L'AGRICULTURE
Le département des Deux-Sirvres contient environ six cent mille hectares ; considéré dans son ensemble , il est qualité médiocre.
Il y a peu de pays où le sol soit plus varié. On y distingue principalement trois grandes divisions :
Le sol calcaire , propre au froment ;
Le sol argileux , qui produit du seigle et de Tavoine ;
Le sol sablonneux , à base d*argile , sur lequel on récolte un seigle de première qualité ;
Enfin on trouve , au sud-ouest , quelques marais.
Mais chacune de ces divisions se nuance à Tinfini , et varie partout du bon au médiocre et du passable au pire. En sorte que , si l'on voulait classer ces variétés , on en trouverait des milliers.
Ainsi l'agriculture est chez nous , comme dans une grande partie de la France , une science de localités.
Pour appliquer cette science , qu'a-^t-on inventé jusqu'à ce jour ! . . . . des livres , des sociétés d'agriculture , des fermes-modèles.
Les livres traitent de théories et de généralités. . . . C'est presque toujours sur im sol riche et propre à tout queTauteur opère f et jamais il ne suppose que l'argent puisse manqttér. Souvent il faut lire plusieurs volumes , avant de rencontrer deux idées qu'on puisse appliquer au climat , au sol , au commerce , aux habitudes , à la pauvreté ainsi qu'à la population du pays qu'on habite.
Je ne blâme pourtant pas ces livres ; mais je dis qu'ils ne conviennent qu'aux propriétaires , à des gens instruits qui ont le goût de l'étude. C'est pour eux qu'ils ont été faits , et mon objet est de répandre ce qu'il y a de meilleur. Mais , pour pénétrer les masses , il faut quelque chose de spécial, de plus simple et de mieux approprié à chaque localité.
Les sociétés d'agriculture furent instituées, il y a 30 à 40 ans. On en attendait des merveilles ; elles n'ont rien fait : on n'en parle plus.
De temps à autre , elles se réveillent , s'assemblent et publient un écrit qu'on lit ou qu'on ne lit pas ; puis elles croient avoir amélioré Tagricultiu'e ; c'est mie erreur.
Cette amélioration ne consiste pas dans l'apparition subite d'une plante nouvelle sur un hectare ou deux , pcw plus que dans les exemples donnés par un petit nombre de propriétaires , et qui périssent avec eux.
Ce qu'il faut , c'est im système général d'économie rurale , approprié à chaque espèce de sol , se modifiant suivant les localités , la température , les besoins et les débouchés.
Six cent mille hectares font 400 lieues carrées ( de 2,000
st-il possible qu'un petit nombre d'hommes puisr sur cette immense étendue ; enseigner à chacun lit savoir ; se plier à toutes les exigences du sol merce ; marcher à la tête des cultivateurs et les aduellement t . . . non. Il ne faut donc pas attaquer omposent ces sociétés : personne n'aurait mieux l'institution qui est vicieuse. Ce n'est ni dans les avec -des discours qu'on fait de l'agriculture , c'est hamps et par le travail qu'on doit opérer, fiez donc pas ces soins nombreux à quelques in- Is ne feront rien , et chacun se reposera sur eux , mt le Messie. Appelez les masses , instruisez-les , imes « maintenant ignorés , surgiront et guideront liions.
idicule de choisir 25 à 30 personnes , et de leur léunissez-vous tous les mois dans une chambre , iorez notre agriculture ; améliorez-la sur 600,000 sur 400 lieues carrées , sur mille variétés de sols ; 20 raille propriétaires , 100 mille cultivateurs ; lacim précisément ce qu'il doit iaire. ^ gens ont du bon sens « ils vous répondront: «< Mais ossible. Améliorez vous-mêmes, améliorons tous , s-nous, travaillons en commun. »
lant on m'objectera que l'agriculture a fait quel- ^rès depuis 40 ans ; n'est-ce pas à ces sociétés qu'on ... non.
lilliers de propriétaires ont parcouru l'Europe ; ren- I leurs foyers , ils ont lu quelques ouvrages , et ils iqué ce que l'expérience , l'étude et l'observation ent appris.
les masses , la division des propriétés et la découla vaccine ont augmenté la population. Il y a donc
eu augmentation de travail , et nécessairement augmentation de produits.
Voilà les véritables causes des changemens que vous observez.
Montrez-moi des proj»riétaires ou des cultivateurs qui nous diront : •* C'est à la société d'agriculture que nous devons nos assolemens , nos prairies artificielles , la connaissance des amendemens , la supériorité de nos races de bestiaux , la conduite générale de nos fermes. » Il n'y en a pas un seul.
