‹ Œuvres (volume 5)Chapitre 14 sur 25 · V. ir · texte numérisé non relu

V. ir

lUi victor ego, et Tyrio conspectus in ostro, Centum quadrijugos agitabo ad flumina currus.

Guncta luihi, Alpheum linquens lucosque Molorchi,

Cursibus et crudo decernet Graecia caestu.

Ipse, caput tonsae foliis ornatus olivae,

Dona feram. Jam nu ne solemnes ducere pompas

Ad delubra juvat, caîsosque videre juvencos;

Vel scena ut versis discedat frontibus, utque

Purpurea intexti tollant aula^a Britanni.

In foribus pugnam ex auro solidoque elephanto Gangaridum faciam, victorisque arma Quirini; Atque hic undantem bello magnumque fluentem Nilum, ac navali surgentes aère columnas.

Addam urbes Asiae domitas, pulsumque Niphaten, Fidentemque fuga Parthum versisque sagittis, Et duo rapta manu diverso ex hoste tropaea, Bisque triumphatas utroque ab litore gentes.

Stabunt et Parii lapides, spirantia signa, Assaraci proies, demissaeque ab Jove gentis Nomina, Trosque parens, et Trojae Cynthius auctor.

De César au milieu je placerai Timage,

Et là de ma victoire il recevra Thommage.

En longs habits de pourpre attirant les regards ,

Moi-même au bord des eaux ferai voler cent chars.

La Grèce {^) quittera pour ces jeux magnifiques ,

Ses combats Néméens, ses fêtes Olympiques.

Le front ceint d'olivier, c'est moi qui du vainqueur

Couronnerai l'adresse ou la mâle vigueur.

Je me trompe , ou déjà la pompe auguste est prête :

AUons, marchons au temple, et commençons la fête ;

AUumons cet encens, égorgeons ces taureaux.

Le théâtre (^) m'appelle à ses mouvants tableaux;

J'y vole : nos captifs (7) à ma vue empressée

Étalent ces tapis où leur honte est tracée :

Sur les portes (®) ma main grave nos fiers combats ,

Le Nil au loin roulant sous des forets de mâts.

Pour mieux représenter sa honte et notre gloire,

L'Indien me fournit son or et son ivoire ;

Et l'airain (9) des vaisseaux usurpateurs des mers,

En colonne, à ma voix, va monter dans les airs.

Je montrerai l'Asie et ses villes tremblantes,

Le Niphate pleurant sur ses rives sanglantes ;

Et le Parthe perfide, en son courroux prudent.

Qui combat dans sa fuite, et résiste en cédant;

Et César aux deux mers étalant leurs conquêtes ,

Et d'un double trophée embellissant nos fêtes.

Au milieu je ranime en marbre (»<>) de Paros

Les fils d'Assaracus, les descendants de Tros,

Ces dieux, ces demi-dieux, cette famille inunense,

Que termine César, que Jupiter commence.

154 GEORGICON LIB. III. T.37.

Invidia infelix Furias amncmque severum Cocyti metuet, tortosque Ixionis angues, Iminanemque rotam, et non exsuperabile saxum.

Interea Dryadum silvas saltusque sequamur Intactos, tua, Maecenas, kaud moUia jussa.

Te sine nil altum mens inchoat. En âge, seines Rumpc pioras; vocat ingenti clamore Cithaeron, Taygetique canes, domitrixque Epidaurus equorum; Et vox assensu nemorum ingeminata remugit.

Mox tamen ardentes accingar dicere pugnas Caesaris, et nomen fama tôt ferre per annos, Tithoni prima quot abest ab origine Caesar.

Seu quis, Olympiacœ mira tus praemia palmae, Pascit equos, seu quis fortes ad aratra juvencos, Corpora praecipue matrum légat. Optima torvae Forma bovis, oui turpe caput, oui plurima cervix, Et crurum tenus a mento palearia pendent.

Tum longo nullus lateri modus; omnia magna, Pes etiam, et camuris hirtae sub cornibus aures.

Nec mihi displiceat maculis insignis et aibo , Aut juga detrectans, interdumque aspera cornu,

Dans un coin du tableau ( ' ' ) je mets TEnvie aux fers, Et j'étale à ses yeux les tourments des enfers : Les serpents d'Alecton , les ondes de Tantale , La roue infatigable , et la roche fatale.

Cependant, ô Mécène, animé par ta voix, Pour guider les troupeaux je rentre dans les bois. Viens : déjà des bergers ( »^) les trompes m'avertissent; Déjà des chiens ardents les clameurs retentissent ; Le coursier frappe Tair de ses hennissements : Le taureau lui répond par ses mugissements; Et l'écho des forêts et l'écho des rivages Se joignent aux concerts de leurs accents sauvages. Achevons de dicter ces champêtres leçons ; Et ma muse bientôt, par de plus nobles sons.

Fera vivre les faits du héros que j'adore. Plus long-temps que l'époux de la brillante Aurore.

Veut-on pour vaincre à Pise im coursier généreux? Veut-on pour la charrue un taureau vigoureux? Des mères avec soin il faut choisir l'espèce. Je veux dans la génisse ( '^) une mâle rudesse, Une oreille velue, un regard menaçant, Des cornes dont les dards se courbent en croissant ; Que son flanc alongé sans mesure s'étende ; Vers la terre en flottant que son fanon descende; Qu'enfin ses pieds, sa tête, et son cou monstrueux. De leur beauté difforme épouvantent les yeux.

J'aime aussi sur son corps, taché par intervalles. Et de noir et de blanc les marques inégales ; J'aime à lui voir du joug secouer le fardeau. Par son mufle sauvage imiter le taureau ,

156 GEORGICON LIE. III. t sa

Et faciem tauro propior , quaeque ardua tota , Et gradiens ima verrit vestigia cauda.

iEtas Lucinam, justosque pati hymenaeos, Desinit ante decem, post quatuor incipit annos : Caetera nec feturae habilis, nec fortis ara tris. Interea, superat gregibus duni laeta juventus, Solve mares; mitte in Venerem pecuaria primusl, Atque aliam ex alia generando suffice prolem. Optima quaeque dies miseris mortalibus aevi Prima fiigit: subeunt morbi tristisque senectus, Et labor, et durae rapit inclementia mortis.

Semper erunt, quarum mutari corpora malis.

Semper enim refice; ac, ne post amissa requiras, Anteveni, et sobolcm armento sortire quotannis.

Nec non et pecori est idem delectus equino.

Tu modo , quos in spem statues submittere gentis , Praecipuum jam inde a teneris impende laborem. Continuo pecoris generosi puUus in arvis Altius ingreditur, et moUia crura reponit.

Primus et ire viam, et fluvios tentare minaces, Audet, et ignoto sese committere ponti : Nec vanos horret strepitus. lUi ardua cervix, Argutumque caput, brevis alvus, obesaque terga, Luxuriatque toris animosum pectus. Honesti Spadices, glaucique; color deterrimusalbis, Et gilvo. Tum, si qua sonum procul arma dederc, Stare loco nescit , micat auribus, et tremit artus,

Menacer de la corne, et, dans sa marche altière, D'une queue à longs crins balayer la poussière.

L âge, soit de Thymen, soit du travail des champs. Après quatre ans commence , et cesse avant dix ans. Ces jours sont précieux : dès le printemps de Fâge Livre au taureau fougueux son amante sauvage ; Qu'elle laisse en mourant de nombreux héritiers. Hélas! nos plus beaux jours s'envolent les premiers : Un essaim de douleurs bientôt nous environne ; La vieillesse nous glace , et la mort nous moissonne. Préviens donc leur ravage , et que dans tes troupeaux L'hymen forme toujours des nourrissons nouveaux.

Dans le choix des coursiers ne sois pas moins sévère. Du troupeau^ dès l'enfance, il faut soigner le père : Des gris et des bais-bruns (>4) on estime le cœur; Le blanc, l'alezan clair, languissent sans vigueur. L'étalon généreux (>^) a le port plein d'audace, Sur ses jarrets pliants se balance avec grâce ; Aucun bruit ne l'émeut ; le premier du troupeau Il fend l'onde écumante, affronte un pont nouveau : Il a le ventre court (»^), l'encolure hardie , Une tête effilée, une croupe arrondie; On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler. Et ses nerfs tressaillir, et ses veines s'enfler : Que du clairon bruyant ('7) le son guerrier l'éveille. Je le vois s'agiter (■^), trembler, dresser l'oreille;

158 GEORGICON LIE. III. y. 85.

CoUectumque premens volvit sub naribus igpiem. Densa juba , et dextro jactata recumbit in armo ; At duplex agitur per lumbos spina ; cavatque Tellurem, et solido graviter sonat ungula cornu.

Taiis Amyclaîi domitus PoUucis habenis Cyllarus, et, quorum Graii meminere poetœ, Martis equi bijuges, et magni currus Achiliis. Talis et ipse jubam cervice efFudit equina Conjugis adventu pernix Saturnus, et altum Pelion hinnitu fugiens implevit acuto.

Huncquoque , ubiautmorbo gravis , autjamsegniorannis, Déficit, abde domo , nec turpi ignosce senectœ. Frigidus in Venerem senior, frustraque laborem Ingratum trahit ; et, si quando ad praelia ventum est. Ut quondam in stipulis magnus sine viribus ignis, Incassum furit. Ergo animos aevumque notabis Praecipue; hinc alias artes, prolemque pdrentum. Et quis cuique dolor victo, quae gloria palmae.

Nonne vides, quum praecipiti certamine campum Corripuere, ruuntque effusi carcere currus, Quum spes arrectœ juvenum, exsultan tiaque haurit Corda pavor pulsans? Illi instant verbere torto. Et proni dant lora ; volât vi fervidus axis : Jamque humiles, jamque elati sublime videntur Aéra per vacuum ferri, atque assurgere in auras.

Son épine se double ('9) et frémit sur son dos; D'une épaisse crinière il fait bondir les flots ; De ses naseaux brûlants il respire la guerre ; Ses yeux roulent du feu , son pied creuse la terre.

Tel, dompté par les mains du frère de Castor (2®), Ce Cyllare fameux s'assujettit au mor :

Tels les chevaux d'Achille et du dieu de la Thrace SoufBoient le feu du ciel , d'où descendoit leur race : Tel Saturne (^i), surpris dans un tendre larcin, En superbe coursier se transforma soudain , Et, secouant dans l'air sa crinière flottante. De ses hennissements effraya son amante.

Quel que soit le coursier qu'ait adopté ton choix, Quand des ans ou des maux il sentira le poids. Des travaux de l'amour dispense sa foiblesse : Vénus ainsi que Mars demande la jeunesse.

Pour son corps, dévoré d'un impuissant désir. L'hymen est un tourment, et non pas un plaisir; Vieil athlète , son feu dès l'abord se consume : Tel le chaume s'éteint au moment qu'il s'allume. Connois donc et son âge, et sa race, et son cœur, Et sur-tout dans la lice (^^) observe son ardeur.

Le signal est donné : déjà de la barrière Cent chars précipités fondent dans la carrière ; Tout s'éloigne, tout fuit: les jeunes combattants. Tressaillant d'espérance, et d'effroi palpitants, A leurs bouillants transports abandonnent leur ame ; Ils pressent leurs coursiers; l'essieu siffle et s'enflamme; On les voit se baisser, se dresser tour-à-tour; Des tourbillons de sable ont obscurci le jour;

160 GEORGICON LIE. HI. v...o.

Nec mora , nec requies ; at fulvae nimbus arenae ToUitur ; humescunt spumis flatuque sequentum : Tantus amor laudum, tanta; est Victoria curâef !

