‹ ŒuvresChapitre 32 sur 47 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

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Cause de tant de maux, fléau des mœurs publiques, Le luxe laisse-t-il des vertus domestiques?

Des amis? Il faudroit s'aider dans ses besoins, Et Ton auroit aux doigts quelques brillants de moins. Des époux? Comptant l'or qu un vain faste demande, Une bourse à la main , l'intérêt les marchande ; Et d'un couple vénal fait deux infortunés, Par des entraves d'or l'un à l'autre enchaînés. Des frères? D'un aîné le luxe nécessaire Emprisonne la sœur et dépouille le frère.

Des enfants? O saints nœuds ! nœuds jadis si puissants ! On a des héritiers; mais on n'a pas d'enfants. Dans l'ardeur de briller, lassé qu'un père vive, Et hâtant en secret sa dépouille tardive, Dans leurs vœux criminels... Que dis-je? trop heureux , Si leurs barbares cœurs s'arrêtent à des vœux !

* Voyez ce même sujet, déjà traité par Delille, tome I, page 62.

256 ÉPITrffe

Nature ! tu m'entends : tu connois tes injures,

Et mes mains frémiroient de rouvrir tes blessures.

Eh ! peut-on trop pleurer ces temps, ces temps heureu

Où contents de se voir, contents de vivre entre eux,

Près du même foyer, s'assembloient en famille,

Et lepoux et l'épouse, et la mère et la fille?

On s'aimoit; on avoit moins d'éclat, plus d'honneur,

Et moins de faux besoins, et plus de vrai bonheur;

La mère, sans rougir, veilloit sur son ménage;

La fille s'occupoit de quelque utile ouvrage;

On ne dédaignoit pas de pétrir de sa main

Le gâteau savoureux , délice du festin.

Doux souvenirs! hélas! cette heureuse innocence

De son dernier rayon éclaira mon enfance.

Fatigué de Paris, de son brillant séjour, Je revolois aux lieux où j'ai reçu le jour; J'y croyois respirer; et, loin de l'imposture, Y reposer mon cœur au sein de la nature.

O surprise ! en ces lieux je n'ai rien reconnu : Au lieu du ton loyal, et du rire ingénu, Du souper de voisins, où chaque bon convive Porto it son mets frugal et sa chanson naïve, J'ai trouvé de grands airs, un luxe étudié, Et l'ennui si mal feinf du grand souper prié.

Que prouve, dira-t-on, cette folle satire?

Quand il faut discuter, est-il temps de médire? Ces travers sont un bien : par eux des flots d'argent Vont nourrir l'ouvrier, ranimer l'indigent.

Fort bien : de l'indigent les intérêts me touchent; Des longs raisonnements les Muses s effarouchent. Raisonnons toutefois : je lai dit, j en convien, Et le redis encor : Oui, lç luxe est un bien , Si, respectant les mœurs, si, réglé dans sa course, Il fait refluer For vers sa première source.

L'astre du jour, des flots que ses rayons ont bus Dépose sur les monts les humides tributs; Leur cime les reçoit; et bientôt des montagnes Les réservoirs féconds les rendent aux campagnes : Voilà d'un luxe heureux le fidèle tableau.

Mais le luxe souvent dégénère en fléau, Prend aux extrémités, et ne rend pas de même : C'est loin de lui qu'il cueille, et près de lui qu'il sème. L'or, né dans les sillons des soins du laboureur, Nourrit dans les cités l'orfèvre et le doreur. Le luxe est animé de tout talent frivole : * ' Voyez ce Lucullus, voluptueuse idole; Dans les douces vapeurs d'un superbe festin, Sait-il gré des travaux qui lui donnent du pain ? Bientôt il s'écriera, dans ses désirs stupides: Fleuves ! ne baignez plus nos campagnes arides, Mais de nos boulingrins arrosez les tapis ; Terre ! enfante des fleurs, et garde tes épis. Nous fourmillons de bras grossièrement utiles ; Mais qui nous donnera des artisans habiles?

La campagne a toujours assez d'agriculteurs; Mais, si l'état n'y songe, on manque de chanteurs.

T. XVI. OBUV. VOSTH. fj

En contemplant Paris, le stupide vulgaire Dit : Combien d'opulence ! et moi : Que de misère ! Dans le pompeux festin d'un gourmand renommé Je vois plus d'un hameau de besoin consumé; Dans les palais dorés de quelques courtisanes, Je pleure les débris de vingt mille cabanes : Par-tout l'éclat d'un seul fait mille malheureux.

Du moins si le bonheur suivoit ce droit affreux ! Mais, las du superflu, privé du nécessaire, L'un languit de dégoût, l'autre meurt de misère. O grands ! delà nature entendez-vous la voix? Tous mes enfants, dit-elle, avoient les mêmes droits : Mais je veux bien des rangs respecter la barrière; Je ne réclame plus l'égalité première; Enfants favorisés , c'est à vous de choisir : Prenez pour vous les biens, la gloire, le plaisir; Aux mépris, aux travaux abandonnez vos frères ! Peut-être je saurai, sensible à leurs misères, Par des trésors plus vrais, par des plaisirs plus doux, Dédommager leur vie, et les venger de vous.

