‹ ŒuvresChapitre 139 sur 145 · DES PRAIRIES ARTIFICIELLES · texte numérisé non relu

DES PRAIRIES ARTIFICIELLES

C'est un des plus puissans moyens d'amélioration. — Quand je voyage en France , et que je vois des plaines immenses couvertes de céréales et sans prairies , — je suis profondément affligé.

Je conçois les raisons des laboureurs. — Il nous faut de l'argent , me disent-ils ; — le blé est notre seule récolte d'argent; nous sommes forcés d'en semer, et beaucoup; encore n'en récoltons-nous guères.

Nous manquons de fumier ; nous ne pouvons cultiver la garance , le safran , le pastel , le colza , le pavot , le houblon , le chanvre et le lin ; ce sont.des récoltes de commerce qui donnent de grands bénéfices , mais qui exigent trop d'engrais.

Ainsi nous semons toujours du grain d'une espèce ou d'une autre , et ça vient comme ça peut.

La difficulté consiste dans la transition du grain à la prairie ; car on reconnaît partout les avantages qu'offrent les prés. — On en voudrait , pourvu qu'on ne diminuât point la sole arable.

On croit que si on sème im hectare de moins , on récoltera de sept à douze hectolitres de moins ; — enfin , que la quotité de la récolte sera toujours en raison de la quantité de terre ensemencée.

Eh bien ! c'est une erreur.

Ce n'est pas ce qu'on sème qui produit , c'ecrt ce qu'on fume.

Remarquez aussi quala terre se lasse des mêmes plantes ; il faut la changer de «Sllture ; c'est un fait reconnu par toat le monde. — Ce qui m'a fait dire :

Plus on sème , moins on récolte. — Plus on veut avoir , moins on a.

Si tu veux du blé , fais des prés.

La terre s'épuise par le blé et se repose avec le pré.

Le pré donne du fourrage ; le fourrage nourrit le bétail ; le bétail fait du fumier ; le fumier produit le grain.

Dans toute terre qui donne du blé , on peut faire un pré — Il y a plus d'espèces de blés.

Le pré repose la terre du blé. — Vous aurez , après un pré , triple récolte de blé.

La conclusion est que celui qui ne fait pas de prés aura peu de blé. —Ou enfin , à petit fumier , petit grenier.

Si ces adages populaires, que j'ai répandus à profusion dans mes almanachs , sgnt vrais ; si les comices en sont convaincus , ils peuvent faire faire des prés partout , sans aucune peine , avec une extrême facilité.

Il suffit de faire ce que j'ai fait.

J'ai une ferme de 45 hectares dans la commune de Saint- Rlédard , arrondissement de Mellc {Deux-Scvres ). La tem? est calcaire , couverte de pierres , et l'on ne peut labourer à plus de quatre à cinq doigts de profondeur , sans rencontrer la roche.

Voici les conditions du bail :

" 1" Le fermier sèmera chaque année des sainfoins . jus- •• qu'à 15 hectares , qui seront faits dans quatre ans.

» 2" Il entretiendra toujours cette même quantité de lo " hectares, et la laissera à la fin du bail.

" 3° Il ne pourra sous-louer , ni vendre de fumier , de •• paille , de foin , ni de fourrages.

" 4*" S'il manque à quelques-imes de ces obligations . « le propriétaire pourra faire résilier le bail , après un « simple commandement de sortir , à la fin de l'annoo

« courante, sans préjudice des dommages-intérêts dont sera « tenu le fermier.

J*ai fait exécuter ponctuellement ces conditions.

En 1841 , je suis allé dans cette commune au mois de mai. Je fus très-étonné de voir partout des sainfoins dans la plaine. Je témoignai ma surprise au fermier. Douze années avant il n'y en avait pas im hectare.

Maître Jacques , me dit-il , c'est un. grand malheur

Comment cela , lui dis-je ?... Dans les premières années , ils disaient tous : ** Touillaud se ruine ; il met toutes ses « terres en prés , et ne récoltera plus de blé ; — la tête lui *• tourne. »

Dans ces premières années , je ramassais tout autant de blé. — Ça m' étonnait. — C'est peut-être parce que je fumais mieux. Je n'ai pas tardé à en ramasser davantage; ils l'ont vu. — Je vendais encore des graines de sainfoin ; j'ai acheté du bien ; ils l'ont su. — Cela leur a fait faire des prés ; ils vendent aussi de la graine et me font concurrence : c'est malheureux pour moi.