Primus Erichthonius currus et quatuor ausus Jungere equos, rapidisque rotis insistcre victor. Frena Pelethronii Lapithae gyrosque dedere Impositi dorso , atque equitem docuere sub armis Insultare solo, et gressus glomerare superbos. iEquus uterque labor: aeque juvenemque magistri Exquirunt, calidumque animis, et cursibus acrem; Quamvis saepe fuga versos ille egerit hostes. Et patriam Epirum referat, fortesque Mycenas, Neptunique ipsa deducat origine gentem.

His animadversis , instant sub tempus , et omnes Impendunt curas denso distendere pingui, #

Quem légère ducem , et pecori dix ère maritum : Pubentesque sécant herbas, fluviosque ministrant, Farraque, ne blando nequeat superesse labori, Invalidique patrum référant jejunia nati.

Ipsa autem macie tenuant armenta volentes; Atque, ubi concubitus primos jam nota voluptas Sollicitât, frondesque negant, et fontibus arcent; Saîpe etiam cursu quatiunt, et sole fatigant, Quum graviter tunsis gémit area frugibus, et quum Surgentem ad Zephyrum paleae jactantur inanes. Hoc Êiciunt, nimio ne luxu obtusior usus

GÉORGIQUÉS, LIV. III. 161

On se quitte, on s^atteiiit; on s'approche, on s'évite : Des chevaux haletants le crin poudreux s'agite; Et, blanchissant d'écume et baigné de sueur.

Le vaincu de son souffle humecte le vainqueur : Tant la gloire leur platt, tant Thonneur les anime!

Érichthon le premier (3^), par un effort sublime. Osa plier au joug quatre coursiers fougueux.

Et porté sur un char s'élancer avec eux.

Le Lapithe, monté sur ces monstres farouches, A recevoir le frein accoutuma leurs bouches, Leur apprit à bondir, à cadencer leurs pas, Et gouverna leur fougue au milieu des combats. Mais, soit qu'il traîne un char, soit qu'il porte son guide. J'exige qu'un coursier soit jeune, ardent, rapide. Fût-il sorti d'Épire, eût-il servi les dieux, Fût-il né du trident, il languit, s'il est vieux.

Enfin ton choix est fait, aucun soin ne t'arrête :

Que le chef du troupeau pour son hymen s'apprête.

D'une prodigue main verse-lui sa boisson ;

Qu'il s'engraisse du lait de la jeune moisson :

Antrement il succonAÉ|| aux plaisirs inhabile,

Et d'un père affaibunUt un enfant débile.

Au contraire (^4), sitôt que les tendres désirs

Sollicitent la mère aux amoureux plaisirs,

Éloigne-la des eaux, retranche sa pâture;

Et quand l'été brûlant fatigue la nature,

Lorsque Taire gémit sous les fléaux pesants.

Qu'une pénible course amaigrisse ses flancs : T. n. oéonc. 11

162 GE0R6IC0N LIB. III. v. .36.

Sit genitali arvo , et sulcos oWimet inertes ;

Sed rapiat sitiens Venerem , interiusque recondat.

Rursus cura patruiu cadere et succedere matrum Incipit. Exactis ^avidse quum mensibus errant, Non illas gravibus quisquam juga ducere plaustris. Non saltu superare viam sit passus, et acri Çarpere prata fuga, fluviosque innare rapaces. Saltibus in vacuis pascant, et plena secundum Flumina, muscus ubi, et viridissima gramine ripa, Spelunca^que tegant, et saxea procubet umbra.

Est lucos Silari circa ilicibusque virentem Plurimus Alburnum volitans, cui nomen asile Romanum est, œstron Graii vertere vocantes:

Asper, acerba sonans; quo tota cxterrita silvis Diifugiunt armenta ; furit mugitibus aether Concussus, silvaeque et sicci ripa Tanagri. Hoc quondam monstro horribiles exercuit iras Inachise Juno pestem médita ta juvencae :

Hune quoque, nam mediis fervoribus acrior instat, Arcebis gravido pecori, armentaque pasces Sole recens orto, aut nocteôiLducentibus astris.

Post partum cura in vitulos traducitur omnis; Continuoque notas et nomina gentis inurunt; Et quos aut pecori malint submittere habendo, Aut aris servare sacros, aut scindere terram, Et campum horrentem fractis in vertere glebis. Caetera pascuntur virides armenta per herbas.

Des routes de Tamour (^^) Fembonpoint inutile Aux germes créateurs ouvre un champ moins fertile.

Dès que son sein grossit, tous nos soins lui sont dus, Et le soc et le char lui seront défendus.

Je ne veux plus la voir bondir dans les campagnes, Lutter contre un torrent, gravir sur les montagnes : Qu^elle paisse en des prés où les plus clairs ruisseaux Parmi des bords fleuris roulent à pleins canaux, Où le sommeil Finvite au fond d'un antre sombre, Où des rochers voisins versent le frais et Fombre.

Sux^tout je crains pour elle et la rage et le bruit Des insectes ailés que la chaleur produit.

Aux rives du Silare, où des forets d'yeuses Prolongent dans les champs leurs ombres ténébreuses, Vole un insecte affreux (^^), que Junon autrefois. Pour tourmenter lo, déchaîna dans les bois.

Aux bourdonnements sourds de son aile bruyante. Tout un troupeau s'enfuit en hurlant d'épouvante : De leurs cris furieux le Tanagre frémit; La forêt s'en ébranle, et FOlympe en gémit.

Fais donc pattre la mère au soir ou dès Faurore, Lorsque de son hymen les fruits sont près d'éclore.

Sont-ils nés? à tes soins ils ont droit à leur tour. Marque au front de chacun quel sort l'attend un jour : Les uns sont du troupeau Fespérance certaine ; D^autres d'un soc tranchant déchireront la plaine; D'autres pour les autels de fleurs seront parés, Et le reste au hasard (^7) bondira dans les prés.

t64 6E0R6IG0N LIB. III. ^. i63.

Tu quos ad studium atque usum formabis ag[restem , Jam vitulos hortare, viamque insiste doiuandi, Dum faciles animi juvenum, dum mobilis aetas. Ac primum laxos tenui de viiuine circlos Cervici subnecte ; dehinc , ubi libéra colla Servitio assuerint, ipsis e torquibus aptos Junge pares, et coge gradum conferre juvencos j Atque illis jam sœpe rotae ducantur inanes Per terram , et sumnio vestigia pulvere signent : Post valido nitens sub pondère faginus axis Instrepat, et junctos temo trahat sereus orbes.

Interea pubi indomitœ non gramina tantum, Nec vescas salicum frondes, ulvamque palustrem, Sed frumenta manu carpes sata ; nec tibi fetae, More patrum , nivea implebunt mulctralia vaccae ; Sed tota in dulces consument ubera natos.

Sin ad bella magis studium, turmasque féroces, Aut Alphsea rôtis prœlabi flumina Pisae, Et Jovis in luco currus agitare volantes :

Primus equi labor est, animos atque arma videre Bellantum, lituosque pati, tractuque gementem Ferre rotam, et stabulo frenos aûdire sonahtes; Tum magis atque magis blandis gaudere maglstri Laudibus, et plausae sonitum cervicis amare.

Atque hsec jam primo depulsus ab ubere matris Audeat, inque vicem det mollibus ora capistris Inyalidus, etiamque tremens, etiam inscius sévi.

Ceux qu^on destine au soc, il faut dès leur jeune âge Discipliner au joug leur docile courage.

Sur son cou libre encor, ton jeune nourrisson Porte un collier flottant pour première leçon : Bientôt deux compagnons, qu'un joug d'osier rassemble , Apprennent à marcher, à s'arrêter ensemble :

Déjà même un char vide est par eux emporté, Et glisse sur Farène avec agilité ; Puis sous un lourd fardeau, qu'ils ébranlent à peine. Us font crier la roue, et sillonnent la plaine.

Cependant, pour nourrir tes élèves naissants. Au feuillage du saule, au vert gazon des champs, A llierbe des marais joins la moisson nouvelle. De la mère autrefois on pressoit la mamelle : Pasteur plus indulgent, laisse-la sans regret Pour ses tendres enfants épancher tout son lait.

Mais yeux-tu près d'Élis dans des torrents de poudre Guider un char plus prompt, plus brûlant que la foudre? Veux-tu, dans les horreurs d'un choc tumultueux. Régler d'un fier coursier les bonds impétueux? Accoutume son œil au spectacle des armes, Et son oreille au bruit, et son cœur aux alarmes : Qu^il entende déjà le cliquetis du frein, Le roulement des chars, les accents de l'airain; Qu^au seul son de ta voix son alégresse éclate; Qu^il frémisse au doux bruit de la main qui le flatte.

Ainsi, de la mamelle à peine séparé, Ton élève à son art est déjà préparé :

Déjà son front timide et sans expérience Vient aux premiers liens s'offrir sans défiance.

166 GEORGICON LIE. III. t. 190.

At, tribus exactis, ubi quarta accesserît aestas, Carpere mox gyrum incipiat, gradibusque sonare Compositis, sinuetque alterna volumina crunim, Sitque laboranti similis; tum cursibus auras, Tum vocet, ac per aperta volans, ceu liber habenis, ^quora , vix summa vestigia ponat arena.

Qualis hyperboreis Aquilo quum densus ab oris Incubuit, Scythiaeque hiemes atque arida differt Nubila ; tum segetes altae campique natantes Lenibus horrescunt flabris , summaeque sonorem Dant silvae , longique urgent ad littora fluctus : Ille volât, simul arva fuga, simul aequora verrens.

Hic vel ad Elei metas et maxima campi Sudabit spatia , et spumas aget ore cruentas ; Belgica vel molli melius feret esseda coUo.

Tum demum crassa magnum farragine corpus Grescere jam domitis sinito; namque ante domandum Ingentes tollent animos , prensique negabunt Verbera lenta pati, et duris parère lupatis.

Sed non uUa magis vires industria fîrmat, Quam Venerem et caeci stimulos avertere amoris, Sive boum, sive est cui gratior usus equorum. Atque ideo tauros procul atque in sola relegant Pascua, post montem oppositum, et trans flumina lata; Aut intus clausos satura ad praesepia servant.

Carpit enim vires paulatim, uritque videndo Femina , nec nemorum patitur meminisse nec herbse.

Mais compte-t-il trois ans? bientôt mordant le frein , Il tourne , il caracole , il bondit sous ta main ; Sur ses jarrets nerveux il retombe en mesure : Pour la rendre plus libre, on gêne son allure; Tout-à-coup il s'élance, et, plus prompt que Tëclair, Dans les champs effleures il court, yole, et fend Pair.

Tel le fougueux ëpoux(2S) de la jeune Orythie Vole et disperse au loin les frimas de Scythie, Fait frémir mollement les vagues des moissons, Balance les forêts sur la cime des monts, Chasse et poursuit les flots de Focéan qui gronde , Et balaie en fuyant les airs, la terre, et Fonde.

Un jour tu le verras, ce coursier généreux, Ensanglanter son mors et vaincre dans nos jeux; Ou (^9), plus utile encor dans les champs de la guerre. Sous de rapides chars faire gémir la terre.

Ne Fengraisse (^) sur-tout qu'après Favoir dompté; Autrement son orgueil jamais n'est surmonté : Il se dresse en fureur sous le fouet qui le touche, . Et s'indigne du frein qui gourmande sa bouche.

