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Pour insulter plus cruellement encore au peuple infortuné qu elle avoit amené au deiv nier degré de lavilissement et du malheur, la tyrannie révolutionnaire, toujours absurde, quand elle n^étoit pas atroce , imagina toutà-coup de déclarer solennellement à lunivers, que la nation qui avoit vu naître les Pascal y les Bossuet, les Fénélon; qui se glorifioit à juste titre d'être depuis tant de siècles le sanctuaire de la religion, Finexpugnable for^ teresse où ses ennemis lavoient long-temps attaquée en vain ; que le peuple français enfin reconnoissoit Y Être suprême et VimmortaUté de Fameï On ordonne Fappareil de cette fête déri* soi rement sacrilège; on commande des chants au poëte que sa célébrité indiquoit de préfi^ rence à tout autre, et qui se trouvoit ainsi placé entre sa conscience et réchafaûd. Son choix ne sera point douteux; oui, il la chantera cette immortalité si terrible pour le crime oppresseur, si consolante pour Finnocence opprimée; il la chantera, mais pour épouvanter l'un, et pour ranimer la constance de l'autre. Il dira aux victimes :
Vous, du malheur victimes passagères, Sur qui veillent d^un Dieu les regards paternels ; Voyageurs d'un moment aux rives étrangères,
Consolez-vous ! Vous êtes immortels !
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Mais il ne craindra pas de dire aux bour-
reaux:
O vous, qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre, Des ëtemdies lois renversez les autels ;
Lâches oppresseurs de la terre,
Tremblez ! Vous êtes immortels!
Que Ion se figure maintenant le poëte faisant retentir ces terribles vérités aux oreilles d'un président de comité révolutionnaire : que l'on se représente, d'un autre côté, la contenance de ce valet de bourreau , en présence du juge qui lui lit sa sentence, et l'on concevra que ce moment fut l'un des plus beaux de la vie de Delille; et son Dithyrambe y celui peut-être de tous ses ouvrages qui honore le plus son caractère. ((C'est très bien, dit le président, mais (( attendons : le moment n est pas venu de puce blier ces vers-là; quand il en sera temps, je <( viendrai vous avertir, n Le moment se fit attendre long-temps ; mais cet acte d'un courage, si rare à cette époque, en imposa vraisemblablement aux tyrans eux-mêmes •, et le premier poëte du siècle continua de traverser les scènes de douleur qui se succédoient avec une si effrayante rapidité. Destiné à les retracer éloquemment un jour('), il sembloit s'être imposé la triste nécessité d'en être le témoin ; et ce der-
(*) Dans le poème de Malheur et Piîié,
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nier sacrifice ne fut j^as sans doute la portion la moins héroiVjue de son dévouement. Nouveau Vernet, il restoit volontairement attaché au mât du vaisseau, pour décrire la tempête avec des couleurs plus énergiques, et plus fortes de vérilé.
Delille quitta Paris en 1794? et se retira à Saint-Dié, patrie de madame Delille, où il reprit et acheva cette traduction de \ Enéide [^\ qui, malgré quelques traces de foiblesse, difficiles, impossibles peut-être à éviter dans une tâche aussi longue, aussi laborieuse, n en restera pas moins une portion durable de la gloire de son auteur; un monument qui honore à-lafois les muses du Tibre et celles de la Seine, et que Delille seul étoit digne d'élever,
a Si dans les amours de Didon, a dit un homme de lettres, bien capable d apprécier le talent de.Delille('), le poëte français a manqué quelquefois de cette sévérité de goût, de cet abandon passionné , de cette mollesse dTiarmonie, de cette vérité d'accent (jue Virgile et Racine ont su prêter, l'un à Didon , l'autre à ses amantes tragiques, dans tout le reste il ne
(■) Commencée depuis plus de vin^ ans , puisqu^il en avoit lu le quatrième chant , dans une séance publique de Tacadé^ mie, en 1775, et récité des fragments à Voltaire.
(») M. Tissot.
