‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 17 sur 80 · AU DISCOURS DE M. LE COMTE DE TRESSAN · texte numérisé non relu

AU DISCOURS DE M. LE COMTE DE TRESSAN

(îS janvier 1781.)

MONSIEUR

Le tribut d'éloge que vous avez payé à la mémoire de M. Fabbé de Gondillac , me dispenseroit de rien ajouter à ce que vous en avez dit, si mon devoir et mon inclination ne mWertissoient également de jeter au$si quelques fleurs sur son tombeau. Vous ne regrettez qu'un bonmie de lettres , et je regrette un confrère.

M. de Gondillac orna d'^un style noble , clair, et précis, différents objets de la métaphysique , cette science à-la-fois si vaste et si bornée ; si vaste par son objet , si bornée par les limites prescrites à la raison. Placée entre les mystères augustes de la religion et les mys-

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tères impénétrables de la nature , entre ce qu'il est ordonné de croire, et ce qu'il est impossible de cbnnottre , elle peut creuser dans ce champ si étroit, mais elle ne peut l'élargir.

Abandonnés , par leur religion , à toute la liberté de leurs rêveries philosophiques , les anciens , si admirables d'ailleurs en morale et en pohtique , ne nous ont guère transmis, dans leur métaphysique, que des absurdités, qui, pour l'honneur de la raison, devroient être dans un profond oubli; mais qu'un respect curieux pour tout ce qu'a pensé l'antiquité a condamnées à res* ter immortelles.

Et cependant telle est la destinée des anciens , que dans presque tous les arts , presque toutes les sciences, les modernes se sont appuyés sur eux : ils n'ont pas achevé tous les édifices des arts , mais ils ont posé les fondements de tous; et le système de .Loke n'est, comme on le sait , qu'un développement très neuf d'un axiome très ancien, que rien n'existe dans la pensée, qu'il n'ait passé par les sens. C'est ce même axiome que M. l'abbé de Condillac a développé d'une manière encore plus lumineuse , en reprenant , où Loke les avoit laissées , des idées dont il sembloit avoir méconnu la fécondité , comme on voit dans les mines un ouvrier habile revenir sur les traces des premiers travaux, et saisir une veine abandonnée.

Tel est l'objet du beau Traité des Connoissances humaines , qui plaça tout d'un coup M. l'abbé de Condillac au rang des philosophes les plus distingués. Je ne m'étendrai pas siu* ses autres ouvrages , que vous avez si bien appréciés; je ne me laisserai pas même séduire par cet ingénieux Traité des Sensations, dont il dut

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rbeureuse idée à une femme, et qui réunit à Fintërêt de la vérité le charme de la fiction; mais je ne puis ne pas m^arréter avec plaisir sur le moment où M. Tabbé de Condillac fut appelé sur un théâtre plus digne de ses vertus et de ses lumières , par le choix qu'on fit de lui pour être l'instituteur de Fin&nt de Parme. On a vu des philosophes célèbres refuser des propositions semblables, avec des conditions plus honorables encore et plus flatteuses, et défendre, contre la promesse de la plus haute fortune et des plus grands honneurs , leur repos honorable et leur douce médiocrité (>).

L'abbé de Condillac n'avoit pas les mêmes raisons de refus. Il s'agissoit d'un enfemt du sang de France y et le philosophe, en acceptant, fiit encore citoyen. Eh! qui convenoit mieux à cette place, que celui qui avoit étudié si profondément l'esprit humain I Mais il ne s'agissoit |^us de ces brillantes hypothèses , de cette statue animée par une ingénieuse fiction ; il s'agissoit de former un enfant royal; il falloit épier, saisir, au moment de leur naissance , chacune de ses pensées , d'où devoit dépendre un jour le sort de l'état; les diriger, Les épurer ;et^ pour achever cette grande création, allumer dans cette ame un feu vraiment céleste , l'amour du bien public.

Lorsqu'on ^ dit d'un écrivain : Il fut grand orateur, grand poëte, grand philosophe; le public entend dire encore avec plaisir: Il fut simple et bon . Tel Ait M. Fabbé de Condillac. Pour le regretter autant qu'il mérite de l'être, il ne suffit pas d'avoir lu ses ouvrages, il £siut

(*) D'Alonbert venoit de préférer »on repos littéraire au tumulte des cours , en refusant de se rendre \ Pétersbonrg ponr y présider à Tédacation de rhéritier4a ir6ae de llustie.