Crains aussi, crains l'amour, dont la douce langueur Des troupeaux, quels qu'ils soient, énerve la vigueur : Que des fleuves profonds, qu'une haute montagne. Sépare le taureau de sa belle compagne ; Ou que, loin de ses yeux, dans Fétable caché, Près d'une ample pâture il demeure attachée

Près d'elle il fond d'amour, il erre triste et sombre, Et néglige les eaux et la verdure et l'ombre. Souvent même, troublant l'empire des troupeaux,

168 GEORGICON LIB. III. t. «7.

Dulcibus illa quidem illecebris et saepe superbos Cornibiis inter se subigit decernere amantes. Pascitur in magna silva formosa juvenca :

Illi alternantes multa vi praelia miscent Vulneribus crebris; lavit ater corpora sanguis, Versaque in obnixos urgentur cornua vasto Cum gemitu : reboant silvaeque et magnns Olympus. Nec mos bellantes una stabulare ; sed alter Victus abit, longeque ignotis exsulat oris, Multa gemens ignominiam plagasque superbi y ictoris , tum , quos amisit inultus , amores ; Et stabula adspectans regnis excessit avitis.

Ergo omni cura vires exercet, et inter Dura jacet pemix instrato saxa cubili, Frondibus hirsutis et cariée pastus acuta; Et tentât sese, atque irasci in cornua discit Arboris obnixus trunco, ventosque lacessit Ictibus , et sparsa ad pugnam proludit arena. Post, ubi coUectum robur viresque refectae, Signa movet, praecepsque oblitum fertur in hostem. Fluctus uti , medio cœpit quum albescere ponto Longius, ex altoque sinum trahit; utque, volutus Ad terras, immane sonat per saxa, neque ipso Monte minor procumbit : at ima exaestuat unda Verticibus, nigramque alte subjectat arenam.

Omne adeo genus in terris hominumque ferarumque, Et genus aequoreum, pecudes, pictaeque volucres

Une Hélène au combat entraîne deux rivaux.

Tranquille, elle s'égare (3>) en un gras pâturage : Ses superbes amants s'élancent pleins de rage ; Tous deux, les yeux baissés et les regards brûlants, Entre-choquent leurs fronts , se déchirent les flancs ; De leur sang qui jaillit les ruisseaux les inondent; A leurs mugissements les vastes cieux répondent. Entre eux point de traité : dans de lointains déserts Le vaincu désolé va cacher ses revers, Va pleurer d'un rival la victoire insolente, La perte de sa gloire, et sur-tout d'une amante; Et, vers ces bords chéris tournant encor les yeux, Abandonne Fempire où régnoient ses aïeux.

Mais Famour le poursuit jusqu'en ces lieux sauvages. Là, donnant sur des rocs, nourri d'amers feuillages. Furieux, il s'exerce à venger ses affronts :

De ses dards tortueux il attaque des troncs; Son front combat les vents, son pied frappe la plaine. Et sous ses bonds fougueux il fait voler l'arène. Mais c'en est fait; il part, et, bouillant de désirs, De Forgueilleux vainqueur va troubler les plaisirs. Tel (3*), par un pli léger ridant le sein de Fonde, Un flot de loin blanchit, s'alonge, s'enfle et gronde : Soudain le mont liquide, élevé dans les airs. Retombe ; un noir limon bouillonne sur les mers.

Amour, tout sent tes feux, tout se livre à ta rage; Tout, et l'homme qui pense, et la brute sauvage,

170 GEORGICON LIE. III. t. 144.

In furias ignemque ruunt : amor omnibus idem. Tempore non alio catulorum oblita leaena Sœvior erravit campis ; nec funera vulgo Tam multa informes ursi stragemque dedere Per silvas : tum saevus aper, tum pessima tigris« Heu , maie tum Libyae solis erratur in agris !

Nonne vides, ut tota tremor pertentet equorumi Corpora, si tantum notas odor attulit auras?

Ac neque eos jam fraena virum, neque verbera saeva, Non scopuli, rupesque cavae, atque objecta retardant Flumina , correptos unda torquentia montes.

Ipse ruit, dentesque Sabellicus exacuit sus, Et pede prosubigit terram, fricat arbore costas, Atque hinc atque illinc humeros ad vulnera durât. Quid juvenis, magnum oui versât in ossibus ignem Durus amor? Nempe abruptis turbata procellis Nocte natat caeca serus fréta : quem super ingens Porta tonat cœli , et scopulis illisa reclamant iEquora; nec miseri possimt revocare parentes, Nec moritura super crudeli funere virgo.

Quid lynces Bacchî variae, et genus acre luporum, Atque canum ? Quid , quae imbelles dant prœlia ccrvi ? Scilicet ante omnes fiiror est insignis equarum : Et mentem Venus ipsa dédit, quo tempore Glauci

Et le peuple des eaux, et Tbabitant des airs. Amour, tu fais rugir les monstres des déserts : « Alors, battant ses flancs, la lionne inhumaine Quitte ses lionceaux et rôde dans la plaine ; X3*est alors que, brûlant pour d'informes appas, Le noir peuple des ours sème au loin le trépas ; Alors le tigre affreux ravage la Libye :

Malbeur au voyageur errant dans la Nubie!

Si le coursier fougueux sent Fattrait du plaisir, Voyez-vous tout son corps frissonifer de désir? n ne sent plus le fouet, ne connoît plus \fis rênes; U vole; il franchit tout, et les bois et les plaines, Et les rocs menaçants, et les gouffres profonds. Et les torrents enflés par les débris des monts. L^horrible sanglier se prépare à la guerre ; Il aiguise sa dent, il tourmente la terre :

Contre un chêne ridé s'endurcit aux assauts.

Hérisse tous ses crins, et fond sur ses rivaux. Que n'ose un jeune amant (^'*) qu'un feu brûlant dévore! LHnsensé, pour jouir de l'objet qu'il adore, La nuit, au bruit des vents, aux lueurs de l'éclair, Seul traverse à la nage une orageuse mer; Il n'entend ni les cieux qui grondent sur sa tête, Ni le bruit des rochers battus par la tempête. Ni ses tristes parents de douleur éperdus.

Ni son amante, hélas! qui meurt s'il ne vit plus.

Vois combattre (^4) le lynx, le chien, le cerf lui-même ; N^entends-tu pas le loup hurler pour ce qu'il aime? Des cavales sur-tout rien n'égale les feux; Vénus même alluma leurs transports furieux.

172 GEORGICON LIB. III. T.a68.

Potniades malis membra absumpscre qùadrigae.

nias ducit amor trans Gargara , transque sonantem Ascanium ; supcrant montes , et flumina tranant. Continuoque , avidis ubi subdita flamma meduUi^, Vere magis, quia vere calor redit ossibus, illae Ore omnes versae in Zephyrum stant rupibus altis , Exceptantque levés auras : et sœpe sine ullis Gonjugiis, vento gravidae, mirabile dictu !

Saxa per et scopulos et depressas convalles Di£Fugiunt, «on, Eure, tuos, neque solis ad ortu3, In Boream Gaurumque, aut unde nigerrimus Auster Nascitur, et pluvio contristat frigore cœlum. Hinc demum, hippomanes vcro quod nomine dicunt Pastores, lentum destillat ab inguine virus : Hippomanes, quod saepe malae légère novercae, Miscueruntque herbas, et non innoxia verba.

Sed fugit interea, fugit irreparabile tempus, Singula dum capti circumvectamur amore.

Hoc satis armentis. Superat pars altéra curae, Lanigeros agitare grèges, hirtasque capellas. Hic labor ; hinc laudem fortes sperate coloni. Nec sum animi dubius, verbis ea vîncere magnum Quam sit, et angustis hune addere rébus honorem. Sed me Parnassi déserta per ardua dulcis Raptat amor : juvat ire jugis qua nuUa priorum

tfk.

Quand 9 pour avoir frustré (^^) leur amoureuse ivresse ,

Elle Kvra Glaucus à leur dent vengeresse.

L^impérieux amour conduit leurs pas errants

Sur le sommet des monts, à travers les torrents :

Sur-tout 9 lorsqu'aux beaux jours leur fureur se ranime,

D'un rocher solitaire elles gagnent la cime.

Là, leur bouche brûlante, ouverte aux doux zéphyrs,

Reçoit avidement leurs amoureux soupirs :

O prodige (^) inouï! le zéphyr les féconde.

Soudain du haut des rocs leur troupe vagabonde

Rondit, se précipite et fuit dans les vallons;

Non vers les lieux blanchis (^7) par les premiers rayons,

Mais vers les champs du nord, mais vers ces tristes plages

Où FAutan pluvieux entasse les orages.

(Test alors qu'on les voit, dans Fardeur de leurs feux.

Distiller en courant Fhippomane amoureux;

Lliippomane, filtré par la marâtre impie,

Qui joint au noir poison Finfemale magie.

Mais moi-même où m'entraîne, où m'égare l'amour?

Revenons : le temps vole, et s'enfuit sans retour.

Après les grands troupeaux, il est temps que je chante Des chèvres, des brebis la fEunille bêlante.

O vous, heureux bergers, veiUez à leurs besoins ; Leur toison et leur lait vous paieront de vos soins. Et moi, puissé-je orner cette aride matière!

Des ronces (^®), je le sais, hérissent ma carrière; Mais des sentiers battus je détourne mes pas : Oui, les déserts du Pinde ont pour moi des appas : Dans ces sentiers nouveaux qu'a frayés mon audace.

m GEORGICON Lia III. t. 193.

Castaliam molli devertitur orbita clïvo.

Nunc, veneranda Pales, ma^^o nunc ore soAaniluin.

Incipiens stabulis cdico in moUibus herbam Garpere oves , dum mox frondosa reducitur aestas ; Et multa durqm stipula fîliciunque maniplis Steroerc subter humum , glacies nec frigida liedat Molle pecus, scabicmque fcrat turpesque podagras. Post hÏDC digressus, jubeo frondentia capris Arbuta sufficerc, et fluvios praebere récentes; Et stabula a ventis hibemo opponere soli Ad médium conversa diem, quum frigidus olim Jam cadit, extremoque irrorat Aquarius anno.

Hse quoque non cura nobis leviore tuendae, Nec minor usus erit, quamvis Mllesia magno Vellera mutentur Tyrios incocta rubores.

Densior bine soboles, hinc largi copia lactis. Quam magis exhausto spumaveiït ubere mulctra, Lœta magis pressis manabunt filiunina mammis. Nec minus intcrea barbas incanaque menta Cinyphii tondent birci, setasque comantes, Usum in castrorum, et miseris velamina nautis. Pascuntur vero silvas , et sunima Lycaei, Horrentesque mbos , et amantes ardua dumos. Atque IpssG memores redeunt In tecta, suosque Ducunt, et gravido superant vix ubere limen.

Ëi^o omni studio glaciem veutosque nivales, Quo minor est illis curae mortalis egestas ,

6É0R6IQUES, LIV. III. 175

Mon œil d'aucun mortel ne reconnott la trace. Viens y auguste Paies, viens soutenir ma voix.

D'abord (^9), que tes brebis, à couvert sous leurs toits. Jusqu'au printemps nouveau se nourrissent 4'berbage ; Qu'une molle fougère et qu'un épais fourral^e, Sous leurs corps délicats étendus par ta main, Rendent leur lit moins dur, leur asile plus sain. Les cbévres(4o}, à leur tour, veulent pour nourriture Des feuilles d'arboisier et l'onde la plus pure : Écaite de leur toit l'inclémence des airs ; Qu'il reçoive au midi le soleil des hivers.