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trahit point son modèle. Qu'il est pompeux dans la bataille d'Actium , et vrai dans la peinture des mœurs du bon roi Évandre ! Qu'il est touchant dans les adieux de ce malheureux prince à Pallas et au héros qui l'adopte pour second fils !... Parmi les beautés de style et d'imagesiy^dont Virgile abonde, il en est peu qu'on ne retrouve dans son traducteur: celuici change quelquefois l'ordre des idées du texte; mais, fidèle comme un débiteur consciencieux, il a soin de les reproduire toutes; il lui arrive même de leur donner plus de relief, en leur choisissant une place qui les met dans tout leur jour. «
On ne songea point, quand la nouvelle Enéide parut (*), à exhumer les traductions barbares ou ridicules de Perrin, de Marolles, ou de Segrais; mais on lui opposa quelque temps, avec une injurieuse partialité, celle que publioit alors Gaston , qui obtint en effet un moment de succès, à la faveur d'une concurrence aussi honorable; mais elle étoit incapable de la soutenir long-temps, et elle est
(>) En 1804. Delllle avoit demandé, et obtenu de la ma nière la plus gracieuse , deux ans auparavant , la permisson de dédier cette traduction à Fempereur Alexandre; mais la dédicace en vers n'a paru en France qu'après la restauration.
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retombée pour toujours au rang de ces ouvrages médiocres que Ton ne lit plus, et dont on ne parle même pas. Tout récemment encore, M. Mollevaut, de l'académie des inscriptions, vient de hasarder une nouvelle tentative du même genre ; la critique et le temps diront avec quel succès.
Après environ un an de séjour dans les Vosges, le traducteur de Virgile s'éloigna définitivement de la France, toujours en proie à l'orageuse anarchie, et se réfugia à Bâle. Il s'y trouvoit en 1796, lors de la fameuse retraite de Moreau, et du bombardement dlluningue.
Il se rendoit souvent, dit-on, sur les bords du Rhin , pour y contempler ce grand et terrible spectacle des fureurs destructives de l'homme ; et c'est après avoir suivi de l'œil le jeu et les effets de la bombe, qu'il les reproduisoit dans ces vers du poëme des Trois Règnes:
De son lit embrasé tantôt Faffreuse bombe En longs sillons de feu part, sVléve, et retombe; Se roule, se dëcbire avec un long; fracas ; De son globe de fer disperse les éclats; Poursuit, menace, atteint la foule épouvantée, Et couvre au loin de morts la terre ensanglantée.
M. Daru crut devoir, dans l'intérêt même du poëte et de sa réputation, révoquer le fait
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en doute, et le combattre dans son Épître à Delille :
Le croii^ai-je, qu'au lieu de ces chants héroïques, Tranquille, sous Fabri des rochers helvétiques. Tu venois tous les jours , près du Rhin embrasé, Sous le foudre ennemi voir Hunin^jue écrasé ; Suivre dans Fair en flamme, avec des yeux débiles (*), Ces comètes d'airain qui rcnversoient nos villes ;
Non, non : tes faux amis Font en vain publié: Je ne les croirai point : ils t'ont calomnié.
Ouisansdoute, tous ceux qui ontpersonnellement connu le chantre de la Pitié, savent assez combien il étoit incapable par caractère de se faire un plaisir barbare du spectacle de la destruction et de la mort, pour le spectacle luimême \ mais ils conçoivent également qu'une tête aussi éminemment poétique fijt très susceptible d'émotions nouvelles ; qu'elle les recherchât et les reçût avec avidité, de quelque nature qu'elles fussent, et abstraction faite de l'objet qui les excitoit. C'est ainsi qu'habitant le village de Glairesse peu de temps après , le seul aspect de cette île de Saint-Pierre, dernière re-
(') Nous avons vu que dès 1784 Dçlille se plaignoit, dans sa lettre à madame Devaisnes , de Faffoiblissement de sa vue : cette infirmité, toujours accrue depuis finit par le réduire à un état presque complet de cécité.
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traite du malheureux Rousseau, et si délicieusemen t décrite par lui ( * ), retrace tout-à-coup au poëte de t Imagination les infortunes, le génie, le caractère et les foiblesses du célèbre écrivain, et inspire à Delille ce morceau d'une sensibilité si vraie, si affectueuse, et d'une mélancolie si douce, dont il a enrichi le sixième chant de son poëme (*)•
Chaque pause de son exil devoit donc être signalée par quelque production également honorable j)Our son talent ou pour son caractère. En Suisse , il étudioit et peignoit la nature dans ses tableaux les plus hardis, dans ses effets les plus imposants; il chantoit la Pitié à la cour, et sous les yeux du duc de Brunswick (^), et traduisoit à Londres le Para-^ dis perdu: accueilli, fêté par-tout, moins encore comme le premier poëte de son temp&, que commelun des hommes qui portoientdans la société le plus de grâce et d'amabilité, et qui avoit donné de si nobles garanties de son
(*) Confessions^ part, ii, liv. XII.