Qu'ils vivent seulement; et, pour prix de leur peine, Qu'ils puissent, après vous, glaner dans leur domaine !

Que dis-je? au sein du luxe est-on sensible encor? L'épais Mondor parloit de l'emploi de son or; Tant pour des soupers fins, et des feux d'artifices; Pour frais de loges tant, et tant pour les coulisses. Et pour les malheureux, lui dit-on? pour cela, 11 lavoit oublié : le luxe, le voilà.

Quand on a tout payé, chevaux, bijoux, maîtresses, Reste-t-il rien à perdre en obscures largesses?

Qui borne ses besoins, soulage ceux d autrui, Et riche pour le pauvre, il est pauvre pour lui. Du moins, s'il ne formoit que des riches avares ! Mais le luxe souvent fait des brigands barbares. Lorsque le grand Gaton, chez un peuple allié, Sans faste, sans éclat, arrivoit seul, à pié, Par-tout devant ses pas voloit la confiance; Mais lorsque d un Verres, la sinistre impudence Entrainoit à sa suite un troupeau de flatteurs, De femmes, d'histrions, de mimes, de danseurs, Tout un peuple trembloit des besoins d un seul homme Impôt le plus affreux dont pût l'accabler Rome.

A qui rien ne suffit, rien aussi n est honteux. A qui sont ces grands parcs et ces châteaux pompeux ? Seroit-ce aux descendants de nos pairs, de nos princes ? Non : l'un au nom du roi ravage nos provinces; L'autre, qui s'enrichit par d utiles forfaits, Fit par son brigandage abhorrer les Français.... Justice, probité, talents, honneurs, vertu, Chimères du vieux temps ! nos aïeux en ont eu; C'étoit l'usage alors : un honnête homme en France N'a plus besoin de moeurs, qu'au défaut de dépense ; Ce chemin est plus court: ses chevaux, ses coureurs, Lui valent des talents, lui tiennent heu de mœurs; Des devoirs les plus saints son cuisinier l'acquitte ; Et Zaïde à crédit lui vendit son mérite.

Juvénal s'étonnoit que Ton n'eût point encor Bâti chez les Romains un temple au dieu de For. Le luxe parmi nous, vil enfant des richesses, A ses temples, son culte, et sur-tout ses prêtresses; Et ce dieu chaque jour nous dicte par leur voix Ses oracles changeants et ses mobiles lois.

Étonnons-nous encor qu'en faveur des richesses On dispute d'audace, on lutte de bassesses !... L'émulation gagne et parcourt tous les rangs : Vois ce traitant futur, commis à mille francs; Des chefs de son bureau s'il entend l'équipage, Il s'éveille; il se dit, jaloux de leur partage : « On coudoie un mortel platement vertueux; Mais du peuple ébahi les flots respectueux S'ouvrent au parvenu dont l'insolente roue L'écrase contre un mur ou l'étend dans la boue ; D faut traîner à pied la triste probité, Ou dans un char brillant placer l'iniquité.

Mon choix est fait ; je veux mériter la fortune. » Oui, sans doute; va, chasse une honte importune; Va, cours t'associer à des voleurs puissants; Dépouille les petits, sers les plaisirs des grands; Souillé, pour t'enrichir, de vingt mille homicides, Fais regorger de bleds tes magasins avides ; Mais ne sois ni fripon, ni cruel à moitié :

Pour les demi-brigands les lois sont sans pitié; Et s'il falloit un jour assoupir leur vengeance, A force de forfaits achète l'innocence.

D un rang plus élevé te peindrai-je les mœurs ? Est-ce pour obtenir des titres, des honneurs? L'extrême ignominie est près du faste extrême : Qui veut tout acheter se vend bientôt lui-même. Samnite, avec ton or, hélas ! que prétends-tu? Tu veux de Curius séduire la vertu?

Qu'importent tes trésors et tes présents superbes, A qui suffit son champ , sa cabane et ses herbes ? Attends, attends qu un jour parmi ces fiers Romains, Des jardins sur les mers, des mers dans leurs jardins, Les candélabres d or, et les vastes portiques, Et le jaspe éclatant dans les bains magnifiques, Deviennent des besoins et leur donnent la loi ; Et Rome, et son sénat, et son peuple est à toi. Jugurtha le disoit. Eh bien ! quelles lois sages Peuvent dompter le luxe et borner ses ravages ? Des lois ! sans doute on peut contenir par ce frein Ou les bourgeois de Lucque, ou ceux de Saint-Marin; Mais, dans un grand état ressource infructueuse ! Pareil à ce torrent dont Tonde impétueuse Entraine et nos moissons et sa digue à-la-fois, Le luxe, avec les mœurs, entraîneroit les lois. Le frein le plus puissant, ô rois ! c est votre exemple : Prêt à vous imiter, l'univers vous contemple.

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