‹ ŒuvresChapitre 13 sur 145 · DU FROMENT · texte numérisé non relu

DU FROMENT

Le pbre Abraham assemble le conseil. — Nous parlerons du froment , dit-il.

Il n'aime pas un guéret fin , comme le seigle , les prés et la baillarge. — Il veut ime terre liée , rassemblée et qui se tienne bien. — Les petites mottes ne font pas de mal. — Le grain veut être appuyé sur une terre un petit ferme ; aussi les vieux éoms soi^t souvent bons.

Si , après ime récolte binée , la terre est en cendres , mets à plat , passe une ou deux fois le rouleau pour la tasser , Yaccacher , la lier , la plomber.

QUAND FAUT-IL SEMER LE FROMENT î

L'agriculture est une science de localité ; on ne fait même chose partout. Il y a mille espèces de terre ^ chacune veut sa culture. — Il fait froid ici , chaud là-bas ; il pleut beaucoup dans \m pays , presque jamais dans l'autre. — Cette terre est légère et chaude , celle-là forte et froide. — Le cultivateur considère tout ça.

En France , on sème le froment pendant sept mois et demi ( de la mi-août en avril ). — Dans le midi , le blé reste

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sept à huit mois sur la terre ; chez nous , huit à neuf ; dans le nord , dix à onze , sur quelques montagnes , un an.

Aussi le conseil veut un almanach partout. — Le nôtre a du bon pour tout le monde; mais il vaut mieux pour le Poitou , l'Aunis et la Saintonge.

Mes amis , Thiver est dans un sac , au fond , à la gueide ou dans le milieu , on ne sait oii. — Q^elquefois , chez nous , il en vient un de bonne heure ; puis deux , trois , quatre petits : ça n*est pas bon pour les blés. — Mieux vaut un bon hiver et qui soit long , que ces gelassis qui nous désolent. — D*où suit qu'il périt de la semence.

Le tout pesé , examiné , passé au four et au moulin , le conseil dit : sème les terres fortes , froides , humides et qui poussent tard , du l*' au 25 octobre. — L'hiver arrivé , le grain est enraciné. — Plus tard, souvent tu ne pourrais semer ton champ.

La terre sèche et mi-forte , ainsi que la terre légère , doit être semée du 15 octobre au 6 novembre. — Je sais qu'on dit : La semaine d'avant , la semaine d'après la Saint-Martin donnent du grain. — Moi , je dis : le premier n'en demande guère au dernier. — L'année du paresseux ne vient souvent , une fois au plus tous les six ans. — Semaille tardive, récolte chétive. — Tu crains les mauvaises herbes. — Mais essaie , sème plus tôt , sème plus tard la moitié de trois à quatre champs , pendant quatre à cinq ans ; tu jugeras toi-même. — Ne dis pas : j'ai vu de bon blé tardif dans mon champ ; une fois n'est pas coutume ; une hirondelle ne fait le printemps. — Dame ! ce n'est pas petite chose : Tardivaille réussit mal.

Comment , nous travaillons deux ans pour une récolte de froment , nous y mettons tous nos fumiers , et tu refuserais d'essayer ! — Sois sûr que le conseil ne se trompe.

li L'AGHHXLTCIE POnXAIEE.

Ta mets un grain en terre, il pousse une racine en bas, une feuille en haut. — Cette racine s'enfonce de trois pouces , toute petite , branchue au bout. — Arrive le printemps, d'un ou deux noeuds qui sont au-dessus du grain, sortent an tour plusieurs racines filant entre deux terres.

— Alors la première durcit, pourrit et crère. — Du collet de ces petites racines sortent des tiges qui donnent des épis et du grain.

C'est ce qu'on appelle taller (mgaùser — Plus il y a de talles ou de gaissons , mieux vaut le firoment. — A firoment qui gaisse mal, mauvaise récolte. — Quelquefois, chez nous , dans certaines terres, il gaisse avant Thiver. i — Tu dis , mon blé mange son pcnignagne; c'est presque toujours vrai , le moissonneur ne trouve bonne poignée en faucillant.

