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CHAPITRE XVL

Alerte! Des perdrix voilà, du sein des blés, L'essaim nombreux qui part. Lâchez la meute ; all Au rapide faucon donner son vol. C’est l’heure

Où la chasse me plaît, où , loin de ma demeure J'aime à poursuivre au loin le timide gibier.

BORROUGHCLIFFE passa le reste’ de la nuit dans ce sommeil pesant qui suit l'ivresse, et ne s’éveilla que tard au matin , lorsque son domestique entra chez lui. Le son bien connu du tambour lui fit enfin soulever ses paupières fatiguées. Il se mit ‘sur son séant, et, après s’ètre frotté les yeux, il se tourna vers le pauvre diable qu’il apostropha durement, comme s’il eût été complice de la faute que son maître avait à blâmer.

« N'avais-je pas ordonné au sergent Drill d'empêcher qu'aucune baguette ne touchât cette peau de mouton durant notre séjour chez notre brave et digne hôte. Le drôle ferait-il si peu de cas de mes ordres ? ou pense-t-il que le roule- :

ment d’un tambour soit une mélodie :

bien agréable pour en troubler ainsi :

le sommeil des habitants de cette abbaye, où les murs, d’ailleurs , lorsqu’on leur parle haut, sont loin de rester tranquilles comme des sourds-muets ?

— Je crois, monsieur , que c’est sur la demande formelle du colonel Howard.

Il a désiré que, dans cette circonstance, le sergent relevât la garde au son du tambour.

— Ah! le vieux diable! c’est qu'il n'est pas fâché de chatouiller de temps en temps son oreille avec la vieille musique de sa jeunesse. Mais passe-t-on la revue des bestiaux de la ferme en même temps que la garde descend la parade? :

Qu'est-ce que j'entends ? voilà des piétinements dans la cour, comme si l’abbaye était devenue une seconde arche de Noé etque toutes les bêtes des champs y vinssent Chercher un asile.

— Ce n’est qu’un détachement de dragons venus de — qui entrent dans la cour où le colonel s’est rendu pour les recevoir. n

—Des dragons dans la cour ! » répéta Borroughcliffe étonné. « En est-ce

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venu au point que vingt solides gaillards du ...me ne suffisent plus pour défendre ce vieux repaire contre les esprits et le vent du nord-est? Nous faut-il donc de la cavalerie pour renfort? Hum !

je suppose que ces messieurs des grosses bottes ont entendu parler du bon vin de la Caroline.

— Oh! non, monsieur, observa son domestique. Ce n’est que le détachement que M. Dillon est allé chercher hier soir, après que vous eùtes jugé convenable de faire mettre aux fers les trois pirates.

— Des pirates aux fers ! » dit Borroughcliffe en se frottant de nouveau les yeux, mais avec une attitude plus réfléchie. « Ah ! oui, je me rappelle avoir ordonné de jeter au cachot trois drôles assez suspects en apparence. Mais qu’ont-ils de commun avec M. Dillon ou les dragons ?

— C'est ce que nous ignorons, monsieur ; mais on dit en bas qu’on les soupçonne d’être des conspirateurs et des rebelles venus des colonies, c’està-dire des officiers et des torys déguisés. Il y en a qui prétendent que le général Washington est parmi eux.

D’autres croient que ce sont seulement trois membres du parlement yankie, dont le but est de venir étudier nos coutumes anglaises pour en faire leur profit.

— Ah! par exemple, Washington !

des membres du congrès ! Allez, niais que vous êtes. Voyez de combien d’hommes est composé ce détachement et combien de temps il compte s'arrêter.

Mais, avant de partir, placez mes habits à ma portée. Maintenant, allez faire ce que je vous ai dit , et si l'officier des dragons me demande, présentez-lui mes compliments et répondez que je vais le rejoindre. Allez. »

Lorsque le domestique fut parti, le capitaine, tout en procédant à lette, laissa échapper , dans un monologue fréquemment interrompu, les pensées qui tour à tour se représentaient à son souvenir.