(^) Il en avoit déjà parle dans le pocme de Malheur et Pitié, ch. IV.
(^) Héros et martyr d'une fidélité plus chevaleresque que réfléchie , aux principes constitutifs de Tordre social , le duc de Brunswick les proclama le premier en 1792 , à la tête de Tarmée qu'il amenoit au secours de Louis XVI ; et mounit en les défendant sur le champ de bataille.
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attachement aux principes monarchiques.
Lorsqu'une organisation nouvelle eut réuni en 1 795, sous la dénomination générale d'/nstitut national, les débris épars des quatre académies, supprimées sous le règne de l'égalité, Delille fut invité à venir reprendre sa place au milieu de ses anciens confrères. Il répondit sans balancer au ministre qui lui apprenoit sa nomination: «Je me suis si bien trouvé de «mon obscurité et de ma pauvreté, durant le a régne de la terreur, que j'y reste attaché , ne «fût-ce que par reconnoissance. On m'anc< nonce que ce refus pourra m'attirer quelques «persécutions. Si cela arrive, je dirai comme M Rousseau : f^ous persécutez mon ombre. » Ce ne fiit qu'en 1 802, que, cédant enfin aux vœux de ses nombreux amis, et de tout ce qui étoit digne alors d'un nom en littérature, il consentit à revoir Paris, et à rendre son poëte à la France.
Ce retour avoit été précédé , deux ans auparavant , par la publication de T Homme des. champs; mais les jours de la justice avoient fini pour Delille, avec ceux delà faveur. Toujours fidèle à la noble cause qu'il avoit embrassée, et que ses revers même ne lui rendoient que plus sacrée, il ne fut et ne dut plus être qu'un ennemi de son pa^s aux yeux
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de ceux qui venoient de l'asservir; et, désormais aveugle pour les beautés de détail, semées avec une profusion nouvelle dans ses derniers ouvrages, la critique n y chercha , n'y releva que des fautes. Ce n'étoit plus le poëte qu'elle poursuivoit ; c'étoit le Français dévoué à ses anciens maîtres; c'étoit le chantre de leurs illustres infortunes, dont elle s'efforçoit d'étouffer la voix sous les clameurs injurieuses de l'envie et de la médiocrité (*). Elle renouvela contre I Homme des champs les critiques autrefois élevées contre le poëme des Jardins; elle se montra sans pitié pour la Pitié (*), et ne pardonna au poëte
(') Il faut excepter du nombre de ces critiques, MM. de Féletz , Aug;er, Laya, Fauteur de cette notice, et quelques autres gens de lettres , qui ont toujours et hautement rendu au talent et au caractère de Delille la justice due à l'un et à Fautre.
(') Allusion à une brochure intitulée : Point de pitié pour la Pitié ^ qui parut quelque temps après le poëme, en i8o3. Cette première édition de la Pitié avoit subi des retranchements considérables ; mais dans le temps même qu'ils faisoient ces concessions forcées à Fombrag^euse susceptibilité du gouvernement , les courageux éditeurs de Delille imprimoient une édition complète du même poëme ; elle fut saisie, et Fun d'eux emprisonné : mais elle reparut en 18149 sous la date de i8o5 ; et l'éditeur eut, à cette époque, l'honneur d'offrir à S. M. Louis XVIII et à l'empereur de Russie, le jour même de son entrée dans Paris , ces vers prophétiques, où le poëte avoit dit, douze ans auparavant , au jeune et magnanime Alexandre :
Sar le fixant de Louis tu mettras la coaronne : Le sceptre le plus beau , c'est celui que l'on donne.
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ni ses beaux vers, ni sur-tout cette inébranlable fermeté de sentiments qui avoit bravé les menaces de la terreur, et qui sut résister aux séductions du pouvoir impérial.
