais dix ouvriers, gagnais de l'argent ; point core de carrosse , mais j'y songeais.
Un de mes voisins , nomme Pelletier , marchand de pots fêlés , d'assUes cassées qu'il achetait dans les ventes, venait souvent me ir» J'apprends un beau matin qu'il a construit une machine qui faiii soixante mille allumettes par heure. La colère me prend , j'entre mini et bûche la machine. On m'empoigne , me voilà dedans , et m aie juge à trois mois de prison et mille écus de dommages. Mdtre Jacques , je reviens au village y faire des allumettes. — Tu rives trop tard , lui dis-je ; tiens , regarde , on n'y vend plus que I allumettes de Pelletier.— C'est vrai , répondit-il , je les reconnais. mment à cent trois lieues de Paris ! Dans la campagne ! Que font me le» vieillards à présent. Ils font autre chose. — Ou rien , réplique irdif.
MoD cher , lui dis-je , tu as tort de te plaindre des machines. Il est mi que lors(iu'elles arrivent tout d'un coup , et dans tous les métiers la fois , elles mettent du monde sans ouvrage. Mais petit à petit ça irrangc.
Tiens , le monde est vieux comme un chemin. Les uns disent qu'il buità dix mille ans ; tes autres huit à dix millions ; moi , je dis huit dix milliards Eh bien î les inventions utiles sont toutes d'hier ; c'est ODuant comme on était béte.
Les moulins à eau datent de huit cent, et c«ux à vent de douze «t. — C'était plus utile que la machine aux allumettes , dit Tardif. -Ça mit beaucoup de monde sans ouvrage ; car la mouture se faisait tr des moulins à bras. On cria fort , dans le temps.
Pierre! donne à manger au bétail; puis tu Tenverrass* vider dans les champs. Il n'y a rien; mais il grelottera le long d'ime haie et mangera mieux la paille quand il viendra. — Cultivateur du diable! est-ce ainsi que tu feras du fumier 1 — Non; mais c'est la coutume. — Oh! si j'étais le plus fort , ta coutume et toi ne dureriez pas long-temps.
Nourrissez à l'étable pendant huit à neuf mois , sans quâ vous n'aurez pas de fumier.
Des prairies artificielles. — S'il y avait des carrières de fumier, cela ferait notre affaire. Il y en a bien, mais ce fumier ne convient pas toujours aux terres où il se trouve.
Je veux parler de la chaux. Elle est excellente dans les
Les verres à vitre sont de H80. — La boussole de <260. —La pêche des sardines et du hareng de <203. — Les chandelles de 43Ô0.— Les lunettes de 1363. — L'imprimerie de 4 400. — Les cha[)eaux de44<ft. Les éventails , masques et manchons de lo'TS. — Les carrosses de 458fc Les messageries de 1594. — Le savon de 4594. — Les souliers de 4591. — Les cravates de 4640. — Les épingles de 4540. — La poste tm lettres de 4664 . — Le^ glaces et les miroirs de 4665. — Les parapluies de 1680. — Les montres de 1673. — Los redingotes de 4 72Î. — La pomme de terre de 1770. — Le vinaigre de bois de 4 807. — Le sucre de betlera\c de 1809 , etc., etc.
Je trou\e tout cela fort bien , répond Tardif; mais les allumettes?— Eh bien ! (pie veux-lu ? c'est un progrès. — Joli progrès qui m'ôtemon état et mon pain !
Dites donc , maître Jacques , pounjuoi tous ces inventeurs de machiiies sont-ils des barbiers , des fourlùsseurs de platine , des sergent des marchands de pois fêlés, des imbéciles, des ignorans , des gpn> sans esprit ?
C'est (pie l'esprit n'est i)Os le génie, mon cher Tardif. Les gens d'esprit font des livres connue lu faisais des allumettes ; tu bûchais leboi*. ils arrangent dos paroles , ces! leur méli(T. Il ^ien(lra sans doute une machine pour faire les li\res, je crois même (pi'il y en a déjà. Sait^ doute fpielles ne sont i)as perfeci ion nées , car beaucoup de livres sont mauvais.
Mjiis a présent . (pi'est-ce (]ue je ferai , demande Tardif. — Mon cher, tu laboureras. — Conunent , je labourerai î Vous ne .^a\ez donc pa?* que Hovler , en Anglelcrre, a fait une charrue à vapeur, qui fait douze sillons à la fois et va le galoj)? Je suis tellement chanceux que , si je touchais seulenuMit les mancherons d'une charrue , RovIcf viendrait de suite. Kt lile, Tardif , fais autre chose.
terres froides , humides , argileuses , où le chêne , la fougère , le genêt, l'ajonc, la grande bruyère viennent bien. C'est précisément là qu'on ne trouve pas la pierre calcaire. Elle est partout dans nos plaines ; mais nos terres de plaine n'en veulent pas. Cependant il y en a où elle fait merveille.
Je crois que le tiers de nos bocages , la partie qui avoisine la plaine, pourrait être amendée avec de la chaux. Cela viendra , je n'en doute pas ; mais dans l'état de notre agriculture, c'est impossible. Une amélioration en amène une antre , et ce n'est pas par celle-ci qu'on commencera.
Il y a encore les récoltes enfouies qui remplaceraient le funier. Dans nos plaines elles réussissent mal; j'en sais quelque chose. Dans le bocage, le blé noir (ou le sarrasin) foa des merveilles. Mais c'est encore une amélioration que le temps amènera.