« Parbleu! je gagerais ma commis-

sa toi-

sion contre une demi-paie d’enseigne que duelqu’un de ces paresseux auxquels il faut une bête à quatre pattes pour se faire porter , aura entendu parler du vin du sud... A propos de vin du sud ! je devrais envoyer à la Gazette de Londres une note pour demander raison de sa conduite à ce militaire amphibie d'hier soir. Si c’est un homme de cœur, il ne profitera pas de son incognito pour se cacher, mais il me donnera un rendez-vous... Que cela ne réussisse pas, et je veux être damné si je ne me rends pas à Yarmouth où j'en appellerai au premier venu de cette race indigne de métis. Par la mort ! a-t-on Jamais vu insulter de la sorte un gentilhomme, un militaire ?.. Si je savais seulement son nom! Que diable! l’histoire peut s’ébruiter, et me voilà le plastron de toutes les plaisanteries, à la table commune , jusqu’à ce qu’un plus grand imbécile que moi prenne ma place. Il m'en coûterait six duels au moins pour me débarrasser de cette corvée! Non, non! on ne brûlera pas une amorce dans mon propre régiment pour cette sotte affaire. Ma vengeance s’en prendra à quelque officier naval... Après tout, ce seraràisonnable et mérité. Etce Peters!

que le coquin se hasarde à chuchoter la moindre chose sur le coup de crosse qu'il a reçu, et gare à lui. Il est vrai que je ne. pourrai pas le faire passer aux verges pour cela. Mais je ne l’en tiendrai pas quitte. A la première occasion, il ne se tirera pas d'affaire facilement, ou je renonce à toute prétention dans l’art de balancer les comptes de la discipline. »

Durant ce monologue, notre capitaine-recruteur avait terminé sa toilette.

Prét à recevoir les nouveaux venus, il descendit dans la cour, comme c'était son devoir, pour leur parler en personne. En arrivant , Borroughcliffe trouva son hôte en conversation qui paraissait sérieuse avec un jeune homme portant l’uniforme des dragons. Le colonel fut le premier à le saluer.

« Bonjour, mon digne gardien et

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protecteur! lui dit-il ; voici des nouvelles

qui intéressent votre fidélité. Il paraît

que nos prisonniers sont des ennemis déguisés de notre roi. Aussi le cornette Fitzgerald. Capitaine Borroughcliffe, permettez-moi de vous présenter M. Fitzgerald du ...me de dragons. »

Tandis que les deux officiers échangeaient les saluts d’usage, le vieillard continuait à parler.

« Le cornette a donc eu la bonté d’amener un détachement de ses cavaliers afin d’escorter les coquins jusqu’à Lon-

dres, ou du moins jusqu’à la première

ville où se trouveront réunis assez de loyaux officiers pour former une cour martiale et les condamner en qualité d’espions au châtiment qu’ils méritent. Christophe Dillon, mondigne parent, Kit, a reconau d’un coup d’œil leur véritable caractère, tandis que vous et moi, comme de vrais innocents, nous jugions les scélérats propres au service de Sa Majesté. Mais Kit a des yeux et une tête tels qu’on en rencontre rarement. Aussi mon désir est qu’il puisse obtenir au barreau anglais tout ce qui lui est dû.

— La chose est désirable en effet, monsieur , » répondit Borroughcliffe en prenant un air grave qu’il devait en partie à ses efforts pour appuyer sur ce sarcasme, en partie au souvenir des événements qui restaient encore à éclaircir. « Mais quels motifs M. Christophe Dillon a-t-il de supposer que ces trois marins soient, plus ou moins, que ce qu’ils paraissent ?

— Je ne saurais le dire, répliqua le colonel. Mais ses motifs sont bons et valables, j’en répondrais sur ma tête.

Kit est un garcon qui ne manque jamais de bonnes raisons. Comme vous le savez, c’est le fond de'‘sa profession. En outre il sait les exposer avec talent en leur temps et lieu. Mais il faut reconnaîtré aussi, messieurs, que les membres du barreau ne pourraient adopter l'allure ouverte et hardie qui convient à des soldats sans mettre souvent en danger la cause dont la défense leur est confiée. Croyez-moi, Kit a ses raisons

pour agir ainsi, et, lorsque le moment sera venu , il ne manquera point de les faire valoir.

— J'espère donc, » dit le capitaine d’un air insouciant, « que notre prise aura été bien gardée, colonel Howard.

Si mes souvenirs ne me trompent, vous m’aviez dit que les fenêtres étaient trop élevées pour qu’on pût tenter une évasion de ce côté. Aussi n’ai-je point placé de sentinelle en dehors du bâtiment.

— Ne craignez rien, mon digne ami, cria son hôte. À moins que vos hommes n'aient dormi au lieu de veiller, les coquins sont en sûreté dans leurs cages.