Eh bien ! lui dis je , tu as écrit sur la terre un almanach du laboureur , et tes voisins l'ont lu; c'est à merveille.

M. Brelay avait 20 hectares dans la commime de Beauvoir-sur-Niort, il les mit tous en sainfoin. — On se moqua de lui. — Mais quand on vit le parti qu'il en tirait, on ne tarda pas à l'imiter. Depuis , on cultive et on cultivera toujours le sainfoin.

Je pourrais citer la commune que j'habite , qui n'a pas un are en prés naturels , et qui élève et nourrit beaucoup de bétail. — J'en nonmierais une foule d'autres. .

L* exemple est un maître /uibile. — Prêchez d* exemple ; c'est le plus puissant de tous les enseignemens.

Mais , me dira-t-on , si les propriétaires refusent d'iusé-

rer ces conditions dans leurs baux ^ qu'arriverar-t-ilt — Je réponds qu'on ne peut pas améliorer la propriété d'un homme malgré lui. — Mais je crois que beaucoup céderont aux sollicitations du comice ; enfin les membres du comice donneront les premiers Texemple. — Si les comices ne veo» lent pas le donner t — Ils diront alors ou que ragricoltore n'a pas besoin de prairies , — ou qu'il y a un moyen phs efficace , et ils l'indiqueront.

Mais j'assure que si deux ou trois fermiers par commune, étaient forcés à faire des prés , vous en verriez , dans dix ans , dans toutes les fermes (*). L'avantage est tellement évident qu'il serait bientôt apprécié par tout le monde.

(*) Le conlic« devra étudier le sol , reconnaître à peu près quelles sont les plantes fourragères qui réussiront dans chaque commune.

Alors il rédigera une instruction , il l'adressera au propriélaire dont il trouvera la demeure et le nom sur les rôles. — Cette instnictioo sera imprimée ; seulement on indiquera à la main la nature des prairies ; car il en faudra souvent de plusieiu*s espèces dans une même ferme.

Je ne prétends pas qu'on doive exiger de suite que le tiers ou le ffuart du sol arable soit mis en prés , dans trois , quatre ou cinq ans. — Mais il faut une (|uantité notable , — la sixième partie au moins.— C'est peu pour la luzerne dont la durée moyenne est de huit ans : car , sur G hectares , le dernier ne serait semé que dans 40 ans.— Ces* également peu pour le sainfoin qui dure 4 et 5 aunées. — Mais c'est assez pour le trèfle (jui ne doit durer (pi'un an ( non compris Tannée où on le sème ) , et ne reparaître sur le même sol que tous les six ans.

Qu'on mo permette d'indiquer ici comment je fais les prés. — 11 y a bien long-temps que j'en fais , et de toute espèce.

Règle générale. Qu'il n'y ait pas de chiendent sur le sol , purgex-^n bien la terre avant de faire un pré.

La luzerne. — Si vous le pouvez , chaulez un froment ; — fumez la seconde année une |>omme de terre ; — chaulez encore un fromeot . et semez la quatrième année la luzerne. —

Ou bien chaulez un froment et semez Tannée suivante.

Ou enfin , après un froment fumé , mettez une pomme de terre fumée , cl semez au printemps suivant.

Les livres disent de ne semer qu'une espèce de graine; ce n'est point ma méthode.

Je sème 55 demi-kilogr. <le luzerne et 6 de trèfle par hivtare — L^

Je tenninerai ce chapitre par une observation dont tout le inonde sentira la justesse : c'est que , dans les climats excessifs , où Ton ne fait de racines que sur les sols exceptionnels , il faut une plus grande étendue de prairies.

Car le bétail et le fumier sont partout d'une absolue nécessité. Quand on ne peut pas nourrir les animaux d'une manière , il faut les nourrir d'une autre.

Aussi ai-je dit : Qui laboure tout et toujours ne portera point de culottes de velours ; — et celui qui ne fais pas de prés récoltera peu de blé.

Page 1