Jusqu'aux jours où Phébus, quittant l'urne céleste, Du cercle de l'année achève enfin le reste.

Oui(4>), comme les brebis, Thumble chèvre a ses droits: Si leur riche toison, pour habiller les rois Aux fuseaux de Milet offre une laine pure.

Et du poisson de Tyr boit la riche teinture, La chèvre a des trésors qui ne lui cèdent pas : Ses enfants (43) sont nombreux, son lait ne tarit pas; Et plus ta main avare épuise sa mamelle.

Plus sa douce ambrosie entre tes doigts ruisselle. Cependant son époux (43) contre l'âpre saison Nous cède ces longs poils qui parent son menton. Le jour (44), au fond des bois, au penchant des collines, Elle vit de buissons , de ronces et d'épines ; Le soir, fidèle à l'heure, elle rentre au hameau : EUe-méme rassemble et conduit son troupeau; Et, le sein tout gonflé des tributs qu'elle apporte, Du bercail avec peine elle franchit la porte.

176 GEORGICON LIB. III. t.3,o.

A vertes ; victumque feres , et vîrgea laetus Pabula, nec tota claudcs fœnilia bruma.

At vero , Zephyris quum laeta vocantibus œstas In saltutfutrumque gregem atque in pascua mittet; Luciferi plimo cum sidère frigida rura Carpamus, dum mane novum, dum gramina canent. Et ros in tenera pecori gratissimus herba.

Inde, ubi quarta sitim cœli collegerît hora, Et cantu querulœ rumpeut arbusta cicadae, Ad puteos aut alta grèges ad stagna jubeto I

Currentem ilignis potare canalibus undam ; iEstibus at mediis umbrosam exquirere vallem, Sicubi magna Jovis antiquo robore quercus Ingentes tendat ramos , aut sicubi nigrum Ilicibus crebris sacra nemus accubet umbra.

Tum tenues dare rursus aquas, et pascere rursus Solis ad occasum, quum frigidus aéra vesper Tempérât, et saltus reficit jam roscida luna, Litoraque alcyoncn résonant, et acanthida dumi.

Quid tibi pastores Libyae, quid pascua versu Prosequar, et raris habitata mapalia tectis ? Saepe diem noctemque, et totum ex ordine mensem, Pascitur, itque pecus longa in déserta sine ullis Hospitiis; tantum campi jacet! Omnia secum Armentarius Afer agit, tectumque, Laremque, Armaque , Amyclaeumque canem , Cressamquepharetram. Non secus ac patriis acer Romanus in armis

Soigne-la donc au moins durant les froids hivers, Et tiens sa maison chalide et tes greniers ouverts.

Mais le printemps renaît (4^) ^ et le zéphyr t'appelle : Viens, conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle : Sors sitôt que Faurore a rougi Fhorizon, Quand de légers frimas blanchissent le gazon. Lorsque, brillant encor sur la tendre verdure, Une fraîche rosée invite à la pâture. Mais quatre heures après, quand déjà de ses chants (4^) La cigale enrouée importune les champs.

Que ton peuple, conduit à la source prochaine, Boive Feau qui s'enfuit dans des canaux de chêne. A midi, va chercher ces bois noirs et profonds Dont Fombre au loin descend dans les sombres vallons; Le soir, que ton troupeau s'abreuve et paisse encore. Le soir rend à nos prés la fraîcheur de Faurore ; Tout semble ranimé, gazons, zéphyrs, oiseaux: Rossignols dans les bois, alcyons sur les eaux.

Selon les lieux pourtant ces lois sont différentes : Vois les bergers d'Afrique et leurs courses errantes; Là, leurs troupeaux ^P^f^p^i 9[ue leurs foyers. Et paissant au hasard ddNBir des mois entiers, Soit que le jour renaisse ou que la nuit commence, S^égarent lentement dans un désert immense :

Leurs dieux, leur chien, leur arc, leurs pénates roulants, Tout voyage avec eux sur ces sables brûlants. Telle de nos Romains (47) une troupe vaillante Marche d'im pas léger sous sa charge pesante,

T. II. GÉORO. 'Sk '^

178 GEORGICON LIB. III. v.347.

Injuste sub fasce viam quum carpit , et hosti Ante exspectatum positis stat in agmine castris.

At non, qua Scythiae gentes, Maeotiaque unda, Turbidus et torqùens flaventes Hister arenas , Quaque redit médium Rhodope porrecta sub axem. Ulic clausa tenent stabulis armenta ; neque ullae Aut hcrbae campo apparent aut arbore frondes ; Sed jacet aggeribns niveis informis et alte Terra gelu late, septemque assurg^t in ulnas. Sempcr hiems, semper spirantes frigora Cauri: Tum sol pallentes haud unquam discutit umbra^, Nec quum invectus equis altum petit aethera, nec quum Praecipitem Oceanî rubro lavit aequore currum. Goncrescunt subitae currenti in flumine crustae ; Undaque jam tergo ferratos sustinet orbes, Puppibus illa prius patulis , nunc hospita plaustris. iEraque dissiliunt vulgo , vestesque rigescunt Indutae, caeduntquc sccuribus humida vina, Et totae solidam in glaciem vcrtere lacunae, Stiriaque impexis induruit horrida barbis.

Interea toto non secius^Mji^ ninguit; Intereunt pecudes, stant circumfusa pruinis Corpora magna boum; confertoque agmine cervi Torpent mole nova, et summis vîx cornibus exstant. Hos non immissis canibus, non cassibus ullis, Puniceaeve agitant pavidos formidine pennae;

Et, traversant les eaux, franchissant les sillons, Court devant Fennemi planter ses pavillons.

Mais aux champs (4^) où Tlster roule ses flots rapides. Aux bords du Tanaïs et des eaux Méotides, Aux lieux où le Rhodope , après un long détour, Termine vers le nord son oblique retour, Aucun troupeau ne sort de son étable obscure : Là les champs sont sans herbe et les bois sans verdure; Là le temps Fun sur Fautre entasse les hivers : L'œil ébloui n'y voit que de brillants déserts, Que des plaines de neige ou des rochers de glace, Dont jamais le soleil n'effleura la surface : Des frimas étemels et des brouillards épais Éteignent tous ses feux, émoussent tous ses traits; Et, soit que le jour naisse, ou qu'il meure dans l'onde, La nature y sommeille en une horreur profonde : Là le fleuve en courant sent épaissir ses eaux ; Des chars osent rouler où voguoient des vaisseaux : Plus loin un lac entier n'est plus qu'un bloc de glace; La laine sur les corps se roidit en cuirasse ; La hache (49) fend le vin ; le froid brise le fer. Glace l'eau sur la lèvre et le souffle dans l'air. Cependant sous les flots de la neige qui tombe La foible brebis meurt, feènfier taureau succombe. Les daims sont engloutis , et le cerf aux abois Découvre à peine aux yeux la pointe de son bois. Contre ces animaux, désormais moins agiles. Les rets sont superflus, les chiens sont inutiles : Tandis que, rugissant dans leurs froides prisons. Ils soulèvent en vain le fardeau des glaçons,

J80 GEORGICON LIB. IIL T.374.

Cominus obtruncant ferro, graviterque rudentes Caedunt, et magno laeti clamore reportant.

Ipsi in defossis specubus secura sub alta Otia agunt terra, congestaque robora, totasque Advolvere focis ulmos , ignique dedere.

Hic noctem ludo ducunt , et pocula lœti Fermento atque acidis imitantur yitea sorbis. Talis Hyperboreo septem subjecta Trioni Gens efïraena yirum Rhipaeo tunditur Euro, Et pecudum fulvis velantur corpora saetis.

Si tibi lanitium curae, primum aspera silva, Lappaeque tribulique absint; fîige pabula lœta; Continuoque grèges villis lege moUibus albos. Illum autem, quamyis aries sit candidus ipse, Nigra subest udo tantum oui lingua palato, Bejice, ne maculis infuscet vellera puUis Nascentum , plenoque alium circumspice campo. Munere sic niveo lanœ, si credere digniun est, Pan, deus Arcadiœ, captam te, Luna, fefellit. In nemora alta vocans ; nec tu adspernata vocantem.

At, cui lactis amor, cytisum lotosque fréquentes Ipse manu salsasque ferat praesepibus herbas : Hinc et amant fluvios magis, et magis ubera tendunt, Et salis occultum referunt in lacté saporem.

Muiti jam excretos prohibent a matribus haedos, Primaque ferratis praefigunt ora capistris.

Le barbare les perce , et, mugissant de joie, Dans ses antres profonds court dévorer sa proie.

C^est là que ces mortels dans d'immenses brasiers Entassent des ormeaux et des chênes entiers ; Là, brute comme Fours qui fournit sa parure (5°), Dans un morne loisir toute une horde obscure Abrège par le jeu la longueur des hivers , Et boit un jus piquant (5»), nectar de ces déserts.

Nourris-tu des brebis pour dépouiller leurs laines? Fuis les bois épineux et les fertiles plaines; Que tes troupeaux (^=*), couverts d'un duvet précieux. D'une laine sans tache éblouissent les yeux.

Qu'on vante du bélier la blancheur éclatante, Et même eût-il Téclat de la neige brillante, Si sa langue à tes yeux offre quelque noirceur, A répoux du troupeau choisis un successeur :

Au lieu de rappeler la blancheur de sa mère, L'enfant hériteroit des taches de son père.

Diane, si l'on peut soupçonner que ton cœur Ait pu dans le dieu Pan reconnoître un vainqueur. Ce fut une toison plus blanche que l'ivoire.

Qui dans le fond d'un bois lui valut la victoire.

Le laitage à tes yeux est-il d'un plus grand prix? Engraisse tes troupeaux de cytises fleuris ; Sème d'un sel piquant (^^) l'herbage qu'on leur donne : Il répand dans leur lait un suc qui l'assaisonne; Et, leur soif plus ardente épuisant les ruisseaux. En des sources de lait ils transforment ces eaux.

Plusieurs, pour conserver ce nectar salutaire, Défendent aux enfants l'approche de leur mère.

182 GEORGICÔN LIE. !IL t. 400.

Quod surgente die mulsere, horisque diurnis, Nocte premunt; quod jam tenebris et sole cadente, Sub lucem exportans calathis adit oppida pastor ; Aut parco sale contingunt, hiemique reponunt. Nec tibi cura canum fuerit postrema ; sed una Veloces Spartae catulos acremque Molossum Pasce sero pingui: nunquam custodibus illis Noctumum stabulis furem, incursusque luporum, Aut impacatos a tergo horrebis Hiberos.

Sœpe etiam cursu timidos agitabis onagros, Et canibus leporem , canibus venabere dainas ; Saepe volutabris pulsos silvestribus apros Latratu turbabis agens, montesque per altos Ingentem clamore premes ad retia cervum.

Disce et odoratam stabulis accendere cedrum , Galbaneoque agitare graves nidore chelydros.

Saepe sub immotis praesepibus aut mala tactu Vipera delituit, cœlumque exterrita fugit; Aut tecto assuetus coluber succedere et umbrae, Pestis acerba boum, pecorique adspergere virus, Fovit humum. Cape saxa manu, cape robora, pastor; ToUentemque minas et sibila colla tumentem Dejice : jamque fuga timidum caput abdidit alte, Quum medii nexus extremaeque agmina caudae Solvuntur, tardosque trahit sinus ultimus orbes.

