‹ ŒuvresChapitre 8 sur 47 · LE PALINOD DE CAEN · texte numérisé non relu

LE PALINOD DE CAEN

Robert \N' ace , poète anglo-normand qui vivait sous le règne de Henri I'^"', nous apprend , dans son roman du RoUj que la fête de y Im maculée Conception avait ètc établie , pendant le onzième siècle, à l'occasion d'un vœu qu'un abbe de Ramsai, assailli par line tempête affreuse, avait l'ait à Marie. Cette pieuse institution fut bientôt re'pandue dans la Normandie , alors plongée dans la superstition et la barbarie; on la nonmia la Fc'lc des Normandsy à cause de la dc\otion avec hK|iielle ceux-ci \,x chômèrent ou plutôt parce (pi'elle était en usage cliez eux long-temps avant que le saint siège lui eut doiuie' sa sanction. En effet, c'est seulement au commencement du quinzième siècle que le pape Sixte IV ordonna aux fidèles de l'observer dans toute l'étendue de l'Eglise Romaine. On s'empressa en France, où le nouv eau est toujours accueilli avec enthousiasme, d'ajouter à la mulliludc de lètes, que rameiunent presque tous les jours de l'année, celb' de l'Immaculée Conception de la Vierge.

Cette fête était mu tout célébrée a\ec >()leiuiif(' à Cacn et à

Rouen ; cette dernière ville avait un Palinod renommé où , tous les ans , à cette e'poque , la fleur du pâmasse français apportait im tribut poe'tique en l'honneur de la Vierge , mère de Dieu. A Caen, selon une vieille coutume (^more solito, disent les registres de l'université' , anne'e 1 523), on prononçait devant le peuple , le jour de la Conception, ime apologie de ce mystère et on faisait des distributions devins aux professeurs. C'est en 1627 que Jean Lemercier, avocat distingue' de son temps , annonça par des placards affiche's dans les principales villes de Normandie, qu'il avait dessein d'e'tablir à Caen un Puy ' palinodique , à l'instar de celui de Rouen. Le 8 décembre de la même année , le fondateur du Palinod tint une séance publique ouverte avec beaucoup d'appareil , où furent lues des pièces grecques , latines et françaises. Le premier poète couronné fut André Blondel , chanoine de Missy , qui avait composé à la louange de l'université de Caen un chant royal dont le refrain était :

Tel onc ne fut , ne sera pas après.

l'université de Caen eut à cœur de favoriser ini établissement qui avait commencé sous de si heureux auspices ; c'était en quelque sorte une arène où le géniepouvait faire ses preuves. On institua une confrérie de l'Immaculée Conception, dont on faisait partie en payant une somme de 3o sols par an. Les ouvrages admis au concours étaient des épigrammes latines , des chants royaux , des ballades et des rondeaux ; les pièces couronnées étaient imprimées avec le produit des amendes , imposées à ceux qui n'assistaient pas aux séances de la confrérie. Lemercier prit le titre de Prince

i On donnait à ces assemblées le nom de Puf, parce que le président était assis sur une estrade élevée {Podium , théâtre ).

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//// Palinocl , ((u'il transmit à ses successeurs, choisis clans les rangs de la socie'te palinodique. Le jour de la Conception , Tuni- \ rrsit€ allait en corps chercher le Prince du Palinod , açec pompe musique et instrumens. Celui-ci s'asseyait sur le Puy environné de la compagnie de Tlmmaculée Conception ; les poètes lisaient eux-mêmes leurs productions en présence du peuple accouru à ce spectacle. L'assemblée se retirait au milieu des fanfares et des acrlamations. Au bout de trois jours, les juges faisaient connaître leurdécision et les prix étaient décernés. Dans* l'origine , les pièces présentées étaient toutes lues publiquement, bonnes ou mauvaises; mais on arrêta bientôt qu'elles devraient être envoyées d'avance , atin que l'on rejetât celles qui n'étaient pas dignes de concourir. iV DUS trouvons dans les œuvres de Jean Marot, de Clément Marot • , de St. Gelais et des chants royaux , des rondeaux , des ballades sur l'Immaculée Conception , composés sans doute pour les Palinods ; dans un chant royal , Jean Marot s'adresse même au /'rmcc </i£/*M)'. Nos recherches à ce sujet nous portent à croire que ces poètes , à la sollicitation de Crétin , patriarche du parnasse français au quinzième siècle, s'associèrent (pielque temps à la confrérie de la Conception et consacrèrent leur plume à son illustration.

