AU DISCOURS DE M. LEMIERRE
(a5 janvier 1781.)
MONSIEUR
L^A^cadémie répotod opdinaireiMm dU public du choix de ises l!tt^èlnbres : aujourdlitii , c'est le public <]pti hii est gvrant du vôtre; c^e$t lui qui a sollicité pour vous , et jamais sollicitation n'a été ni j^us pressante ni plus honorable. Il est vrai <|ue vous avez vouMnéase brigué son suffirage et sa Saveur, de la nueinière b plus puissante et la plus sûre , par vos fdents et vos cf&r vrages.
Mais pourquoi £siut-il que FAcadémie ne puisse se féliciter d'une acquisition nouvelle , sans déplorer une perte? Dans M. Fabbé Batteux, elle regrette un littérateur estimable , un écrivain élégant , un dissertateur
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ingénieux, un grammairien habile, et un admirateur éclairé de Fantiquité. C'est sans doute cette admiration qui lui fit tenter une traduction d'Horace , à laquelle il attachoit peu d'importance. Il m'a dit plus d'une fois qu'il n'avoit voulu que faciliter l'intelligence de Fauteur, sans avoir jamais prétendu en représenter la grâce , la force ou l'harmonie. Je dois en parler moins modestement que lui ; la gloire de nos confrères morts est doublement sacrée. D'ailleurs, si les auteurs les plus difficiles à traduire sont ceux qui ont le plus éminemment le mérite du style, la supériorité d'Horace en ce genre est une excuse pour son traducteur; nul poëte n'a plus de grâce , et la grâce est plus intraduisible que la force. Elle est aussi difficile à saisir qu'à définir; elle n'a que des demi-mouvements, que des formes heureusement indécises: tout y est indiqué, rien n'y est prononcé. Eh ! que ne risquent pas , dans le transport d'une langue à une autre , des beautés si délicates et si frêles !
Un autre mérite de ce poëte , non moins effrayant pour le traducteur, ce sont ces expressions fécondes et hardies , qui , rassemblant à-la-fois plusieurs sensations , intérieurement enrichies des idées accessoires qu'elles représentent , donnent au style un élancement et une célérité qu'il est difficile d'atteindre. IMais je parle de difficulté , et non pas d'impossibilité : bien peu d'idiomes ont une beauté primitive et élémentaire. On peut dire des langues ce que Forateur romain disoit du discours : il n'y a pas de matière plus molle , plus obéissante; les usages, les mœurs, les climats, les circonstances les fEuçonnent de mille manières; mais de toutes les impressions qu'elles reçoivent , celle du génie est
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DISCOURS
la plus puissante et la plus profonde; c est lui qui les pénétre de sa force y les empreint de son caractère , les embellit de son éclat , les épure , les transforme ; et quand ce prodige est fait , ne dites pas : Voilà la langue de ce peuple , de cette nation; dites : Voilà la langue de ce poëte , de cet orateur. Je dirai plus : la langue que je peignois tout-à-Fheure comme si docile et si souple, je pourrois, à d autres égards, vous la peindre impérieuse , exigeante. En effet , elle n'avoue parmi les écrivains que ceux qui lui apportent des tributs nouveaux; et elle déshérite , si j'ose ainsi parler, ceux qui n accroissent pas son héritage. Or, rien n'enrichit plus les langues que leur commerce mutuel; mais il en est de ce commerce comme de celui des peuples : pour feciliter les échanges, il faut commencer par vaincre les préventions et les antipathies nationales.
Au reste , si M. Fabbé Batteux n'enrichit pas la langue par ses traductions , il lui fit des présents estimables dans les ouvrages qu'il composa de lui-même. ïl a donné, sur la poésie et Féloquence, des préceptes dont les étrangers lui sont encore reconnoissants : non que je pense que ces préceptes soient absolument nécessaires au génie ; les grandes méditations , les grands exemples, voilà la source des beaux ouvrages. Il est une autre utilité des livres de préceptes, trop peu sentie peut-être: c'est, en répandant le goût et la connoissance des vraies beautés , de préparer aux bons auteurs de bons juges.