Mais, comme il sera nécessaire de les emmener avant qu'aucun membre de l'autorité civile ait pu mettre la main sur eux, rendons-nous dans le corps-delogis où ils se trouvent , et tirons-en ces trois scélérats. Une partie des cavaliers pourra les escorter jusqu’à * **, tandis que nous romprons le jeûne de la matinée. Il ne serait guère prudent de laisser les gens de l’autorité civile se mêler de cette affaire, car rarement ils se font une idée exacte de la nature de ce crime.

— Pardonnez- moi, monsieur, dit le jeune officier de dragons. D’après ce que m'avait dit M. Dillon, j'avais cru rencontrer une troupe ennemie assez forte pour mériter qu’on la combattit, et je m'attendais à un service tout différent de celui de constable. En outre, monsieur , les lois du royaume garantissent à chaque accusé le jugement par ses pairs, et en vérité je ne me hasarderais pas à conduire ces hommes dans la caserne avant de les avoir fait comparaître devant un magistrat.

— Bien! monsieur, répliqua le colonel. Votre observation s’applique aux sujets loyaux et soumis; mais elle n’est plus juste sitôt qu’on veut l’étendre à nos trois drôles. De tels priviléges ne sont pas faits pour des ennemis et des traîtres.

— Avant tout il faut prouver qu’ils sont des ennemis et des traîtres , » ré-

pondit avec fermeté le jeune homme, d'autant plus confiant dans son opinion qu'il n’avait quitté le Temple : que l'année précédente. « Seulement, après en avoir acquis la preuve, on pourra leur .infliger la peine qu’ils méritent. Quant à moi, si je me charge de ces prisonniers , ce sera simplement pour les conduire devant l’autorité civile.

— Allons voir les prisonniers ; » dit Borroughcliffe avec Fintention de terminer une discussion qui menaçait de s’échauffer , et dont il connaissait l’inutilité. « Peut-être s’enrôleront-ils tranquillement sous la bannière dé notre roi, et alors toute autre intervention que celle d’une salutaire discipline ne sera plus nécessaire.

— Vraiment, s'ils sont d’un rang qui permette d’espérer un pareil dénoûment , ajouta le cornette, je serai bien aise que l'affaire se termine de la sorte.

Seulement je me fie à la bonne foi du capitaine Borroughcliffe, pour qu’il veuille bien se souvenir que notre régiment n’a pas été totalement étranger aux événements qui se sont passés.

Notre second escadron est loin d’être au complet, et quelques recrues lui conviendraient à merveille.

— Nous n’aurons pas de peine à nous entendre, répliqua le capitaine. Il y aura d’abord un homme pour chacun de nous, puis avec une guinée nous jouerons le troisième à croix ou pile. Sergent ! suivez-nous. Faites sortir les prisonniers, et relevez votre factionnaire. »

Pendant leur trajet vers le bâtiment situé sur les derrières, le colonel Howard, qui se trouvait avec eux, hasarda quelques observations.

« Je ne conteste pas la pénétration du scapitaine Borroughcliffe, dit-il; mais, d’après ce que Dillon m’a dit , il y a tout lieu de croire qu’un de ces hommes au moiris est d’une classe bien supérieure à celle des simples soldats. Voilà qui dérouterait toutes vos combinaisons.

— Quel homme croit-il donc avoir

reg Quartier de Londres excluswement habité par les gens du barreau.

FENIMORE COOPER

trouvé ? dit Borroughcliffe. Serait-ce un Bourbon déguisé ou un représentant secret du congrès des rebelles?

— Ah! bien oui! Il n’a rien ajouté de plus. Mon parent Kit se tient la bouche close quand dame justice est sur ke point de faire usage de ses balances.

Il y a des hommes qu’on dirait avoir été

faits tout exprès pour étre soldats:

dans le nombre, je citerai le comte de Cornwallis , qui tient si bien tête aux rebelles dans les deux Carelines. D'autres paraissent avoir été voués par la nature au service de l’église, au culte de la vertu, tels que Leurs Graces les archevêques d’York et de Canterbury.

Enfin il est une troisième classe d’individus dont on pourrait dire qu’ils ne peuvent considérer aucune chose sans apporter, dans leur examen, tous les mérites de la sagacité, de l’impartialité, du désintéressement ; dans cette catégorie je me plais à compter milord Mansfeld , le chef de la justice en ce pays, et mon parent, M. Christophe Dillon. Je me flatte, messieurs ,: que lorsque les armes royales auront écrasé la rébellion , les ministres de Sa Majesté saisiront cette opportunité pour accorder aux colonies la dignité de la pairie.