— Pourquoi! Le voici: Les racines de tallage ou de gaissons s'enfoncent peu, d'un demi-pouce à un et demi, deux au plus. — La gelée vient, elles sont en lait, le froid les tue et le gaisson meurt. — Reste le maître brin , et ce n'est rien.

Qu'est-ce que ça dit! Si tu enterres le fumier au-dessous du grain il ne fait rien. — Ça dit encore: il faut bien l'étendre, en mettre assez pour qu'il y en ait partout,

— Quand le fumier est éparé , visite ton champ : il y en a plus de la moitié où tu ne vois rien. — Eh bien! dans ces endroits le blé ne tallera pas , ou les gaissons mourront sans donner d'épis. — Examine où tu as mis les monceaux , n'aurais-tu pas triple récolte , si ton champ était fumé delà sorte?

Mon cher , pour récolter il faut fumer. — Vingt-cinq boisselées bien fumées en valent soixante qui le sont mal.

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•^ Fais donc des prés, sème moins et fome mieux. — Ce n'est pas ce qu'on sème , c'est ce qu'on fume qui pro* duit. — Ce que dit là le conseil , un enfant le dirait;

DES ESPÈCES DE FROfifENT.

D y a cent espèces de terre, cent espèces de froment: Chaque terre veut la sienne. — Facile à comprendre: La terre

Excusez un petit, dit Jacques Chopine, que je parle un

mot Que veux-tu, demande le père Abraham t Qu'on

ne me fourre plus dans TAlmanach. — Maître Jacques m'a joué un tour; me v'ià connu connue le loup blanc. * — Au canton, à la ville, les drôles me galopent, criantv'ià Jacques Chopine^ ^— Ça n'est du tout régalant.

Puisque je te trouve devant le conseil , dit le vieillard -,

je veux avec toi faire im marché Lequel donc?

Je te laisse les vieux buveurs , cède nous la jeunesse

Vous direz donc aux vieux de ne bouger du cabaret!

Inutile, dit Franck. — Tu es hirondelle, tu viendras ^ tu t'en iras; tu es ruisseau ^ tu couleras; tu es ivrogne j et tu boiras.^ — La jeunesse , il faut la prêcher; qui mal commence, finira mal. — Une fois n'est pas coutume^ mais toute coutume commence par-là.

C'est vrai, dit le cabaretier. — Ma foi! je tiens le marché , je garde les vieux d'abord , et ne refuse les jeunes après , crainte de mal faire ou mal parler.

Le vieillard et Chopine causent ensemble.

Mauvais exemple est dangereux; pauvre jeunesse imite les vieux. Elle boit, se soûle, se rend malade. — Le tout pour la bouteille , répète Chopine d'un air content.

Petit à petit le corps s'avine , toujours vers le cabaret on chemine. — On cherche, on trouve un mauvais sujet

pour passer le dimanche au cabaret.... Le tout pour la bouteille, dit Chopine en sautant.

On joue , on fainéante , on dépense son argent ; on bavarde, on se fâche, en se soûlant. — On se bat pour un oui , pour un non , et du tribunal on marche en prison... Le tout pour la bouteille , dit Jacques Chopine.

Un ivrogne connu se gage mal et à petit prix ; souvent le gage est mangé avant d'être gagné. — On se marie avec la fille de Paulâche ou de Taille-boudin, la bonne ménagère ne veut d'un soûlin. — Au bout d'un mois, ni pain ni farine , on emprunte vingt sous pour la cuisine. . . Et pour la bouteille , dit le cabaretier.

Bientôt la femme cherche son pain , et le mari ne fait rien. — Mes amis , c'est grand bonheur, si d'ivrogne on

ne vient voleur Le tout pour la bouteille, répète

Chopine.

Que dis-tu de ça, Jacques Chopine?... Père Abraham: faut le dire tout bas ; mais tout haut prêchons pour la bouteille.