Est etiam ille malus Calabris in saltibus anguis, Squamea convolvens sublato pectore terga,

Les laitages nouveaux du matin ou du jour,

On les fait épaissir quand Tombre est de retour;

Ceux du soir, dans des joncs tressés pour cet usage,

La ville au point du jour les reçoit du village ; *

Ou, le sel les sauvant des atteintes de Tair,

Dans un repas frugal on s'en nourrit Tbiver.

Il faut savoir aussi dresser des chiens fidèles (^4) : D^un pain pétri de lait nourris ces sentinelles ; Tu braves avec eux et les loups affamés (^^), Et le voleur nocturne, et les brigands armés : Tantôt tu les verras, pleins d'adresse ou d audace. Du lièvre (^^) fugitif interroger la trace.

Lancer le faon timide, ou dans les bois fangeux Livrer au sanglier un assaut courageux; Ou, par leur course agile et leur voix menaçante, Presser des daims légers la troupe bondissante.

Sup-tout que le bercail soit purgé de serpents : Poursuis, la flamme en main (^7), tous ces hôtes rampants. Quelquefois sous la crèche une affreuse vipère Loin du jour importun a choisi son repaire; Et souvent la couleuvre y roulant ses anneaux, Domestique ennemie, infecte les troupeaux.

Dès que tu la verras s'agiter sur la terre, Va, cours, soulève un tronc, saisis-toi d'une pierre; Malgré ses sifflements, malgré son fier courroux. Frappe : déjà sa tète est cachée à tes coups , Tandis que de son corps, déchiré sur l'arène. Les cercles déroulés la suivent avec peine.

Plus terrible cent fois ce serpent écaillé Qui rampe fièrement sur son ventre émaillé ,

184 GEORGICON LIE. III. ^.417

Atque notis longam maculosus gp^andibus alvum; Qui , dum amnes ulli rumpuntur fontibus, et dum Vcre madent udo terrae ac pluvialibus austris, Stagna colit , ripisque habitans , hic piscibus atram Improbus ingluviem ranisque loquacibus explet. Postquam exhausta palus, terraeque ardore dehiscunt, Exsilit in siccum , et flammantia lumina torquens Saevit ag^ris, asperque siti atque exterritus aestu. Ne mihi tum molles sub divo carpere somnos, Neu dorso nemoris libeat jacuisse per herbas ! Quum positis novus exuviis, nitidusque juventa Volvitur, aut catulos tectis aut ova relinquens, Arduus ad solem, et linguis micat ore trisulcis.

Morborum quoque te causas et signa docebo.

Turpis oves tentât scabies, ubi frigidus imber Altius ad vivum persedit, et horrida cano Bruma gelu ; vel quum tonsis illotus adhaesit Sudor, et hirsuti secuerunt corpora vêpres.

Dulcibus idcirco fluviis pecus omne magistri Perfiindunt, udisque aries in gurgite villis Mersatur, missusque secundo définit amni ; Aut tonsum tristi contingunt corpus amurca, Et spumas miscent argenti, yivaque sulfura, Idœasque pices, et pingues unguine ceras.

Qui, dressant dans les airs une crête superbe,

Glisse assis sur sa croupe , et se roule sur Therbe :

Quand le printemps humide et Tautan orageux

Gonflent les noirs torrents, mouillent les champs fangeux,

Il habite des lacs les retraites profondes ,

Engloutit les poissons et dépeuple les ondes :

Uété fend-il les champs, a-t-il tari les eaux?

Furieux il bondit du fond de ses roseaux ,

Et, les yeux enflammés et la gueule béante.

De sa queue à grand bruit bat la terre brûlante.

Me préservent les dieux d'aller dans les forêts

GroAter le doux sommeil ou respirer le frais.

Lorsque, oubliant ses œufs ou sa jeune famille.

Ce monstre, enorgueilli de Féclat dont il brille.

Sous sa nouvelle peau, jeune, agile et vermeil.

Darde une triple langue et s'étale au soleil !

Je veux t'apprendre aussi les marques, Forigine Des maux qui d an bercail entraînent la ruine. Si des buissons aigus, ou les âpres hivers.

Ou les eaux de la pluie ont pénétré leurs chairs; Si, lorsque le ciseau leur ravit leur dépouille. Le bain ne lave pas la sueur qui les mouille. Souvent un mal honteux infecte les agneaux :

Pour les en garantir plonge-les dans les eaux; Que le hardi bélier s'abandonne à leur pente. Et sorte en secouant sa laine dégouttante ; Ou bien enduis leur corps, privé de sa toison. De la graisse du soufre et des sucs de l'oignon; Joins-y des verts sapins la résine visqueuse, L^écume de l'argent, une cire onctueuse,

# 186 GE0R6IG0N LIB. III. T.iSi.

Scillamque, elleborosque graves, nigrumque bitumen. Non tamen uUa magis praesens fortuna laborum est, Quam si quis ferro potuit rescindere summum Ulceris os. xUitur vitium, vîVitque tegendo, Dum medicas adhibere maniis ad vulnera pastor Abnegat, et meliora deos sedet omina poscens. Quin etiam, ima dolor balantum lapsus ad ossa Quum furit, atque artus depascitur arida febris. Profuit incensos aestus averterè, et inter Ima ferire pedis salientem sanguine venam ; Bisaltae quo more soient, acerque Gelonus, Quum fugit in Rhodopen, aut in déserta Getarum, Et lac concretum cum sanguine potat equino.

Quam procul aut molli succederc saepius umbrae Vîderis, aut summas carpentem ignavius herbas, Extremamque sequi, aut medio procumbere campo Pascentem, et seras solam decedere nocti; Continuo culpam ferro compesce, priusquam Dira per incautum serpant contagia vulgus.

Non tam creber agens hiemem ruit aequore turbo, Quam multae pecudum pestes : nec singula morbi Corpora corripiunt; scd tota aestiva repente, Spemquegregemquesimul,cunctamqueaboriginegentein. Tum sciât, aerias Alpes et Norica si quis Castella in tumulis , et lapydis arva Timavi , Nunc quoque post tanto videat, desertaque régna Pastorum , et longe saltus lateque vacantes.

Et la fleur d^Anticyre, et le bitume noir, Et le marc de Folive enlevé du pressoir; Ou plutôt, pour calmer la sourde violence D'un mal qui se nourrit et s'accroft en silence, Hâte-toi , que Tacier sagement rigoureux S'ouvre au sein de Fulcère un chemin douloureux. C'en est Sait des troupeaux, si les bergers tranquilles Ne combattent le mal que par des vœux stériles. Même quand la douleur, pénétrant jusqu'aux os , D*un sang séditieux fait bouillonner les flots. Sous le pied des brebis que la fièvre ravage Qu'à ces flots jaillissants le fer ouvre un passage ; Art connu, dans le nord(^^), de ces peuples guerriers Qui rougissent leur lait du sang de leurs coursiers.

Vois-tu quelque brebis chercher souvent l'ombrage, Effleurer à regret la pointe de l'herbage, Sur le tendre gazon tomber languissamment, La nuit seule au bercail revenir lentement?

Qu'elle meure aussitôt; le mal, prompt à s'étendre, Deviendroit sans remède, à force d'en attendre.

Autant qu'on voit de flots se briser sur les mers , Autant dans un bercail régnent de maux divers : Encor s'ils s'arrétoient dans leur funeste course ! Pères, mères, enfants, tout périt sans ressource. Timave(59), Noricie, ô lieux jadis si beaux.

Empire des bergers, délices des troupeaux.

C'est vous que j'en atteste : hélas i depuis vos pertes , Vous n'offirez plus an loin que des plaines désertes.

188 GEORGIGON LIB. III. T.478.

Hic quondam morbo cœli miserandà coorta est Tempestas, totoque auctumni incanduit aestu.

Et genus omne neci pecudum dédit, omne ferarum; Corrupitque lacus, infecit pabula tabo.

Nec via mortis erat simplex ; sed ubi igpnea venis Omnibus acta sitis miseros adduxerat artus, Rursus abundabat fluidus liquor, omniaque in se Ossa minutatim morbo coUapsa trahebat.

Saepe in honore deum medio stans hostia ad aram, Lanea dum nivea circumdatur infida vitta, Inter cunctantes cecidit moribunda ministres. Aut si quam ferro mactaverat ante sacerdos, Inde neque impositis ardent altaria fibris, Nec responsa potest consultus reddere vates; Ac vix suppositi tinguntur sanguine cultri, Sunmiaque jejuna sanie infuscatur arena.

Hinc laetis yituli vulgo moriuntur in herbis, Et dulces animas plena ad praesepia reddunt : Hinc canibus blandis rabics venit, et quatit a^os Tussis anhela sues, ac faucibus angit obesis.

Labitur infelix, studiorum atque immemor herbae: Victor equus, fontesque averti tur, et pede terram Crebra ferit : demissœ aures; incertus ibidem Sudor, et ille quidem morituris frigidus ; aret Pellis, et ad tactum tractanti dura resistit.

Haec ante exitium primis dant signa diebus .

Sin in processu cœpit crudescere morbus,

Là, rautomne exhalant tous les feux de Yété, De Fair qu^on respiroit souilla la pureté , Empoisonna les lacs, infecta les herbages, Fit moiuir les troupeaux et les monstres sauvages. Mais quelle affreuse mort ! D'abord des feux brûlants Couroient de veine en veine, et desséchoient leurs flancs; Tout-à-coup aux accès de cette fièvre ardente Se joignoit le poison d'une liqueur mordante, Qui, dans leur sein livide épanchée à grands flots, Galcinoit lentement et dévoroit leurs os.

Quelquefois aux autels la victime tremblante Des prêtres en tombant prévient la main trop lente ; Ou, si d'un coup plus prompt le ministre l'atteint, D^un sang noir et brûlé le fer à peine est teint : On n'ose interroger ses fibres corrompues.

Et les fêtes des dieux restent interrompues.

Tout meurt dans le bercail ; dans les champs tout périt; L^agneau tombe en suçant le lait qui le nourrit; La génisse languit dans un vert pâturage :

Le chien si caressant expire dans la rage ; Et d'une horrible toux(^) les accès violents Étouffent l'animal qui s'engraisse de glands.

Le coursier, l'œil éteint et l'oreille baissée, Distillant lentement une sueur glacée.

Languit, chancelle, tombe, et se débat en vain : Sa peau rude se sèche , et résiste à la main ; Il néglige les eaux, renonce au pâturage.

Et sent s'évanouir son superbe courage.

Tels sont de ses tourments les préludes affreux : Mais si le mal accroît ses accès douloureux.

190 GEORGICON LIE. IIL ^.Sos.

Tum vero ardentes oculi, atqpe attractus ab alto Spiritus, interdum gemitu gravis, imaque longo Ilia singultu tendant ; it naribus ater Sangûis, et obsessas fauces premit aspera lingua.

Profuit inserto latices infundere cornu Lenaeos ; ea visa salus morientibus una.

Mox erat hoc ipsum Qxitio, fiiriisque refecti Ardebànt; ipsique suos, jam morte sub aegra, . Di meliora piis , erroremque hostibus illum ! Discissos nudis laniabant dentibus artus.

Ecce autem duro fumans sub vomere taurus Concidit, et mixtum spumis vomit ore cruorem, Extremosque ciet gemitus. It tristis arator, Mœrentem abjungens fratema morte juvencum^ Atque opère in medio defixa relinquit aratra.