Prenons le chemin le plus court et le moyen le plus nnple. Nous n'avons pas de carrières de fumier , ayons des machines à fumier. Où sont elles? dans le bétail.
H donne du profit et le meilleur engrais connu. C'est par le bétail seul qu'on peut améliorer nos cultures.
Le bétail , il faut le nourrir , il faut du foin ; pour avoir dn foin , il faut faire des prés. Ça se suit comme les moutons qui vont en dommage.
Remarquez-le, je vous prie; c'est qu'avec le tiers de vos terres labourables en prairies (et c'est le tiers qu'il faut), TOUS aurez plus de blé. Dans les plaines , la terre est épuisée pour le blé , et si vous n'y prenez garde , elle ira toujours en
Eh bien ' mon ami , fais-toi preneur de taupes. — Croyez-vous qu'il ne viendra pas quelque machine ? — Je ne le pense [)as. — Je vous assure que si Valz , Arvrilg ou Pelletier le savent , ils me joueront un mauvais tour ; ainsi ne mettez pas dans les nouvelles que je suis taupeur. Quelle chute ! Un gros négociant qui allait prescju'en carrosse ; le v'ià preneur de taupes. J'ai toujours dit : Je suis né cent ans trop tard.
empirant. Les prés la reposent des céréales , et la fertilisent par les feuilles qui tombent et la racine des plantes. Heureusement que tout le monde sait cela.
Un défrichement de prairie donne toujours le doublera le triple des terres abîmées.
Fuis enfin vous fumez mieux , et le blé convenablemait fumé résiste aux imtempérics ; tandis que celui qui ne Test pas se fond comme le beurre au soleil ; on dirait au pintemps que chaque jour il rentre dans la terre.
Dans les bocages , vous n'aurez plus ces champs de chiodent. O la vilaine herbe ! coupez avec une bêche un guon de chiendent à quatre pouces de profondeur; vous trouvera une multitude de racines petites et dures comme du bds, mêlées d'une terre jaunâtre , épuisée , sèche et mauiùe.— Je Tai déjà dit, la terre sous le chiendent s'appauvrit tov les ans.
C'est encore la preuve que la terre voudrait toujoas rapporter, et jamais ne se reposer, puisqu'elle donne h plus mauvaise de toutes les plantes , celle qui , produisant le moins , épuise le plus.
Le bocage nourrirait à l'étaLle, on n'enverrait plus le bétîûl , en toutes saisons , se vider dans les champs ; on ferait trois fois plus de fumier. — Qu'il y a de choses à faire dans ce pays de fainéans?
J'entends les jeunes gens de la plaine dire : Maître Jacques a raison. Dans le bocage , les champs sont clos , on peut y faire des pivs ; mais chez nous , c'est impossible ; la terre est cisaillée , morcelée à l'inilni , ouverte de toutrt parts ; la vaine pâturci détruirait tout.
A cela je réponds qu'on fait , dans mon canton , beaucoup de prairies dans les plaines. Je sais très-bien que les bergères font un petit brouter l'herbe d' autrui ; mais le mal
n'est pas aussi grand qu'on le dit. Ayez un bon garde , et vous arriverez.
Il y a , dans nos plaines , quatre espèces d'animaux privil^és , tous , excepté un , faisant plus de mal que de bien : le garçon de moulin qui va chercher la pochée , le garde-champêtre , le facteur de la poste aux lettres , et la chèvre qui a le collier rouge.
La chèvre qui a le collier broute où elle veut , fait ce qu'il lui plaît, entre partout , reçoit de tout le monde ; c'est qu'elle Dounit un enfant. — Mœurs admirables et touchantes !
Quant aux trois autres bêtes , elles ont chacune quarante barriques de vin en perce , se promènent , boivent partout , 96 soûlent quatre à cinq fois dans la journée. Si c'est ainsi qjoe font vos gardes-champêtres , réformez-les.
Beaucoup diront : je ferais des prés de grand cœur , si ^'avais des terres à luzerne ; mais le sainfoin , le trèfle et ray-grass ne me conviennent pas , et donnent moins.
Ecoutez, mes amis; la terre est ce qu'elle est ; vous ne ffwrez la changer , seulement l'améliorer. Est-ce à dire ^'en terre médiocre on doive toujours suivre la routine l Ce serait le contraire , à mon avis : cette espèce de sol s'épuise facilement , il a besoin d'une longue et constante amélioration pour produire. Faites-y les prés qu'exige le sol. Contentez-vous de quatre milliers de fom:rage par hectare , an lieu de huit à dix.
Je sais très-bien que vos prés ne seront pas très-bons dans le commencement ; parce que vous y consacrerez les plus mauvaises de vos terres , celles que vous ne fumez jamais et que vous n'ensemencez pas sans perte. Mais le tour des autres viendra , le fumier arrivera , la terre s'améliorera. Pour finir , faut commencer.
Ce qu il faut au cultivateur. — Je vous ai dit ce qu'il
était , ignorant , entêté , moitié ruiné , surtout ivrogne i trente-six carillons. Tous ne sont pas de mcme , je le sais; mais c'est de la généralité que je parle.
Prenons pitié de ces pauvres gens , instruisons-les ; c àt pour nous gloire , devoir et charité. Ne croyez pas que je'j m'abuse ; je Tai dit : à trente-cinq ans Thomme est et formé ; ce qu'il est alors , il le sera toute sa vie. C'est sur l'enfance et la jeunesse qu'il faut agir ; g»^^ gnez-les au travail, sauvez-fes de la misère. Mais, ô Dieu ! frappez sur les ivrognes , frappez sans cesse , fraj toujoiœs. L'ivrognerie , c'est la plaie toujours saignante, cancer rongeur , le gouffre où tout s'abîme. Présentez i jeunesse l'ivrogne sous toutes ses phases, au cabaret, sa famille et sur sa ferme ; montrez-le en spectacle ci un animal immonde et dégradé , rongé par le vice et la; sère ; couvrez-le de honte , de boue et de ridicule. Ne gnez rien ; vous n'en direz jamais assez.