Tout en effet fut mis en usage par Buonaparte pour obtenirau moins quelques accords d'une lyre invariablement dévouée aux Bourbons; une semblable conquête entroit plus encore dans les calculs de son ambition que dans ceux de sa vanité; et, quelque flatté qu'il eût pu se montrer des beaux vers de Delille, il l'eût été bien davantage de grossir d'une défection de plus la liste servile qui s'accroissoit chaque jour de noms surpris ou honteux d'y figurer.
Le poëte fut inflexible (*); richesses, dignités,
(') Une entrevue, longuement préparée, et obtenue avec beaucoup de peine, eut cependant lieu chez Fune des sœurs de Buonaparte, madame Bacciochi. Delille consentit à s^ rendre, bien résolu d^avance à ne rien accorder d'indigne de sa conduite et de son caractère ; il tint parole, u Je suis bien charmé de vous voir ici ! » dit à Delille le chambellan chargé de l'introduire. « Et moi, bien surpris de vous y trouver, » répliqua le poète au grand seigneur de l'ancienne cour, qui s'étoit nommé. Buonaparte parla à Delille de sa traduction de V Enéide y qui venoit de paroitre, et sur-tout de la nouvelle édition du poème des Jardins^ dans laquelle il lui reprocha grossièrement d'avoir trop loué les Anglais. « Oui, répondit le peintre de Bleinheim, je n'ai pu refuser mon tribut d'éloges aux Mariborough;mais^ ajouta-t-il avec une expression remarquable de chaleur, je me suis hâté d'en revenir
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décorations, tout fut offert, tout fiit noble^ ment refusé ; et Delille eut le droit de dire :
Quand , suivant Fintérét , le ton , Tordre du jour. Courageux, circonspect, emporté tour-à-tour, Plus d'un adroit Protée, avec tant de prudence, Plioit à tous les tons sa souple indépendance. Rien ne put arracher un mot à ma candeur.
Une ligne à ma plume, un détour à mon cœur.
Imagin, , ch. Ti.
D'après ce témoignage incontestable , rendu j)ar Fauteur lui-même à la constante pureté de ses sentiments, on eut lieu sans doute d'être surpris, en voyant paroître, au mois davril 1 8 1 5 , une espèce de dédicace en vers , attribuée à Delille, et adressée à V Empereur NapO' léoriy en lui présentant la traduction des Géor' giques. Personne ne fut la dupe de cette ruse maladroite d'un libelliste(*); on ne songea pas même à la réfuter, tant le nom de Delille étoit au-Klessus de pareilles attaques; mais tout le monde n'étoit pas à même d'en constater l'inexactitude. Voici les faits. Au mois de mars 1 806,
bientôt à nos Turenne et à nos Condé{*). n II est encore vcrf , dit Buonaparte à ceux qui Fentouroient ; et il ne jugea pas à propos de pousser la conversation plus loin : un seul mot venoit de lui apprendre à quel homme il avoit à faire.
(') L'auteur d'un pamphlet périodique qui sHntituloit le Nain Jaune,
(*) Cette scène se passoit quelques mois après la mort da dac d'Enghlcn.
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le libraire CL Bleuet père, alors propriétaire de la traduction des Géorgiques^ instruisit le gouvernement qu'il préparoit de cet ouvrage une édition grand in-4^; et il supplioit l'empereur de permettre qu elle parût sous ses auspices, avec l'humble hommage d'une dédicace, au nom du libraire^diteur. Feu M. Bleuet, homme d'ailleurs très recommandable , mais fort étranger à l'art des vers , eut recours dans cette cir«constance à M. A. D., qui, très novice lui* même dans l'art de louer S. M. L, prit pour texte de ses vers \ épilogue qui termine le poëme des Géorgiques , et en fit l'application aux brillants succès récemment obtenus par les armées françaises en Italie et en Allemagne.
Le gouvernement renvoya la demande et la dédicace de Bleuet à la personne ordinairement chargée de ces sortes de rapports; mais cette personne fiit remplacée quelque temps après dans ses fonctions , et le rapport , qui n'étoit pas encore fait quand l'édition parut, en 1807, n'eut jamais lieu depuis. Cette pièce, oubliée pendant dix ans dans les cartons du cabinet particulier, en sortit tout-à-coup peu* * dant les cent jours de l'usurpation de 181 5, et ofiGrit aux éditeurs du Nain Jaune Foccasion doublement heureuse de calomnier la mémoire de Delille, et de flatter Napoléon.
x'ihode
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le même