Ce serait une mesure plus propre que toute autre à récompenser les bons et Joyaux services , et à prévenir les chances d’un nouveau mécontentement. Dans ce cas, j’espère voir mon parent décoré d’un manteau de pair que bordera l’hermine de la justice.

— Vos espérances, mon très-cher monsieur, sont bien raisonnables, dit Borroughcliffe. Pour ma part je ne doute pas que votre parent ne devienne dans l'avenir ce qu’il n’est pas encore aujourd’hui. malgré tout son mérite, c’està-dire Très -Honorable 2. Prenez donc courage, colonel. D’après ce que je connais de lui, je ne doute pas que la loi ne lui fasse justice en temps convenable, et que l’élévation future de M. Christophe Dillon ne soit pour nous

2. Qualitication accordée en Angleterre à ceux qui sont ministres ou qui l’ont été.

LE PILOTE

an sujet d’édification , un enseignement solennel sur les moyens de parvenir dens le monde à une grande élévation.

Quant au titre sous lequel il se fera connaître , c’est ee que je ne saurais dire en aucune façon. »

Le colonel Howard était trop préoccupé de ses propres vues sur la guerre et sur l’état des choses en général, pour s’apercevoir des regards malins qu’échangeaient entre eux les officiers. Aussi répondit-il avec une parfaite bonhomie :

« J’ai beaucoup réfléchi là - dessus.

Enfin mon opinion s'est formée ; et, comme il possède une petite propriété sur la rivière de ce nom, j’ai pensé qu’il pourrait prendre pour titre de sa première baronie celui de baron de Pédie.

— Une baronie ! répéta Borroughsliffe.

À mon avis, les nouveaux nobles d’un nouveau monde devraient dédaigner ces titres usés d’un univers en décadence.

Supprimez-moi les baronies, mon cher hôte, les comtés, les duchés. Foin de toutes ces vieilleries! Locke, l’immortel Locké, s'est creusé le cerveau pour vous fournir des dénominations appropriées à la nature de votre pays. Ah!

précisément voici le cacique de Pédie qui vient à nous en personne. »

Tandis que Borroughcliffe parlait , ils montaient l’escalier par lequel on parvenait aux appartements supérieurs où l'on croyait encore trouver les prisonniers. Au même instant Dillon se présenta devant eux à l'entrée de létroit corridor. Ses traits sombres et maussades étaient alors rehaussés par une expression de triomphe malicieux , symptôme de sa secrète satisfaction. Dans la succession des heures, le tour de garde était revenu au même factionnaire qui avait été témoin de la fuite de Griffith et de ses amis. Sachant que sa surveillance ne pouvait plus étre bonne à rien, il s'était commodément établi le dos contre le mur, et cherchait à se dédommager des heures de sommeil que le service lui avaît rognécs sur la nuit. Le bruit des pas qui s’approchaient l'avertit. de reprendre une

posture plus vigilante en apparence.

« Eh! bien, mon gaillard! cria Borroughcliffe , que me direz-vous de vos prisonniers P

— Je erois qu’ils dorment , Votre Honneur , car depuis que j'ai relevé la dernière sentinelle je n’ai pas entendu le moindre bruit dans leurs chambres.

— Les drôles sont fatigués, répliqua le eapitaine, et font bien de se donner du sommeil tandis qu’ils ont encore de bons logements. Portez vos armes, que diable ! effacez donc vos épaules et ne marehez pas comme un crabe où comme un caporal de milice.

Ne voyez-vous pas venir un officier de cavalerie , et voudriez- vous faire honte à votre régiraent ?

— Ah! Votre Honneur, Dieu sait si jamais je pourrai remettre mes épaules en bon état.

— Achetez un second emplâtre ; » dit Borroughcliffe en lui glissant un shelling dans la main; «et songez que vous ne savez rien au-delà de ce qui concerne votre devoir. |

— Qui est, Votre Honneur...

— De vous rappeler mes recommandations, et de vous taire, Mais le sergent vient avec l’homme qui va vous relever. »

Le reste de la compagnie s'était arrêté à l’autre bout du corridor pour laisser passer quelques soldats conduits par le sergent. Tous ensuite s’avancèrent ensembie vers les chambres qui servaient de prison. Quand la sentinelle fut relevée militairement, Dillon, plaçant la main sur ia porte, dit avec un malicieux ricanement : |

« Ouvrez d’abord celle-ci, monsieur le sergent. Cette cage renferme ce qu’il nous faut avant tout.

