AU DISCOURS DE M. DELILLË
MONSIEUR
Vous venez prendre place parmi nous plus tard que nous ne devions Tespérer. L'événement le plus funeste nous a tenus long-temps renfermés dans la douleur et dans le silence. Bientôt il a entraîné après lui d'autres sujets d'alarmes.
Nous avons tr^piiblé pour de nouveUes Iphigénies , victimes courageuses, non de l'ambition d'un père, mais de la piété filiale. Trois sœurs, placées à côté l'une de l'autre sur le même autel , préparées au même sacrifice, ont vu le glaive long-temps suspendu... Hâtons-nous de dire qu'il n'a pas frappé. Le même coup qui en frappoit une , les immoloit toutes les trois.
On commençoit à peine à respirer, lorsqu'on apprend que les têtes les plus élevées de l'état se préparent à braver la cruel^ maladie dont nous déplorions les ravages. A cett» nouvelle , tous les cdurs sont
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émus, tous les esprits sont partagés. Un même intérêt, un amour égal , plus timide dans les uns , plus liardi dans les autres , inspire des avis opposés. Pourquoi , disent ceux-là , confier e|i même temps toutes nos espérances aune mer qui a ses écueils? Pourquoi, disent ceux-ci , s'effrayer d'un léger (urage qui pousse les vaisseaux dans le port? Les régies 'de Tart , un nombre infini d'expériences , le courage sur-tout et la gaieté des malades volontaires , en un mot , tout nous rassuroit ; mais quand il s'agit 4i^4[u'on a de plus précieux et de plus cher, après qaé la raison est pleinement rassurée , le cœur tremble encore secrètement. Enfin nos craintes sont dissipées , et dissipées pour toujours. Qu'il nous seroit doux de nous livrer aux transports de la plus vive alégresse! Mais dans ces jours d'un deuil général , des transports de joie ne nous sont pas permis.
La nation n'a pas cessé encore de donner des larmes à son roi; et l'Académie , qui les partage , y joint celles qu'elle doit à son auguste protecteur. Notre amour est la mesure de nos regrets. Eh ! quel prince fut jamais plus aimé? Ne me demandez pas s'ikfut adoré dans sa famille; demandez-le à tous ses augustes enfants; on, si le respect ne vous permet pas de les interroger, jetez seulement les yeux sur les princesses ses filles; vous verrez les marques récentes de leur tendresse comme de leur courage. Louis étoit roi , et il eut des amis : ne vous en étonnez pas; il les aimoit lui-même , comme il en étoit aimé. Parmi la foule des officiers attachés à sa personne, il n'en est aucun qui ne raconte quelque bienfait reçu de son maître ,.ou des traits de bonté, plus précieux que les bienfaits. Quittons la cour, et paroour
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rons les provinces. Le peuple qui les habite ne connoissoit que le nom de Louis. A Fabri de ce nom sacre, il a joui d'une tranquiUitc constante. Nos pères n'ont pas eu le même avantage ; ils ont vu encore brûler le feu de la guerre civile , allume dans ce royaume depuis deux siècles ; ils ont vu encore les armées ennemies porter Talarme jusque dans la capitale. Louis a régné soixante ans , et dans tout le cours de son régne la France a été exempte des troubles domestiques et des invasions de l'étranger; car je ne compte pas quelques incursions sur nos frontières les plus éloignées , d'où il n'a faUu , pour chasser l'ennemi , ^ue le temps de le joindre. Je parle d'ennemis ! jugez si Louis eut l'art de gagner les cœurs : il se fit aimer de ses ennemis mêmes , ou , pour mieux dire , de ses rivaux , par sa modération dans la victoire. Rapprochons-nous enfin de ces retraites paisibles consacrées aux sciences. Quel est le corps littéraire qui n'ait pas ressenti les effets de sa protection , et qui n'ait pas eu quelque part à ses grâces? Et pour citer un fait qui nous regarde en particulier, tous ceux qui furent à portée de l'entendre, vous attesteront que, dans l'un de ses derniers jours, il daigna encore s'entretenir assez long-temps de l'Académie. Les Français des temps à venir, qui liront plus en détail , dans l'histoire , les traits que je n'ai pu qu'indiquer, et mille autres que j'ai omis, entreront dans nos sentiments , et le roi que nous pleurons sera pour eux, comme pour nous, Louis-le-Bien-aimé.
Vous nous aiderez , Monsieur, à célébrer sa mémoire ; c'est un des devoirs de la place que vous venez prendre aujourd'hui : elle étoit due à l'auteur des Géorgiques françaises. Votre poëme , qui a pour tous vos lecteurs
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le mérite d'une Yersification élégante et facile, a encore un autre mérite pour nous : tl a enrichi notre littérature nationale. Jusque-là Virgile ne se trouvoit point dans un cabinet de livres français. Les traductions en vers qui en ont été feites autrefois sont oubliées , et les traductions en prose ne sont pas Virgile : une marche lente et timide peut-elle atteindre un vol rapide et hardi? La prose conserve le fond de Fou^ vrage ; mais qu'est-ce que le fond d'un ouvrage d'esprit, dépouillé de ses plus beaux ornements? Si je lis les Géorgiçues comme une instruction sur l'agriculture, elles me paroissenii^u-dessous des traités de cet art les plus superficiels. Mais qu'un homme de génie leur rende la parure poétique; qu'une précision élégante rajeunisse une maxime usée , relève une observation comnrane , embellisse un précepte aride ; qu'une description touchante remue le cœur; qu'une figure hardie transporte ' l'ame ; qu'une harmonie variée flatte l'oreille : alors je reconnois Virgile. Ce n'est plus une ébauche légère, une froide image , telle que la prose peut la tracer avec ses crayons uniformes: c'est un portrait ressemUant, avec l'air, l'attitude, les couleurs, la vie de l'original;un portrait, en un mot, tel qu'en le voit clans vos Géorgiques.