Plus heureux encore que cet ancien dont le mot a été cité si souvent , M. Tabbé Batteux pouvoit dire : « Ce que j'ai dit, je Fai fait. » Il a pratiqué avec succès ce qu'il avoit démontré avec goût. Chargé plus d'une
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fois de représenter rAcadémie , on Ta entendu parler avec autant de mouvement qu'en comporte un discours qui n'a pas pour objet d'dmouvoir une grande assemblée; avec toute la clarté, toute la justesse d'un esprit droit et lumineux ; enfin avec autant d'esprit que pouvoit s'en permettre un disciple de l'abbé d'Olivct , un ami de l'antiquité, et enfin un ancien professeur de cette université célèbre à qui vous avez payé , Monsieur, le juste tribut d'une reconnoissance que je partage avec vous. On l'entendit sur-tout avec plaisir, le jour qu'assis à cette même place, il reçut le successeur du savant et infatigable éditeur de Cicéron; il remplit avec intérêt, dans cette circonstance , la fonction douloureuse d'un directeur chargé de féliciter le successeur de son ami : sa douleur n'ôta rien à la dignité de représentant de l'Académie , et celle-<!i ne diminua rien de l'expression de ses regrets. Hélas ! par une combinaison d'événements bien remarquables , ce nouvel académicien reçu par M. l'abbé Batteux, c'étoit M. l'abbé de Condillac, dont la mort funeste et prématurée a suivi de si près la sienne , et destiné à être remplacé dans l'Académie , le même jour que celui qui l'y avoit introduit.
Mais ne mêlons point ensemble les regrets de ces deux pertes, et livrons-nous du moins au plaisir de voir la première si avantageusement réparée. Plus d'un ouvrage , Monsieur, vous a mérité la place que vous occupez.
Parmi ces ouvrages , permettez que je distingue d'abord ceux qui ont attiré sur vous les premiers regards de TAcadémie , et qui lui sont en quelque sorte personnels : elle se souvient avec plaisir de vous avoir vu au rang des athlètes, disputer et remporter ses prix; et
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dès-lors il écoit aisé de prévoir que vous seriez un jour au rang des juges.
Des joutes académiques vous avez passé aux joutes plus brillantes du théâtre; et je conçois Fattrait qui a dû vous y entraîner. Le théâtre en effet est le véritaUe empire de la gloire littéraire. Dans les autres genres , les suffrages sont épars, souvent perdus pour Tauteur; il n'entend pas toute sa renommée , 6t les rayons de la gloire ne viennent que successivement et lentement se réunir enfin sur son front : mais au théâtre , c^est au milieu des acclamations , des cris de Tivresse , dans le lieu même de son succès ^ et, si j'ose m'exprimer ainsi, dans le champ de la victoire , que Fauteur reçoit sa palme et sa couronne, de Félite brillante de la nation assemblée. Cette sensation de gloire qui doit aller profondément à Famé, vous Favez éprouvée, Monsieur, plus d'une fois. Des tragédies pleines de la connoissance des effets du théâtre , vous ont donné parmi vos rivaux un rang distingué. Dans le choix de quelques uns de vos sujets , vous avez intéressé au succès de vos tragédies ce sexe dont la sensibilité , plus £ïcile à émouvoir, est pourtant si flatteuse. C'est sous sa protection que vous semblez avoir mis Hypermnestre et la Feuve du Malabar. Dans Fune , il vous a su gré d'un héroïsme qui l'honore ; dans 1 autre , il vous a su plu^ de gré peutêtre encore de l'héroïsme qui se dévoue pour lui; mais des situations intéressantes , une marche rapide , voilà ce qui a le plus efficacement protégé ces deux pièces.