Jeunes gens qui avez de l'instruction , c'est à vous fi je m'adresse. Infirme et vieux , tout est fini pour moi. Q» le feu qui s'éteint dans mes veines ^e ranime dans les vôtrès ! Ecrivez pour le peuple , foulez aux pieds la critique, consacrez-vous aux mœurs sociales.
Je sais ce qu'on dit en lisant cette lettre : Encore le cabaret et la culture ! C'est la monomanie de ce vieillard.— Laissons-le dire , puisqu'il s'éteint (*).
Oui , je crie contre le cabaret , les foires et les marchés; voici pourquoi : Nous payons, en contributions foftcière, personnelle , mobilière , portes et fenêtres , trois millions
(*^) La ciibarctière do la Crèche était plus franche et moins polie; elle disait , le 8 février 4836 , et de la meilleure foi du monde : Enfin, maître Jacques est donc toul-à-fait fou , il court les champs , on v« le renfermer. C'était temps ; car ses almanachs ont fait beaucoup de mal et ruineraient beaucoup de monde. — Ainsi pensent et parlait les ivrognes et les cabaretiers.
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«00 L'AGBICULTURE POPULAIRE.
Report 6,186,450'.
Il' faut faire une défalcation pour les voyageurs , pour les gens qui vont réellement à leurs affiûres. Voulez-vous la porter à un million de francs t C'est excessif ; je le veux pourtant. 1,000,000'.
Reste pour l'ivrognerie des cabarets. . 4,186,450'.
Est-ce que vous croyez que c'est toutt Non pas, qœje pense. Dans la plaine particulièrement les paysans ont dn vin. Pierre va voir Paul : bonjour , mon cousin ! (Ria ne fait des cousins comme une bouteille de vin). On s'aittàk , on mange , on boit , on se soûle. C'est encore une dépense énorme ; je ne l'évalue pas, et la porte pour meMOffe; mais c'est un fort mémoire.
Arrivent d'autres misères. — C'est la perte du tempsit du travail. (Car toute richesse vient du travail). L'ivrogni est fainéant et turbulent ; il ne songe pas plus à l'avenir qu'au passé , mais au présent , pour boire. Est-il à la tête d'une ferme? il commence à semer quand les autres ont fini; tout traîne et tout se fait mal ; il ne songe à rien , n'améliore pas et détériore toujours.
Est-il père de famille \ la misère s'assied à son foyer ; le bruit, le tapage et les coups entrent avec lui par la porte; tout tremble , tout fuit à l'aspect de cette bête brute et sauvage. — Quel exemple ! Quelle éducation pour les enfans! Quelle morale en action !
Évaluer ce qu'on perd en travail , et ce qu'on manque de gagner par l'ivrognerie , est impossible. Dieu le dirait quon ne le croirait pas.
Dans les \âlles , les bourgs et les villages , il y a une population dégradée qui dépense tout ce qu'elle gagne an cabaret et ne travaille que pour boire. Elle perd régulière-
LETTRE A TOUT LE MONDE. m
ment un sixième de la semaine , quelquefois le tiers ou deux jours sur six ; le lendemain d'une orgie , elle est énervée , lâche , abrutie et fainéante.
J'évalue cette perte à quatre millions. L'ivrognerie nous coûte donc huit millions au moins , près de trois fois tous les impôts directs.
CSalculez maintenant ce qu'on boit dans les maisons. C'est une dépense ef&ayante , à-peurprès inutile ; car on ne boit pas de vin dans un tiers de la France , on n'en boit pas dans les trois quarts de l'Europe. L'Afrique , l'Asie et l'Amérique savent à peine ce que c'est. La zone de l'ivrognerie est fort restreinte; mais le^'centre est chez nous.
Vous, qui me blâmez, connaissez-vous ces faits! Aviezvous fait ces calculs? Saviez-vous que ce vice allait toujours croissant! Avais-je tort de l'attaquer dans tous mes écrits populaires! Oui, les cabaretiers sont des percepteurs qui, sans contrainte ni gamisaire, lèvent sur le peuple un impôt écrasant. Oui , l'ivrognerie est le fléau du pays , et le Poitou le aac'à'vin de la France.
Des alînanachs. — Jetez chaque année une instruction au milieu des populations ; continuez mes almanachs ; c'est le livre universel, le seul qui pénètre partout et que tout le monde achette.
N'en faites point un ouvrage sérieux ; destiné à tous les âges , à toutes les professions , il faut qu'il amuse pour qu'on le lise. Des historiettes originales, dont le fonds fait souvent pitié , de la morale en action , une satire continue des mœurs , et de bons conseils , c'est ce qu'il faut.
J'ignore si j'ai créé le style populaire; n'ayant point de devanciers, je n'ai imité personne. Pourtant j'ai réussi; le succès va toujours croissant ; il s'en vend , en France , plus de 500 mille. Puisque l'âge et les infirmités ne me permet-
402 L'AGiQGULTURE POPULAIRE.
tcnt plus d'écrire , ne laissez pas tomber cette publication; elle est plus utile que vous ne pensez.