En i55o, le Palinod de Caen lut abandonné pendant sept ans ; le manque de fonds nécessita sans doute cette interruption dont on ignore le motif. En iohj , Etienne Duval , seigneur de Mondrainville le remit en vigueur en lui accordant ime rente de 22 livres avec la coiulition que lui et ses desccndans prendraient lu qualité de Prince né du Palinod, et qu'en cas d'extinction de la race masculine, le Palinod conserverait ses armes. Ce protecteur des

' ^o^eslaiiouvrllerdilifin <lrs ()F.\i\ rrs de Clemnit M.ii 'M . !> toI . in 8' chez Rapilly.

lettres augmenta encore cette rente de 7 Iwres ; il ne jouit pas long-temps de Fetat de prospérité' où il avait amené' le Palinod, et il mourut le 1 9 janvier 1 678, Les se'ances du Palinod eurent lieu jusqu'en 1611. Il est remarquable que cette clause singulière se retrouve dans tous les recueils palinodiques , le recteur pour V absence de M. de Mondrainçillc , et que les juges y soient qualifie's : Juges députés par le prince du Palinod. On obéissait, par reconnaissance , à la vanité' du fondateur.

En 1616, la valeur de l'argent ayant double', les rentes afifecte'es au Palinod ne suffisaient plus pour couvrir les frais qu'exigeait la séance annuelle. Jacques Lemaître , seigneur de Savigny, chanoine d'Avranches et principal du colle'ge de Blois , lui fit don d'une rente de cent livres. En 1627, Pierre Lemarchand , seigneur de St. Mauvien et de Rozel, fonda un prix de cent jetons d'argent pour une ode française ; plus tard Louis Fouet , professeur ès-droits , fonda des prix pour deux odes latines , l'une en vers alcaïques , l'autre en iambiques. Les ballades et les chants royaux avaient vieilli : l'université voulut que les premières fussent remplacées par une pièce de douze stances , et que le prix destine' aux chants royaux formât un second prix d'ode française. Depuis long-temps l'Immaculc'e Conception n'e'tait plus le sujet des ouvrages envoye's au concours ; mais , pour perpe'tuer le souvenir du but de la fondation du Palinod, on avait de'cide que chaque pièce devrait être termine'e par un e'ioge de Marie ; on se conforma pourtant à cette bizarrerie ; et ces ridicules allusions subsistèrent autant que le Palinod. Les anciens prix e'taiént ordinairement des emblèmes de la Vierge , figures en argent , comme la tour, le vaisseau, le miroir, etc. On distribuait aussi aux vainqueurs des anneaux d'or , des jetons d'argent, des branches de laurier ou les armes de l'université' et celles des bienfaiteurs du Palinod. Enfin , après plusieurs vicissitudes de splendeur

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et de décadence, le Palinod disparut en 1790, avec une foule d'institutions pre'cieuses que les siècles avaient respectées et que renversa le torrent de la révolution.

La célébrité' du Palinod de Caen repose sur des noms fameux dans les fastes de notre littérature. Les Huet, les Halley , les Savarj , les Sanadon , savans he'ritiers de la langue de Virg^ile , vinrent tour à tour dans cette assemblée se disputer de glorieuses palmes ; c'est au bruit des applaudissemens d'une ville entière que s'enflamma la muse de Malherbe : les lauriers du Palinod ceignirent le front de Bertaut , de Segrais et de Sarrasin j toi surtout, infortune' Malfilàtre, tu préludas, devant ce se'nat litte'raire, à ces chants immortels que la mort a interrompus. Le triomphe du ge'nie , que l'on ne renfermait pas encore dans les tristes murs d'une académie, ofifert à tous les jeux , faisait passer l'émulation dans tous les cœurs ; les honneurs rendus au mérite qui ne recevait pas encore incognito une somme honnête , enfantaient do grands poêles. Qui n'a pas tressailli à l'aspect d'une couronne !

LE BOxXHEUR',

ODE COURONNEE A CAEN EN 1704 y ET LA MEME ANNEE A ROUEN.

Fecisli nos ad le , Domine, et irrequielum est cor nostrum doner requiescal in te. S. Al'c.

Tous nos vœux tendent vers toi, Seigneur, et notre roeur est inquiet jusqu'à ce qu''il repose dans ion sein.

Dans mon sein , vérité suprême , Descends du ciel pour m'éclairer.

Je veux me connaître moi-même; Il est honteux de s'ignorer.

Du cœur humain perçons rabîme ; C'est de cette étude sublime

« Cette ode parut pour la première fois dans l'édition de Caen, i8a3 , où Ton trouve cette note : « L'Ode sur le bonheur , qui obtint le premier prix à Rouen, en 1754, est imprimée dans les Recueils palinodiques de cette ville, sous le nom de M. Deshayes , quoique Malfilàtre en soit certainement l'auteur. L'erreur vint de ce l^e M. Deshayes , qui avait concouru et remporté le prix au Palinodfle Rouen en 1753 , y envoya l'ode de son ami l'année suivante , sans le nommer ; mais trop modeste et trop hou écrivain lui-nu-nu' pour vouloir s'arroger

Que l'homme s'occupe le moins • Dans ce cœur porte la lumière :

Montre-moi la cause première Et le vrai but de tous ses soins.

Le bonheur est la fin unique, Où tendent les vœux des humains; C'est lui que notre esprit s'applique A chercher par divers chemins.