Non umbrae altorum nemorum , non mollia possunt Prata movere animum, non, qui per saxa volutus Purior electro campum petit amnis; at ima Solvuntur latera, atque oculos stupor urget inertes, Ad terramque fluit devexo pondère cervix.

Quid labor, aut benefiicta juvant? quid vomere terras Invertisse graves ? Atqui non Massica Bacchi Munera, non illis epulae nocuere repostae:

Frondibus et victu pascuntur simplicis herbae;

Alors son œil s'enflamme; il gémit; son haleine De ses flancs palpitants ne s'échappe qu'à peine; Sa narine à longs flots vomit un sang grossier, Et sa langue épaissie assiège son gosier.

Un vin pur, épanché dans sa gorge brûlante, Parut calmer d'abord sa douleur violente ; Mais ses forces bientôt(^>) se changeant en fureur, O ciel 1 loin des Romains ces transports pleins d'horreur! L'animal frénétique, à son heure dernière, Toumoit contre lui-même une dent meurtrière.

* Voyez-vous le taureau (^*), fumant sous l'aiguillon. D'un sang mêlé d'écume inonder son sillon?

Il meurt : l'autre, affligé de la mort de son frère. Regagne tristement l'étable solitaire; Son maître l'accompagne , accablé de regrets , Et laisse en soupirant ses travaux imparfaits.

Le doux tapis des prés, l'asile d'un bois sombre, La firaicheur du matin jointe à celle de l'ombre. Le crystal d'un ruisseau qui rajeunit les prés. Et roule une eau d'argent sur des sables dorés, Rien ne peut des troupeaux ranimer la foiblesse; Leurs flancs sont décharnés ; une morne tristesse De leurs stupides yeux éteint le mouvement.

Et leur front affaissé tombe languissamment.

Hélas ! que leur servit de sillonner nos plaines (^^), De nous donner leur lait, de nous céder leiurs laines? Pourtant nos mets flatteurs, nos perfides boissons. N'ont jamais dans leur sang fait couler leurs poisons : Leurs mets, c'est l'herbe tendre et la iFraîche verdure; Leur boisson, l'eau d'un fleuve ou d'une source pure;

192 GEORGICON LIB. HL t. 5^9.

Pocula sunt fontes liquidi, atque exercita cursu Flumina ; nec somnos abrumpit cura salubres.

Tempore non alio dicunt regionibus illis Quaesitas ad sacra boves Junonis, et uns Imparibus ductos alta ad donaria currus.

Ergo aegre rastris terram rimantur, et ipsis Unguibus infodiunt fruges, montesque per altos Contenta cervice trahunt stridentia plaustra.

Non lupus insidias explorât ovilia circum, Nec gregibus noctumus obambulat; acrior illuA Cura domat : timidi damœ cervique fugaces Nunc interque canes et circum tecta yagantur.

Jam maris Immensi prolem , et genus omne natantum Litore in extremo, ceu naufraga corpora, fluctus Proluit ; insolitae fîigiunt in flumina phocae. Interit et curvis frustra defensa latebris Vipera, et attoniti squamis adstantibus hydri. Ipsis est aer avibus non sequus, et illœ Praecipites alta vitam sub nube relinquunt.

Praeterea nec jam mutari pabula refert, Quaesitœque nocent artes ; cessere magistri , Phillyrides Chiron , Amythaoniusque Melampus : Saevit, et, in lucem Stygiis emissa tenebris Pallida Tisiphone Morbos agit ante Metumque, Inque dies avidum surgens caput altius efFert. .Balatu pecorum et crebris mugitibus amnes Arentesque sonant ripae, coUesque supini.

GÉORGIQUES, LIV. IIL 193

Sur un lit de gazon ils trouvent le sommeil, Et jamais les soucis n'ont hâté leur réveil.

Pour apaiser les dieux, on dit que ces contrées Préparoient à Junon des offrandes sacrées :

Pour les conduire au temple on chercha des taureaux ; A peine on put trouver deux buffles inégaux.

On vit des malheureux, pour enfouir les graines, Sillonner de leurs mains et déchirer les plaines , Et, roidissant leurs bras, humiliant leurs fronts. Traîner un char pesant jusqu'au sommet des monts.

Le loup même oublioit ses ruses sanguinaires ; Le cerf parmi les chiens erroit près des chaumières ; Le timide chevreuil ne songeoit plus à fuir.

Et le daim si léger s^étonnoit de languir.

La mer ne sauve pas ses monstres du ravage ; Leurs cadavres épars flottent sur le rivage ; Les phoques, désertant ces gouffres infectés, Dans les- fleuves surpris courent épouvantés ; Le serpent cherche en vain le creux de ses murailles ; L'hydre étonnée expire en dressant ses écailles ; L'oiseau même est atteint, et des traits du trépas Le vol le plus léger ne le garantit pas.

Vainement les bergers changent de pâturage ; L'art vaincu cède au mal (^4) ou redouble sa rage : Tisiphone , sortant du gouffre des enfers , Épouvante la terre, empoisonne les airs; Et sur les corps pressés d'une foule mourante Lève de jour en jour sa tête dévorante.

Des troupeaux expirants les lamentables voix Font gémir les coteaux, les rivages, les bois ;

T. II. GÉORG. l3

194 GE0R6IG0N LIB. III. y. 556.

Jamque catervatim dat stragem , atque aggerat ipsis In stabulis turpi dilapsa cadavera tabo , Donec humo tegere ac foveis abscondere discunt. Nam neque erat coriis usus ; nec viscera quisquam Aut undis abolere potest, aut vincere flamma ; Nec tondere quidem morbo illuvieque peresa Vellera, nec telas possunt attingere putres.

Yerum etiam invisos si quis tentarat amictus , Ardentes papulae, atque immundus olentia sudor. Membra sequebatur ; nec longo deinde moranti Tempore contactos artus sacer ignis edebat.

Ils comblent le bercail, s'entassent dans les plaines; Dans la terre avec eux on enfouit leurs laines. En vain Fonde et le feu pénétroient leur toison : Bien n'en pouvoit dompter Finvincible poison ; Et malheur au mortel qui, bravant leurs souillures, Eût osé revêtir ces dépouilles impures !

Soudain son corps, baigné par d'immondes humeurs, Se couvroit tout entier de brûlantes tumeurs ; Son corps se desséchoit, et ses chairs enflanmiées Par d'invisibles feux périssoient consumées.

(') Jeune Paies , et toi , divin berger d'Adméte.

Paies est la déesse des bergers: les Romains avoient institué en son honneur des fêtes appelées de ce nom Palilin, On lui offroit du lait, sorte d^offrande analog^ue au genre de richesse de ses adorateurs.

Le berger d^Adméte est Apollon, qui garda les troupeaux de ce roi sur les bords de l'Amphryse.

Au reste , je ne puis m^empécher de faire remarquer ici avec quelle irrévérence les anciens traitoient leurs dieux. Apollon fut berger chez Admète ; Apollon et Neptune furent manoeuvres chez Laomédon. Minerve, dans Homère, porte une lanterne devant Ulysse. A l'égard de Vénus, on peut voir dans Ylliade le beau rôle qu'elle joue entre Péris et Hélène. Cependant il faut avouer que plusieurs de ces fables, absurdes en elles-mêmes, étoicnt utiles par leur but. 11 est à croire, par exemple, que la fable d'Apollon berger dut son origine à la politique des premiers législateurs, qui, voulant tirer les Grecs de l'état de barbarie où ont été plongés tous les premiers peuples, s'efforcèrent de leur inspirer le goût de l'agriculture, qui est la base de tout état policé, et sans laquelle il ne peut subsister que des sociétés errantes et des hordes sauvages. Pour les amener h de nouveaux travaux et à une profession qui leur étoit inconnue, il fallut y attacher des honneurs, des distinctions, faire jouer tous les ressorts de la politique; et celui qu'on mit le plus en œuvre fut la religion, qui, étant le motif le plus saint lorsqu'elle est vraie, est encore le plus puissant lorsqu'elle est fausse. Chez nous la religion et la politique ne se mêlent

guère deFagriculture : nulles distinctions pour cet art utile, nul encouragement de la part des grands ; la bassesse et la pauvreté sont le partage de ceux qui la cultivent. Malgré ces obstacles , Fagriculture se soutient ; la force de l'habitude, la routine de Finstinct, Fimpuissance de changer de lieu , l'ignorance d'un autre état , suppléant à tous ces grands ressorts qui nous manquent , nos laboureurs restent attachés à leurs terres comme le bœuf à la prairie qui Fa vu naître et qui le nourrit. Mais on sent que ce qui suffit dans une nation ancienne où le branle est donné depuis longtemps, et où l'impulsion reçue se conserve d'elle-même, auroit été insuffisant dans une nation nouvelle, qu'il falloit créer et amener avec effort du brigandage à la société, et d'une vie aventurière et oisive, à une vie sédentaire, uniforme, et pénible, où les travaux se succèdent sans interruption.

La mythologie des Grecs leur offroit de grands encouragements: leurs champs, leurs bois, leurs coteaux, leurs jardins, toutes les parties de leur domaine avoient chacune des dieux qui y présidoient, qui veilloient k la conservation de leurs biens, qui étoient les témoins, les juges, les protecteurs de leurs travaux. L'agriculture étoit un art qui leur venoit du ciel ; des mains divines avoient manié le soc et sillonné la terre : ils voyoient des dieux sur le haut de la liste de leurs laboureurs et de leurs pâtres. A la Chine, l'empereur tous les ans fait la cérémonie d'ouvrir les terres. Il semble que la mythologie grecque, en proposant l'exemple des dieux mêmes, ait renchéri sur la politique chinoise. Cependant il faut convenir que la présence réelle et frappante d'un monarque environné de sa cour doit faire plus d'impression sur les sens grossiers d'un peuple, que ne pouvoit £aire sur les Grecs la présence invisible des dieux.

(*) Eh ! qui n a pas cent fois chanté le jeune Hylas?

Hylas étoit un jeune homme cher à Hercule : dans le

voyage des Argonautes, les nymphes Fenlevèrent près d'une fontaine où il étoit allé puiser de Peau.

Eurysthée, roi de Mycènes, fils d'Amphitryon et d'Alcméne, par ordre de Junon , condamna Hercule son firère à des travaux pénibles.

Busiris étoit un roi d'Egypte qui immoloit à ses dieux les étrangers que le sort jetoit dans ses états. Ces sacrifices, assez ordinaires chez les anciens, avoient pour prétexte la religion, et pour véritable motif le soupçon et la crainte. La mort de ce roi est un des travaux d'Hercule.

(^) Qui ne connoU Pëlopt et sa fatale amante?

Hippodamie étoit fille d'Œnomaiis, roid'Élide. L'oracle ayant prédît au père qu'il seroit tué par son gendre: il déclara que celui-là seul épouseroit sa fille qui pourroitle vaincre à la course des chars; mais que, s'il étoit vaincu, il seroit mis à mort. Il avoit des chevaux admirables, engendrés par le vent , et qui en avoient la vitesse. Treize princes périrent dans cet exercice ; le quatorzième fut plus heureux. Pélops, fils de Tantale, corrompit l'écuyer du roi, qui mit au char de son maître un essieu qui se rompit : Œnomaùs tomba, et sa chute lui fit perdre la vie. Pélops épousa Hippodamie. Ce Pélops, fils de Tantale, avoit une épaule d'ivoire. Voyez le Dictionnaire de la Fable de M. Chompré, qui raconte différemment l'histoire d'Hippodamie et d'OEnomaùs. (Desfontaines. )

(^) Les courses de Latone et son ile flottante.