Des livres d* école, — Il faut encore un livre pour les écoles de campagne : tout ce qu'on nous envoie de Paris est complètement inutile. Né dans le bocage noir du Vendéen, labourant aujourd'hui dans la plaine, je connais les hommes, les préjugés , les mœiu*s et les cultures; j'aflBrme sur l'honneur que j'ai vu et lu des livres, et que rien de tout celane peut nous servir.
Il le faut simple , naïf, rempli d'adages ; un peu sérieux. C'est un livre de mœurs, de critique et de culture; il sera court et ne coûtera que trois sous. Le bas prix est indispensable ; les enfans abîment tout , il leur en faudra im chaque année.
Il faut un livre pour les bocages , un autre pour la plaine; il en faut un pour les filles. Ces petits ouvrages doivent être faits chez nous et par nous; ailleurs on ne sait rien du sol, du climat , des produits , des préjugés , des vices , de la culture et des mœurs des Deux-Sèvres. Vous n'arriverez à rien sans ces livres ; ce qu'on a su dans l'enfance , on le sait dans la vieillesse; celui qui n'aqu'im livre, et qui le comprend, n'oublie jamais son livre.
Jeunes gens qui avez reçu de l'instruction , associez-vous, venez trouver le vieux laboureur; vous serez reçus à belles brassées , et le bonhomme vous dira ce qu'il sait. Mes amis, faites fi de l'envie, mettez de côté ces eunuques du sérail, qui, ne pouvant faire, veulent empêcher qu'on ne fasse. La critique! Je l'écoute parler; ce qu'elle dit de bon, je le prends; ce quelle dit de sot, je le laisse. 11 y a une rac<? d'hommes qui jalouse le voisin , ne trouve bon que ce qu'elle fait , et qui ne fait rien.
On veut du parfait, et le soleil a des taches. Pour cer-
taines gens, tout doit être trié sur le volet; le bon Dieu ne les contenterait pas , s'il prenait le nom à! un tel. Ne forcez point la nature , faites ce que vous pouvez faire ; vous ferez toujours mieux que ce qui existe : il ny a rien. Puis la seconde édition vaudra mieux que la première ; remaniant tous les cinq ans , vous aurez au bout de quinze à vingt ce qu'il faut pour nos écoles. - — Le monde est bien charpenté, il ne croulera pas demain. — Agissez sur les générations, pétrissez Tenfance, modelez la jeunesse, jetezvous dans l'avenir. Cest le seul moyen de succès.
Des races d'animaux. — Le sol , le climat , les débouchés , le besoin de masses de fumiers , nous commandent l'éducation et l'engraissement des bestiaux. Mais il faut améliorer les races , dont on n'a nul soin nulle part. — Un mot sur chaque espèce.
De la Mule. — Je ne répéterai point ce que j'ai publié en 1835. Vous saurez seulement que la direction des haras n'en a tenu compte. Je m'y attendais.
Elle ne place point de chevaux mulassiers au haras de Saint-Maixent; libre à elle, le maître fait ce qu'il veut. Mais s'il y a un cheval de diligence dans nos haras mulassiers , ou un mauvais cheval de course , elle donne , chaque année , cent francs de prime au maître pour qu'il le garde. Elle ne fait pas de bien , mais du mal autant qu'elle peut.
Détruire ainsi, par entêtement ou manie, les vieilles industries d'im pays, ce n'est pas, delà part du directeur Vitet, administrer ou gouverner. Mais taisons-nous; le silence a son prix. Je parlerai , si je vis.
Cependant il faut combattre cette déplorable et ruineuse influence. Le seul moyen est de donner, dans les cantons mulassiers , une prime de 150 à 200 fr. aux chevaux de qualité. Sans cela la race de nos jumens est perdue.
DuBtBuf, — La race du bocage est excellente; ne ia changez pas pour une autre ; prenez ce qu'il y a de beau et roulez sur vous-mêmes.
EIn Suisse , en Allemagne, en Italie , en Auvergne, en Normandie, les taureaux ne font la monte qu'à deux ans , en Angleterre à trois , et , dans le bocage , à im. On se sert d'un petit enfant de vache , au dixième de sa croissance . et qui tetterait encore sa mère. — Quelle sottise et quelle pitié t
Chaque fermier prend ce que le hasard lui donne, et n'achette point im taureau de monte. Etonnez-vous donc s'il y a si peu de belles betes et tant de chétives. Les paysans vous diront sérieusement que la coutume est bonne , que les fruits sont tendres et prospèrent mieux. Notez qu'ils n'ont jamais fait l'essai des taureaux de deux à quatre ans. Cest égal ; im sot le dit , et les sots le répéteront. — En tout, les préjugés se propagent ainsi.
Il faut donn^ , dans les cantons où l'on élève des boeufis, 30 à 40 fr. par an , pour les plus beaux taureaux de deux à quatre ans.
Du Mouton. — Pauvre animal ! il poile , pour son malheur, une riche toison qui cache sa maigreur; aussi ne lui donne-t-on rien. U en crève , en certaines années, des milliers.
Il s'est encore établi une habitude déplorable et coûteuse. Ce sont des agneaux de six à huit mois qui font la monte. On les achette de trente à soixante francs , et tous les ans on change , perdant le tiers ou la moitié.
Je connais un paysan qui élève des agneaux de monte ; il a pour lui des béliers de trois à quatre ans , ses brebis sont bien tenues. Dès que les petits sont nés , il les nourrit aux champs et à l'étable , leur donnant tout ce qu'ils veu-
lent. Tout enfans qu'ils sont, ils acquièrent, en six mois , une graisse et une ampleur prodigieuse. Vingt-cinq agneaux lui paient sa ferme , qui est de mille francs. Cela n'est pas mal.
