QUATRIÈME PARTIE
DES MOYENS d'exÉCUTION.
Moycna (Vexécuiion, — Ici les obstacles se multiplient; les si, les mais, les cai' tombent sur moi comme la grêle. Il faut de l'argent; où le prendre? Qui en donnera! — Tout le mond(». — Comment , tout le monde! Je ne veux pas faire de quête. — On entend par-là le conseil général, qui représente les populations , et dont la noble et sainte mission est d'améliorer les mœurs et la culture.
• Je vous comprends ; pourtant ce conseil me fait peur. 11 est composé de braves gens , qui veulent le bien ; mais chacun le veut à sa manière. Je leur ai déjà dit im mot de Taffaire , ils n'ont pas entendu ; si cela continue , j'aurais mieux fait de labourer mon champ des Croutelles. — Pas du tout , maître Jacques , vous aurez écrit pour le roi de Prusse, et enverrez la lettre à Frédéric-Guillaume. — Il doit avoir bien des livres , ce Frédéric-Guillaume; on écrit joliment pour lui ! Il aura la lettre , je le crains fort.
Cependant je veux discuter. — Avec le conseil ? — Non , je le mets de côté. Je suppose qu'un de ces conseillers ( un seul , entendez-vous) rejette le projet , et j'entreprends de le convaincre. Supposition probable ; on voit rarement trente tètes dans un bonnet.
Eh bien ! mon camarade , que pensez-vous du projet ? — Faut-il parler franchement î — Oui. — Alors je dis : c'est UD projet , chacun fait son projet , et je n'aime pas les projets , ils mangent trop d'argent. — Il faut une bien ])etite jsomme à celui-ci. — Combien donc ? — 31 mille francs par an ; pas davantage , ou mille francs par canton.
Comment 31 mille francs ! Y pensez-vous ? C'est une folie ; où les trouver ? — Rien de plus facile si on veut ; rien déplus difficile , si on ne veut pas. On a bien trouvé 7 à 800 mille francs pour bâtir et meubler deux caboumes ; que rapportent-elles ? De grosses réparations. On a bien trouvé deux millions pour une seule route , (elle est faite , dieu merci) ! On trouve bien d'autres millions pour d'autres routes : elles sont utiles , je le sais.
Un conseil général doit partager ses ressources entre les routes , l'agriculture et l'instruction du peuple ; il doit améliorer à la fois les chemins , la culture et les mœurs. Si lu culture et les mœurs exigent 31 mille francs et les chemins
418 L'AflRlCULTURE POPULAIRE.
280 mille , Tenez de l'un sur Fautre ; donnez an sol et al peuple ce qn'ils exigent': c'est aussi de là que viennent ki richesses.
Les chemins amélioreront seuls les cultures, ainsi le projet est inutile. — Cest une erreur. Parcourez la route de P» tiers à Luçon , construite depuis un siècle et demi ; que trouvez-vous sur cette longue ligne ! Quelques prairies an tour des villes; ailleurs , le moyen-âge, l'assolement tnat nal , le blé ^ le blé , toujours le blé presque sans funder. Sur d'autres points « même spectacle. Les routes n'améSo* rent donc pas seules.
Autre considération : les routes ne traverseront pas toutei les communes , seulement un petit nombre. Lescommunei qu'on déshérite paient pour faire ces routes; vous ne le* donnerez donc rien t II n'y aura donc pour elles ancane compensation ! Cela n'est pas juste. — Elles font les nerf dixièmes de la dépense , et vous leur refusez le sou du pauvre. Est-ce que le soleil ne luit pas pour tout le monde!
Songez-y donc ; si les routes doivent améliorer la culture , les communes qui n'auront pas de routes ne seront donc jamais améliorées t Que répondez-vous à cela ?
Je réponds que je n'accorderai pas un sou pour le projet; il tend à éparpiller les fonds. — Sans doute , et je ne m'en défends pas : Il faut mille francs par canton , agir dans toutes les communes , sur toutes les fermes , si l'on peut.— C'est un cparpillement bien prononcé. C'est qu'on ne fait pas de l'agriculture dans un pot ou un jardin , on n'améliore pas les mœurs du peuple en causant dans un salon. Les gens de ville prennent la campagne pour rien, ceux qui l'habitent pour moins encore. Je l'ai dit souvent : Nous sommes un petit peu les ânes de la communauté , mal bâtés et bien sanglés.