Je vais plus loin : ces sociétés sont plus nuisibles qn'th tiles. On se repose sur elles ; on s'imagine qu'elles vont répandre la fertilité sur la terre , conune une pluie bienfaisante. Ne voyant rien venir , on conclut , de ce qu'elles n'ont rien fait , qu'il n'y avait rien à faire , et que la routine est encore ce *qu'il y a de mieux.
Enfin , si le raisonnement ne vous persuade pas , laissezvous du moins convaincre par l'expérience. Vous l'avez faite , vous l'avez payée , elle est à vous , profitez-en. Trente années ne sont pas un moment ; le temps n'a donc pas manqué. Votre société a été dotée ; si elle n'a rien fait , cela ne dépend pas des honunes : nous nous ressemblons tous , et ceux-ci ne valent certainement pas moins que nous. Convenez donc qu'elle ne pouvait rien faire ; que vous lui demandiez l'impossible ; que l'organisation est vicieuse , et qu'il faut une institution nouvelle.
7>5 fermes-modèles furent créées quand on vit que les livres et les sociétés ne produisaient aucun efiet. L'Angleterre , la Suisse et la Prusse nous avaient donné l'exemple. La France en a maintenant trois. Leurs fabriques d'instrumens sont utiles ; car elles construisent solidement et à bas prix Roville , particulièrement.
. Ces fermes coûtent beaucoup et n'agissent que dans un rayon fort circonscrit. Puis ce n'est pas une agriculture perfectionnée qu'il faut enseigner d'abord ; nous n'avons ni assez de population , ni assez d'argent pour y atteindre du premier jet. Il faut montrer ce qu'on peut faire , et s'élever graduellement : c'est le seul moyen d'encourager , de ne rebuter personne et de réussir.
Si l'on établit ces fermes sur les meilleurs sols , elles seront mutiles , sur les plus mauvais , elles décrieront l'agriculture ; car les produits seront nuls , et on ne tiendra pas compte de l'état de la terre. Vous les placerez donc sur des terrains de médiocre qualité ; mais , pour prêcher d'exemple , il en faudrait au moins deux par canton ; et quand on songe que , pour cultiver 100 hectares , il faut 40 à 50 mille francs , la raison dit que c'est impossible.
Rappelez-vous toujours que Vcupriculture est une science de localités ; que ce qui convient ici ne convient pas là ; qu'il n'y a rien d'absolu , que tout est relatif. Souvenez-vous que les principes changent ou se modifient de commune à commune , de ferme à ferme , et d'un champ à un autre. N'oubliez pas que les préceptes varient avec le sol , comme avec la température , et les usages établis par le commerce.
Ainsi , en agriculture , il y a peu de principes généraux , et beaucoup de spécialités. Ne dites jamais : Faites comme moi , semez telle plante , cultivez telle espèce de blé. Il y a mille à parier contre un qu'on ne réussira pas , en vous imitant , parce que les sols ne sont pas les mêmes.
Ainsi , me dira-t-on , vous blâmez tout et ne faites grâce à rien.... Vous vous trompez ; ce n'est pas de la critique que je fais , c'est la vérité que je dis.
Voici le problème qu'il faut résoudre :
- Agir sur tout un département à la fois. Porter partout
•« une instruction spéciale et appropriée au sol ; instruire en « même temps le riche et le pauvre. **
Cette proposition se divise en deux parties , parce qu'il t a deux classes distinctes sur lesquelles il faut agir par des moyens différens.
1® Persuader au propriétaire que son intérêt est dans l'amélioration de l'agriculture , lui démontrer qu'il est impossible de l'améliorer sur le sol qu'il habite , ou sur les domaines qu'il possède , s'il n'y contribue indirectement ou s'il ne fait quelques essais.
2" Instruire le cultivateur , lui apprendre ce qu'il doit savoir en agriculture ; et porter cette instruction dans la ferme la plus reculée , comme sous le toit le plus obscur.
G)mme chacun sent la difficulté des solutions , on préfire livrer notre agriculture aux théories générales , et en confier l'amélioration à des sociétés composées d'habitans des villes. Ceux-ci , ne comprenant pas , pour la plupart , les difficultés et les variations produites par les localités , ont une assurance qui étonne l'observ'atcur et le praticien.
Quand un déj)artement contient , comme le nôtre . des marais , des sables , des bruyères , des argiles et des sols calcaires ; quand on y trouve également le schiste , le granit et la craie ; quand les sous-sols varient îi l'infini, en modifiant les surfaces , on est étonné de toutes les altiTations que doivent subir les préceptes.