Le paysan dit que l'agneau fait plus de mâles que de femelles , et que le bélier engendre plus de brebis que de moutons. C'est faux ; mais il n'importe. Une erreur est une ville forte , qu'il faut assiéger , canonner et bloquer pendant long-temps pour la détruire.
Donnez une prime de dix à quinze francs par bélier de deux à quatre ans ; ceux qui l'auront gagneront de toutes façons.
C'est aussi Tunique moyen d'améliorer la laine. Celui i[\n change tous les ans de bélier achette ce qu'il trouve , et ne peut spéculer sur la finesse des toisons.
Des Cochons. — Nous sommes très-bien placés pour élever ces animaux. Au midi du département se trouve le plus fort vignoble de France et le littoral ; nous devrions fournir seuls la plus grande partie du lard et des jeimes cochons que consomment les deux Charentes et la marine.
Je sais que ce commerce est capricieux ; il n'a point d'écoulement régulier, a des prix moindres ou plus élevés; il marche par boutades. C'est tout ou rien; on vend ou on ne vend pas.
Cependant il est avantageux ; nous pouvons élever une grande quantité de ces animaux et baisser les prix avec bénéfice. Chez nous , la pomme de terre et les trèfles incarnat et commun suffiraient toute l'année à leur nourriture. Car le cochon vit, comme le bœuf, au pâturage, et s'abreuve comme lui à la mare.
Le Limousin n'est pas seulement en concurrence avec noua , il vend des cochons à lard sur nos marchés. Eki cul-
ture comme en industrie , nous sommes les plus ignorons de la France : l'ivrognerie nous abrutit et nous ruine.
Il faut améliorer nos races; il y en a deux qu'on peut importer en même temps , Tanglo-chinois et le crânais. La dernière est la plus belle que je connaisse. Cinq à six années suffisent; car tout le monde sait qu'en peu de temps une truie couvrirait la terre de sa progéniture.
Du Propriétaire. — Répandre l'instruction , faire des livres , changer les mœurs , améliorer les races , tout cela paraît dans le lointain, nous jette dans l'avenir , et l'aveiir nous effraie. On voudrait quelque chose de plus prompt. Je le veux aussi. Améliorer la terre de suite , détruire les préjugés et les vices avec le temps , c'est ce que je propose.
Pour arriver là , j'ai besoin du propriétaire. Je ne veux de lui qu'un seul acte; mais de la volonté. Qu'il voie ou ne voie pas son domaine, qu'il le connaisse ou l'ignore, qu'il, soit loin ou près , agriculteur ou homme de plume , habitant la ville ou les champs, il n'importe, pourvu qu'il dise: je veux.
Le dira-t-il î Je n'en sais rien. Mais s'il aime son pays et ses enfans; s'il est soigneux |de sa fortune, s'il souhaite augmenter ses revenus , doubler un jour ses capitaux , il le dira.
On se plaint des sociétés d'agriculture. Que voulez- vous qu'elles fassent, si le propriétaire ne fait rien ? Croyez-vous qu'il suffit de dire à un fermier: fais cela, pour qu'il le fasse? C'est une erreur qui, depuis 40 ans, nous jette dans le vague. Ils ont tous connaissance de mes alnianachs, disent tous: c'est à propos, et rien ne se fait. Si vous ne pouvez persuader, contraignez: c'est dans l'Évangile. Le bon Dieu a dit: forcez-les à venir.
Vous n'améliorerez point la terre sans fumiers, voib
n'aurez point de fîuniers sans bétail ^ vous ne nourrirez point de bétail sans prairies. Dans les plaines , où les terresr sont épuisées par les céréales , vous n'aurez de bonne récoltes que par l'alternat des prairies et des labours.
Dans le bocage, vos champs sont incultes. Que rapporte une terre inculte! Rien. Elle est comme le fainéant qui se croise les bras, consomme et ne produit pas. Elle ne rend certainement point l'impôt et le fermage , ou le tout est bien modique.
Oh I dit le paysan , elle se repose. — Pourquoi ne laisses-tu pas reposer , pendant 5 à 6 ans , tes ouches et ton jardin? — C'est que je les fume. — Fume donc le reste ; il produira. — Je manque de fumier. — Tu n'en auras jamaia avec ton système. Qui ne nourrit à l'étable, ne fait pas de fumier.
Ce que je demande au propriétaire est fort simple. Il promet aux comices, dont je vais parler, d'insérer dans ses baux les clauses suivantes. (Les baux seront notariés).
M 1" Le tiers (le quart est trop peu) des terres labourables «• et pâtis non fauchés sera, dans l'espace de 6 ans , mis en « prairies artificielles. On commencera par un ou deux hec-
- tares pour avoir des graines. »
(Dans la plaine , luzerne et sainfoin ; dans le bocage , luzerne , trèfle ou ray-grass d'Ecosse. Le trèfle incarnat ne comptera point; car on ne sèmerait autre chose.)
