‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 60 sur 80 · L'IMMORTALITÉ DE L'AMER · texte numérisé non relu

L'IMMORTALITÉ DE L'AMER

D où me vient de mon cœur Tardente inquiétude?

En vain je promène mes jours Du loisir au travail , du repos à l'étude :

Rien n'en sauroit fixer la vague incertitude, Et les tristes dégoûts me poursuivent toujours.

Des voluptés essayons le délire; Couronnez-moi de fleurs, apportez-moi ma lyre; Grâces, Plaisirs, Amours, Jeux, Ris, accourez tous^ Que le vin coule, Que mon pied foule Les parfums les plus doux.

Mais quoi ! déjà la rose pâlissante Perd son éclat, les parfums leur odeur!

Ma lyre échappe à ma main languissante,- Et les tristes ennuis sont rentrés dans mon cœur.

Volons aux plaines de Bellone ; (') Voyez la Notice , page xxvij.

Peut-être son brillant laurier A mon cœur va faire oublier Le noir chagrin qui lenvironne.

Marchons : déjà la charge sonne, Le fer brille, la foudre tonne ; 3 entends hennir le fier coursier ; L'acier retentit sur lacier; L'Olympe épouvanté résonne Des cris du vaincu, du vainqueur ; Autour de moi le sang bouillonne :

A ces tableaux mon cœur frissonne, Et la Pitié plaintive a crié dans mon cœur.

D un air moins turbulent l'Ambition m'appelle, Sublime quelquefois, et trop souvent cruelle :

Pour commander, j'obéis à sa loi.

Puissant dominateur de la terre et de Tonde,

Je dispose à mon gré du inonde,

Et ne puis disposer de moi.

Ainsi, d'espérances nouvelles Toujours avide et toujours dégoûté,

Vers une autre féUcité

Mon ame ardente étend ses ailes ; Et rien ne peut calmer, dans les choses mortelles, Cette indomptable soif de l'immortalité.

Lorsqu'en mourant le sage cède Au décret éternel dont tout subit la loi ,

FUGITIVES. 18Si^

Un Dieu lui dit : « J'ai réservé pour moi

L'Éternité qui te précède ; L'Éternité qui s'avance est à toi. »

Ah ! que dis-je? écartons ce profane langage !

L'Éternité n'admet point de partage :

Tout entière en toi seul Dieu sut la réunir ; Dans lui ton existence à jamais fut tracée, Et déjà ton être à venir Étoit présent à sa vaste pensée.

Sois donc digne de ton auteur ;

Ne ravale point la hauteur

D<Pcette origine ûnmortelle !

Eh ! qui peut mieux t'enseigner qu'elle A braver des faux biens l'éclat ambitieux?

Que la terre est petite à qui la voit des cieux ! Que semble à ses regards l'Ambition superbe?

C'est dans ces vers rampants, dans leur humble cité, Vils tyrans des gazons, conquérants d'un brin d'herbe,

L'invisilAe rivalité.

Tous ces objets qu'agrandit l'ignorance,

Que colore la vanité, Que sont-ils, aperçus dans un lointain inmiense, Des célestes hauteurs de l'Immortalité?

C'est cette perspective, en grands pensers féconde ; C'est ce noble avenir qui, bien mieux que ces lois Qu'inventa de loi^eil Tignorance profonde,

Rétablit en secret Féquilibre du monde ;

Aux yeux de l'Étemel égale t^us les droits,

Nos rires passagers, nos passagères larmes ;

Ote aux mots leur tristesse, aux voluptés leurs charmes ;

De rhomme vers le ciel élance tous les vœux. -

Absent de cet atome, et présent dans les cieux.

Voit-il, daigne-t-il voir s'il existe une terre.

S'il y brille un soleil , s'il y gronde un tonnerre ;

S'il est là des héros, des grands, des potentats.

Si l'on y fait la paix, si l'on y fait la guerre,

Si le sort y ravit ou donne des états?

Eh ! qui , du sommet d'un coteau Voyant le Nil au loin rouler ses eaux pompnises, Détoumeroit les yeux de ce riche tableau

Et de ces eaux majestueuses , Pour entendre à ses pieds murmurer un ruisseau?

Silence, êtres mortels! vaines grandeurs, silence! L'obscurité, l'éclat, le savoir, l'ignorance, La force , la fragilité , ^

Tout, excepté le crime ^t l'innocence.

Et le respect d'une juste puissance , Près du vaste avenir, courte et frêle existence, Aux yeux désenchanteurs de la réalité, Descend de sa haute importance Dans l'éternelle Égalité.

Tel, le vaste Apennin, de sa cime hautaine.

Confondant à nos yeux et montagne et vallon, D'un monde entier ne fonne qu une plaine.

Et rassemble en un point un immense horizon.

Âh ! si ce noble instinct, par qui du grand Homère, Par qui des Scipions Tesprit fut enfanté,

N etoit quunçllwfe chimère, Qu un vain româhgl ipl lorgueil inventé ;

Aux limites de sa carrière,

D où vient que l'homme épouvanté, A l'aspect du néant, se rejette en arrière?

Pourquoi, dans l'instabilité

De cette demeure inconstante.

Nourrit-il cette longue attente

De l'imnmable Éternité ?

Non, ce n'est point un vain système, C'est un instinct profond vainement combattu ; Et, sans doute, l'Être suprême Dans nos cœurs le grava lui-même, Pour combattre le vice et servir la vertu.

