LA GRANDE COLÈRE DE MAITRE JACQUES
ou LE VIN QUE l'oN BOIT DANS LES CABARETS.
Maître Jacques fait feu des quatre pieds , crie et tapage comme un geai de bataille , il est dans une colère ! ! ! Je ne sais d'où ça vient.
Je le sais , moi , dit Franck , et vais vous le dire.
Etant à Chaloûe , je vois venir Baltazar Lacave , Eustache Fausset et Jacques Chopine. — Nous sommes , direntils , les ambassadeurs des cabaretiers , tous gens qui ont grande pitié du pauvre monde. Nous craignons que ceux qui vont aux foires , aux marchés , ou se promener le dimanche ne crèvent de soif; engagez-les donc, dans l'almanach , à venir au cabaret. — Vous criez contre , et c'est à tort ; nous ne vendons plus rien , presque rien , si peu que rien. — Puis nous voyons des gens qui tirent la langne longue comme le bras , souffrent , endurent , que c'est pitié. — Ça nous fend le cœur en quatre. — Nous ne parlons pour nous , mais pour le pau\Te monde qui crève de soif.
E^t-ce bien vraiî demande le bonhomme Jacques
Rien de plus sûr , répondent les ambassadeurs : à présent
prêcherez-vous pour le cabaret t .... Je ne le promets ; mais si vous ne mentez , je dirai que j'ai eu tort de crier contre. . . Autant de pris , dit Fausset ; qui ne peut avoir le plus prend le moins; — le mendiant reçoit ce quon lui donne; — bonne terre à moitié n'est chère.
Les ambassadeurs partis , maître Jacques dit à Jacquet Sanson: selle deux mulets, Pierrot et Patapouf, nous partons , Franck et moi , pour un voyage.
Nous vlà cheminant , allant au trot, au galop. — Huf Pierrot. — Hu ! Patapouf. — Et maître Jacques demandait à tout le monde : combien buvez-vous de vin au cabaret , mon ami , dans le cours de Tannée î Remarquez qu'il y a 52 dimanches, 52 bondis, 52 marchés par canton (en tout, 1 ,612) , 532 foires dans le département sans conapter celles qui sont dans les autres. Voyons , calculez.
Je n'ai besoin de calculer , disait l'un , je n'en bois pas une goutte , je suis en ferme , faut payer le maître , le percepteur, les domestiques, le maréchal, le charpentier, le sabotier, le cordonnier, le chapelier, épingles, lacets et galons , sel , poivre et savon , vient là séquelle de marchands qui demandent tous de l'argent.
Ça ne finit pas ; c'est un chemin sans fin : à peine si je joins les deux bouts. — On ne récolte qu'une fois l'an,
chaque jour il faut de l'argent. — Point de cabaret Bien,
mon ami , — maître Jacques l'embrassait.
Un autre. — Quand je suis hors de ma ferme, on ne fait rien ou tout se fait mal. — Tandis que je mange 20 sous au cabaret , je perds 20 francs chez moi. — Faut travailler, surveiller, donner l'exemple. — Point de cabaret. . . Bien , mon ami ; — maître Jacques l'embrassait.
Un autre. — Un pauvre journalier, qui manque souvent d'ouvrage l'hiver, est bientôt ruiné par les cabaretiers. —
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Faut payer la grugeasse de maison , \e jardinet , la petite govlée de benasse, chauffer, éclairer, blanchir, nourrir, vêtir la femme et les enfans. — Point de cabaret. . . . Bien , mon ami ; — maître Jacques Tembrassait.
Un autre. — Bah! bah, on ne dit plus le cabaret, ça se nomme le cure-gousset.... Bien, mon ami; — maître Jacques l'embrassait.
Un autre. — Je me gage toute Tannée. — Allant au cabaret, le gage serait mangé avant d'être gagné. J'aime mieux donner petit argent à père et mère , et en gagner pour me marier. — Point de cabaret.... Bien, mon ami;
— maître Jacques l'^oibrassait.
Un autre. — Vraiment oui ; on entre au cabaret , on boit un verre de vin , puis 2 , 3 , 4 et 5 ; on s'attable , on se soûle , on mange tout ; — il ne reste rien , et v'ià qu'on est ivrogne et vaurien. — Point de cabcuret. . . . Bien , mon ami;
— maître Jacques l'embrassait.
Un autre. — L'ouvrier de ville a trop à faire , logement , bois , pain , vêtemens , pitance et légumes , tout est cher. Faut chaque jour acheter pour la journée. Si on mange le dimanche ou le lundi ce qu'on gagne dans la semaine , on met la fenmie à l'aumône et les enfans '^cherche-pain. — Point de cabaret. . . . Bien , mon ami ; — maître Jacques l'embrassait.
Un autre. — Le garçon rouleur a petit salaire. —A peine si je peux me loger , n^ nourrir , blanchir et vêtir. • — Faut garder petit argent , en cas de maladie et de voyage.
— Faire le dimanche et le lundi ; c'est travailler pour le cabaretier. On devient ivrogne , honni de tout le monde , chassé de partout. — Point de cabaret. . . . Bien , mon ami ;
— maître Jacques l'embrassait.
Un autre. — Qui hante les cabarets devient ivrogne ; —
d'ivrogne , fainéant ; — de fainéant , voleur ; — et de voleur , galérien. — Point de cabaret. . . Bien , mon ami ; — maître Jacques Tembrassait.
Toujours et partout même discours. — Il y a dans le département 64,837 maisons ; nous en avions passé 32,125. C'est près de la moitié. — Ils n'avaient bu , disaient-ils , que trois bouteilles de vin au cabaret ; encore était-ce forcément , au mois d'août , dans un village où le puits était à
Maître Jacques croyait tout ça dur comme fer , il était content , ne se sentait d'aise , faisait sauter Pierrot ; Franck, me disait-il , sais-tu que tous ces hommes-là parlent bien , font de beaux discours ; ce sont paroles dorées. . . . Bah ! bah ! répondai-je , menteries d'ivrognes , cris de chat-huants et crottes de rats. . . . Mon ami , je me rétracterai publiquement Ne faites pas cette bêtise , lui dis-je ; on se moquera de vous.
Il la fit , et dit le lendemain , en pleine foire , perché sur une barrique. — Cabaretiers , disait-il , mes amis , mes cousins , on ne boit plus que trois bouteilles de vin ; vous vous ruinez ; tant mieux ! le peuple ne sera heureux que quand vous chercherez du pain , mes amis , mes cousins. — A peuple riche , cabaretiers ruinés ; — et à mille discours de même farine , — tout le monde riait.
Etes-vous fou , bonhomme , dit un monsieur ? . . . Non pas que je pense... Chaque cabaretier paie deux liards et demi par litre à la régie ; c'est en écrit sur un grand livre et compté tous les mois , venez et vous saurez ce qu'on boit. . .
Je le sais déjà ; mais allons-y , le compte sera vitement fait. Arrivés chez le directeur , nous demandons combien on a bu de vin en 1836 , dans les cabarets du département.
C'est , nous dit-il , petite année , mauvais débit ; on a