BAUDET
Pour produire les autres animaux , on accouple le mâle et la femelle : pour produire la mule , c'est l'âne et la jument , deux espèces différentes. On obéit partout à la nature; là seulement on la contrarie.
Cela montre à Thomme qui réfléchit qu'il y a des difficuttés, des conditions de succès. Il y en a certainement, et bien des gens ne s'en doutent pas.
Notre industrie agricole et commerciale est de produire des mules , et d'en produire depuis des siècles. A l'expérience nous avons encore ajouté mille essais.
Tous nous confirment cette vérité : la jument poitevine est celle qui emplit le mieux du baudet ^ et qui donne la plus belle mule.
Les fortes races de Flandre , de Picardie , du pays de Caux ne sont pas mulassières; il en est ainsi des bêtcis normandes. Pourquoi ? — On ne le sait pas.
Pour qu'une jimient produise des mules , il lui faut des dispositions occultes et inconnues. Ces dispositions se trouvent plus fréquemment dans les bêtes de ielie conformation , de teUe race et de telle taille. C'est tout ce qu'on a pu découvrir jusqu'à ce jour.
Les grandes jumens , celles qui ont de longues jainlx^ , ou le corps long , celles qui sont légères de corps , ou qui ont le dos relevé sont généralement improductives. — Personne n'en connaît la cause.
Cette béte sera-t-elle mulassière, demandons-nous? — Sa conformation le ferait croire; mais c'est un secret. Yoilà tout ce qu'on i)eut répondre.
LETTRE SUR LA PRODUCTION DES MULES. $t5
Nous avons des familles de jumens qui sont mulassiëres depuis cent ans ; d'autres qui ne donneraient pas une mule en deux siècles. D'où cela vient-il f.
Arriver de Pontoise , crier : je suis plus fin que tout le monde, et se mettre à Toeuvre pour détruire, c'est être imprudent et brouillon. — Plantez où vous voudrez la race d'Arabie ou d'Angleterre; croisez, faites ailleurs ce qu'il vous plaira; mais ne touchez pas à la nôtre. Ce n'est pas de la jument qu'il s'agit, chez nous; c'est de la mule. Ce mot dit tout.
Vous dites: voici un cheval de course, de guerre, de chasse, de trait, de carrosse, de diligence. Je vous entends ; vous êtes savant. Mais le nôtre n'est rien de tout cela; c'est le cheval mulassier , de l'antique race poitevine , une vieille spécialit(^ : respectez cet animal.
Les deux tiers de nos jumens emplissent du baudet ; mais l)caucoup avortent , de 2 à 7 mois. La bête qui avorte deux années , sans accidens , avortera toute sa vie. Elle n'est pas inihneurement mulassière. — D'autres communiquent à leur fruit une maladie , la gourme de lait , le pissement de sang. On a beau saigner, raffraîchir , faire jeûner la mère; souvent rien n'y fait. Toute bête qui laisse mourir n'est bonne à rien. — D'autres ne prennent pas sur le lait , et n'emplissent que de deux années une. Ce ne sont pas les plus mauvaises ; elles donnent de plus beaux fruits.
Enfin les cinq sixièmes des jumens qu'on donne au cheval sont productives, et il n'y a que les quatre neuvièmes de celles qu'on donne au baudet qui réussissent. Changez la race ; tout est perdu , nous n'aurons rien.
Il faut nourrir , user , sans aucun travail , treize jumens , pour avoir , chaque année , trois mules et trois mulets ; éV y et tous lés ans une pouliche, et mettre deux jiunenH cheval , pour l'entretien du cheptel.
m L'AGRKULTUBS POPULAIRE.
Cela fait seize bêtes. Que de soins , de peines et d'attention elles exigent I Aussi quand il naît une mule , la joie esl dans toute la famille. Pauvres gens que nous sommes! Notre bonheur est dans des riens. Ah ! nous méritons quon nous entende et qu*on nous fasse justice. Mais on ne voit que les grands; nous sommes petits: Dieu bénira ceux qoi nous protégeront.
Pourquoi n* élevez-vous pas de chevaux , nous dit-rni? Vous auriez plus de profit. — Que dites-vous làî — Au lieu de produire douze mille mules , le Poitou produirait vingt mille chevaux. Qu*en ferions-noust A peine pouvonsnous vendre , à bas prix , les mâles qui naissent au lieu de^ pouliches, pour l'entretien du cheptel mulassier.
Quand nous mettons une bête au cheval , nous aimerio: mieux qu'elle ne prît pas que d'avoir un mâle. Pourtan nous ne négligeons pas les petits profits : nous en vivons f).
Il y a quarante miHe chevaux de cavalerie en France; otm les prend à cinq ans , on les réforme à treize ; il en fautur» huitième chaque année. C'est cinq mille betes qu on demande.
Nous serons , pour cette fourniture , en concurrence avec la Normandie , le Limousin , la Bretagne et le reste de la France. Nous ne trouverons ni à vendre ni à donner. — Puis , nous fournissons deux à trois mille mâles pour le train : c'est malgré nous, j'en conviens; mais nous ne les fournissons pas moins.
Notez que la moitié sera borgne ou aveugle à quatre ans. Où sera le bénéfice?
Puis viendront les chemins de fer , les diligences et les
{*) On élève des chevaux dans les environs de St.-Maixent ; mais ils n*y naissent pas. Ce sont de ces chevaux qui proviennent du cheptel mulassier , et que les cultivateurs achelteot à un an ; ils les gardent deux , les vendent à trois.
chariots à vapeur. sur les routes ordinaires. Je ne dis pas que cela soit mal ; mais ce n'est point encourageant pour les producteurs de chevaux.
Vous proposez de changer le cheptel d*un vaste territoire f de tuer ce que nous avons , d'acheter ailleurs des bêtes pour le commerce. C'est un petit mouvement de trente millions dans un pays pauvre : je ne réponds point à cela.
Enfin , savez-vous ce que c'est que la mule! Un animal qu'il faudrait créer, s'il était inconnu. — Connaissez-vous ce commerce f II est plus étendu qu'on ne pense. Je vais en dire un mot , et vous jugerez.