— Doucement, doucement, milgrd chef de justice et très-puissant cacique, dit le capitaine. L’heure n’est pas encore venue où vous aurez à diriger les opérations d’un jury de gros et gras fermiers ; et quant à mes hommes, personne ne doit leur donner d’ordres si ce n’est moi-même.

— La réprimande est dure, capitaine, je dois le faire observer, dit le colonel, mais je ne dois pas oublier qu’elle est inspirée par le respect de la discipline.

En effet, Kit, il faut pour ces choseslà se conformer aux usages militaires.

Ne vous impatientez pas, mon cousin.

Un jour vous tiendrez les balances de la justice, et alors vous pourrez donner un libre cours à votre zèle contre les traîtres. Vive Dieu! pour une pareille cause je ne rougirais pas d'exécuter moimême vos arrêts !

— Je puis réprimer mon impatience, monsieur ; » répondit Dillon avec beaucoup de sang-froid et d’hypocrite douceur , quoiqu’une joie cruelle étincelât dans ses yeux ; « et je demande pardon au capitaine Borroughcliffe de ce que mon ardeur à mettre l'autorité civile au - dessus du pouvoir militaire ‘m’a fait un instant méconnaître les formes usitées.

— Vous voyez, Borroughecliffe , » s’écria le colonel triomphant , « vous voyez comme l'instinct le dirige avec sûreté

dans toutes les affaires où la loi et la

justice sont en cause. Il est impossible, selon moi, qu’un homme doué d'aussi admirables qualités devienne jamais un sujet déloyal. Mais le déjeuner nous attend , et M. Fitzgerald a fait par cette froide matinée une course à le fatiguer aussi bien que son cheval. Procédons sans retard à notre examen. »

Borroughcliffe ordonna au sergent d'ouvrir la porte, et tous entrèrent ensemble dans la chambre.

« Votre prisonnier est échappé; » s’écria le cornette, après s’être assuré du fait par un coup d’œil.

« Non! c’est impossible! cela n’est pas ; » cria Dillon, tremblant de rage, et promenant autour de l’appartement un regard furieux. « Il y a dans cette affaire trahison, trahison infâme contre le roi.

— Qui l'aurait commise, monsieur Christophe Dillon ? » dit Borroughcliffe qui, fronçant le sourcil , semblait peser chacune de ses paroles; « oseriez-

FENIMORE COOPER

vous , y a-t-il quelqu'un qui oserait accuser le ...me régiment ? »

Un sentiment tout opposé à la colère parut alors accroître l’agitation du futur magistrat, car il s’aperçut aussitôt qu’il serait sage de se modérer dans l’expression de sa rage. Il reprit donc, comme par un effet magique, le ton insinuant et composé qui lui était propre.

« Le colonel Howard, dit-il, comprendra le motif qui excitait mon zèle, quand je lui dirai que cette chambre renfermait , la nuit dernière, cet homme qui fait la honte de son pays et de son nom, ce traître à son roi, Edouard Griffith, officier dans la marine des rebelles.

— Quoi! » dit le colonel qui tressaillit de surprise ; « ce jeune renégat aurait osé souiller de sa présence l’abbaye de Saint-Ruth! Mais vous rêvez, Kit ; une telle démarche aurait été par trop téméraire.

— Pas si téméraire, monsieur ; car il a été certainement dans cette chambre, et il n’y est plus. Et cependant, qûoique cette fenêtre soit ouverte , il est impossible que son évasion ait eu lieu par cette voie, même en supposant qu’il ait trouvé de l'assistance.

— Si je pensais que l’insolent eût pu se rendre coupable d’un acte de telle impudence, s’écria le colonel, je serais tenté de reprendre les armes, malgré mon âge, pour punir cet excès d’effronterie.

Quoi ! n'est-ce pas assez déja qu'il ait profité des troubles de l’époque pour s’introduire dans mon habitation aux colonies avec le projet de m’enlever mon trésor le plus précieux ! oui, messieurs, Cécile, la fille de mon frère Harry.

Faut-il encore qu’il mette un pied impie sur cette île sacrée, et qu’il vienne étaler en quelque sorte sa trahison aux yeux mêmes du prince qu’il méconnaît ! Non, non, Kit! votre loyauté vous abuse; jamais il n’aurait poussé l’audace à ce point.