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aToir connu éeê amis , où Fayoir connu lui-même. Il Ait pleuré... Qu'ajouterai^ à ce tnot ?

Le public vous voit avec plaisir, Monsieur, prendre ici la place de cet illustre académicien* Votre nom et ▼otre rang ajoutent nn nouveau lustre à tos talents; el vos talents rendoient ToOre nom et votre rang in* utiles.

Aux dons de la nature ^ vous avez ajouté ce goât exquis, perfectionné par le commerce des sociétés les plus brillantes, dont vous-ïnéme aves été Tomement. On sait combien les agréments de votre esprit ont embelli cette célèbre cour du feu roi de Pologne » composée des bimmies et des femmes les plus distingués par la naissance , les grâces , le génie y et qu'Auguste , maître du monde , eût enviée à Stanislas détrôné.

Depuis long-temps vous vives dans une retraite philosophique , où les lettres font votre bonheur et votre gloire, n semble qu'elles veuillent vous payer aujourd'hui les heures que , dans vos plus belles années , vous avez dérobées pour elles aux plaisirs de la jeunesse et au tumulte des cours. Permettez^noi seulement de remarquer une chose très nouvelle , dans ce partage que YOoB leur avez Sût de votre vie. Dans votre jeunesse, voas vous êtes oooupé de choses sérieuses; et desavants mémoires sur quelques objets de la physique vous ont mârité l'adoption de f Académie/les «sciences* Dans un âge plus avancé, vous tous éteà livré aux brillantes féerie^ des romans et aux enchantements de la poésie. Digne rival des Cfaaulieu, des La fkm, de ce Saint- Auhdre , qui composa à quatre-vingts ans quelques vers qui Tout immortalisé (<»r dans le phis pcdc genre, la perfection immortalise ), successeur de œs homaftes

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mables dans la célèbre société du Temple , tous avez hérité non seulement de leurs grâces et de leur urba*nité , mais encore de Tart heureux de tromper, comme eux j les ennuis de Tâge par le prestige dont vous entoure votre génie aimable et facile. Le talent le plus jeune vous envieroit la fécondité de votre plume élégante; et ce que vous appelez votre vieillesse, car ce mot semble ne devoir jamais être fait pour vous , res*semble à ces beaux jours dliiver, si brillants , mais si rares , dont la plus belle saison seroit jalouse.

Peut-être tous ceux qui ne cultivent les lettres que comme un moyen de bonheur, devroient-ils vous imiter; peut-être faudroit-il que nos études, au lieu de suivre l'impression et le caractère de Tâge , luttassent contre son impulsion; que, conmie vous, Monsieur, on opposât des méditations sérieuses et profondes à la bouillante effervescence et aux dangereuses erreurs de la jeunesse ; que , comme vous , on égayât des fleurs de la littérature la plus aimable , ce déclin de Fâge où la raison chagrine ternit, et décolore nos idées; et que par ce moyen on retint , du moins le plus long-temps qu'il seroit possible , les douces illusions qui s'envolent. Mais pour cela , Monsieur, il faudroit et ce fonds de raison qui vous a distingué de si bonne heure , et cette tournure d'imagination toujoiu*s jeune, toujours fraîche, qui, n'en déplaise à tous les romans possibles, est la véritable fée, 'la véritable enchanteresse. C'est par elle que vous avez rajeuni nos anciens contes de chevalerie; ils ont acquis plus de goût et d'élégance, et n'ont presque rien perdu de leur antique naïveté.

On dit que nos anciens paladins , revenus de leurs expéditions valeureuses , dans l'oisiveté de leurs châ-

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teaux, se faisoient conter les exploits des braves les plus célèbres. Vous avez mieux fait encore , Monsieur : dans la paix de votre retraite , vous avez célébré vousmême les exploits de ces anciens héros de notre chevalerie , à laquelle vous appartenez par votre naissance. C'est par ce même attrait sans doute que vous avez traduit le charmant poëme de FArioste , archives immortelles de ces nobles extravagances de la bravoure chevaleresque , qui , depuis , corrigée parle ridicule, et réduite à son degré , est devenue le véritable caractère de la valeur française. Au reste, Monsieur, cet esprit de chevalerie que nous croyons si moderne, peut-être remonte-t-il plus haut qu'on ne pense. Il me semble que la Grèce eut aussi et ses paladins et ses troubadours. Hercule, Pirithoûs, Thésée, alloient aussi cherchant les aventures , exterminant les monstres , offrant leur bras et leurs vœux à la beauté , et Homère alloit chantant ses vers de ville en ville. Enfin rien ne ressemble plus à rhéroïsme d'Homère , que l'héroïsme du Tasse; car votre Arioste, Monsieur, a chanté sur un autre ton , ou , pour mieux dire , sur d'autres tons : en effet, il lésa tous.