» 2** Pour empêcher le fermier de ne mettre en prés que
- les mauvaises terres , il est convenu qu'il sèmera des ** terres de toutes les classés et qualités , suivant lapropor- «• tion établie au cadastre. De façon que , s'il a la moitié de *^ ses terres en S^^ qualité , il aura toujours la moitié de ses « prairies en 3™* classe. "
( Tenez à cela. Car on ne mettrait en prés que le mauvais, et le but serait manqué. )
408 L'AGMCULTURE POPULAIRE.
" 3' A l'expiration des 6 aimées , le fennier maintiendra
- le tiers de ses terres en prairies. Avant d'en rompre une ** partie , il en fera ime pareille quantité , de manière à avoir « toujorn^s mi tiers à faucher. »
(Cette clause est nécessaire. Les fermiers qui font des prés sont pressés de les rompre , jamais d'en semer. )
« 4® Comme une ferme ne doit jamais être sans prairies « artificielles , le fermier laissera , en sortant , le tiers des ^ terres labourables en prés , dans les classes et qualité « indiquées. »
(Cet article est important. Le fermier qui sort abîme tout , et celui qui entre est en perte pendant trois à quatre ans.)
•* 5® Le fermier ne pourra sous-affermer tout ou partie
- sans le consentement par écrit du propriétaire. -
« ff* Le fermier ne potirra vendre ni foin , ni herbe , ni »' pâturage ; il ne viendra non plus ni pailles , ni balles , ni «i fumiers , tout devant être consommé sur la ferme et rentrer " dans la terre. »
•' 7° Toutes ces clauses sont établies pour améliorer le " sol ; elles sont dans les intérêts de la société , du proprié- " taire. Aussi sont-elles de rigueur. Si le fennier ne lesexé- " cute pas fidèlement , le bail sera résilié de suite , au bout « de l'année courante ; sur la demande du propriétaire. Mais " comme il est possible qu'il ne mantiue qu'une faible quan- " tité ou qualité , que le froid ou la chaleur aient détruit les
- semis de prairies , ou qu'enfin quelque accident majeur ou " imprévu rende le fermier excusable , il est convenu :
" 1® Que le propriétaire qui demandera la résiliation du " bail fera citer la fermier devant le juge-de-paix du prin- " cipal manoir de la ferme , lequel prononcera sur la de- H mande ; »
- 2** Les parties donnent au juge-de-paix droit et pouvoir, •* soit comme juge , soit comme arbitre , de les juger dëfi- « nitivement et en dernier ressort. Elles renoncent à tout •• appel , même à tout recours en cassation , soit sur la » forme . soit sur le fond , contradictoirement ou par dé- * faut. Si le fermier s'est laissé juger par défaut , il aura
- dix jours francs , à partir de la signification du jugement ,
- pour se pourvoir par opposition , mais devant le même •* juge-de-paix et aux mêmes conditions. •»
«• Les parties déclarent qu'elles ne veulent point de ces « procès qui durent long-temps , coûtent beaucoup et man-
- gent la chose pour faire juger la chose. . . Elles ne pour-
- ront donc pas révoquer les pouvoirs donnés au juge-de- «• paix, ni décliner sa juridiction définitive et absolue, sous •« quelque prétexte que ce soit; parce que tout cela fait par- M lie essentielle du bail , qui , sans cela n'aurait pas été « été consenti. »
« Le juge-de-paix prononcera , en même temps , de la « même manière , sous les mêmes conditions , et en vertu
- des mêmes pouvoirs , sur les donmiages-intérêts réclamés « par le propriétaire , tant à la fin du bail que sur la de- •• mande en résiliation. »
(Il serait fort utile que cet article 7 fût inséré dans tous les baux , pour tous les cas et toutes les circonstances ; car ces procès de procédure sont une vraie calamité. )
Voilà ce que je demande au propriétaire. Est-ce trop? Je ne le pense pas.
La propriété foncière est la base de toute richesse ; c'est là que se placent les capitaux acquis par l'industrie et le commerce. Tout vient de la terre et tout y rentre. Elle donne les droits politiques et la considération sociale. La propriété foncière est stable comme le sol , passe à la centième
génération ; tandis que les fortunes mobilières vont rarement à la troisième , et se fondent comme le beurre an soleil.
Le reste de l'Europe gémit sous le poids des institutions du moyen-âge. On enlève encore au cultivateur la gerbe de ses champs, le foin de ses prés , l'agneau de son toit, le le chou de son jardin. Le malheureux maudit la l^islation et se décourage. Malgré ces déprédations , l'Angleterre et l'Ecosse , la Belgique , une partie de l'Allemagne et de de l'Italie nous ont devancé dans la culture.
C'est donc en vain que, chez nous, la propriété est entière et absolue , dégagée de toute entrave , libre comme la pensée. Les lois , les mœurs et les usages , les magistrats et la force publique protègent ce propriétaire , pourquoi ! — Pour qu'il améliore son sol et rende à la société* ce qu elle lui prête. Car enfin , pauvres et riches , nous vivons tous de la terre. Ces obligations ne sont point écrites, je le sais; mais elles sont gravées dans la conscience de l'homme de bien .
Jetez un coup-d'œil sur le pays ; nos cultures ont-elles changé depuis trois siècles 1 Peut-être sur im point imperceptible ; généralement, non. Ce qu'on faisait, on le fait toujours.
Et ce peuple , qui chemine constamment vers le vice , s'abrutit par TiiTognerie , se ruine par l'impôt de c^ibaret , l'abandonnerez-vous encore 1 Songez au moins aux en fans i\\n grandissent pour se vautrer dans la fange.
Croyez-moi , améliorez lentement les mœurs par l'inst met ion , et le sol rapidement par la contrainte. — C'est votre unique ressource. En cela , les comices vous aideront.