Voilà pour le gros) venons au détail.
1** Niez-vous la pesanteur de cet impôt de cabaret ? Convenez-vous qu il abîme , écrase, démoralise le peuple? Qui a bu boira , c'est vrai ; mais qui n'a pas encore bu pourrait s'empêcher de boire. Il faut donc crier, chaque année, contre les mauvaises mœurs et l'ivrognerie ?
Quand est venu le cholérorbleu , tout le monde s'est ému , chacun a cherché le remède; on l'aurait payé des millions. Eh bien! voici le cftoUror-ronge , plus mauvais que son firère , pire que la gale , le farcin , la peste et le canon ; vous refusez de le traiter: vous n'êtes donc pas les médecins du peuple!
Le remède coûtera 600 fr. par an. — C'est trop, pour «peu; vos almanachs ne m'ont jamais convenu. — On en fera de meilleurs; mais plus c'est court, plus ça coûte. Oh vous ferait un gros livre à moins ; un petit , c'est impossible. Je m'y connais, et sais ce qu'il faut de peine et de travail pour une pareille bêtise. Amuser un peuple vicieux, en fouettant le vice , n'est pas chose facile.
Si je n'avais que 60 ans, si une attaque furieuse ne m'avait renversé la cervelle , je ne vous importunerais pas ; je ferais tous vos livres.
Porterai-je en compte ces 600 fr. t — Portez toujours , on verra plus tard.
2^ Ces petits livres d'école ne les paierez-vous pas? Voyez ces pauvres enfans que le vice et la misère vont étreindre et étouflFer. Par pitié ! ce peuple paie , payez pour lui et de son argent. — On envoie des livres de Paris ; ceux que vous demandez sont inutiles. — Lisez donc les livres qu'on envoie de Paris , et vous n'y trouverez rien que nos gens de campagne comprennent et dont ils puissent tirer parti. Un livre de pratique usuelle, d'application journal itrc» n'existe pas pour le Poitou.
420 I/AORIGULTURE POPULAIRE.
Ce livre d'école doit être varié; soins et conduite » mœais et travail » bestiaux et culture, tout doit s y trouver, dans trois feuilles, en caractère, lisible. Le style sera simple et naïf y clair et serré , ou plutôt gravé à la manière du lapidaire. Il faut qu il s'imprime dans la cervelle do Tenfant comme le cachet sur la ciremoUe. L'almanach contiendra des facéties , le livre d*école sera plus sérieux.
Il faut pour chacun (plaine , bocage , écoles de filles) deux mille francs, au total 6 mille. — Comme vous y allez! Je n'accorde pas ime obole; qui demande trop n'a rien. — Et moi , je ne diminue pas un liard. Heureux ! si vous avez , i ce prix, quelque chose de passable du premier coup. Mus vous y reviendrez.
Dites-lemoi, je vous prie; à quoi sert de savoir lire, li on n*a pas de livres qui instruisent! Education vague et saw objet ! Que ferez-vous avec cela ! Des fainéans , des finands de campagne , des clercs d'huissiers. Fennoz vos écoles oa faites des livres pour vos professions , vos mœurs et vos cultui'cs. J'aime mieux mi ignorant (ju'iir. sot ; les deniisavans sont de la pire espèce de gens.
Après tout , c'est une fois donné ; on i\\ re\ iendm que dans cinq ou six ans ; il ne faut donc pas crii r si fort. Puis vous prendrez ces six mille francs sur les foniices, la première année ; les livres ne vous coûteront ri(»n .
Porterai-je cette somme en compte? — Portez t(»ujour> — Vous l'accordez donc? — Non certainement ; c'est |Knir mémoire.
3" Viennent nos races d'animaux domcsticiucs. — Il y a soixante-dix ans , l'Angleterre avait conmie nous de mauvais bétail; vint Bacwcl , laboureur plein àv. géniu, (jui, commençant par les étalons,. améliora les races et doubla la richesse.
Eh bien Uil faut attendre , il en viendra peut-être un chez nous. — C'est bien dit; mais les hommes de cette trempe sont comme les grandes comètes ; on en voit un tous les mille ans. C'est un peu long.
Écoutez , maître Jacques ; je vous prends sur vos paroles. L'an dernier , vous avez prêché contre les primes ; aujourd'hui vous parlez pour. Ça montre que vous ne savez ce que vous dites , et qu'on a raison de se moquer de vous. Répondez , si vous pouvez.