Quel grand honneur pour toi , dit Franck , si tu moralisais la jeimesse ! . . . De cet honneur , je n'en veux pas. Je vis sans rien faire, ma femme Chopinette porte la

brodure , mes filles la dentelle Mais tu ruines le pauvre

monde!.... Plus j'en ruine et mieux ça vaut, tant pis pour les imbécilles. — DamI ne dites pas ça dans Talmanach ; je suis le bijou , je suis le coco des cabaretiers , j'en serais le bouriquet.

Rien à faire avec toi , dit le vieillard ; nous prêcherons la jeunesse. — Continuons les espèces de froment. — Facile à comprendre , vous dirais-je , ne sème le même blé partout. — Du Bocage à la Plaine ; de la terre forte , froide , Jbumide , et qui pousse tard , à celle qui est simple , faible ,

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chaude et légère , il y a joliment loin : entre les deux encore , il y a bon bout de chemin. — Si tu sèmes la même espèce partout, tu feras mal. — Il t'en faut trois à quatre; autant que tu as d'espèces de terre. — Un enfant le comprend.

Les indiquer toutes serait trop long. — En voici sept à huit d'abord. — Nous y reviendrons plus tard , en parlant des labours.

l*'. Le grand rouge (c'est le lamas , ce me semble) , paille creusée , épi rouge, petit grain très-rouge et rond.

— Excellent blé ! qui , bien fait et bien fumé , produit \ingt pour un. — Il veut une grosse terre; celle un petit humide lui convient. — Il talle ou gaisse à merveille; il est un peu tardif, et talle jusqu'en mai; aussi convient-il dans les terres froides et qui poussent tard.

Difficile à battre, dit le fainéant. C'est faux, le grain «ort sans qu'il ébale. — La paille ne vaut rien à manger, dit un autre; sottise et préjugé. — S'il verse, il ne broue pas, le grain ne tarit pas et garde sa couleur.

2. Le petit rouge. — A le voir dans le champ, tout pareil à l'autre ; moins haut seulement. — Grain plus gros , superbe , un petit moins rouge. — Il veut une terre moins forte et moins froide , une terre légère , bonne à sainfoin, lui convient encore. Il talle bien, la paille est pleine.

3. Le bleu. — Paille pleine et diu*e, épi d'im blanc sale , à fleurs bleues. — Grain jaime , gros , long , un peu fendu.

— Il ne vaut les deux autres, mais dans une terre friable, mi-forte, un petit hiunide, il donne à foison. — Il pousse vite, il est hâtif; il égraine aisément, il faut le couper avant qu'il soit mûr.

4. Le ialavera. — Paille mi-pleine , épi blanc , grain superbe, court, gros, arrondi, d'im roux pâle, tirant sur

n L'AGRICULTURE POPULAIRE.

le blanc. — Il aime une terre mi-forte , talle et gaisse à merveille. — Mi-hâtif, mi-tardif. — C'est un fort joli grain qui produit bien.

5. Le petit blanc ou blanzi. — C'est le même que le précédent. — De trois en trois lieues le froment change de nom. C'est désolant.

6. Le Saint-Nazaire, — Paille pleine et dura, épi blanc et fort serré, grain très gros, rond, d'un jaune rougeâtre. • — Il veut ime terre humide , forte , bonne et bien fumée. — Ailleurs, il talle mal, c'est un beau blé.

7. Le gros blanc. — Excellent dans les marais , il n'en sort point , on l'y connaît. — Du froment ordinaire , je n'en dis rien. Tous ces fromens sont sans barbes ; mais il faut essayer les fromens barbus dans nos Bocages , ils sont plus rustiques , ils aiment im peu les terres sauvages.

Allons, mes amis, ne semez le même blé partout. — Si chaque terre veut sa culture , chaque sol veut son froment. — Si tu sèmes un blé hâtif dans une terre froide, il tallera mal ; ainsi qu'un blé tardif dans une terre sèche et chaude. — : Je le dis sérieusement au fermier ; ça suffit pour l'enrichir ou le ruiner. — Il y va de deux semences au moins, souvent davantage. — Pour comprendre ce. que dit là le conseil , suffit de savoir compter ses doigts , c'es^t clair comme le jour.

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