Sans en comprendre la nature , Chacun le place à l'aventure Dans l'objet dont il est flatté ; L'ambitieux le nomme gloire ; Le guerrier l'appelle victoire , Et le libertin volupté.

De son nom la beauté nous frappe; On aime à s'en entretenir; Mais son essence nous échappe , Quand nous voulons le définir.

Une idée obscure et confuse, N'en laisse à l'esprit qu'elle abuse , Entrevoir que quelques éclairs :

rhonneur d'un ouvrage qu'il n'avait point composé , il déclara hautement comment les choses s'étaient passées. Il le dit entre autres à M. l'ahbé Leprestre , président de l'Académie de Caen , mort il y a quelques années ,^ont nous avons sous les yeux le témoignage autographe. La même <?de fut aussi présentée au Palinod de Caen , en 1 754 , et n'y obtint que le second prix , quoiqu'elle fiit incontestablement digne du premier. »

Tel l'œil à travers un nuage Du soleil caché voit l'image Qui se joue encor dans les airs.

Ah I si loin des bords de ce globe, Tu n'as pas fui sous d'autres cieux , Bonheur! quel séjour te dérobe Si long-temps à nos tristes yeux?

Ces dieux qui portent la couronne, Et que la mollesse environne , T'enferment-ils dans leur trésor?

Est-ce ta lumière immortelle , Qui dans l'escarboucle étincelle , Ou qui nous éblouit dans l'or?

De tous les faux biens, l'homme avide En vain recherche le secours ; Ils n'ont jamais rempli le vide Que dans lui-mcmc il sent toujours :

(Des fleuves, au sein d'Amphitrite - Ainsi l'onde se précipite.

Sans en remplir la profondeur, )

Et l'aliment qu'il donne encore

Au feu secret qui le dévore ,

Ne fait qu'en ranimer l'ardeur.

De la félicité parfaite,

Sainte compagne, aimable paix ;

Mon Ame toujours inquiète,

T'appelle et ne te sent jamais ; A l'ardeur le dégoût succède :

D'un bien, avant qu'on le possède, La vaine apparence éblouit :

Jouit-on? O retour funeste!

Le charme fuit , le désir reste, Et le bonheur s'évanouit '.

Eh , quoi ! par la vertu que j'aime , Ne suis-je donc pas satisfait?

Non : ici-bas la vertu même N'offre qu'un bonheur imparfait.

Je sais qu'aux coups du sort volage.

Le juste oppose un vrai courage Que nul revers ne peut troubler ; • Que la nature se confonde.

Par les débris fumans du monde Il sera frappé sans trembler "*.

' Ces derniers vers sont une réminiscence de la célèbre strophe de l'ode a la fortune, de J.-B. Rousseau , où le poète s'adresse aux conquérans :

Votre gloire nous elilouit; Mai» au moindre revers funeste , Le masque tombe , Thomme reste El le héros s"'évanouit.

2 On sait que cette belle pensée est imitée de l'ode d'Horace : Justum et tenacem propositi virum , etc. , liber 3, od. 3.

Si fractus illabatur orbis , Impavidum ferient ruinse.

Sans pâlir il entend la foudre ,

Mais sa vertu , qui , toujours ferme , Le soutient dans l'adversité , N'est que la route et non le terme De la pure félicité.

Grâce à toi , vertu secourable , 11 perd d'un front inaltérable Des biens indignes de ses vœux :

Ce n'est qu'au vrai bien qu'il aspire ; C'est pour le vrai bien qu'il soupire , Et, s'il soupire, est-il heureux?

O toi, que je voulais connaître, Vérité! tu m'apprends enfin Que l'unique auteur de noire être En est encor l'unique fin.

O lieu d'exil! bords de l'Euphrate ' ! Mon Dieu ! de cette terre ingrate,

Et verrait Tunivers en poudre Arrache de ses fondemens.

Darl.

Si , brise tout à coup , sur lui croulait le monde, 11 serait, sans pâlir, frappe de ses deliris.

Traduction des Odes d'IloR ktt por M***.

Aucun traducteur d'Horace n'a mieux rendu cette image sublime que Malfilàtre.

« C'est une heureuse idée d'avoir rapproché notre exil sur celle terre de douleur, de la captivité des Juifs (jui , assis aux hords du fleuve de Babylone , pleuraient en [)ensant àSion. Malfdàtrc aimait ce beau psnumc. : Super /lurnina Babylonis , de. , dont il nous a donné un Ir*duclion exceUente.

Quand daignerez-vous m'enlever?

Quand goûterai-je , ô mon vrai père !

Ce repos que mon cœur espère , Et qu'en vous seul il peut trouver?

Allusion.

J'ai connu ce séjour de larmes , Et j'ai dit : au sein du Seigneur On trouve l'oubli des alarmes , Et le centre du vrai bonheur....

Enfans de la haine céleste , Nous puisons un venin funeste Dans ce séjour d'iniquité :

De la grâce , fille chérie , Votre cœur fut seul , ô Marie l Le centre de la pureté .

ET POESIES DIVERSES. f51

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