— Écoutez-moi, monsieur, répondit l'adroit Christophe, et vous serez convaincu. Je ne m'étonne pas de votre in-

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crédulité ; mais, comme un bon témoignage est l’ame de la justice, je ne puis me soustraire à son influence. Vous savez que deux vaisseaux, en tout sem- ‘ blables à ceux des croiseurs anglais qui nous ont inquiétés dans les Carolines, . ont été vus depuis quelque temps sur la côte. Voilà précisément le motif qui nous a fait rechercher la protection du capitaine Borroughcliffe. Le lendemain du jour où nous avons appris que ces vaisseaux s'étaient hasardés à travers les écueils, on trouve trois hommes, en attirail de marins , rôdant sur les terres de l’abbaye. Quand ils sont arrêtés, la voix de l’un d’eux me rappelle, sans que je puisse m’y tromper , la'voix du traître Griffith. Il était déguisé, c’est vrai, même avec adresse. Mais lorsqu'un homme a consacré toute sa vie à la recherche de la vérité, » ajouta -t-il d’un air prodigieusement modeste, « il

est difficile qu'aucun déguisement puisse:

mettre en défaut ses organes exercés. »

Le colonel Howard avait paru s’arrêter avec une attention progressive à la probabilité de ces diverses conjectures , mais le dernier argument acheva de le ranger à Popinion de son parent.

De son côté, Borroughcliffe n’écouta point sans intérêt cette conversation, et plus d’une fois il se mordit les lèvres de dépit. Quand Dillon eut fini, ce fut son tour de s’écrier : |

« Je gagerais que sur les trois il y en avait un qui n’était pas étranger à la manœuvre de terre.

— Rien de plus probable, mon digne ami, répondit Dillon; car le débarquement n’a pu avoir lieu qu’à mauvaise intention. Aussi ne se sera-t-il pas aventuré jusqu'ici sans protection ni sans soutien. Je ne crains pas d'avancer que tous les trois étaient des officiers, dont l’un appartenait sans doute aux soldats de marine. C’est une chose certaine qu’ils étaient appuyés par des forces à portée de les secourir , et cette conviction m'a décidé à chercher du renfort! »

Toutes ces suppositions étaient si plausibles, et , ainsi que nous le savons,

si conformes à la vérité , que Borroughcliffe, malgré lui, se sentit convaincu.

Ii s’écarta un instant pour cacher sa confusion, car, malgré linflexibilité ordinaire de ses traits, il était près en ce moment de se trahir par une rougeur involontaire.

« Ce chien d’amphibie! murmura-t-if, c'était un soldat, mais un traître et un ennemi ! Quelle délicieuse satisfaction il éprouvera à charmer les oreilles rebelles de ses complices par le récit de la manière dont il s’est moqué d’un certain Borroughcliffe , lequel Borroughcliffe s’amusait à lui arroser le gosier de madère exquis. Je me sens presque disposé à changer mon habit rouge contre une jaquette bleue. Ce serait un moyen de rencontrer le rusé coquin sur un autre élément où nous pourrions tirer cette affaire au clair. Eh! bien, sergent, trouvez-vous les deux autres ?

— Ils sont partis ensemble, Votre Honneur! » répondit le sous-officier qui venait de terminer son examen dans les autres chambres. « À moins que le diable lui-même ne leur soit venu en aide, la chose me paraît inexplicable.

— Colonel Howard, » dit Borroughcliffe gravement, « il faut que votre précieux nectar d’outre mer soit enlevé de table en même temps que la nappe, jusqu’à ce que je sois vengé ; car c’est à moi de réclamer satisfaction pour cette insulte, et je vais m’en occuper aussitôt. Allez, sergent, laissez un piquet pour la garde de l’abbaye, faites déjeuner le reste de vos hommes, qu’on batte la générale, et nous nous mettrons en campagne. Ah ! mon digne hôte! voilà la première fois depuis les

- malheureuses tentatives de Charles

Stuart , que la guerre éclate au cœur même de l’Angleterre. Ah ! c’est la rébellion , la maudite rébellion, s’écria le

-Capitaine; la rébellion impie et déna-

turée, qui alors, comme aujourd’hui, en fut la cause.

— Ne ferais-je pas bien de laisser rafraîchir un instant mes hommes et leurs chevaux ? demanda le cornette; puis de

galoper avec eux quelques milles le long de'la côte ? Peut-être serai-je assez heureux pour rencontrer les fugitifs ou quelques hommes de leur troupe.

