GRANDS MALHEURS OU LA VACCINE
Laissez donc passer , laissez passer une malheureuse qui veut parler au père Abraham , crient cent mille personnes.
Notre père , le grand Abraham , dit une pauvre femme , je viens vous demander une lettre... Ah ! répond le vieillard , je vous reconnais ; vous êtes la mère Michel , du village de Charmois. . . Oui. . . Grand malheur y est arrivé , n'est-ce pas t sur 700 personnes , plus de 600 sont mortes de la petite vérole ou de la picote. . . . C'est vrai. . . . Vous étiez veuve et vous avez perdu vos cinq enfans... Oui, et je suis seule , — seule à présent sur la terre. (Elle pleurait , étoiififait , faisait pitié).
Dites-moi , mère Michel , depuis 25 ans , ne prêchiezvous pas contre la vaccine î — ( Elle ne répond). — Ne disiez-vous pas qu'elle donnait d'autres maladies et ne sauvait pas de la picotte ? (La pauvre femme ne dit rien. ) — N'avez-vous pas tant et tant fait que le médecin , qui vaccinait pour rien , n'a jamais vacciné personne au Charmoisî — (Même silence).
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LA MÈRE MlGfifiL. 421
Il reprend d'une voix ferme : Femme , réponds , et dis ^rité à Dieu qui la sait , aux hommes qui t'écoutent. ... — lie tombe à genoux , et dit en tremblant : C'est vrai notre -r^ , le grand Abraham.
Ailaintenant personne ne veut te voir ; tout le monde te it ; — On te refuse le feu et l'eau ; — on a marqué ta Uson d'une croix rouge , — et tu veux que j'écrive pour
L* on l'efface et qu'on te traite mieux Je le demande.
Si je le fais seras-tu heureuse 1 . . . Oh 1 non , jamais ; -— * »^ïjours malheureuse. Mes pauvres enfans ne me quittent *s, — Tenez , voyez-vous Firmin et Nicette à côté de ^oi. ( Elle regarde à droite , étend la main et dit ) : Là-bas , plus loin , Michel , Laurent et Jérôme se battent contre *e8 morts du village qui veulent me déchirer. Ne voyez-vous t^as ces morts , regardez donc , ils ont une croix rouge à ^ la main t Ds avancent. — Ah ! sauvez-moi , — je suis ])erdue.
Disant ça , elle avait les yeux égarés , les cheveux hérissés.
Femme ! dit le vieillard , tu as commis un grand crime. Dieu et les hommes t*ont maudite.
Au mot , elle tombe le visage contre terre , poussant im cri et sans mouvement. On la croit morte ( tout le monde frémissait , et le père Abraham pleurait. ) Il dit pourtant : Malheureuse ! lève-toi.
La pauvre pécheresse se lève , croise les mains sur sa poitrine , courbe la tête.
Veux-tu grâce et miséricorde î Oui , miséricorde et mourir !
Entends ton jugement : — Tu marcheras pendant trois ans , tu iras de village en village , contant tes malheurs ; tu ne coucheras deux nuits sur la même paille à moins de
maladie. — Va ! — (Elle ne bouge ). Marche , te dis-je , — (Elle ne remue pas plus qu'une pierre.)
Aussi ce jugement est trop sévère , dit quelqu'un.
Le père Abraham se retourne. — Terre qui me porte et me recevras , dit-il , soleil qui m'éclaire , Dieu puissant qui me jugeras , suis-je donc injuste t
Un mal affreux désolait la terre ; la moitié de nos enfans périssaient ; Dieu , dans sa bonté , donne un remède , vous le rejetez. — Misérables !.. qu'êtes-vous , pour résister à Dieu!
Dans le département , il n'y a pas la moitié des enfàns qui sont vaccinés. — Je le sais et je l'atteste. — Bi^itôt on ne vaccinera pas du tout. — La mort viendra dans nos villages , jetant dans le même tombeau le père , la mère et les enfans. — Nos champs sans labours , nos bestiaux abandonnés , la famine sur la terre, — Malheureux , qui résistez , parlez et montrez-vous.
Mère de famille I c'est à toi que je m'adresse. — Quand Dieu te donne un enfant , c'est pour le nourrir , le soigner , l'élever, le préserv^er de tous maux. Si tu ne le fais vacciner , tu le livres à la mort ; tu l'assassines ; tu commets un grand crime , et Dieu te jugera.
S'il en est une dans ce département , qu'on me l'indique, je la nommerai dans l'almanach , et son nom sera en exécration ; je ferai marquer sa maison d'une croix rouge , je le jure à la face du ciel.
J'ai comme vous , pitié de cette malheureuse ; mais son repentir ne suffit pas. — Il faut qu'elle marche , qu'elle instruise le peuple , qu'elle conte ses malheurs et son crime ; qu'elle soit un exemple vivant de la colère du Tout- Puissant. — Elle marchera : c'est mon jugement.
Oui , oui , s'écrie tout le monde , elle marchera ; c'est le jugement de Dieu.