Latone, après de longues courses, accoucha de Diane et d'Apollon dans Délos, qui, ayant été flottante jusqu'alors, fut enfin fixée , pour avoir donné un asile à la déesse. On entrevoit encore ici, dans la manière dont Virgile parle des Grecs , une espèce de mépris pour leurs fables , que j'ai déjà fait remarquer ailleurs. On voit dans ce qui suit combien il étoit jaloux d'enlever aux Grecs la palme de la poésie. Il

fut vainqueur de Théocrite dans le genre pastoral. Il semble annoncer ici qu'il veut encore procurer un triomphe à la langue latine sur la langue grecque dans le genre géorgique. Peut-être aussi ce temple qu'il veut bâtir à Auguste n'est-il qu'une allégorie pour annoncer le grand projet de YÉnéide. Quoi qu'il en soit, l'idée de ce temple et de ces fêtes est grande et poétique. L'usage vouloit, quand on célel)roit des fêtes pour remercier les dieux d'une victoire, que celui qui faisoit le sacrifice fût revêtu de pourpre, que les courses de chars se fissent sur le bord d'un fleuve, etc. J'ai tâché de rendre fidèlement tout ce costume et tous ces usages.

(*) La Grèce quittera pour ces jeux magniSques , Ses combats Néméeos , ses fêtes Olympiques.

Il y avoit dans la Grèce quatre sorte de jeux; les Olympiques, les Pythiens, les Isthmiens et les Néméens. Les jeux Olympiques, quiduroient cinq jours, se célébroient près de la ville d'Olympie tous les quatre ans ; de là viennent les Olympiades: les vainqueurs y obtenoient des couronnes d'olivier. Les jeux Pythiens étoient en l'honneur d'Apollon : le vainqueur y étoit couronné de laurier. Les Isthmiens étoient en l'honneur de Neptune, et les Néméens en l'honneur d'Hercule. Tous les vainqueurs portoient des palmes à la main. L'Alphée étoit une rivière près de la ville d'Olympie. Les bob de Molorque désignent les jeux Néméens. Virgile ne parle ici que des jeux d'Olympie et de ceux de Némée. Le ceste étoit un gantelet armé de fer. (Desfon-

TAINES. )

(^ Le théâtre m'appelle à ses mouvants tableaux.

Il y a dans le texte, Velscena ut versis discedai Jrontibus. Le théâtre étoit mobile, et présentoit tour-à-tour différentes faces qui offroient différentes décorations, comme on peut le voir par ce passage de Vitruve : In singula ( loca) très sint spccies omationis, quœque quuniy aut fahularwn mutationes

suntfuturœ, seii deorum adverUus cum tonitribus repentinis, versentur, mutentque speciem omationis inJrorUes.

Le théâtre le plus singulier qu'on ait connu chez les Romains est celui que le trop fameux Curion fit bâtir, lorsqu'il célébra les funérailles de son père. Il voulut suppléer à la magnificence par la singularité de Finvendon : il fit construire deux planchers de bois en forme de croissant, assez vastes pour tenir assise commodément une portion considérable du peuple romain : chacun de ces deux planchers n'avoit d'autre point d'appui qu'un pivot sur lequel on le f aisoit tourner à volonté : ces deux demi-cercles étoient d'abord adossés l'un à l'autre, mais à une distance convenable, afin qu'ils pussent tourner aisément. On représentoit en même temps sur tous les deux des pièces dramatiques, sans que, de part ni d'autre , les comédiens pussent s'entendre ni se troubler; ensuite on faisoit tourner les deux croissants, dont les extrémités, venant à se joindre, formoient un cirque où se donnoient des combats de gladiateurs à diverses reprises : et pendant plusieurs jours on se fit un jeu de promener en l'air le peuple romain, plus dévoué à la mort, que les gladiateurs dont il s'amusoit. ( La Bletterie. )

(7) Nos captifs, à ma Tue empressée

Étalent ces tapis où leur bonté est tracée.

Il y a dans le texte, intexti tollani aulœa Britanni: ce qui veut dire, i° que les victoires remportées par Jules César sur les Bretons étoient représentées sur les tapisseries qui décoroient le théâtre ; 2** que ces prisonniers bretons étoient occupés à déployer ces mêmes tapisseries où leur défaite étoit tracée.

(^) Sur les portes ma main grave nos fiers combats.

Il y a dans le texte , victoris arma Quirini, Romulus étoit nommé Quirinus. Suétone nous apprend que l'on délibéra dans le sénat si l'on ne donneroit point à Auguste le nom

de Romulus. Ce titre le flattoit beaucoup; et ce n'est sûrement pas sans dessein que Virgile, à la fin du 6* livre de V Enéide^ dans Fénumération des grands hommes que Rome devoit produire, place Auguste immédiatement après Romulus. Ce que quelques critiques ont regardé comme un défaut d'ordre, est une flatterie ingénieuse: il sembloit que les deux plus grands hommes de cette maîtresse du monde fussent son premier roi et son premier empereur.

Il y a dans cet endroit deux vers qui ont embarrassé les commentateurs :

Et duo rapta manu diverso ex hoste tropaca , Bisque triumphatas utroque ab litore geotes.

Les uns prétendent, comme le P. Larue, qu'il s'agit de deux victoires remportées sur Antoine, l'une au promontoire d'Actium en Europe, l'autre à Alexandrie en Afrique : cela se concilie très bien avec utroque ab litore , mais ne s'accorde pas avec diverso hoste. Peut-être s'agit- il, i* de la victoire d'Auguste sur Brutus et Cassius, pour laquelle ce prince consacra un temple à Mars, sous le nom de Mars ultor; 2° des aigles romaines rendues par les Parthes. En effet, dans cette occasion Auguste éleva un second temple à Mars sous le nom de bis ultor,

Templumque datum nomenque bis ultor.

OviD. Fast. lib. V.

(9) Et l'airain des vaisseaux usurpateurs des mers , En colonne , à ma voix , va monter dans les airs.

Servius dit que des proues des navires égyptiens Auguste fit faire quatre colonnes d'airain.

('<*) Au milieu je ranime en marbre de Paros Les fils d'Assaracus, les descendants deTros.

Ce temple poétique devoit d'autant plus flatter Auguste, que Virgile semble l'avoir copié sur celui que ce prince fit

bâtir à Mars ven^^eur, et dont Ovide nous a donné la description. Dans Fun et dans Fautre on voit sur les portes les nations vaincues, les ancêtres Troyens de la famille des Jules, Romulus remportant des dépouilles opimes, etc.

(") Dans un coin du tableau je mets l*EnTie aux fers.

Ceci regarde sans doute le parti oppose' à Auguste. Au reste il y a probablement dans tout ce morceau des allusions dont Féloignement des temps nous empêche de sentir toute la finesse.

(*') Vieiu: déjà des bergers les trompes m'avertissent .

Il y a dans cet endroit plusieurs noms de montagnes et de villes que j'ai passés. LeCithéron étoitdansla Béotie, qui tiroit son nom du grand nombre de bœufs qu'elle nourrissoi t. Le Taygéte, fameux par ses chiens, étoit dans la Laconie. Les chevaux d'Épidaiure étoient très renommés.

(*') Je veux dans la génisse nne mâle rudesse.

Cette peinture de la vache s'accorde presque en tout avec celle de Coiumelle et de Varron.

(*4) Des {pris et des bais-bruns on estime le caur; Le blanc , l'alezan-clair, languissent sans vigueur.

J'ai transporté ces deux vers ici , parcequ'il me semble qu'étant purement techniques, ils seroient mal placés au milieu d'une description animée. Je m'y étois déterminé avant de counoître un passage de Quintilien où il blâme Virgile d'avoir ainsi placé ces deux vers.

« Il faut qu'un étalon soit d'un beau poil, comme noir de «jais, beau gris, bai, alezan, isabelle doré, avec la raie de « mulet, les crins et les extrémités noires. Tous les poils qui « sont d'une couleur lavée et qui paroissent mal teints doiu vent être bannis des haras, asssi bien que les chevaux qui u ont les extrémités blanches. » (Buffon. )

(■') L'étalon généreux a le port plein d'aadace, Sur tes jarrets pliants se balance avec grâce.

a Avec un très bel extérieur l'étalon doit avoir encore u toutes les bonnes qualités intérieures; du courage, de la «docilité, de l'ardeur, de l'agilité, de la liberté dans les u épaules, de la sûreté dans les jambes, de la souplesse dans u les hanches , du ressort par tout le corps, et sur-tout dans u les jarrets. » ( Bui-ton. )

(*^) U a le ventre court, lencolare hardie.

Une tète effilée , une croupe arrondie.

«La tête du cheval doit être menue, étroite, décharnée u et sèche : c'est une partie essentielle de la beauté du che-

« val. » (SOLLEYSEL.)

« La croupe doit être large et ronde, etc. De la dernière «côte jusqu'à l'os de la hanche, qui est proprement les M flancs , il doit y avoir peu de distance. » ( Idem, )

('7) Que du clairon bruyant le son guerrier l'éveille, Je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille.

Cette peinture pleine de vivacité est cependant inférieure à celle de Job : elle a été citée si souvent, qu'il est inutile de la rapporter ici : mais je crois qu'on retrouvera avec plaisir cette magnifique description du cheval par M. de Bu£Fon, qui est véritablement poëte en cet endroit.

u La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite « est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec u lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats. Aussi «intrépide que son maître, le cheval voit le péril et l'af- « fronte ; il se fait au* bruit des armes, il l'aime, il le cher- «che, et s'anime de la même ardeur: il partage aussi ses « plaisirs; à la chasse, aux tournois, à la course, il brille, «il étincelle. Mais docile autant que courageux, il ne se « laisse point emporter à son feu, il sait réprimer ses mou- « vements : non seulement il fléchit sous la main de celui

it qui le d^idc, mais il semble consulter ses désirs, et, obëis- « sant toujours aux impressions qu'il en reçoit, il se préciu pi te, se modère, ou s'arrête, et n'agit que pour y satisfaire. M C'est une créature qui renonce à son être pour n'exister u que par la volonté d'un autre, qui sait même la prévenir; (I qui, parla promptitude et la précision de ses mouvements. u l'exprime et l'exécute; qui sent autant qu'on le désire, et « ne rend qu'autant qu'on veut ; qui, se livrant sans réserve, « ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces, s'excède, et « même meurt pour mieux obéir. »

(•') Je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille.

u Pline fait une assez bonne remarque sur les oreilles d'un u cheval ; car il dit que, par le mouvement de ses oreilles, u on peut juger de son intention et de son courage, n (Sol-

LETS£L. )

(>9) Son épioe se double et firëmit sur son dos.

a Un cheval doit avoir les reins doubles, qui est lorsqu'il u les a un peu plus élevés aux deux côtés qu'au milieu du (c dos; et passant la main tout au long de l'épine, on la trouve u large, bien fournie, et double par le canal qui s'y fait. »

( SOLLEYSEL, )

(>^) Tel, dompta par les mains du frère de Castor...

Plusieurs commentateurs ont accusé Virgile en cet endroit d'un manque de mémoire; ils prétendent que c'étoit Castor lui-même qui avoit dompté Cyllare, et non PoUux, qui ne manioit que le ceste. Un autre commentateur, après avoir rapporté une foule de passages contre Virgile, en entasse une multitude d'autres en sa faveur, et le juge contradictoirement. Je fais grâce au lecteur de cette érudite plaidoirie.