— Vous m'avez devancé dans cette proposition, dit Borroughcliffe. Le cacique de Pédie peut fermer les portes de . Saint-Ruth , en barricader les fenêtres, armer- les domestiques, et faire une bonne défense dans le cas où ils essaieraient d'attaquer notre forteresse. Lorsqu'il les aura repoussés, je me charge de leur couper la retraite. »

Dillon goûta peu ce plan; car il pensait que Griffith, avec le désir de sauver sa maîtresse , ne manquerait pas de revenir sur l’abbaye ; et Dillon , qui était homme de loi, ne se sentait pas des dispositions fort belliqueuses. A dire vrai, c'était sa poltronnerie naturelle qui l'avait décidé à partir lui-même au lieu d’envoyer la veille un exprès chercher des renforts. Mais il n’eut pas cette fois l'embarras de mettre en avant quelque excuse pour obtenir une modification à ces dangereux arrangements. Car le colonel Howard s’écria, au moment où Borroughcliffe finissait d'exposer son plan : |

« C’est à moi, capitaine, qu’appartient de droit la défense de Saint-Ruth, et je vous réponds que ce ne sera pas un jeu d'enfant que de forcer mes retranchements. Quant à Kit, je sais qu’il préférera tenter la fortune en pleine campagne. Venez, nous allons déjeuner; ensuite il montera à cheval et servira de guide à la cavalerie , qui aurait de la peine à se retrouver dans les passages difficiles le long de la côte.

— À déjeuner donc, cria le capitaine.

Je me fie pleinement au nouveau commandant de la forteresse, et quant à ce qui est de’la plaine, vive le cacique.

Nous vous suivons , mon digne hôte. »

Ces arrangements furent exécutés à la hâte. On déjeuna pour accomplir en quelque sorte un devoir et pour prendre des forces. Peu d’instants après, l’abbaye présentait une scène d’extraordinaire activité. Les troupes furent ran-

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gées en bataille et passées en revue.

Borroughcliffe, après avoir choisi quelques hommes pour la garde du bâtiment, se mit à la tête du reste de sa petite troupe, qui sortit de la cour au pas accéléré.

Dillon avait un des meilleurs chevaux de chasse du colonel Howard. Avec œtte excellente monture, il était sûr d’être en tous cas l’arbitre à peu près absolu de son propre destin. Son cœur brûlait du désir ardent de eauser la perte de Griffith, mais il conservait la douce espérance d’y parvenir sans courir de dangers personnels. À ses côtés était le jeune cornette assis avec aisance sur sa selle militaire. Après avoir laissé à l’infanterie le temps de défiler hors de la cour, il jeta quelques rapides regards sur les files peu nombreuses que formait sa petite troupe, et donna l’ordre du départ. Les cavaliers se mirent en colonne par une rapide évolution; l’offcier porta la main à son casque pour saluer le colonel Howard; ils franchirent la grande porte de l'abbaye, et bientôt ils galopèrent sur la route qui conduisait au rivage.

Le vétéran resta quelques instants à se complaire au bruit que faisaient les chevaux en marchant, à l’éclat des armes qui reluisaient au soleil, car ce spectacle, autrefois habituel pour lui , flattait encore ses oreilles et ses yeux. Puis il travailla, de sa personne et non sans une secrête satisfaction, à barricader portes et fenêtres; sa résolution était .

fermement prise de se défendre avec opiniâtreté, s’il était attaqué.

Saint-Ruth n'était situé qu’à deux milles de la mer : de nombreuses routes y conduisaient en traversant des terres dépendantes de l’abbaye. Dillon en indiqua une assez courte aux cavaliers, qui , après quelques minutes d’un temps de galop précipité, se trouvèrent près des rochers dont la côte était bordée.

Plaçant sa troupe derrière un taillis qui la cachait, le cornette s’avança, suivi de son guide, sur le bord de la falaise perpendiculaire, dont la base baignait

LE PILOTE

dans l’écume qu'y jetaient encore en larges nappes les vagues de l'Océan.

Le vent avait baissé, même avant .

l'évasion des prisonniers. Comme la violence de la tempête, venue de l’est, s'était graduellement affaiblie, une lé-gère brise du sud régnait seule et soufflait le long du rivage. Quoique l'Océan roulât encore des lames effrayantes, elles offraient pourtant une surface assez unie , et devenaient, de moment en moment, moins monstrueuses et plus régulières. Les yeux des deux cavaliers parcouraient en vain cette immense étendue d’eau, où se reflétaient avec splendeur les rayons du soleil qui semblait alors surgir du sein des flots : l'objet qu’ils cherchaïent à découvrir ne se montrait nulle part; point de navire, point de voile, ni de près ni de loin; aucune embarcation ne paraissait avoir osé s’exposer aux dangers de la navigation durant la dernière et terrible tempête. Dillon allait se retirer désappointé, lorsque, ramenant ses regards de la pleine mer vers la côte, ils tombèrent sur quelque chose qui motiva de sa part une vive exclamation.