Dans sa demeure inébranlable, Assise sur l'Éternité , La tranquille Immortalité, Propice au bon, et terrible au coupable.

Du temps, qui sous ses yeux marche à pas de géant, Défend l'ami de la justice.

Et ravit à l'espoir du vice

L'asile horrible du ^éant.

Oui : vous, qui de TOlympe usurpant le tonnerre. Des étemelles lois renversez ks autels ;

Lâches oppresseurs de mt

Tremblez, vous êtes îjÉ^Hldi!

leiâterre.

Et vous , vous , du malheur victimes passagères , Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels, Voyageurs d'un moment aux terres étrangères.

Consolez-vous, vous êtes inunortels!

Eh ! quel cœur ne se Uyre à oe besoin suprême ?

L'homme, agité d'e$pé^ance et d'effroi, Apporte ce besoin d'exister après soi.

Dans l'asile du ttép^s mêlue , Un sépulcre à ses piedft^ et le front dans les cieux ,

La pyramide qui s'élaoçe , Jusqu'au trône éternel va porter l'espérance

De ce cadavre ambitieux.

Sur l'airain périssable il grave sa mémoire,

Hélas ! et sa fragilité ; Et sur ces monuments, témoins de sa victoire.

Trop frêles garants de sa gloire.

Fait un essai mortel de l'Immortalité.

Vous seuls, qu'on admire et qu'on aime, Vous seuls, ô mes rivaux! par un pouvoir suprême,

Ér

Dressez des monuments qui ne sont point mortels ;

Doublement investis des honneui^ étemels,

Du talent vertueux vous tressez la couronne ;

Votre front la reçoit, et votre main la donne :

Homère de ses dieux partagea les autels. fr

Si quelquefois la flatterie

A déshonoré vcâi^^hansons ,

Plus souvent vos sublimes sons Font respecter les lois, font chérir la patrie. Le Barde belliqueux couroit de rangs eatangs Échauffer la jeunesse aux combats élancée :

Ty rtée embrasoit Mars de feux plus dévorants ;

Et les vers foudroyants d'Alcée

Menacent encor les tyrans.

• Que je hais les tyrans! Combien, dès mon enfance. Mes imprécations ont poursuivi leur char l Ma f oiblesse superbe insulte à leur puissance : J aurois chanté Caton à Faspect de César.

Et pourquoi craindi^e la furie ^

D un injuste dominateur?

N est-il pas une autre patrie

Dans l'avenir consolateur?

Ainsi , quand tout fléchit dans lempire du monde , ^

Hors la grande ame de Caton , inunobile, il entend la tempête qui gronde; Et tient, en méditant TÉternité profonde,

■iflt.

Un poignard d'une main, et de lautre Platon.

Par eux, bravant les fers, les tyrans et Fenvie, Il reste seul arbitre de son sort :

A ses vœux, Fun promet la mort.

Et lautre une étemelle vie.

Que tout tombe aux genoux dé loppresseur du Tibre, Sa grande ame affranchie a son refuge au ciel.

U dit au tyran : Je suis libre ;

Au trépas : Je suis immortel.

Allez, portez dans Furne sépulcrale Où Fattendoient ses immortels aïeux.

Portez ce reste glorieux, Vainqueur, tout mort qu'il est, du vainqueur de Pharsale.

En vain César victorieux

Poursuit sa marche triomphale :

Autour de la tombe fatale , Libre encore un moment, le peuple est accouru ; Du plus grand des Romains il pleure la mémoire ; Le cercueil rend jaloux le char de la victoire : Caton triomphe seul, César a disparu.

Que dis-je? enfants bannis dune terre chérie. Français, que vos vertus triomphent mieux du sort ! Sans biens, sans foyers, sans patrie.

Votre malheur n appelle point la mort :

Plus courageux , vous supportez la vie.

Qui peut donc soutenir votre cœur généreux ?

Ah ! la foi vous promet le fruit de tant defieines; Au sein de l'infortune elle vous rend heureux, Riches dans Imdigence,. et libres dans les chaînes; Et du fond des cachots vous habitez les cieux. Loin donc, de l'homme impie exécrable maxime, Qui sur ses deux.^ppuis ébranles le devoir :

« U faut un prix au juste, il faut un frein au crime! » L'homme sans crainte est aussi sans espoir.

Ainsi , par un accord sublime , La céleste Immortalité S'élance d'un vol unanime, Avec sa sœur, la sage liberté.

EJli^ous , vous que mon cœur adore , Faudra-t-il donc vous perdre sans retour?

Non, si d'un jour plus beau cette vie est l'aurore, Nous nous retrouverons dans un autre séjour : O mes amis! nous nous verrons encore!

Qu'en nous reconnoissant, nous serons attendris! Du haut des célestes lambris,

Sur ce séjour de douleur et d'alarmes

Nous jetterons un regard de pitié.

Et nos yeux n'auront plus à répandre de larmes, Que les pleurs de la joie et ceux de l'amitié.

Cependant, exilés dans ce séjour profane,

CuKfvez les arts enchanteurs ; « Ils calmeront les maux où le ciel vous condamne ; Ils mêleront quelque cfalVlne à vos pleurs:

Mais ne profanez point le feu qui vous anime ; Laissez là des plaisirs les chants voluptueux ,

Et leur lyre pusiUanime.

Célébrez Fhomme magnanime.

Célébrez Thomme vertueux;

Et que vos sons majestueux Soient sur la terre un prélude sublime

Des hymnes chantés dans les cieux.

EPITRE

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