Vous ne m'embarrassez point ; voici ma réponse : On a donné des prix aux jumens , on en donne encore aux mules ; j'ai crié contre. Pourquoi? parce qu'une seule bête n'améliore i>oint une race ; un étalon donnera 5 à 600 poulains ou pouliches dans sa vie , une jument 8 à 10. Voyez la différence. J'ai demandé des étalons , dans ma lettre sur la mule , et n'ai pas demandé de jumens.
Si vous donnez des primes aux vaches , aux bœufs de labour , ainsi qu'aux brebis , vous ne changerez point les usages ; vous les maintiendrez au contraire , car on dira : L'usage est bon ; voyez ces animaux !
Soutenez- vous que ces veaux et ces agneaux qui tettent , que ces petits enfans de vaches et de brebis sont de bons étalons? Je vous répondrai par l'exemple de la France (moins vous), et par celui de l'Europe entière.
Vous êtes en présence d'une administration qui a juré de ruiner votre industrie ; elle donne , avec l'argent de l'Etat , \mc prime aux mauvais chevaux. Que devez-vous faire? Donner une prime plus forte aux bons étalons mulassicrs. Défendez-vous , ou faites le mort; il faut reculer ou se battre : tout vieux que je suis, je veux batailler.
Avec de l'argent , on irait vite ; mais comme le monde est vieux , qu'il doit ^deillir encore , il faut se contenter de
4Sfl L'AGHICULTtTRE POPtn^mE.
Je l'ai toujours pense , je l'imprime aujourd'hui ; La prospériW d'un département est dans les mains du conseil génénéral, et n'est que là.
DEENlèRES OBSERVATIONS. ["|
Je prie la société d'agi-icuHure du département , d'examiner ce projet ; — do le critiquer , de le modifier , d'en faire on autre. Avec un plan quelconque , je conçois l' utilité df cette société ; c'est elle qui approuvera les livres pop»iaires , donnera des méthodes de culture ; liera les coniicw entre eux, publiera les résultats, encouragera tout le monde. Ce centre commun me paraît nécessaire.
J'invite aussi les conseils d'arrondissement à s'explMjia dans leur prochaine session. Celui qui fait un projet s'abw souvent ; tandis que celui qui le lit en voit mieux les défauts. Ces conseils seront d'accord avec moi sur un point , c'eA qu'il faut un sysUmie général d'amélioration ; ils peuvot différer sur les moyens.
Les propriétaires , les hommes instruits doivent adresser leurs obseiTations au conseil général , par l'intermî'diaire de M. le préfet , ou publier leurs pensées dans im journal du d(''partement.
Je répands cette lettre pour que chacun s'explique et
(*) Chaque comice fera son rôglemenl; on publiera li^-Hessus qudqiiK iilÉos. 11 nomme èl révoque l'agoni ; il dii'tribiie les primes. Ceur <IIslriliuliun se Tcrale ilimauche ; on pciitinsliluer une îète de. l'aghculture , y appeler la jeunesse ; ces files populaires ont leur prix. Si ItM propriétaire» el les dames donnitiml en Vendée quelqupa coliricbrts aux fillosqui n'irajonlpaB au cabaret, ça ne serait pas mal. [J'aîlou- Jotir» CP cabaret sur le cœur , voyeî-vous. ) Quand les filles s^gps wroQt iiomltreusfls.on fera une loterie : ce spectacle amusera.
I^joumaldu dépariement publiera les inslruclions , les aw annooceâ des i«inicea el do la société. On peut ainsi , sur plu.' objets ■ correspondre «ans qu'il ca coule , el s'inslraire mulucUemeiil.
donne son avis. C'est ainsi qu'on peut obtenir de bons résultats f).
De la civilisation. — J'entends dire , depuis long-temps : La civilisation fait des progrès. — Où placez-vous la civilisation d'un peuple , (non d'une classe , entendez-vous }î Où se trouve-t-elle î A quels si^es la reconnaît>-on î Définissez ce mot ; car je crois qu'on le prononce souvent sans le comprendre.
Moi , je la vois dans l'amélioration des cultures , dans le mouvement de l'industrie , l'étendue du commerce , l'aptitude au travail , l'économie domestique et les mœurs sociales.