Si l'envie vous objectoit qu'une partie de leur succès est due aux effets du théâtre et au jeu des acteurs, vous pourriez lui répondre qu'il y a un vrai mérite à prévoir ces effets ; et le public , accourant en foule à
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ces pièces , achèvera la réponse , ou plutôt rendra toute réponse inutile , car dans ce genre les critiquas sont obscures et passagères; la réfutation est éclatante et dyrable.
Dans les intervalles de vos succès au théâtre , yous voqs ètç^ exercé dans le genre didactique. Vous avez (ait comme ces peintres qui , après avoir, dans des lableaqx d'histoire» déployé de grands caractères et Texpression touchante des passions » descendent quelquefois à des tableaux de genre» qui ne valent que par la beauté de Texécution et la vérité des détails. Cette comparaison, Monsieur» rappelle de plus d'une manière votre estimable poëme de la Peinture » moins connu de cette partie du public qui n'applaudit guère de vers qu'au théâtre » mais estimé des véritables connoisseurs. S'il est vrai, comme l'a dit Horace» que la peinture et la poésie soient sœurs» jamais sujet ne fut plus heureusement choisi , et votre poëme a resserré l'antique alliance et la fraternité de ces deux arts.
Un autre sujet, moins heureux peut-être en effet, mais plus fécond en apparence , est venu rire à votre imagination avec tous les charmes de la variété et l'intérêt d'un poëme national : vous avez mis en vers les usages et les coutumes de votre pays. Ovide vous en avoit donné Pexemple et l'idée; mais combien son sujet lui offroit de ressources dont vous avez été privé ! Notre religion vénérable et sainte repousse la fiction ; leur culte abondoit en mensonges riants. Plusieurs de leurs usages avoient été choisis chez ces Grecs si polis et si ingénieux; plusieurs des nôtres sont nés chez des peuples barbares. Nos usages manquent sur-tout d'un but politique; les leiu*s étoient une seconde législation
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qui gouyemoit le peuple par les sens. Ces cérémonies imposantes et religieuses qui accompagnoient les traités de paix et les déclarations dé guerre, Fouyerture et la clôture solennelle de Tannée ; ces Bacchanales , pleines de la joie tumultueuse du dieu qu'elles célébroient ; ces jours privilégiés des Saturnales , où la servitude rejetoit ayec transport des fers qu elle devoit trop tôt reprendre; ces fêtes riantes de Gérés et de Flore; la pompe majestueuse des triomphes , la magnifique absurdité des apothéoses ; enfin toutes ces solennités , tantôt champêtres , d'un peuple agriculteiu*, tantôt militaires, d'un peuple conquérant; et, dans les derniers temps , toutes les richesses des nations vaincues, prodiguées dans ces fêtes des souverains du monde : quel plus riche et plus magnifique sujet?
On ne m'accusera pas d'exagérer. Et comment exagérer quand on parle de Rome? Et encore je n'ai rien dit de la beauté du climat , qui les dispensoit d'enfermer dans des prisons l'alégresse publique ; de ces spectacles superbes étalés en plein air, et dont un soleil pur et un beau ciel auroit pu faire l'ornement et la décoration.
Vous n'aviez aucune de ces richesses. Monsieur; comme Français, je l'avoue à regret; mais si l'on ne sent pas dans votre poëme l'inspiration d'un sujet heureux , on y reconnoit souvent celle du talent , et toujours celle de l'amoiu* de la patrie, pour qui, vous le savez , Monsieur, comme il n'est point de climats affreux, il n'est pas de coutumes barbares. D'ailleurs, aux beautés nationales et locales , vous avez substitué des peintures intéressantes en tout temps et en tout lieu : les grands spectacles de la nature , les phénomènes
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des saisons. En parcourant les campagnes que vous peignez avec intérêt y tous saisissez, vous consacrez les traces de la bienfaisance touchante qui Ta surprendre rindigence sous le chaume (■); et dans la peinture que vous en £sdtes , le public a reconnu avec plaisir les traits de la personne auguste (^) qui honore cette assemblée de sa présence , et dont je n'aurois osé blesser la modestie, si réloge que vous avez fait de son cœur ne Bedsoit celui de vos talents.