« Les voilà! De par le ciel, ils vont nous échapper. » Le cornette tourna les yeux dans la direction que signalait le doigt de son compagnon. En effet, à peu de distance de la côte, et en apparence presque sous ses pieds, il aperçut une

petite barque assez semblable à une noire -

coquille qui aurait flotté sur l’eau. Ellé se laissait aller au mouvement des vagues , s’élevant et s’abaissant tour à tour, comme si les hommes qui la montaient fussent restés au repos sur leurs rames inactives.

« Ce sont eux, continua Dillon; ou, ce qui est plus problable , c’est leur barque qui les attend pour les reconduire au vaisseau ; un motif ordinaire ne suffirait pas pour engager des marins à re oisifs si près des brisants de la

te.

— Que pouvons-nous faire? observa le cornette; là où ils se trouvent ils n'ont pas à craindre les charges de ca-

valerie, et nos monsquetons ne peuvent porter jusqu’à eux : c’est une petite pièce de trois qu’il nous faudrait; elle conviendrait joliment à cette besogne. »

Le vif désir qu'avait Dillon d’arrêter ou plutôt de faire périr les Américains lui suggéra promptement des expédients. Après une courte réflexion, il répliqua :

« Les fugitifs doivent être encore à terre. En surveillant la côte, en postant des hommes aux endroits convenables, on peut facilement intercepter leur retraite. Pendant ce temps-là, je vais aller au grand galop jusqu’à la baie où se trouve encore à l’ancre un cutter de Sa Majesté.

En une demi-heure je puis être à son bord : le vent est favorable; si nous pouvons une fois gagner ce promontoire, c'en est fait de ces maraudeurs de nuit ; nous les coulerons à fond.

— Partez donc,» cria le cornette dont le sang bouillait à l’idée d'une escarmouche. « Ayez soin de les pousser vers la côte, où je me tiendrai pour les recevoir. »

À peine avait-il dit que Dillon était déja hors de vue. Il longea rapidement les rochers, et disparut dans un petit bois où il se jeta en se détournant de la droite ligne. Le royalisme de cet homme était tout entier dans ses calculs; ce n’était qu’un résultat de sa fidélité aux intérêts de sa propre personne. Il pen-sait que la possession de miss Howard, et surtout de sa fortune, avait pour lui des avantages qui balançaient de beaucoup l'élévation qu’il aurait pu se promettre d’un changement dans les affaires de son pays natal. Griffith lui paraissait le seul obstacle véritable à ses vœux : aussi éperonnait-il son cheval de vigoureuse facon pour être débarrassé du jeune marin avant qu’un autre soleil se fût couché. Quand un homme travaille pour une mauvaise cause avec de tels sentiments et de tels stimulants, il néglige rarement d'exécuter ses projets avec toute la promptitude nécessaire.

On ne doit donc pas s'étonner que M. Dillon fût à bord de ? 4lacrity, cut-

ter de Sa Majesté, quelques minutes avant l’heure où il avait promis de s’y trouver.

Le vieux et simple marin qui comman- ‘dait ce bâtiment écouta son rapport avec circonspection; il examina Pétat de la température et les autres circonstances avec cette indécision lente et formaliste d’un homme qui n’a jamais rien fait pour gagner confiance en luimême, et qui n’a jamais été récompensé

que médiocrement du peu de choses accomplies heureusement par lui. Mais Dillon était pressant , le temps propice:

à la fin il consentit à ce qu’on lui demandait , et le cutter leva l'ancre,

Un équipage de moins de cinquante hommes manœuvrait avec une lenteur qui tenait de l’irrésolution du commandant. Mais, tandis que le petit navire doublait la pointe derrière laquelle il était à l’ancre, on ajusta les canons et l'on compléta tous les préparatifs habituels que nécessite la probabilité d’un prochain combat.

Dillon, contre son gré, fut obligé de rester à bord pour désigner l’endroit où l’on comptait surprendre, à l’improviste, les marins ennemis. Lorsque tout fut prêt, lorsqu'il eut gagné la haute mer, l’Alacrity prit le vent, et glissa le long de la côte avec une aisance et une rapidité qui promettaient une prompte issue à l'expédition où son commandant l'avait

engagé.

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