Mais la parure d'une jeune ouvrière qui met tout ce qu'elle gagne en colifichets ne me séduit pas. Quand je vois les classes faire effort pour s'élever et se confondre uniquement par l'uniformité des vêtemens ( quand il n'y a pas imiformité d'aisance et de richesse ) , je dis que ce n'est pas de la civilisation , mais le semblant ou le vernis.
A Niort , des mendians se réunissent dans trois à quatre maisons , le lundi soir , passent la nuit dans une orgie , traités à deux services et buvant le vin bouché. — Oh! c'est bien là de la civilisation ; je la reconnais.
(*] II y a désavantage ^ proposer à ses voisins un plan nouveau. Chacun dit : Cet homme n'est pas plus fin que moi , et chacun a raison. Pourtant si quelqu'un s'est occupé long-temps et trè»-Iong-temps d'une affaire, il la connaîtra mieux que celui qui aura fait autre chose ; puis un projet d'amélioration pour le déparlement ne peut venir que d'un homme qui l'habite et le connaisse. Les plus grands savans de Paris ne diront que ce qu'ils savent ; aucun d'eux ne sait rien de chez nous.
Il n'importe ; je suis mal sur mes pieds ; il y a défaveur et prévention acquises. Aussi je jette ce que je fais au public « sans m'inquiéter du reste ; prends ou laisse , lui dis-je. Ne croyez pas que je discuterai ce projet dans le conseil général. A quoi bon ? les opinions viendront formées. S'il est rejeté , je dirai comme Tardif : file et fais autre chose. Probablement que je serai taupeur.
La population de cotte ville n'augmente pas; elle a pourtant , depuis 7 à 8 ans , cinq à six maisons de débauche tros-bien peuplées , fort bien montées , à la façon de Paris. Dans peu , le nombre doublera , de même que celui des cabarets : car les vertus sont sœurs et vont de compagnie. C'est de la civilisation ou je me trompe fort (*).
Les cafés et les billards se multiplient à l'infini; nos villes (11 sont remplies , nos bom'gs en ont trois à quatre. Les cafetiers vont aujourd'hui vendre la tasse dans les petites foires et les balades. Nos paysans en prennent cinq à six . par chopine et par pinte , font le gloria , avalent la prune. — Ma foi ! c'est charmant ; vive et vive la civilisation !
^^) Pondant la dernière session du conseil général , je filais le lon^r de la rue des Halles ; tout le monde sortait, se groupait et regardait curieusement une jeune demoiselle fort bien mise , l'air décent et . modeste. Quand je fus près d'elle , je la saluai avec respect. On partit d'un grand éclat de rire ; sans me déconcerter , je demandai ce qw que c était.
C'est , me répondit un jeune homme , la belle Bordelaise , que nous nllendions depuis un mois ; on la promène pour la montrer.
A Ous l'attendiez , lui dis-je, avait-elle écrit qu'elle viendrait ?— Non mais c'est une partie si bien organisée ! 11 y a un directeur, un ins|)(Hti'ur , (les conunis-voyageurs, qui sont aussi recruteurs. Quand uu \ice est >icux et usé dans une villo , on l'envoie comme jeune et neuf dans une autre; ain>i nous changeons tous les six mois, et nous avon* du nouveau , parfois du frais. N'est-ce pas admirable ? La civili>ation lait i\{}^ i)rogrès.... Effrayans, lui dis-je.
(Vot fort bien ordonné , répliqua-t-il. Les jours de foires et demarch('> sont pour les i)aysans et des gens de campagne ; les autres joll^ ])()ur la \ilic ; jeunes g(*ns , ouvriers, domestiques et le reste , tout A rend : c est admis et convenu.
Avez-\ous réellement besoin de cet attirail? — Comment donc! H y a ici (lix-se])t à \ingt jeunes gens qui étudient le notariat , souNonl un escadron de ca\alerie ; \\ faut bien.... nous m'entendez.
Je ne \ous entends pas du tout. J'ai vu dans cette ville une nombreux' ^^arnison , de> employés par centaines, des états-majors nombreux conjposés (le j(?unesse ; il ny avait rien de tout cela. — lion bonnne ! nous parliez d autrefois , du temps jadis, ou chacun allaita XV affaires. A juvM'nt . c (\-^t dilVérent : autres tenq>s autres mœurs ; b «•i\iIiMi(ion nianlie; cl c est un besoin de lepoque.
Les bras me l<»nd>erent. O la maudite petite vilaine >ille ! lo a tr.