('*) Tel Saturne, surpris dans un tendre larcin , En superbe coursier se transforma soudain.

Saturne fut surpris avec Phillyre, fille de l'Océan, par

Rhéa sa femme : pour échapper à ses reproches, il se sauva sous la figure dW cheval.

(") Et sur-tout dans la lice observe son ardeur. ^ Le signal est donné. . .

Cette description ëpisodique d'une course de cheval est pleine de force et de verve, et faite à g;rands traits, comme tout ce qu'écrivoient les anciens. Il semble cependant qu'on pourroit reprocher à Virgile d'avoir beaucoup parlé des conducteurs, et presque point des chevaux. Au reste, je crois qu'on a mal entendu cet endroit. Il me semble que la conjonction quum porte sur tout ce morceau composé de neuf vers: «Ne voyez-vous pas leur ardeur, dit Virgile, lorsque les chars s'élancent de la barrière, lorsque les jeunes conducteurs palpitent de crainte et d'espoir, qu'ils frappent leurs coursiers, qu'ils lâchent les rênes, etc. ? n en sorte que ce qu'on croyoit faire plusieurs phrases principales, n'en fait qu'une seule composée de phrases incidentes. Alors il me semble qu'il est plus aisé de justifier Virgile, puisqu'en adoptant cette construction , il ne parle des conducteurs qu'incidemment.

On sait que ce morceau est imité d'Homère ; mais avec quelle supériorité! Il n'y a pas un trait que Virgile n'ait fortifié et embelli. On ne porteroit pas le même jugement si on lisoit ce morceau d'Homère dans Pope. Peut-être le traducteur est-il supérieur en cet endroit au poète latin et au poète grec, parcequ'il a rassemblé dans sa traduction les beautés de l'un et de l'autre, et leur en a prêté de nouvelles.

('^} Érichlhon le premier, par on effort sublime. Osa plier au joug quatre coiuviers fougueux.

Cicéron , dans le troisième livre de Natura Deorum , attribue cette invention à la quatrième Minerve. Newton croit qu'Érichthon étoit le même qu'Érechthée. Il est plus

probable qu'il s'agit ici d'Érichthon , fils de Dardanus et père de Tros, parceque Pline le nomme parmi les Phrygiens auxquels il fait honneur d'avoir su atteler à un char plusieurs chevaux.

(*4) Sitôt que les tendres désirs

Sollicitent la mère aux amoureux plaisirs...

Il y a dan&le texte, ubi concubitus primosjam nota uoluptas sollicitât Primas et jam nota semblent se contredire. Je crois que Virgile veut dire qu'elles connoissent ce plaisir par l'instinct du désir; alors il n'y a plus de contradiction.

C^) Des routes de l'amour l'embonpoint inutile...

Gomme Virgile, en parlant de la terre dans le deuxième livre, embellit sa poésie d'images prises de la génération, ici il voile modestement le précepte de l'accouplement par des expressions empruntées du labourage. En général il semble que la poésie soit une transposition, une métonymie continuelle.

(>S) Vole un insecte affreux...

Varron l'appelle tabanus^ d'où vient notre mot taon.

M. Vallisnieri, dans son Histoire des Insectes, nous donne la description de celui-ci. « C'est, dit-il, un insecte volant assez semblable au frelon, sans aiguillon et sans trompe à la bouche : il a deux ailes membraneuses avec lesquelles il fait un horrible bourdonnement : son ventre est terminé par trois longs anneaux, du dernier desquels sort un aiguillon terrible ; cet aiguillon est composé d'un tube d'où sortent ses œufs, et de deux tarières qui préparent au tube un chemin pour pénétrer dans la peau des bestiaux : ces tarières sont armées de deux petits dards qui ont une pointe pour percer, et un tranchant pour fendre. De leur aiguillon, ainsi que de celui des abeilles, sort une liqueur venimeuse qui enflamme et irrite les fibres, et produit une

tumeur dans la peau des animaux blesses. Souvent un œuf reste déposé dans cette tumeur, où se forme un ver qui se nourrit du suc des fibres blessées : il y demeure enfermé neuf ^ ou dix mois ; et lorsqu'il a pris toute sa croissance , il sort delà peau, se glisse dans quelque trou, y reste quelque temps dans Fétat de chrysalide, et s'échappe enfin sous la forme de Finsecte qui Fa produit. » M. Vallisnieri rapporte plusieurs effets surprenants de la terreur qu'inspirent aux animaux leur bourdonnement et leur piqûre : il remarque aussi qu'on ne trouve jamais ces insectes dans les jambes des animaux ni dans aucun des endroits où ils peuvent atteindre avec leur langue ou leur queue.

('7) Et le reste au hasard bondira dans les prés...

«Tai suivi dans ma traduction la foule des traducteurs. Voici un autre sens que je propose. Virgile distingue les troupeaux nouveau-nés en trois classes : 1° ceux qui doivent repeupler le troupeau ; 2*" ceux qui seront réservés poiur les sacrifices; 3** ceux qui sont destinés au labourage. Ceux des deux premières classes, dit-il, peuvent paître et s'engraisser en liberté ; pour ceux de la troisième , il faut les former de bonne heure au labourage. Ce sens est, je crois, le véritable. Dryden a traduit ces vers sur l'éducation des jeunes taureaux de la manière la plus ridicule : il les envoie à l'école, leur interdit de voir les exemples corrompus du monde, et leur donne des préceptes de morale.

(*') Tel le fougueux époux de la jeuue Orythie Vole...

Virgile compare la vitesse du cheval qui galope au souffle rapide de l'Aquilon : de même que l'un ne fait qu'effleurer dans son vol les moissons, les forêts, les champs, et la mer ; l'autre, dans sa course, touche à peine la terre. Cette comparaison offre au premier coup d'œil quelque chose de vague : et telles sont assez souvent les comparai-

« 'ît'lBi». , '••

sons employées par les poètes anciens ; ils ne cherchent pas des rapports exacts et suivis entre les objets comparés, £omme nos auteurs modernes ; ils se proposent moins d'édaircir leur pensée que de Tembellir: aussi prennent-ils toujours leurs comparaisons dans quelque çrand effet de la nature. Les nôtres sont plus ingénieuses en général, plus immédiates, mais moins pittoresques et moins riches.

(*9) Ou, pins utile encor dans les champs de la guerre, Sons de rapides chars faire gémir la terre.

Il y a dans le texte, Belgica vel molli melius feret esseda collo. Vessedum étoit tantôt une voiture destinée aux voyages, tantôt un char guerrier: les Belges en imaginèrent les premiers Pusage; ce qui lui fait donner par Virgile le nom de Belgica,

(^) Ne l'engraisse snr-toat qu'après l'avoir dompté.

Tout cela (les exercices du manège) doit se faire avant que les jeunes chevaux aient changé de nourriture ; car quand ils sont une fois ce qu'on appelle engrenés, c'est-à-dire lorsqu'ils sont au grain et à la paille , comme ils sont plus vigoureux, on a remarqué qu'ils étoient aussi moins dociles et plus difficiles à dresser.

(3*) Tranquille, elle s'égare en un gras pâturage.

J'ai tâché, en multipliant les a dans ce vers, de rendre quelque chose de la douce harmonie du vers latin , qui peint si bien la génisse errant paisiblement :

Pascitur in magna silva formosa juvenca.

Ses superbes amants s'élancent pleins de rage, lUi alternantes multa yi praelia miscent.

Quelle différence entre la douceur du premier vers et Tâpreté du second !

(*>) Tel, par un pli léger ridaot le sein de l'onde, Un flot...

Cette comparaison est dans le même ^oût que celle dont j'ai parlé plus haut : il faut de l'attention pour en voir la justesse. Virgile compare le taureau qui recouvre insensiblement sa force et so# courage, et va enfin attaquer son ennemi, à un flot qui s'enfle et se gonfle peu à peu, et va fondre avec impétuosité sur le rivage.

(^) Que n'ose un jeune amant qu'un feu brûlant dévore!

Virgile fait ici allusion à Thistoire de Léandre, qui passoit un bras de mer pour aller trouver Héro son amante. Dryden a traduit ce passage sans goût. Tandis que Virgile semble parler en général des effets effrayants de Famour, et se contente de faire allusion à Fhistoire de Léandre qu'il ne nomme pas, le traducteur anglois conte froidement et directement cette aventure.

(^) Vois combattre le lynx , le chien , le cerf lui-même.

Trois sortes d'animaux tratnoient, selon les poètes, le char de Bacchus ; le tigre, le léopard , et le lynx. Voici les marques qui distinguent ces trois animaux. Le tigre est aussi gros et même plus gros que le lion ; son poil est marqué de longues raies. Le léopard est plus petit que le tigre, et marqué de taches rondes. Le lynx est rougeâtre comme le renard, et taché de blanc ; ses yeux sont extrêmement vifs et brillants.

Le cerf est aussi furieux, aussi hardi, lorsqu'il est en chaleur^ qu'il est timide dans les autres temps.

(^) Quand, pour avoir frustré leur amoureuse ivresse, Elle livra Glaucus à leur dent vengeresse.

n y a dans le texte, Glauci Potniades malis membra absumpsere quadrigœ, Potnie étoit une ville de Béotie près de Thébes. Glaucus, né dans cette ville, empêcha quatre ca-

T. U. GÉOBG. l4

210 i^OTES

vales de s'accoupler, pour les rendre plus lë^^ères à la course. Vénus, dit-on, le punit de les avoir soustraites à ses lob, eu inspirant à ces animaux une rage amoureuse si violente qu'ils déchirèrent leur maître.

(^) O prodige inoui ! le séphyr les fécon^«

Une foule d'auteurs anciens attestent cette fécondation merveilleuse. Columelleen parle comme d'un fait connu et avéré. Il ajoute que le fruit des cavales , ainsi fécondées par le vent , ne vit pas plus de trois ans. Quoique la nature soit infiniment variée dans ses opérations, ^t même dans ses jeux, tout porte à croire que les anciens ont été tropcrédules à cet égard. ^

(^7) Non vers les lieux blanchis par les premiers rayons...

Virgile en cet endroit n'a fait que mettre en vers la prose d'Aristote. Voilà où en sont réduits les poètes, toutes le» fois qu'il s'agit de matières philosophiques : trop occupés de l'art des vers pour observer par eux-mêmes, ils adoptent les systèmes des philosophes qui ont le plus de vogue: aussi ne doit-on mettre sur leur compte ni les vérités ni les erreurs : les unes et les autres sont de leur siècle et de leur pays.

(^) Des ronces , je le sais , hérissent ma carrière.

Ce morceau est imité d'un passage de Lucrèce, qui vaut bien les vers de Virgile, sinon pour l'harmonie, du moins pour la beauté des images. Un poète françois qui écriroit aujourd'hui un poème sur l'agriculture pourroit dire la même chose que Virgile.

(^) D'abord, que tes brebis, à couvert sous leurs toits, Jusqu'au printemps nouveau se nourrissent d'herbage.

« On les nourrit pendant Thiver, à l'étable, de son, de unavcts^de paille, de luzerne, de sainfoin, de feuilles

tt d'orme, ds-fiwne, etc. On ne laisse pas de les faire sortir tt tous les jours, à moins que le temps ne soit fort mauvais; tt mais cVstpliitôt pour les promener que pour les nourrir. »

Page 1