Dans les éloges que vous êtes condamné à entendre de moi, je ne suis que Técho des gens de lettres: ce sont eux encore qui reconnoissent dans vos beaux vers un caractère original, et sur -tout une heureuse rapidité , qualité si rare et si essentielle à la poésie, qui doit toujours s'élancer et jamais s'appesantir. Telles qu'elle nous représente ces divinités fabuleuses, qui, dans leur marche aérienne et légère , sembloient ne point toucher la terre; telle elle doit être elle-même; ou, si vous me permettez une comparaison qui vous soit moins étrangère, j'appliquerai à la poésie en général, et à la vôtre en particulier, ce vers charmant de votre poëme des Fastes:
Même quand loisean marche, on sent qu'il a des ailes.
A vos titres littéraires , vous en avez joint de plus intéressants encore; ce sont vos qualités personnelles, ces vertus domestiques qui restent cachées , tant que le talent demeure obscur; mais que la réputation littéraire éclaire tout-à-coup et décèle au public ; qui réfléchissent siu* les talents je ne sais quel éclat plus
(*) Allusion à un épisode du poëme des Fastes. {*) Madame la duchesse d'Orléans.
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doux y préparent plus sûrement ses triomphes , les font chérir à la rivalité et pardonner même à Fenvie.
On a aimé dans vous jusqu'à cette franchise d'un écrivain de bonne foi, qui, sans blesser la vanité des autres , leur laisse apercevoir le sentiment qu^il a de ses propres forces : franchise bien supérieure à cet amour^propre timide et honteux qui , craignant de se laisser pénétrer, garde un dépit secret h quiconque ne vient pas au-devant de lui , et ne le dispense pas de sortir de son adroite obscurité.
Cette manière de penser et d e sentir vient de se montrer encore dans le beau discours que nous venons d'entendre. Comme homme de lettres, vous y avez parlé avec noblesse de vous-même; comme ami de l'humanité, vous y avez parlé avec intérêt et avec attendrissement de la perte qui vient d*edFHiger toute l'Europe. Permettez que je joigne mes regrets aux vôtres ; votre triomphe n'en peut être obscurci ni attristé. La douleur qu'inspire la mort des grands hommes , et Marie-Thérèse en fut un , est toujours mêlée de quelque chose de consolant. Au sentiment de leur perte se joint celui de leur gloire. C'est du milieu de cette nuit de deuil que se lève l'aurore de leiu* immortalité. Les Français , d'ailleurs , ont un motif particulier de consolation : nos yeux , après s'être reposés avec attendrissement sur le tombeau de Marie-Thérèse, se reportent avec plaisir sur ce trêne où sa plus noble et sa plus fidèle image brille des grâces réunies de la jeunesse, de la beauté, et de la bienfEÙsance. Un membre de cette compagnie (■) , également distingué par son rang et par ses qualités personnelles , a porté avec noblesse et avec
(*) M. le prince de Beauveau.
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dignité au pied de ce trône le tribut de nos regrets ; une Toix éloquente, sortie de cette même Académie, va bientôt, au pied des autels, rendre à ces mânes augustes un hommage plus solennel. Entre ces deux éloges , s'il en étoit un qu'on pût placer avantageusement, ce seroient ces paroles mémorables d'un roi(') qu'on reconnottra aisément: « Elle fiit, écrivoit-il, la « gloire du trône et de son sexe; je lui ai ÊEiit la guerre, « mais je n'ai jamais été son ennemi. »
Ce peu de mots sur une grande reine , écrits par un grand roi à un philosophe célèbre, et si intéressants à recueillir, parceque c'est Bure l'éloge de tous trois , ne seront pas sans doute la moins éloquente des oraisons funèbres de l'impératrice-reine.
(■) Frédéric-le-Grand.
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RÉPONSE