Vous savez que lorsque son poème parut, quelqu'un lui demanda où il avoit pris toutes ces folies. Vous , Monsieur, qui l'avez reproduit dans notre langue, vous lui avez plus d'une fois demandé où il avoit pris ce génie si souple et si facile , qui parcourt , sans disparates , les tons les plus opposés ; qui , par un genre de plaisanterie nouveau, ne relève les objets que pour mieux les abaisser; de l'expression sublime descend subitement, mais sans secousse, à l'expression familière, pour causer au lecteur, tout-à-coup désabusé, la

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plus agréable surprise; se joue du sublime , du pathétique , de son sujet, de son lecteur ; conmience mille illusions qu'il détruit aussitôt; fait succéder le rire aux larmes, cache la gaieté sous le sérieux, et la raison sous la folie , espèce de tromperie ingénieuse et nouvelle , ajoutée aux mensonges riants de la poésie.

Il semble que le peu d'importance qu il parott attacher à toutes ces imaginations , auroit dû désarmer la critique; cependant, à ce poëte si peu sérieux, même quand il paroît Tétre le plus , elle a très sérieusement reproché le désordre de son plan. Vous savez mieux que personne. Monsieur, combien ce désordre est piquant, combien il a fallu d'art pour rompre et relier tous ces fils ; pour faire démêler au lecteur cette trame , comme il le dit lui-même , d'événements entrelacés les uns dans les autres ; pour l'arrêter au moment le plus intéressant, sans le rebuter; et, ce qui est le comble de l'adresse, entretenir toujours une curiosité toujours trompée.

Vous vous rappelez la fameuse querelle des anciens et des modernes. Connoissez-vous un auteur qui eût pu mettre un plus grand poids dans la balance? Les modernes , qu^on opposoit aux anciens , dévoient aux anciens mêmes une partie de leur force. L'Arioste seul, vraiment original , pouvoit lutter contre eux avec ses propres armes ; et ces armes , comme celles de ses héros , étoient enchantées.

Laissons à l'Italie cet étemel procès de la prééminence du Tasse et de l'Arioste , qui amuse la vanité nationale ; leurs genres sont trop différents pour être comparés. Admirons la beauté noble, régulière, et majestueuse, de la poésie du Tasse; adorons les caprices

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charmants , le désordre aimable et rirré{;ularité piquante de la muse de F Arioste. Une seule chose les rapproche : c'est le plaisir avec lequel on les lit , même dans les traductions les plus foibles , où pourtant TArioste avoit , quoique sous la même plume , perdu beaucoup plus que le Tasse ; car, quel style parmi les modernes égale celui de TArioste? Vous l'avez vengé, Monsieur, de Tinfid élite de ses premiers traducteurs , et je vous dirois volontiers, en style de chevalerie: « Vous avez redressé les torts de vos prédécesseurs. »

Cependant je vous crois déjà trop de dévouement à la gloire de TAcddémie, pour exiger que j'établisse votre supériorité aux dépens d'un homme estimable dont le nom est sur sa liste. L'ouvrage de M. de Mirabaud se lit avec intérêt; et, pour tout dire en un mot, il a traduit un roman , vous avez traduit un poëme.

Quelle obligation n'avons-nous donc pas. Monsieur, à votre vie retirée et paisible, puisqu'elle nous a valu des ouvrages aussi aimables ! Combien vous devez la chérir vous-même , puisqu'elle a tant contribué à votre gloire! Cependant, Monsieur, je ne puis m'empêcher de faire contre elle quelques vœux , non en faveur d'un monde souvent frivole , qui ne vous offriroit aucun dédommagement des vrais plaisirs que vous auriez perdus , mais en faveur de l'Académie qui vous adopte : vous voyez qu'on s'y occupe de tout ce que vous aimez. Quittez donc quelquefois votre asile pour elle , et vous croirez ne l'avoir pas quitté.

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