Poursuivez , Monsieur, vos travaux sur ï Enéide. Des amis éclairés , confidents de vos ouvrages, applaudis-^ sent déjà à vos essais. Parcourez toute la carrière : le succès des premiers pas vous est un garant assuré de la gloire qui vous attend au terme. Je sais que vous pourriez aussi vous couronner de vos|nropre8 lauriers ; et les vers que nous allons ent^aire en seront la preuve. Mais ne pensez pas qu'en ngos donnant une Enéide
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française tous renonciez au nom d'auteur : traduire de beaux vers en beaux vers , c'est écrire de génie.
L'entreprise que j,e vous propose est longue et pénible. S'il felloit un exemple pour vous animer, je ne le chercherois point hors de cette compagnie. Je vous citerois seulement M. de La Gondamine, à qui vous succédez. Je ne m'étendrai pas sur son éloge : je ne pourrois qu'affoiblir l'effet du discours éloquent que vous venez de prononcer. Je me borne donc à recueillir quelques uns des traits principaux qui formoient son caractère.
M. de La Condaminc aimoit de goût le bien public et les sciences , comme on aime ordinairement les plaisirs y les honneurs , et les richesses : c'étoit en lui une passion; et quand il voyoit jour à la satisfaire , il comptoit pour rien les obstacles , les travaux , et même les dangers. Cette passion, toujours brûlante dans son cœur, s'enflammoit encore davantage par le choc de la dispute. Alors , défenseur inébranlable de la vérité combattue , il la soutenoit avec tant de chaleur, avec de si grands efforts pour la faire triompher , qu'on pouvoit mettre en doute s'il auroit eu aucun regret d'en être la victime. Eh ! ne puis-je pas dire qu'il Ta été? L'excès de ses JBeitigues au Pérou l'a fait survivre à une partie de sei^sens. Qui sait si ce n'est pas encore par enthousiasme du bien public qu'il a exposé ce qui lui restoit de vie? Quoi qu'il en soit , il sera toujours compté entre les hommes illustres de son siècle ; il aura même une place distinguée , par le hasard unique qui a rassemblé dans sa personne les sentiments les plus nobles , les aventures les plus singulières , et les talents les plus variés. Géomètre estimable , astronome laborieux ,
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voyageur infatigable , observateur exact , écrivain correct , à tant de noms il voulut joindre celui de poëte. Les vers avoient été dans sa jeunesse Tamusement de ses loisirs et le délassement de ses études ; ils devinrent , au temps de sa vieiUesse , un soulagement utile dans ses infirmités , et un aliment nécessaire à Factivité de son espnt. Vous avez décrit , Monsieur, son triomphe poétique , quand les voûtes de ce palais retentissoient de ses louanges, que lui seul n'entendoit pas. Sans doute les égards dus à un vieillard si célèbre, le souvenir des événements de sa vie , et la vue de son état , intéressoient pour Tauteur, et donnoient du prix à Touvrage ; mais , indépendamment de ces circonstances , une composition pleine de feu , des expressions fortes , des vers heureux justifioient les acclamations générales. Si donc la reconnoissance publique élève un jour des monuments , dans les plaines de Quito , aux hommes illustres qui ont si bien mérité des sciences , sur le monument de M. de La Condamine , parmi les sphères , les quarts de cercle et les compas , on pourra aussi laisser paroître quelques branches de laurier.
Pour remplir les devoirs de la place que j'ai Thonneur d'occuper aujourd'hui , j'ai commencé mon discours par les regrets dus à Fauguste protecteur que nous avons perdu ; je le terminerai par FhonmuUK que doit FAcadémie , dans cette première séance puUique, à son nouveau protecteur. Au reste , Messieurs , n'attendez pas de moi le langage étudié d'un orateur qui emploie les couleurs de Féloquence; je parlerai le langage simple d'un témoin qui dépose fidèlement de ce qu'il a vu. Ayant eu l'honneur d'approcher ce prince pendant long-temps , la vérité que je devois par état lui
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dire à lui-même , je vous la dirai de lui avec la même sincérité. La justesse d'esprit, la droiture du cœur, Tamour du devoir; telles sont les qualités principales dont le germe s'est montré dans le roi dès son enfance , et que vous voyez se développer tous les jours , depuis son avènement au trône. Il en est d'autres, non moins importantes pour sa gloire et pour notre bonheur, que vous verrez dans les occasions se développer également: ami de Tordre, il maintiendra le respect pour la religion, la décence des mœurs , la régie dans toutes les parties de l'administration ; ennemi des frivolités , il dédaignera un vain luxe , de vaines parures , un vain étalage de discours superflus. Ne craignez pas que la louange l'enivre de son encens; la louange , dès qu'elle approchera de l'adulation , n'arrivera pas aisément jusqu'à lui ; lorsque les hommages dus au trône ne lui ouvriront pas l'entrée , il saura la repousser en l'écoutant avec un air de froideur et peutêtre d'indignation. D'ordinaire on dit aux rois de se garder des flatteurs ; aujourd'hui il faut dire aux flatteurs de se garder du roi. Cependant être roi à dix-neuf ans ! Mais rappelez-vous , Messieurs , que c'est à dixneuf ans précisément que Charles-le-Sage , ^ restaurateur du royaume , prit en mains les rênes du gouvernement. Puissent nos neveux, après l'expérience d'un long régne , donner à Louis XVI le même surnom que nos ancêtres ont donné à Charles VI
T. 1. FO^. FUO.
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RÉPONSE
DE M. DELILLË,
UIRECTEUR DE L* ACADÉMIE FH^RÇAISE ,