D'autres attendent tout du gouvernement , et l'accusent. II est impossible (|uc , dans un État comme la France , il puisse améliorer l'agriculture. Les ministres qui l'ont tentt* ont échoué complètement. La diversité des climats , la prodigieuse vari'H.!» des sols , la différence des cultures . du rommerco , des rirhessos et des populations , mille obstacles s opposent i\ ('^Miu'il puisse ex Wutor cet immense projet.
MÉTHODE GÉNÉRALE ET NOUVELLE. tlO
Ce qu*il noxis doit , c'est une protection spéciale , un encouragement soutenu , et une coopération directe dans tout ce qui tient immédiatement à l'agriculture : je veux dire rinstruction et les chemins.
L'instruction est le commencement et le terme de la civilisation ; c'est le moyen unique d'arriver à tout. Par-là j'entends , pour chacun , la connaissance de son état et des devoirs de sa condition. C'est à quoi je la réduis dans les masses : aller au-delà serait dépasser le but.
Les chemins sont à l'agriculture ce que le moteur est à une mécanique. Le moteur n'est pas la machine , mais c*est lui qui la met en mouvement.
L'agriculture est la richesse et la vie des Etats et des individus : c'est la condition de leur existence sociale et politique.
Néanmoins l'instruction , si elle n'est spéciale, ne donne pas la connaissance de l'agriculture : témoins ces milliers de propriétaires, qui savent tout, hormis le premier des artsr ou la science la plus utile.
Il faut donc que chaque département s'occupe de l'amélioration de son agriculture, qu'il agisse séparément et sur lui-même.
Il n'y a rien au monde qui supporte moins la centralisation. Pour agir partout, il faut une instruction difiiise et répandue sur toute la surface. Dans les villes , on peut connaître les principes généraux , mais on ne se doute pas de toutes les modifications qu'ils doivent subir , parce qu'on ne connaît pas toutes les variétés des sols et tous les accidens qui résultent des sous-sols : c'est-à-dire de la couche qui se trouve au-dessous de la terre végétale.
C'est au chef-lieu de chaque arrondissement que je place un centre d'action. Je voudrais pouvoir le mettre dans
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chaque canton , dans chaque commune et dans chaque ferme. La chose étant impossible , il Ceuit du moins qa'on y fasse pénétrer les principes, mais des principes spéciaux, modifiés d'après les localités.
Venons à la méthode elle a un double objet:
Agir sur le propriétaire , Agir sur le cultivateur.
DÉTERMINER LE PROPRIETAIRE A s'oCXUPER D* AGRICULTURE.
Nous ignorons comment s'est perfectionnée Tagriculture en Belgique et en Italie; mais nous savons qu'en Angleterre, en Prusse et dans une partie de TAllemagne, c'est par un élan donné aux propriétaires qu'on a atteint le but.
En Angleterre , se trouve la grande propriété avec des fermes immenses ; un peuple instruit et riche ; une foule d'hommes qui ne savent que faire de leurs capitaux; une nation qui se répand sur l'Univers, qui re5q)lore, et porte chez elle tout ce qu'elle rencontre d'utile dans l'agriculture et dans les arts ; un peuple enfin qui s'enrichit par le monopole du bon sens et de la raison.
On conçoit que, dans de pareilles circonstances, des sociétés et des livres aient suffi.
Dans une partie de la Prusse et de l'Allemagne , on ne connaît ni fermiers ni colons. Celui qui possède une , deux, dix ou vingt fermes , cultive lui-même ou fait cultiver par des gérans.
Des journaux d'agriculture , des fermes comme Moëgelin, des hommes comme Thaër, pouvaient suffire à l'instruction de ces propriétaires riches et peu nombreux.
Jetant un coup-d'œil sur la France , j'ai vu que les journaux , les livres , les hommes et les exemples ne lui avaient pas manqué. Mais j'ai observé partout un sol
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cisaillé , se divisant à Finfini , possédé par un nombre immense d'hommes de tous les rangs et de toutes les classes ; j'ai rencontré partout la petite et la moyenne culture » beaucoup de propriétaires vivant dans la médiocrité; des fermiers pauvres , des colons misérables , qu'on laisse dans rignorance la plus complète de leur état.
Ne vous étonnez donc point si ces différences m'ont obligé à rechercher de nouvelles combinaisons; ne vous prévenez point, ne dites pas que ce que je propose est impossible. Rappelez-vous que Y agriculture est une science de localités, qu'il faut opérer siur tous les sols et sur toutes les variétés , qu'il s'agit de vos champs ; mais qu'il s'agit aussi de ceux qui sont à dix et vingt lieues de vous , enfin que chacun est ici pour son compte , et , qu'en travaillant pour lui , il travaille pour tout le monde.