LES BÊTES QUI PABLENT
Le lendemain , les deux armées étaient entre les camps confondues ensemble , riant , s'amusant , mangeant , bu« Tant. ( C'est la vie du soldat : aujourd'hui bombance , demain bataille).
Les bons laboureurs étaient armés , faisant la police.
Franck , me dit le routinier Seringuet , conte-nous donc une histoire , pour tuer le temps.
Je le veux, répondis-je. — C'était l'année où les bêtes parlaient , en certains pays. Ça se voit souvent. — Je gardais ma chèvre au Piron-Fou ; Bezi , près de la haie , broutait son fagot. Tout-à-coup j'entends fre , fre , fre , fre. — Cest le loup , dis-je tout bas.
Mais vient une petite voix qui disait : tu ne l'auras pas f Bandit routinier. — Puis une plus petite voix qui disait ; ma mère , vous saignez partout. — Puis une grosse voix qui disait : tu te tueras , c'est sur.
Je regarde à travers la haie. C'était Rosette , la brebis de Saugrenu , avec son petit agneau et le gros chien Tapageau. — Rosette se fourrait , se bourrait dans les épines et sa laine y restait. — Tu ne l'auras pas , vieux sot , disait-elle , tune l'auras pas. — Ensuite elle se plumait, se tondait avec les dents.
né L'AfiRICtJLTURE POPULAIBË.
< Quand elle fut pelée , son petit lui dit : ma mère , pouv^ quoi faites-vous ça ?... Mon pauvre enfant, tu ne sais pi5 comme on nous traite ! Regarde , les os me percent Ii peau ; je ne mange pas la moitié de mon soûl. Eh biai! quand nous serons au toit , on prendra mon lait ; et toi; pauvre petit » tu seras là , me regardant , demandant , bêlant, et mourant de faim. Non.je ne laisserai pa3 malaine à ce gourmand , à ceiainéant ; j*aime mieux que le kxf me onxiue.
Ne parlez donc pas de loup , ma mère , ça me fait peur , disait le petit. . . . Ëcoute , pauvre petit agneau du bonDièa , je vais te conter ça devant Tapageau , qui est im brave honMi>!» de chien , il dira si je mens.
Nous donnons bonne laine , bon fumier , bon argent. ïk bien I on ne sème pas pour nous un petit brin d'herbe.
L'hiver on nous conduit dans un mauvais champ, au vent , au fn>id . à la pluie , à la neige. — Mange ou crève, dit-on.
Au toit . on no nous donne rien. Si la neige est épaisse , c'est uno jxMgiuv de jKiille , et i)as souvent. — Mange ou cr%»ve , dit-im.
Ensuite on laboure les terres et nous vivons dans les chemins. Oh la malheureuse vie I
L'été, c'est cent fois pis. Nous n avons qu'un chétif brin d'herbe , dur » brûlé , couvert de poussière. Les mouches nous abîment , le soleil nous cuit. — Faut manger ou crever.
Dans les chemins , la poussière nous écrase , nous en avons diuis le nvi , lu bouche , la-gorge et la poitrine à ne pouvoir bC»ler. — Souffre ou crève , dit-on.
On nous renforme dans un toit sans fenêtres , sur un fumier chaud comme do la braise , et p4is une goutte d'eau. — Souffre ou crève , dit-on.
U BELLE nSTOtRB DU bUBLR LABOUREUR. Âl^
La brebis ne boit pas , dit Saugrenu. — Elle ne boit pas Bans soif , comme toi , vieil ivrogne. Mais tout ankna] a ])e8oin d'eau dans les chaleurs.
Dam ! arrive un temps où tout crève , mères et petits. '^ Alors Saugrenu va au devin , disant : c'est un sort. — Om , c'est un sort , vieux sot. — 'Qui l'a doiinét C'est une tèfcë d'âne « un routinier , im fainéant, un gourmand» c'bst Saugrenu. — C'est-il vrai î... Oui, ditTapâgeau , aVec.sa giiris^ Voix de .boq bomme dedhien. w.. ; , :« O '. . Oh ! que la brebis dii routinier est malheureuse , repcend Rosette 1 elle crève de soif ot de misèire , ei. Xfm, prend encore le lait du pauvre petit , pour le faire crever aussi*> «^ La v'ià , la v'ià , la mauvaise bergère , dit tout bas Rosette. — Ils se sauvent tous trois dans un blé. >
Rococo prend Saugrenu dans ses bras , le caresse » Yem-* brasse et le dorlotte comme un enfant au maillot. Oh ! le bon laboureur , disait-il , le bon nourrisseur de brebis I on n^en a pas 13 à la douzaine de cette façon. — Et Saugrenu élaif tout fier des caresses du diable.
n n'était content , le pauvre diable ; battu , frotté , sans pain ni vin , ayant grande armée à nourrir , ça lui donnait le inal de tête et fortement. Il faisait aller ses deux oreilles de loup , prenait ses cornes avec ses pattes , sautait , allait , songeait , écoutait. — Il aurait de bon cœur fait im mauvais coup.