Des Comices par canfon. — Qu'est-ce qu'un comice ? Une s iciétc d'ugricuUure-prati(jue. Comment le composerez-
vous 1 De propriétaires î Ils ne cultivent pas , ou cultivent quelques hectares. De fermiers 1 Ils sont ivrognes , ruinés pour la plupart, prévenus contre toute amélioration. Ceux qui vous conviennent sont en petit nombre ; il y en a pourtant.
Le conseil général de la Vienne a tout fait pour les comices ; argent , peines et soins, il n'a rien épargné. (Honneur à ceux qui le composent ) ! Eh bien ! les comices qui se sont formés sont tous tombés; ceux de Couhé , Civray, Lusignan , Poitiers même n'existent plus que sur le papier.
Il vient d'en surgir un tout neuf dans le Mirbalais. On dit qu'il fait des merveilles ; je le crois. Il a fait imprimer dernièrement son compte-rendu. Ce que j'y ai vu de mieux dit et de plus vrai , c'est que jesuis (car il s'occupe do moi, ce brave comice ) , je suis un sot , im âne , un imbécille , qui prêche moins bien que Ydbbé Perrin. Je ne le conteste pas. Uabbc Perrin écrit pour l'Univers , il fait de la ilieorie. C'est im pays duquel je suis revenu depuis long-tetnps. J'examine le sol , le climat , la culture , le commerce , les mœurs et les vices ; je prêche là-dessus. Le sermon n'est pas toujours flatteur ; aussi reçois-je, chaque année , une trentaine de lettres pleines de vérités , à la manière du Mirbalais. Le monde est ainsi fait.
Le conseil général des Deux-Sèvres a , depuis deux ans , voté des fonds pour les comices ; les comices ne se forment pas. Pourquoi? C'est que les élémens manquent. On ne trouve pas assez d'agriculteurs praticiens. Oh fait bien une société parlante ; mais à quoi bon 1 On parle assez.
Puis , dans un pays de guerre civile , les partis sont tranchés ; on cesse de disputer long-temps avant d'oublier. — Vous voyez cet arbre ; il a l'écorce tendre et lisse , et le cœur dur et serré. J'ai beau crier : L'agriculture n'a qu'un
parti , celui de la production : on n'entend pas. Je pourrais citer un exemple : Un homme de bien se place à la tête d'un comice , d'autres refusent. Cela finira ; mais quand?
Mon comice sera composé de ceux qui voudront en être; au besoin , je me contenterai d'une seule personne. Assnrément c'est simple et facile à organiser. J'aimerais beaucoup qu'on fît ; si l'on ne fait pas , peu m'importe. Je prends le temps comme il vient , et les hommes conmie ils sont ; je respecte leurs goûts , leurs répugnances et leurs inclinations. Je ne les dérange pas du tout; tels qu'ils sont, je m'en sers ; comme un bon ouvrier qui emploie de mauvais outils. Je n'irai pas le galop ; mais j'avancerai. On veut faire im chemin de fer de Paris à Marseille ; je devancerai l'entrepreneur.
Expliquons-nous clairement. Les propriétaires veulentils intervenir i Sachez qu'on' ne fera jamais rien sans eux ; c'est à prendre ou laisser. — Oui et non, me dit-on. — Cette parole me convient ; je n'en veux que le quart , et te reste me suivra.
Je dis maintenant à chacun : Etes- vous infirme ou xiewif Avez-vous une place qui prend tous vos momens? Etesvous entrepreneur , m^gociant, banquier, commerçant! N'entendez-vous rien à la culture? Ne voyez-vous de vos biens que le fermage t Etes-vous éloigne de vos champs! Avezvous des habitudes prises ? Habitez-vous constamment la ville ! Ne changez point , ne vous dérangez pas , je vous en prie; restez assis, debout ou couché, vos biens s'amélioreront également. Mettez seulement les clauses dans le bail, et dites à vos fermiers: J'y tieîis.
Est-ce commode? A moins d'être entêté comme mon mulet Pierrot , on dira: Je le veux. Puis les jeunes gens décideront leurs pères et leurs parens ; viendront les propriétaires
Il dehors , tons ceux qui auront du bon sens et du jugement; t c'est ce qui distingue le propriétaire , en tout pays ; smarquez cela.
Mettons de côté les illusions dont se bercent les faiseurs e projets; ne croyez-vous pas qu on peut compter sur un juart des propriétaires de fermes , dans chaque canton! — Sh bien ! mes enfans ; la victoire est à nous , les routiniers Kmt enfoncés.
Ne croyez pas que je m'abuse; j'ai plus d'ime épine dans le pied , sans compter la goutte qui me mange un orteil . Jeunes gens , mes bons amis , mes camarades , je vous cajole: d'abord j'ai besoin de vous , et je ne serais pas fâché d'être à votre âge; puis vous marchez, je ne marche pas; wutenez-moi , défendez-moi , je vous prie.
Avez-vous lu la lettre , demanderez-vous à maintes personnes? — Oui, répondront-elles, ça fait pitié, c'est impraticable ; cet homme est fou , et le reste , avec accompognement de etc. Tombez sur moi , je vous le conseille ; dites qu'une bonne idée peut sortir de la tête d'un s(»t , vous ^ mentirez. Quand on veut réussir , on sacrifie l'homme pour la chose , on examine l'affaire conmie si elle tombait de lalune , passant condamnation sur l'auteur.
Comme c'est mal écrit ! vous dira-t-on ; car on me prendra ^ tout. — Ecrit à coup de serpe , répondrez-vous ; c'est ^teux , haut et bas , comme un chemin mal ferré. On voit bien que c'est im vieux paysan , qui n'a jamais manié que Uchamie. — De fait, mes amis , je ne fais point ronfler la pfcrase, et n'aligne point les mots comme les soldats d'un '%iment. Je vise à l'idée , au fait, à l'utile. Si je surprends ^ vérité , dans un petit coin , nue , en chemise ou en jupon , je la présente et la montre telle qu'elle est, sans l'attiffcr, 'a pomponner.
Assez causé. — Berger! à vos moutons. — Messieurs, m'y voilà.
Le comice sera composé d*une ou de mille personnes; tant ou si peu qu on voudra. J'espère que ces comices s'organiseront ; ce n'est pas une machine compliquée , un mt'titr à la Jacmard.
Le comice nomme un agent. Cet agent est payé. Il se met en rapport avec les propriétaires qui veulent que leurs fermiers fassent des prés. Chaque année , il visite les fermes, instruit le propriétaire de ce qu'on a fait. Deux jours suffisent pour une commune ; dans un mois il visitera le canton.
Cet homme am^ de la volonté , de la fermeté , de l'intd-
Jigence. Ce sera pour lui un bon état. L'agent de\'iendit
l'homme d'affaires du propriétaire éloigné; celui qui voudi»
vendre , acheter , affermer , réparer , le consultera : et toute
peine mérite un petit salaire.
Sa femme (je veux qu'on se marie ; il n'y a que le mariage et le labourage qui mettent du nouveau dans le ménage ; le reste modifie et ne crée pas) , sa femme fera un petit commerce de canton, vendra l'épicerie, la mercerie. L'agent ne sera point ivrogne, n'ira jamais au cabaret , criera fort contre ceux qui les hantent. C'est de rigueur. — S'est-il soûlé hier? Il sera destitué demain , et sans pitié.
Le propriétaire fera ce que le comice lui dira. — Le fermier ira le trouver, faisant des contes, des supplications, force mensonges. — Que veux-tu, mon pauvre ami? répondra le maître ; je suis l'associé du comice, forcé de faire des prés; il faut que tu en fasses. Je vais écrire en ta faveur, demander grâce pour le présent , pourv u que tu promettes pour l'avenir et (|ue tu tiennes.
Cette douceui* , faiblesse , humanité sont dans le cœur df l'homme de bien. Le propriétaire se sauve sur le comice, et le comice sur son devoir. — Comprenez-^'ous ?
Un fennier chassé pour n'avoir pas fait de prés sera , dans I canton , d'un grand et bel exemple. Je ne sais même pas il pourra se placer. Et les ivrognes ! Croyez-vous que le 'opriétaire qui les connaîtra les prendra? Ma foi! je les 3ns ! grand bonheur pom* le vieux laboureur ! Ah ! meseurs les cabaretiers , nous vous taillons des croupières.
A mesure que la terre s'améliore par le fumage et les airics , on arrive aux récoltes variées. Maintenant c'est ipossible ; elles veulent du fumier , vous en manquez ; il or faut une terre en viguemr , la vôtre est épuisée. Je vous û dit : Commencer par ces récoltes , c'est mettre la charte devant les bœufs et chercher im effet sans cause ; planr l'arbre tête en bas , racine en haut , ça ne prendra pas.
J'en excepte la pomme de terre , qui ne veut qu'un demimage. Il faut en faire partout , presqu'autant que de rairies. Je vous dirai même que les prairies seront maulises d'abord, à moins qu'on n'y consacre ce qu'il y a |de leilleur; ce qu'on ne fera pas. Maispom* arriver, il faut eurtir ; si vous ne bougez , vous ne serez pas plus avancé emain qu'aujourd'hui , dans im an que dans mille. Ceux ont les prairies ne réussiront pas m'accuseront ; ils auront ïit. C'est là qu'il faut arriver nécessairement; point de ^urrages , point de fumier , point de récoltes (ou fort peu).
Feront partie du comice de canton les membres des coneils d'arrondissement et de département , les magistrats , 3S propriétaires , les percepteurs , notaires , maires et feraiers, les jeunes gens surtout, moins le juge-de-paix, (agistrat impassible , et juge des différends , il reste enlehors, pour n'être influencé par rien. Le préfet et les otis-i)éfets , membres-nés de tous les comices, donnent 'Impulsion.
Cette institution , ce me semble , marche seule et facile-
ment. Le propriétaire pose le principe dans le bail , le comice en constate Texécution , le juge-de-paix décide. Le fermier se trouve serré entre le fait et le droit , entre le contrat qui dit: Tu feras ^ et le comice qui répond: Tu n'ai pas fait. — S'il se trouve une terre tout-à-fait infertile , le comice le constate , et la terre ne compte pas. Personne ne veut et ne peut l'impossible.
C'est ainsi qu'en douze années vous ferez cent fois plus de prés qu'on n'en ferait en cinq cents.
Pour avertir les propriétaires , on rédige ime instracticn qu'on fait imprimer (Je la ferais , si on voulait) ; elle contiendra une feuille , ira dans toute la France pour un scm. L'agent relève sur les rôles les noms et la demeure des propriétaires de ferme, et leur adresse la circulaire. Ceux qui veulent répondent et affranchissent.
Voilà , messieurs , ce que le paysan * labourant sur les hauteurs , a trouvé de plus simple pour améliorer les mœnrs et la culture : Des livres , l'intervention du propriétaire et des comices.
Si les hommes d'âge qui , à droit et raison , mènent les affaires , ne veulent rien de tout cela, je me livre à la jeunesse ; et l'espérance , qui vit long-temps , attendra sur ma tombe.